d'une conduite légère qu'on était soudainement tiré par la réunion de
Gênes, c'était des longues hésitations de la prudence. On voyait bien
depuis long-temps que Napoléon désirait l'Italie tout entière, et on
ne pouvait se résigner à la lui abandonner, sans lutter une dernière
fois avec le courage du désespoir. Mais les finances autrichiennes
étaient dans un état déplorable; une disette affreuse de grains
affligeait l'Autriche haute et basse, la Bohême, la Moravie, la
Hongrie. Le pain était si cher à Vienne, que le peuple, ordinairement
doux et soumis, de cette capitale, s'était emporté jusqu'à piller les
boutiques de quelques boulangers. Dans cette situation, on aurait
hésité encore long-temps à se jeter dans les dépenses d'une troisième
lutte contre un adversaire aussi redoutable que Napoléon; mais en
apprenant la réunion de Gênes, la création du duché de Lucques, toutes
les incertitudes cessèrent à l'instant même. La résolution de
combattre fut immédiatement prise. Des dépêches envoyées à Pétersbourg
annoncèrent cette résolution définitive, et remplirent de joie le
cabinet russe, qui, se voyant entraîné à la guerre, regardait le
concours de l'Autriche comme le plus heureux des événements.
[Note en marge: Distribution des forces de la coalition.]
L'adhésion de cette cour au traité de coalition fut signée sans
désemparer. La Russie fut chargée de négocier auprès de l'Angleterre
pour ménager à l'Autriche la plus grande somme possible de subsides.
On demanda et on obtint pour premiers frais d'entrée en campagne 1
million sterling (25 millions de francs), plus la remise instantanée
de la moitié du subside annuel, c'est-à-dire 2 autres millions
sterling (50 millions de francs). Le plan de campagne, discuté entre
M. de Vintzingerode et le prince de Schwartzenberg, fut arrêté le 16
juillet. Il fut convenu que 10 mille Russes, quelques mille Albanais
jetés en temps et lieu à Naples, y prépareraient un mouvement vers la
Basse-Italie, tandis que 100 mille Autrichiens marcheraient sur la
Lombardie; que la grande armée autrichienne, appuyée par une armée
russe de 60 mille hommes au moins entrant par la Gallicie, agirait en
Bavière; qu'une armée de 80 mille Russes s'avancerait vers la Prusse;
qu'une autre armée russe, anglaise, hanovrienne, suédoise, réunie dans
la Poméranie suédoise, se dirigerait sur le Hanovre; qu'enfin les
Russes auraient des réserves considérables pour les porter où besoin
serait. Les Anglais devaient opérer des débarquements sur les points
de l'Empire français jugés les plus accessibles, dès que la diversion
dont Napoléon était menacé aurait amené la dissolution de l'armée des
côtes de l'Océan. Il fut arrêté que les troupes destinées à venir au
secours de l'Autriche seraient prêtes à marcher avant l'automne de la
présente année, afin d'empêcher que Napoléon ne profitât de l'hiver
pour écraser l'armée autrichienne.
Il fut convenu en outre que la cour de Vienne, continuant son système
de profonde dissimulation, persisterait à nier ses armements, en
armant plus activement que jamais; et puis, quand elle ne pourrait
plus les dissimuler, parlerait de négocier, et de reprendre pour elle
et pour la Russie les négociations abandonnées par M. de Nowosiltzoff.
On devait, cette fois encore, désavouer toute liaison avec
l'Angleterre, et paraître ne traiter que pour le continent. La
fausseté ordinaire de la faiblesse caractérisait toute cette conduite.
[Note en marge: Cruelles anxiétés de la Prusse.]
La Prusse était dans de cruelles anxiétés. Elle pressentait, sans le
pénétrer complétement, ce parti pris de faire la guerre, et elle se
défendait de tout engagement en disant à la Russie qu'elle était trop
exposée aux coups de Napoléon, et à Napoléon, qui lui renouvelait ses
offres d'alliance, qu'elle était trop exposée aux coups de la Russie.
