lui-même, car il venait de vaincre les plus sérieuses difficultés de
sa navigation, en quittant Toulon, en traversant le détroit, et en
ralliant les Espagnols sans aucun accident. Mais la vue de ses
équipages le remplissait de chagrin. Il les trouvait fort au-dessous
de ce qu'étaient les Anglais, et de ce qu'avaient été jadis les
Français du temps de la guerre d'Amérique. C'était naturel, puisqu'ils
sortaient du port pour la première fois. Il se plaignait non-seulement
du personnel, mais du matériel de son escadre. Trois de ses vaisseaux
marchaient médiocrement ou mal: c'étaient _le Formidable_,
_l'Intrépide_, surtout _l'Atlas_. Un vaisseau neuf, _le Pluton_, avait
de mauvais fers, qui cassaient fréquemment. L'amiral Villeneuve
ressentait de tout cela une contrariété excessive, qui affectait son
moral. L'aide-de-camp de l'Empereur, Lauriston, faisait tous ses
efforts pour le remonter, et n'y réussissait guère. Il avait du reste
d'excellents capitaines, qui suppléaient autant que possible à
l'inexpérience des équipages et aux défauts de l'armement. Villeneuve
ne se consolait qu'en voyant l'état des bâtiments espagnols, qui
étaient de beaucoup inférieurs aux siens. Cependant la navigation,
quoique ralentie par trois vaisseaux, ce qui n'est pas extraordinaire
quand on marche en escadre, paraissait heureuse et se poursuivait sans
accident.
[Note en marge: Erreur de Nelson sur la marche de notre escadre.]
Nelson, trompé, avait d'abord cherché l'escadre française au sud et à
l'est de la Méditerranée. Il avait su, le 16 avril, qu'elle
s'avançait vers le détroit, avait été retenu par des vents d'ouest
jusqu'au 30, avait mouillé le 10 mai dans la baie de Lagos, et, après
avoir détaché un de ses vaisseaux pour escorter un convoi, il ne
s'était engagé sur l'Océan que le 11 mai, pour faire voile vers les
Antilles, où il supposait que se rendait notre escadre.
[Note en marge: Heureuse arrivée de Villeneuve à la Martinique.]
À cette époque, Villeneuve était bien près du but, car le 14 mai il
atteignit la Martinique, après six semaines de navigation. Il avait
eu, en y touchant, la satisfaction d'y trouver les quatre vaisseaux
espagnols séparés de l'escadre, arrivant presque en même temps que
lui. C'était un grand avantage, et il aurait dû compter un peu plus
sur son étoile, qui jusqu'ici ne lui avait ménagé que des événements
favorables.
[Note en marge: Amélioration considérable dans les équipages, par
suite de la navigation de Toulon à la Martinique.]
Cette traversée avait été fort utile. Elle avait donné de l'expérience
aux équipages. Comme il avait fait petit temps, on en avait profité
pour améliorer le gréement. _Nous sommes_, écrivait le général
Lauriston à l'Empereur, _d'un tiers plus forts qu'au moment de notre
sortie[22]_. Une flotte manoeuvrière et exercée ne gagne rien à
parcourir douze ou quinze cents lieues de plus, mais une flotte qui
n'a pas navigué y peut acquérir le gros de son instruction, et c'est
ce qui était arrivé à la nôtre.
[Note 22: «Tous nos vaisseaux sont en bon état, et en meilleur état,
suivant moi, que lors de notre sortie de Toulon. Le petit temps a
donné les moyens de rider les gréements au fur et à mesure; malgré
cela, les chaînes de haubans et généralement tous les fers du _Pluton_
et de _l'Hermione_ sont de si mauvaise qualité, ainsi que les
cordages, les bois de mâture et les vergues, que beaucoup de ces
objets ont cassé.
