Napoléon, continuant du fond de l'Italie à maintenir les Anglais dans

l'illusion que la descente tant annoncée, tant retardée, n'était

qu'une feinte, s'occupait sans cesse d'en assurer l'exécution pour

l'été. Jamais opération n'a déterminé l'envoi d'autant de dépêches et

de courriers que celle qu'il méditait à cette époque. Des agents

consulaires et des officiers de marine, placés dans les ports

espagnols et français, à Carthagène, à Cadix, au Ferrol, à Bayonne, à

l'embouchure de la Gironde, à Rochefort, à l'embouchure de la Loire, à

Lorient, Brest, Cherbourg, ayant à leur disposition des courriers,

transmettaient les moindres nouvelles de mer qui leur arrivaient, et

les acheminaient vers l'Italie. De nombreux agents secrets, entretenus

dans les ports d'Angleterre, expédiaient leurs rapports, qui étaient

transmis immédiatement à Napoléon. Enfin, M. de Marbois, qui possédait

une grande connaissance des affaires britanniques, avait la mission

particulière de lire lui-même tous les journaux publiés en Angleterre,

et de traduire les moindres nouvelles relatives aux opérations

navales; et, circonstance digne de remarque, c'est par ces journaux

surtout, que Napoléon, qui sut prévenir avec une parfaite justesse

toutes les combinaisons de l'amirauté anglaise, parvint à être le

mieux instruit. Quoique rapportant des faits le plus souvent faux, ils

finissaient par fournir à sa prodigieuse sagacité le moyen de deviner

les faits vrais. Il y a quelque chose de plus singulier encore. À

force de prêter à Napoléon les plans les plus extraordinaires, souvent

les plus absurdes, plusieurs d'entre eux avaient découvert, sans s'en

douter, son projet véritable, et avaient dit qu'il envoyait ses

flottes au loin pour les réunir soudainement dans la Manche.

L'amirauté ne s'était pas arrêtée à cette supposition, qui cependant

était la vraie. Ses combinaisons du moins laissent supposer qu'elle

n'y croyait pas.

[Note en marge: Heureuse navigation des flottes françaises.]

Napoléon, sauf une circonstance qui le contrariait vivement, et qui

avait déterminé une dernière modification à son vaste plan, avait tout

lieu d'être satisfait de la marche de ses opérations. L'amiral

Missiessy, comme on l'a vu, avait fait voile en janvier vers les

Antilles. On ne connaissait pas encore les détails de son expédition,

mais on savait que les Anglais étaient fort alarmés pour leurs

colonies; que l'une d'elles, la Dominique, venait d'être prise, et

qu'ils envoyaient des renforts dans les mers d'Amérique, ce qui était

une diversion tout à notre profit dans les mers d'Europe. L'amiral

Villeneuve, sorti de Toulon le 30 mars, après une navigation dont on

ignorait les détails, avait paru à Cadix, rallié l'amiral Gravina avec

une division espagnole de 6 vaisseaux et plusieurs frégates, plus le

vaisseau français _l'Aigle_, et s'était dirigé vers la Martinique. On

n'avait pas eu de ses nouvelles depuis, mais on savait que Nelson,

chargé de garder la Méditerranée, n'avait pu le joindre, ni à la

sortie de Toulon ni à la sortie du détroit. Les marins espagnols

faisaient de leur mieux, dans l'état de dénûment où les laissait un

gouvernement ignorant, corrompu et inerte. L'amiral Salcedo avait

réuni une flotte de 7 vaisseaux à Carthagène; l'amiral Gravina, comme

on vient de le voir, une de 6 à Cadix; l'amiral Grandellana, une

troisième de 8 au Ferrol, laquelle devait opérer avec la division

française en relâche dans ce port. Mais les matelots manquaient, par

suite de l'épidémie et du mauvais état du commerce espagnol, et on

prenait des pêcheurs, des ouvriers des villes, pour former les

équipages. Enfin, une disette de grains, jointe à la disette

financière et à l'épidémie, avait tellement appauvri les ressources de

l'Espagne, qu'on ne pouvait pas se procurer les six mois de biscuit

nécessaires à chaque escadre. L'amiral Gravina en portait à peine pour

trois mois, quand il avait rejoint Villeneuve; et l'amiral

Grandellana, au Ferrol, en avait à peine pour quinze jours.