M. de Zastrow était revenu de Pétersbourg, après une mission
désagréable et sans résultat. Une circonstance imprévue faillit amener
la découverte soudaine de la coalition, et l'obligation pour la Prusse
de se prononcer. Depuis qu'un traité de subsides, conclu entre les
Anglais et la Suède, avait assuré à la coalition le concours de cette
royauté folle, Stralsund se remplissait de troupes. On sait que cette
place importante était le dernier pied-à-terre de la Suède dans le
nord de l'Allemagne. Napoléon avait entrevu, par certains rapports des
agents diplomatiques, qu'on préparait quelque chose de ce côté, et en
avait averti le roi de Prusse, en lui disant de prendre garde à cette
neutralité du nord de l'Allemagne, objet de toutes ses sollicitudes;
que, quant à lui, au premier danger, il enverrait trente mille hommes
de plus en Hanovre. Ce peu de paroles avaient suffi pour émouvoir le
roi de Prusse, qui avait signifié au roi de Suède de cesser ses
armements dans la Poméranie suédoise. Le roi de Suède, se sentant
appuyé, avait répondu au roi de Prusse qu'il était maître chez lui,
qu'il y faisait les armements jugés utiles à sa sûreté, et que, si la
Prusse voulait gêner sa liberté, il comptait sur le roi d'Angleterre
et l'empereur de Russie, ses alliés, pour l'aider à faire respecter
l'indépendance de ses États. Ne bornant point là ses incartades, il
renvoya au roi Frédéric-Guillaume les ordres de Prusse, lui disant
qu'il ne voulait plus les porter depuis que ce monarque les avait
donnés au plus cruel ennemi de l'Europe.
Cet outrage irrita vivement Frédéric-Guillaume, qui, tout prudent
qu'il était, en aurait tiré vengeance, si la Russie, intervenant
sur-le-champ, n'avait déclaré à la Prusse que le territoire de la
Poméranie suédoise était sous sa garde et devait rester inviolable.
Cette espèce de défense d'agir, signifiée à la Prusse, lui donna fort
à penser, et l'humilia cruellement. Elle prit le parti de ne pas
répliquer, se bornant à renvoyer le ministre de Suède, et fit déclarer
à Napoléon qu'elle ne pouvait pas répondre des événements qui se
passeraient en Hanovre, que toutefois elle garantissait que le
territoire prussien ne servirait pas de chemin à une armée d'invasion.
L'horizon se chargeait donc de tout côté, et d'une manière
très-visible à l'oeil le moins clairvoyant. De toute part on annonçait
des rassemblements en Frioul, en Tyrol et dans la haute Autriche. On
ne parlait pas seulement de simples concentrations de troupes, mais de
l'organisation des armes spéciales, ce qui était bien plus
significatif. La cavalerie remontée, l'artillerie pourvue de chevaux
et conduite en trains nombreux sur les bords de l'Adige, des magasins
considérables partout formés, des ponts jetés sur la Piave et le
Tagliamento, des ouvrages de campagne élevés dans les lagunes de
Venise, tout cela ne pouvait guère laisser de doute. L'Autriche niait,
avec une fausseté qui a bien peu d'exemples dans l'histoire, et
n'avouait que quelques précautions dans les États vénitiens, motivées
par les rassemblements français formés en Italie. Quant à l'échange
des grandes décorations qui lui avait été demandé, elle l'avait refusé
sous divers prétextes.
[Note en marge: Obligation pour Napoléon de prendre un parti.]
[Note en marge: Entrevue de Napoléon avec l'archichancelier Cambacérès
à Fontainebleau.]