»Actuellement tout est rassis, tout est réparé; les marins ont acquis
beaucoup; il y a une différence sensible dans la manoeuvre; _nous
sommes d'un tiers plus forts qu'au moment de notre sortie_.» (_Lettre
du général Lauriston à l'Empereur._)]
L'amiral Villeneuve, effrayé de sa responsabilité, n'appréciant aucun
des avantages qu'on venait de se procurer, trouvait que nous étions
privés de tant de qualités, que quelques améliorations obtenues en
route ne suffisaient pas pour suppléer à ce qui nous manquait. Il
avait le tort, comme un homme dont le moral est affecté, d'exagérer le
mérite de l'ennemi, et de déprécier celui de ses soldats. Il disait
qu'avec vingt vaisseaux français ou espagnols il n'en voudrait pas
combattre quatorze anglais, et il tenait ce langage devant ses propres
officiers. Heureusement qu'officiers et matelots, remplis des
meilleures dispositions, sentant moins que leur chef l'insuffisance de
leurs moyens, mais pleins de confiance dans leur propre courage,
désiraient avec ardeur la rencontre de l'ennemi. Le général Lauriston,
placé par l'Empereur auprès de Villeneuve pour le soutenir et
l'exciter, remplissait son devoir avec un zèle continu, il ne
contribuait pourtant qu'à le chagriner, et à l'irriter par la
contradiction. Gravina, simple, sensé, plein d'énergie, pensait comme
Villeneuve sur la qualité de ses vaisseaux, comme Lauriston sur la
nécessité de se dévouer, et il était décidé à se faire détruire
n'importe où, pour seconder les desseins de Napoléon.
Maintenant qu'on avait échappé aux hasards de la traversée, il fallait
attendre quarante jours à la Martinique l'arrivée de Ganteaume, dont
on ignorait l'immobilité forcée à Brest, par suite d'un équinoxe sans
coup de vent. Villeneuve, arrivé le 14 mai, avait donc à séjourner
dans ces parages jusqu'au 23 juin; et il se disait avec chagrin qu'il
y avait là plus que le temps nécessaire pour être rejoint par Nelson,
et bloqué à la Martinique, ou battu si on voulait sortir.
[Note en marge: Séjour forcé de Villeneuve à la Martinique.]
Ses ordres étaient d'attendre Ganteaume, ce qui impliquait une sorte
d'inaction; et, comme les gens qui sont mal à l'aise, il aurait voulu
se mouvoir. Il se plaignait de ne pouvoir aller désoler les îles
anglaises, ce qu'il aurait fait facilement avec une force de vingt
vaisseaux. Pour tuer le temps, on s'empara du fort du Diamant, qui est
placé devant la Martinique, et que l'amiral Missiessy, au grand regret
de Napoléon, avait négligé de prendre. On le canonna avec plusieurs
vaisseaux, puis quelques centaines d'hommes débarqués dans des
chaloupes l'enlevèrent. On aurait voulu compléter l'occupation de la
Dominique par la prise du morne Cabry, dont l'amiral Missiessy avait
encore négligé de se rendre maître; mais cette position, très-défendue
par la nature et par l'art, exigeait un siége en règle, et on n'osa
pas l'entreprendre. Villeneuve envoya ses frégates, qui étaient
excellentes et bonnes marcheuses, croiser dans les Antilles, pour
faire des prises, et lui procurer des nouvelles des escadres
anglaises.
On avait apporté des troupes; Missiessy en avait apporté aussi; il y
avait environ douze mille hommes dans les Antilles françaises. Une
telle force aurait permis d'exécuter d'importantes opérations, mais on
ne l'osait pas de peur de manquer Ganteaume. Du reste, les îles
françaises étaient dans le meilleur état, pourvues de soldats, de
munitions, abondamment fournies de vivres, grâce aux corsaires, et de
plus animées du meilleur esprit.
[Note en marge: Pour s'occuper, Villeneuve projette une expédition
contre la Barbade.]
[Note en marge: Départ de la Martinique pour la Barbade.]
[Note en marge: Prise d'un riche convoi.]
[Note en marge: Nouvelles de Nelson.]
[Note en marge: En apprenant que Nelson est aux Antilles, Villeneuve
forme le projet de revenir en Europe.]
[Note en marge: Il charge ses frégates de déposer aux Antilles une
partie des troupes, et de rejoindre l'escadre vers les Açores.]
Cependant, pour ne pas exposer les équipages aux maladies qu'ils
commençaient à gagner en séjournant dans ces régions, et pour empêcher
aussi la désertion, à laquelle les Espagnols étaient fort enclins, on
résolut de tenter un coup de main sur la Barbade, où les Anglais
avaient d'importants établissements militaires. C'était là, en effet,
qu'ils tenaient tous les dépôts de leurs troupes coloniales. Le
général Lauriston avait amené une bonne division de 5 mille hommes,
organisée et équipée avec le plus grand soin. Elle fut destinée à
cette opération. Le général Lauriston imagina de passer par la
Guadeloupe pour y prendre un bataillon de plus, car on comptait
trouver une dizaine de mille hommes à la Barbade, moitié milice,
moitié troupes de ligne. On se décida donc à partir le 4 juin; mais le
jour même assigné pour le départ, arriva le contre-amiral Magon avec
les deux vaisseaux de Rochefort, que Napoléon avait expédiés pour
donner la première nouvelle du changement survenu dans ses projets.
Magon venait dire que Ganteaume n'ayant pu sortir de Brest, il fallait
aller le débloquer, non-seulement lui, mais l'escadre du Ferrol, et,
après avoir rallié les flottes qui se trouvaient dans ces ports, se
rendre en masse dans la Manche. Toutefois, il apportait aussi l'ordre
d'attendre jusqu'au 21 juin, car, jusqu'au 21 mai, il était possible
que Ganteaume fût sorti de Brest, et, en supposant un mois pour la
traversée de Brest à la Martinique, on ne pouvait savoir que le 21
juin si définitivement cet amiral n'avait pas mis à la voile. On avait
donc le temps de persister dans le projet sur la Barbade. Magon avait
à son bord des troupes et des munitions. Il suivit l'escadre, forte
maintenant de 27 voiles, dont 14 vaisseaux français, 6 vaisseaux
espagnols et 7 frégates. Le 6 juin on était devant la Guadeloupe. On
prit un bataillon. Le 7 on était remonté jusqu'à Antigoa; le 8 on
dépassait cette île, qui n'avait cessé de tirer, lorsqu'on aperçut un
convoi de quinze voiles qui en sortait. C'étaient des bâtiments de
commerce, chargés de denrées coloniales, et escortés par une simple
corvette. Sur-le-champ l'amiral fit signal de courir dessus, en
suivant l'_ordre de vitesse_, selon l'expression des marins,
c'est-à-dire chaque vaisseau marchant le mieux qu'il pouvait, et
prenant le rang que lui assignait sa marche. Avant la fin du jour le
convoi était pris. Il valait de neuf à dix millions de francs.
Quelques passagers américains et italiens donnèrent des nouvelles de
Nelson. Ils le disaient arrivé à la Barbade, là même où on allait. Ils
variaient sur la force de son escadre. Généralement on lui donnait une
douzaine de vaisseaux. Mais il avait rallié l'amiral Cochrane qui
gardait ces mers. Cette nouvelle produisit sur l'esprit de l'amiral
Villeneuve une impression extraordinaire. Il vit Nelson avec 14, 16,
peut-être 18 vaisseaux, c'est-à-dire avec une force presque égale à la
sienne, prêt à le joindre et à le combattre. Aussi forma-t-il
sur-le-champ le projet de retourner en Europe. Lauriston, au
contraire, s'appuyant sur l'assertion des prisonniers, qui ne
donnaient que 2 vaisseaux à Cochrane, ce qui en devait faire supposer
tout au plus 14 à Nelson, soutenait qu'avec 20 on était en mesure de
le combattre avantageusement, et qu'après s'être débarrassé de sa
poursuite par une bataille, on serait bien plus assuré de remplir sa
mission. Villeneuve ne fut point de cet avis et voulut absolument
faire voile vers l'Europe. Il était si pressé qu'il ne consentit pas
même à revenir aux Antilles françaises, pour restituer les troupes
qu'on y avait prises. Il aurait fallu remonter dans le vent qui
souffle de l'est à l'ouest le long des Antilles, et on était à
Antigoa, fort à l'ouest de la Martinique. On aurait perdu dix jours
peut-être, et on se serait exposé à rencontrer les Anglais. Il se
décida donc à choisir les quatre meilleures frégates, à y verser le
plus de troupes qu'il pourrait, et à les dépêcher vers la Martinique.
Il leur donna l'ordre de rejoindre l'escadre aux Açores. Mais il
restait encore 4 à 5 mille hommes environ sur la flotte, charge
singulièrement embarrassante. En les gardant, on privait les colonies
d'une force précieuse, qu'il était extrêmement difficile de leur
envoyer de la métropole; et on se donnait des bouches de plus à
nourrir, ce qui était fâcheux, car on avait peu de vivres, et de l'eau
à peine pour la traversée. Enfin on courait le danger de manquer
Ganteaume, car jusqu'au 21 juin on ne saurait pas d'une manière
certaine s'il avait quitté Brest pour venir à la Martinique. Par le
fait, on était dans le vrai en supposant qu'il n'était pas parti; mais
on l'ignorait: c'était donc une grave faute. À ces objections
Villeneuve répondait que si Ganteaume était parti, il fallait s'en
applaudir; qu'il n'y aurait plus alors de blocus à Brest, et qu'on
passerait devant ce port sans difficulté pour entrer dans la Manche.