C'est sur cet ensemble de circonstances que Napoléon avait à prendre
un parti dans le peu de jours qu'il devait passer à Fontainebleau et à
Saint-Cloud, avant d'aller à Boulogne. Il fallait se décider pour la
descente, ou pour une marche foudroyante sur les puissances
continentales. Le 11 juillet, jour même de son arrivée à
Fontainebleau, l'archichancelier Cambacérès s'y était rendu, et avait
commencé à traiter avec lui les grandes affaires du moment. Ce grave
personnage était effrayé de l'état du continent, des symptômes
frappants d'une guerre prochaine, et regardait avec raison les
réunions opérées en Italie, comme étant la cause certaine d'une
rupture. Dans cette situation, il ne s'expliquait pas bien que
Napoléon laissât l'Italie et la France exposées aux coups de la
coalition, pour se jeter sur l'Angleterre. Napoléon, plein de
confiance, de passion, pour son vaste plan maritime, dont il n'avait
pas donné le secret tout entier même à l'archichancelier, Napoléon
n'était embarrassé par aucune de ces objections. Selon lui, les prises
de possession de Gênes et de Lucques ne regardaient pas la Russie, car
l'Italie n'était pas faite pour subir son influence. Cette cour devait
se tenir heureuse qu'il ne lui demandât pas compte de ce qu'elle
faisait en Géorgie, en Perse, même en Turquie. Elle s'était laissé
engager dans la politique anglaise; elle était visiblement en état de
coalition avec elle; M. de Nowosiltzoff n'était qu'un commissaire
anglais qu'on avait voulu lui envoyer, mais qu'il aurait accueilli en
conséquence. Bien évidemment la partie se trouvait fortement liée
entre la Russie et l'Angleterre, mais ces deux puissances ne pouvaient
rien sans l'Autriche, sans les armées et sans le territoire de cette
puissance, et l'Autriche, craignant toujours profondément la France,
hésiterait encore quelque temps avant qu'on l'entraînât entièrement.
En tout cas, elle ne serait pas prête assez tôt pour empêcher
l'expédition d'Angleterre. Quelques jours suffisaient pour exécuter
cette expédition, et la mer franchie, toutes les coalitions seraient
détruites d'un coup; le bras de l'Autriche, actuellement levé sur la
France, serait abattu à l'instant même. Fiez-vous-en à moi, dit
Napoléon à l'archichancelier Cambacérès, fiez-vous-en à mon activité;
je surprendrai le monde par la grandeur et la rapidité de mes coups!--
[Note en marge: Premiers préparatifs de Napoléon pour le cas où la
guerre continentale viendrait le surprendre.]
Il donna ensuite quelques ordres pour l'Italie et la frontière du
Rhin. Il enjoignit à Eugène resté à Milan, et au maréchal Jourdan, son
guide militaire, de commencer les approvisionnements des places, de
réunir l'artillerie de campagne, d'acheter les chevaux de trait, de
former les parcs. Il fit rapprocher de l'Adige les troupes qui
venaient de parader à Marengo et Castiglione. Il avait depuis quelque
temps disposé aux environs de Pescara une division en réserve, afin
d'appuyer le général Saint-Cyr si celui-ci en avait besoin. Il
prescrivit à ce général de se tenir bien informé, et, s'il apprenait
la moindre tentative des Russes ou des Anglais sur un point
quelconque des Calabres, de se porter de Tarente à Naples même, de
jeter la cour à la mer, et de s'emparer du royaume.
Il achemina sur le Rhin la grosse cavalerie qui n'était pas destinée à
s'embarquer pour l'Angleterre, et dirigea sur ce même point les
régiments qui ne devaient pas être compris dans l'expédition. Il
ordonna surtout de commencer à Metz, Strasbourg et Mayence, la
formation de l'artillerie de campagne.
[Note en marge: Août 1805.]
[Note en marge: Napoléon se transporte à Boulogne.]
Il donna ensuite ses dernières instructions à M. de Talleyrand,
relativement aux affaires diplomatiques. Il fallait, à chaque nouvelle
information recueillie sur les armements de l'Autriche, en instruire
cette cour, la convaincre de sa mauvaise foi, et la faire trembler sur
les conséquences de sa conduite. Cette fois elle périrait, et on ne
lui accorderait plus de quartier si elle interrompait l'expédition
d'Angleterre. Quant à la Prusse, l'entretien était depuis long-temps
ouvert avec elle sur le Hanovre. On devait profiter de l'occasion pour
la sonder sur cette précieuse acquisition, pour éveiller son ambition
connue, et si elle mordait à cet appât, le lui offrir immédiatement, à
condition d'une alliance avec la France, conclue sur-le-champ, et
publiquement proclamée. Avec une telle alliance, Napoléon était sûr de
glacer l'Autriche d'effroi, et de la rendre immobile pour bien des
années. En tout cas, il croyait qu'entre Boulogne et Douvres, il
allait avancer les affaires, beaucoup plus que ne pourraient le faire
les négociateurs les plus heureux et les plus habiles.
Le temps pressait, tout était prêt sur les côtes de l'Océan, et chaque
moment qui s'écoulait pouvait amener l'amiral Villeneuve devant le
Ferrol, devant Brest et dans la Manche. L'amiral Missiessy était
revenu à Rochefort, après avoir parcouru les Antilles, enlevé la
Dominique aux Anglais, jeté des troupes, des armes, des munitions à la
Guadeloupe et à la Martinique, fait beaucoup de prises, et montré le
pavillon français sur l'Océan, sans essuyer d'échecs. Cependant il
était revenu trop tôt, et, comme il montrait quelque répugnance à se
remettre en mer, Napoléon l'avait remplacé par le capitaine Lallemand,
excellent officier, qu'il avait forcé à partir avant que les vaisseaux
fussent réparés, pour aller à la rencontre de Villeneuve dans les
environs du Ferrol. Tout cela terminé, Napoléon se rendit à Boulogne,
laissant MM. Cambacérès et de Talleyrand à Paris, emmenant avec lui le
maréchal Berthier, et donnant ordre à l'amiral Decrès de le rejoindre
sans tarder. Il arriva le 3 août à Boulogne, au milieu des transports
de joie de l'armée qui commençait à s'ennuyer de répéter tous les
jours les mêmes exercices depuis deux ans et demi, et qui croyait
fermement que Napoléon, cette fois, venait se mettre à sa tête, pour
passer définitivement en Angleterre.
[Note en marge: Revue de cent mille hommes d'infanterie au bord de la
mer.]
[Note en marge: Confiance de Napoléon dans le succès.]
Le lendemain même de son arrivée, il fit rassembler toute l'infanterie
sur la laisse de basse mer. Elle occupait plus de 3 lieues, et
présentait la masse énorme de cent mille hommes d'infanterie, rangés
sur une seule ligne. Depuis qu'il commandait, il n'avait rien vu de
plus beau. Aussi, rentré le soir à son quartier général, il écrivit à
l'amiral Decrès ces mots significatifs: _Les Anglais ne savent pas ce
qui leur pend à l'oreille. Si nous sommes maîtres douze heures de la
traversée, l'Angleterre a vécu_[19].
[Note 19: Lettre à M. Decrès, du 16 thermidor an XIII, 4 août 1805;
dépôt de la secrétairerie d'État.]
[Note en marge: Combat de l'amiral Verhuell au cap Grisnez, à la tête
de la flottille batave.]
Il avait maintenant réuni, dans les quatre ports d'Ambleteuse,
Wimereux, Boulogne, Étaples, c'est-à-dire à la gauche du cap Grisnez,
et au vent de Boulogne, tous les corps qui devaient s'embarquer sur la
flottille. Ce voeu formé depuis deux ans était enfin accompli, grâce
au soin qu'on avait mis à se serrer, grâce à un superbe combat que la
flottille batave avait soutenu sous les ordres de l'amiral Verhuell,
pour doubler le cap Grisnez en présence de toute l'escadre anglaise.
Ce combat livré le 18 juillet (29 messidor), quelques jours avant
l'arrivée de Napoléon, était le plus considérable que la flottille eût
soutenu contre les Anglais. Plusieurs divisions de chaloupes
canonnières hollandaises avaient rencontré au cap Grisnez 45 voiles
anglaises, tant vaisseaux que frégates, corvettes et bricks, et les
avaient combattus avec un rare sang-froid, et un succès complet. La
rencontre au cap était dangereuse, parce que vers ce point l'eau étant
profonde, les vaisseaux anglais pouvaient, sans crainte d'échouer,
serrer de près nos frêles bâtiments. Malgré cet avantage de l'ennemi,
les canonnières hollandaises s'étaient maintenues en présence de leurs
puissants adversaires. L'artillerie qui gardait la plage était
accourue pour les soutenir, la flottille de Boulogne était sortie
pour les appuyer, et, au milieu d'une grêle de projectiles, l'amiral
Verhuell, ayant à côté de lui le maréchal Davout, avait passé à
demi-portée de canon de l'escadre anglaise, sans perdre un seul
bâtiment. Ce combat avait fait dans l'armée la réputation de l'amiral
Verhuell, qui jouissait déjà d'une grande estime, et avait rempli de
confiance les cent soixante mille hommes, soldats et matelots, prêts à
traverser la Manche sur les flottilles française et batave.