Villeneuve se détermina sur-le-champ, fit déposer le plus de troupes
qu'il put sur les frégates, et les expédia pour la Martinique. Ne
voulant ni s'embarrasser du convoi, ni le perdre, il chargea une autre
frégate de l'escorter jusqu'à l'une des îles françaises. Le 10 juin,
il était en route vers l'Europe. Sa résolution, quoique blâmable en
principe, n'était pas mauvaise par le fait, s'il était retourné à la
Martinique pour y déposer son monde, pour y prendre de l'eau et des
vivres, pour y recueillir des nouvelles d'Europe.
[Note en marge: Marche de Nelson pendant la navigation de Villeneuve.]
Nelson, qu'il craignait tant, était arrivé à la Barbade dans les
premiers jours de juin, après une navigation d'une rapidité
prodigieuse, marchant sans crainte avec 9 vaisseaux seulement.
Supposant que les Français allaient reconquérir la Trinité pour le
compte des Espagnols, il avait pris 2 mille hommes à la Barbade,
rallié les deux vaisseaux de l'amiral Cochrane, et, ne s'arrêtant
jamais pour se ravitailler ou se réparer, il était le 7 dans le golfe
de Paria, île de la Trinité. Là, reconnaissant son erreur, il était
reparti, et se trouvait le 10 à la Grenade. Il se disposait à remonter
à la Barbade, à y déposer les troupes qu'il avait prises mal à
propos, et à regagner l'Europe avec 11 vaisseaux. Que d'activité! que
d'énergie! quel admirable emploi du temps! C'est une nouvelle preuve
qu'à la guerre, et dans la guerre de mer plus encore que dans la
guerre de terre, la qualité des forces vaut toujours mieux que la
quantité. Nelson, avec 11 vaisseaux, était en confiance sur cette mer
où Villeneuve tremblait avec 20 vaisseaux, montés cependant par des
matelots héroïques!
[Note en marge: L'escadre française, de retour vers l'Europe, rallie
ses frégates à la hauteur des Açores.]
[Note en marge: Prise d'un galion de Lima, richement chargé.]
[Note en marge: L'escadre assaillie par des vents contraires.]
Villeneuve marchait vers l'Europe, faisant voile au nord-est par une
mer assez favorable. Arrivé aux Açores le 30 juin, il y trouva ses
frégates, qui n'avaient mis que quatre jours à déposer leurs
chargements de troupes, et qui n'avaient pas rencontré les Anglais, ce
qui prouvait que Villeneuve aurait bien pu en faire autant sans
danger. Les quatre frégates détachées avaient rencontré la cinquième
frégate escortant le convoi capturé, et ne pouvant venir à bout de le
conduire. Elles s'étaient décidées à le brûler, ce qui entraînait une
perte de dix millions. On était donc réuni aux Açores et on se remit
en route avec les 20 vaisseaux et les 7 frégates, se dirigeant vers la
côte d'Espagne. On fut dédommagé de la perte du convoi par une riche
prise, celle d'un galion de Lima, chargé de piastres pour une valeur
de sept à huit millions, enlevé par un corsaire anglais et repris à ce
corsaire. C'était une ressource qui devint bientôt fort utile. Tout à
coup, dans les premiers jours de juillet, n'ayant plus que soixante
lieues à faire pour atteindre le cap Finistère, le vent changea
brusquement, et, soufflant du nord-est, devint entièrement contraire.