Napoléon avait actuellement toute son armée sous la main. En deux
heures, hommes, chevaux pouvaient être embarqués, et en deux marées,
c'est-à-dire en vingt-quatre heures, transportés à Douvres. Quant au
matériel, il était depuis long-temps à bord des bâtiments.
[Note en marge: Force totale de l'armée.]
L'armée rassemblée sur ce point, successivement accrue, présentait à
peu près une force de 132 mille combattants et de 15 mille chevaux,
indépendamment du corps du général Marmont, placé au Texel, et
s'élevant à 24 mille hommes, et des 4 mille hommes de Brest, destinés
à naviguer sur l'escadre de Ganteaume.
[Note en marge: Composition et distribution de l'armée.]
Les 132 mille, qui devaient passer sur la flottille et partir des
quatre ports d'Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, Étaples, étaient
distribués en six corps d'armée. L'avant-garde, commandée par Lannes,
forte de 14 mille hommes, composée de la division Gazan et des fameux
grenadiers réunis, campés à Arras, devait s'embarquer à Wimereux. Ces
dix bataillons de grenadiers, formant à eux seuls un corps de 8 mille
hommes de la plus belle infanterie qui existât dans le monde,
embarqués sur une légère division de péniches, étaient appelés à
l'honneur de se jeter les premiers à la côte d'Angleterre, sous
l'impulsion entraînante de Lannes et d'Oudinot. Puis, venait le corps
de bataille, divisé en aile droite, centre, aile gauche. L'aile
droite, commandée par Davout, comptant 26 mille hommes, composée de
ces vaillantes divisions Morand[20], Friant, Gudin, qui
s'immortalisèrent depuis à Awerstædt et en cent combats, était
destinée à s'embarquer à Ambleteuse, sur la flottille hollandaise. Le
centre, sous le maréchal Soult, porté à 40 mille hommes, distribué en
quatre divisions, à la tête desquelles se trouvaient les généraux
Vandamme, Suchet, Legrand, Saint-Hilaire, devait s'embarquer sur les
quatre escadrilles réunies à Boulogne. Enfin l'aile gauche, ou camp de
Montreuil, était commandée par l'intrépide Ney. Elle était de 22 mille
hommes; elle comptait trois divisions, et notamment cette division
Dupont, qui bientôt se couvrit de gloire à Albek, au pont de Halle, à
Friedland. Ce corps devait partir d'Étaples, sur deux escadrilles de
la flottille. Une division d'élite de la garde, forte de 3 mille
hommes et actuellement en marche, allait arriver à Boulogne pour s'y
réunir au corps du centre.
[Note 20: À cette époque division Bisson.]
Enfin, la sixième subdivision de cette grande armée était ce qu'on
appelait la réserve. Elle avait pour chef le prince Louis; elle
comprenait les dragons et les chasseurs à pied, commandés par les
généraux Klein et Margaron; la grosse cavalerie, commandée par
Nansouty, et une division italienne, parfaitement disciplinée et ne le
cédant pas pour la tenue aux plus belles divisions françaises.
Napoléon avait dit qu'il voulait montrer aux Anglais ce qu'ils
n'avaient pas vu depuis César, des Italiens dans leur île, et
apprendre à ces Italiens à s'estimer eux-mêmes, en les amenant à se
battre aussi bien que des Français. Cette réserve, s'élevant à 27
mille hommes, et placée en arrière de tous les camps, devait venir
occuper le rivage, quand les cinq premiers corps de l'armée seraient
partis; et, comme on supposait qu'une escadre couvrant le passage on
serait maître du détroit pendant quelques jours, la flottille de
transport, se séparant pour quelques heures de la flottille de guerre,
devait venir chercher cette réserve ainsi que la seconde moitié des
chevaux. En effet, sur 15 mille chevaux, la flottille n'en pouvait
embarquer que 8 mille à la fois. Un second transport aurait amené les
7 mille autres.
Ainsi, outre les 24 mille hommes de Marmont, embarqués sur la flotte
du Texel, les 4 mille hommes embarqués à Brest, Napoléon pouvait
mouvoir directement une masse totale de 132 mille hommes, dont 100
mille d'infanterie, 7 mille de cavalerie montée, 12 mille de cavalerie
non montée, 13 mille d'artillerie[21].
[Note 21: J'ai emprunté tous ces nombres au livret de l'Empereur,
celui même qu'il portait avec lui. Ce livret se trouve au dépôt du
Louvre, et il donne seul les vrais états de l'armée de l'Océan, qui ne
sont ni au dépôt de la guerre ni à celui de la marine. Aussi tous les
ouvrages militaires n'ont-ils donné que des nombres inexacts
relativement à la composition de l'armée.]
C'est dans ce formidable appareil que Napoléon attendait l'escadre de
Villeneuve.
[Note en marge: Navigation de l'amiral Villeneuve.]
[Note en marge: Villeneuve, arrivé heureusement devant Cadix, y rallie
l'amiral Gravina.]
Cet amiral était, comme on l'a vu, parti le 30 mars de Toulon, avec 11
vaisseaux, dont 2 de 80, et 6 frégates. Nelson croisait vers
Barcelone. S'attachant à faire croire que son intention était de se
fixer dans ces parages, il s'était subitement porté au sud de la
Sardaigne, dans l'espérance que les Français, trompés par les bruits
qu'il avait répandus, chercheraient à éviter les côtes d'Espagne, et
viendraient eux-mêmes à sa rencontre. La flotte française sortie par
un bon vent, et informée de la vérité par un bâtiment ragusais, se
dirigea entre les Baléares et Carthagène, y toucha le 7 avril, et s'y
arrêta une journée à cause d'un calme plat. Villeneuve offrit à
l'amiral espagnol Salcedo de le rallier à son pavillon, ce que
celui-ci, faute d'ordre, ne put accepter, et, reprenant sa route par
un vent favorable, il se présenta le 9 avril à l'entrée du détroit. Le
même jour, à midi, il était engagé dans le détroit, formé sur deux
colonnes, ses frégates en avant, le branle-bas de combat exécuté sur
tous ses navires, et prêt à combattre. On avait reconnu de Gibraltar
la flotte française; on s'était mis alors à sonner les cloches, à
tirer le canon d'alarme, car il n'y avait dans le port qu'une
très-faible division. Villeneuve parut le soir même en vue de Cadix.
Averti par ses signaux, le capitaine de _l'Aigle_ se hâta de sortir de
la rade, et le brave Gravina, qui n'avait rien négligé pour être en
mesure, se dépêcha de lever l'ancre afin de se réunir à l'amiral
français. Mais beaucoup de choses étaient en retard à Cadix. Les 2,500
Espagnols qu'on devait transporter aux îles n'étaient pas même
embarqués. On achevait de mettre les vivres à bord. Il aurait fallu au
moins quarante-huit heures de plus à l'amiral Gravina; mais Villeneuve
était pressant, et disait qu'il n'attendrait pas si on ne le joignait
sur-le-champ. Quoique un peu remis du trouble de sa première sortie,
l'amiral français était cependant poursuivi sans cesse par l'image de
Nelson, qu'il croyait toujours voir sur ses traces.
Gravina, fort dévoué aux projets de Napoléon, embarqua tout
confusément, se proposant d'achever ses arrangements à la mer, et
sortit de Cadix pendant la nuit. Il arriva même à un bâtiment de
toucher, dans l'extrême précipitation de cette sortie.
Vers deux heures du matin, Villeneuve, qui s'était borné à mouiller
une ancre, profita du vent, et reprit sa direction vers l'ouest. Il
était le 11 en plein océan, ayant échappé à la redoutable surveillance
des Anglais. Le 11 et le 12, il attendit les vaisseaux espagnols; mais
deux seulement parurent, et, ne voulant pas perdre plus de temps, il
fit voile, comptant qu'il serait rejoint plus tard, ou en route, ou à
la Martinique même, car chaque commandant avait reçu l'indication de
ce rendez-vous commun. Personne d'ailleurs, Villeneuve excepté, ne
connaissait la grande destination de l'escadre.
[Note en marge: Démoralisation anticipée de Villeneuve.]