On se mit à louvoyer pour gagner du temps, sans être ramené en
arrière. Mais le vent s'obstina, et devint si violent que plusieurs
bâtiments essuyèrent des avaries; quelques-uns même perdirent leurs
mâts de hune. Les deux vaisseaux partis de Rochefort avec Magon
avaient apporté avec eux les fièvres de la Charente. Ils étaient
encombrés de malades. Les troupes, qu'on avait amenées d'Europe en
Amérique, qu'on ramenait d'Amérique en Europe, sans presque toucher
terre, étaient atteintes de souffrances de toute espèce. La tristesse
régnait sur l'escadre. Dix-huit jours d'un vent contraire la portèrent
au comble, et contribuèrent à ébranler davantage encore le courage de
l'amiral Villeneuve. Il voulait aller à Cadix, c'est-à-dire à l'opposé
du point où l'attendait Napoléon, où l'appelaient ses instructions. Le
général Lauriston résista de toutes ses forces, et finit par
l'emporter. Le vent ayant d'ailleurs changé vers le 20 juillet, on fit
de nouveau route vers le Ferrol.
[Note en marge: Le mauvais temps, en retardant la marche de l'escadre
française, l'expose à être aperçue.]
[Note en marge: La croisière de l'amiral Calder devant le Ferrol,
renforcée de cinq vaisseaux.]
Le mauvais temps survenu avait causé deux malheurs: le premier,
d'affecter le moral de l'escadre et de son chef; le second, de
procurer des nouvelles de sa marche à l'amirauté anglaise. Nelson
avait envoyé devant lui le brick _le Curieux_ pour porter en
Angleterre le bulletin de sa marche. Ce brick avait aperçu l'escadre
française, et, faisant force de voiles, il était arrivé à Portsmouth
le 7 juillet. Le 8 juillet, les dépêches avaient été remises à
l'amirauté. Sans connaître encore le but de l'escadre française, mais
imaginant qu'elle voulait peut-être débloquer le Ferrol, l'amirauté
avait ordonné à l'amiral Sterling, détaché du blocus de Brest pour
observer Rochefort, de se rendre avec cinq vaisseaux auprès de Calder,
qui croisait aux environs du cap Finistère. Le long temps écoulé
depuis que Napoléon songeait à sa grande combinaison navale, les
diverses sorties essayées récemment, le départ de Villeneuve, son
passage à Cadix, sa jonction avec Gravina, son retour vers l'Europe,
où deux flottes en partance depuis long-temps, l'une à Brest, l'autre
au Ferrol, semblaient attendre une force suffisante pour les
débloquer, toutes ces circonstances avaient fini par amener peu à peu
les Anglais à soupçonner, vaguement au moins, une partie des projets
de Napoléon. Ils ne songeaient pas précisément à une réunion
d'escadres dans la Manche, mais ils voulaient prévenir le déblocus du
Ferrol ou de Brest, qui leur paraissait probable. Aussi avaient-ils
porté la flotte de Cornwallis devant Brest à 24 vaisseaux, dont 5
détachés devant Rochefort, et à 10 celle du Ferrol. Cette dernière
allait être de 14 ou 15 vaisseaux par la jonction de la division de
Rochefort. Tout retard est un malheur dans un projet qui exige du
secret. On donne à l'ennemi le temps de penser, quelquefois de deviner
à force de penser, et souvent aussi de recueillir des indices qui
finissent par l'instruire.
[Note en marge: L'escadre de Villeneuve rencontre à quarante lieues du
Ferrol, l'escadre de l'amiral Calder.]
Le 22 juillet Villeneuve, marchant sur trois colonnes, remontait vers
le Ferrol, c'est-à-dire au nord-est, par un assez bon vent de
nord-ouest, qu'il recevait par le travers. Il aperçut, vers le milieu
du jour, 21 voiles, dont 15 vaisseaux: c'était l'escadre anglaise de
l'amiral Calder, s'avançant en sens contraire, et venant à sa
rencontre pour lui couper le chemin du Ferrol. On était à une
quarantaine de lieues de ce port.
[Note en marge: Bataille navale du Ferrol.]
[Note en marge: Ligne de bataille des deux armées.]
[Note en marge: Calder, pour envelopper notre arrière-garde, exécute
une manoeuvre que Villeneuve déjoue par un mouvement exécuté à
propos.]
[Note en marge: Une brume épaisse enveloppe les deux armées, et réduit
la bataille à une canonnade de vaisseau à vaisseau.]
Il n'y avait guère à douter d'une bataille navale. Villeneuve ne
songeait plus à l'éviter; car c'était la responsabilité, et nullement
le péril, dont il avait peur; mais, toujours dévoré d'anxiétés, il
perdit un temps précieux à se mettre en bataille. Le général
Lauriston, le stimulant sans cesse, le pressait, dès onze heures du
matin, de donner les ordres qu'il ne donna qu'à une heure. La
meilleure partie de la journée se trouva ainsi perdue, ce qu'on eut
bientôt à regretter. Les vaisseaux des deux escadres combinées
employèrent deux heures à se ranger en bataille, et ce ne fut qu'à
trois heures de l'après-midi que les 20 vaisseaux français et
espagnols furent sur une seule ligne régulière, les Espagnols occupant
la tête de la colonne, et Magon en occupant la queue avec la division
de Rochefort et plusieurs frégates. L'amiral anglais Calder, avec 15
vaisseaux, dont plusieurs de cent canons, tandis que les plus forts de
notre côté n'étaient que de 80, se mit à son tour en bataille, et
forma une longue ligne parallèle à la nôtre, mais courant en sens
contraire. (Voir la carte nº 26.) Les Anglais se dirigeaient vers le
sud-ouest, et nous vers le nord-est. Le vent soufflant du nord-ouest,
les deux escadres le recevaient par le travers. Défilant
parallèlement l'une à l'autre, et dans des directions opposées, elles
auraient bientôt fini par s'éviter, lorsque Calder replia la tête de
la sienne sur la queue de la nôtre, pour l'envelopper. Villeneuve, à
qui le danger rendait la résolution d'un homme de coeur, prévoyant que
l'amiral anglais, suivant une tactique souvent répétée dans ce siècle,
voulait envelopper notre arrière-garde pour la mettre entre deux feux,
imita la manoeuvre de son ennemi, et, virant, comme disent les marins,
_lof pour lof par la contre-marche_, déroba la queue de sa colonne, et
vint en présenter la tête à la tête de la colonne ennemie. Dans ce
double mouvement, les deux escadres se rencontrant, le premier
vaisseau espagnol, _l'Argonaute_, monté par l'amiral Gravina, se
trouva engagé avec le premier vaisseau anglais, _le Héro_. Anglais et
Français, poursuivant cette marche, furent bientôt aux prises, dans
toute l'étendue de leur ligne. Mais, l'escadre anglaise étant moins
nombreuse que la nôtre, le feu ne s'étendit guère de notre côté que
jusqu'au treizième ou quatorzième vaisseau. Notre arrière-garde, sans
ennemi devant elle, recevant à peine quelques boulets perdus, c'était
le cas de s'en servir pour quelque manoeuvre décisive. Malheureusement
une brume épaisse, qui dans ce moment occupait plusieurs centaines de
lieues, car elle fut aperçue à Brest, couvrait les deux flottes, à ce
point que le vaisseau amiral fut quelques instants à savoir s'il avait
l'ennemi à bâbord ou à tribord. Chaque bâtiment ne voyait que le
bâtiment qu'il avait devant lui, et n'en combattait pas d'autre. On
entendait une canonnade vive, continue, mais non précipitée. Les
Français et les Espagnols, malgré leur inexpérience, se battaient avec
ordre et sang-froid. Nos équipages n'avaient pas encore acquis la
précision de tir qui les distingue aujourd'hui; néanmoins, dans cette
espèce de duel de vaisseau à vaisseau, les Anglais souffraient autant
que nous; et, si notre arrière-garde, qui n'avait pas d'ennemis à
combattre, avait pu découvrir ce qui se passait, et que, se reployant
sur la ligne anglaise, elle en eût mis une partie entre deux feux, la
victoire eût été assurée. Villeneuve, ne discernant rien à travers la
brume, pouvait difficilement donner des ordres. Magon, il est vrai,
lui avait fait savoir qu'il était dans l'inaction; mais cet avis, à
cause de l'état du ciel, n'ayant été transmis que par les frégates,
était arrivé tard, et n'avait provoqué aucune détermination de la part
de l'amiral français, qui, après un instant de décision au début de la
bataille, était retombé dans son incertitude accoutumée, craignant
d'agir dans l'obscurité, et de faire de faux mouvements. Tout ce qu'il
osait, c'était de combattre bravement avec son vaisseau amiral.
[Note en marge: Les Anglais plus maltraités que les Français.]
[Note en marge: Malheureusement trois vaisseaux espagnols sont
désemparés.]
[Note en marge: Le capitaine Cosmao sauve l'un des trois vaisseaux
espagnols.]
[Note en marge: Villeneuve laisse échapper l'occasion de reprendre les
vaisseaux perdus, faute d'oser faire une manoeuvre réclamée par tous
les officiers de l'escadre.]