Heureusement, M. Ouvrard, que nous avons vu se charger des affaires de

France et d'Espagne, était arrivé à Madrid, avait charmé par les

projets les plus séduisants une cour obérée, obtenu sa confiance,

conclu avec elle un traité dont plus tard nous donnerons connaissance,

et fait cesser par diverses combinaisons les horreurs de la disette.

Il venait en même temps de pourvoir les flottes espagnoles de quelque

quantité de biscuit. Les choses allaient donc, dans les ports de la

Péninsule, aussi bien que permettait de l'espérer le délabrement de

l'administration espagnole.

[Note en marge: Ganteaume retenu à Brest par un beau temps continu.]

Mais tandis que l'amiral Missiessy répandait l'épouvante dans les

Antilles anglaises, et que les amiraux Villeneuve et Gravina réunis

naviguaient sans accident vers la Martinique, Ganteaume destiné à les

rejoindre, Ganteaume, par une sorte de phénomène dans la saison,

n'avait pu trouver un seul jour pour sortir du port de Brest. Il ne

s'était jamais vu, de mémoire d'homme, que l'équinoxe ne se fût pas

manifesté par quelque coup de vent. Les mois de mars, d'avril, de mai

(1805) s'étaient cependant écoulés, sans qu'une seule fois la flotte

anglaise eût été forcée de s'éloigner des parages de Brest. L'amiral

Ganteaume, qui savait à quelle immense opération il était appelé à

concourir, attendait avec une telle impatience le moment de sortir,

qu'il avait fini par en être malade de chagrin[17]. Le temps était

presque toujours calme et serein. Quelquefois un vent d'ouest,

accompagné de nuages orageux, avait fait espérer une tempête, et tout

à coup le ciel s'était remis au beau. Il n'y avait d'autre ressource

que de livrer un combat désavantageux à une escadre qui était

maintenant à peu près égale en nombre à l'escadre française, et

très-supérieure en qualité. Les Anglais, sans se douter précisément de

ce qui les menaçait, frappés de la présence d'une flotte à Brest,

d'une autre au Ferrol, éveillés en outre par les sorties de Toulon et

de Cadix, avaient augmenté la force de leurs blocus. Ils avaient une

vingtaine de vaisseaux devant Brest, commandés par l'amiral

Cornwallis, et 7 ou 8 devant le Ferrol, commandés par l'amiral Calder.

L'amiral Ganteaume, dans cette position, sortait de la rade et y

rentrait, allait mouiller à Bertheaume ou revenait au mouillage

intérieur, tenant depuis deux mois tout son monde consigné à bord,

soldats de terre et matelots. Il demandait, dans son chagrin, si on

voulait qu'il livrât bataille pour gagner la pleine mer, ce qu'on lui

avait très-expressément défendu.

[Note 17: Je cite les deux lettres suivantes, qui prouveront l'état

d'esprit de cet amiral, et le sérieux du grand projet naval, que

quelques personnes, voulant toujours voir des feintes où il n'y en a

pas, ont supposé n'être qu'une démonstration. Ces lettres ne sont pas

les seules du même genre. Mais je prends celles-ci dans le nombre pour

les citer.

_Ganteaume à l'Empereur._

À bord de _l'Impérial_, 11 floréal an XIII.--1er mai 1805.

SIRE,

Les temps extraordinaires qui règnent depuis que nous sommes en

partance sont désespérants; il me serait impossible de vous peindre

les sentiments pénibles que j'éprouve en me voyant retenu dans le

port, lorsque les autres escadres vont à pleines voiles vers leur

destination, et que nos retards et nos contrariétés peuvent

cruellement les compromettre; cette dernière et affligeante idée ne me

laisse pas un moment de repos, et si jusqu'à ce jour j'ai résisté à

l'impatience et aux tourments qui me dévorent, c'est que je n'ai vu,

en nous hasardant à sortir, aucune chance en notre faveur,

lorsqu'elles étaient toutes pour l'ennemi: un combat désavantageux

était et est encore inévitable, tant que l'ennemi restera dans sa

position, et alors notre expédition serait sans ressource manquée et

nos forces paralysées pour long-temps.

Cependant, au moment où j'ai reçu la dépêche de Votre Majesté du 3

floréal, je me proposais de hasarder un appareillage; tous les

vaisseaux étaient désaffourchés; un vent d'ouest, qui avait soufflé

avec un peu plus de force pendant douze heures, m'avait fait espérer

que l'ennemi aurait pu être au large, lorsque son escadre légère a été

aperçue de notre mouillage, et son armée signalée sur Ouessant, et que

l'incertitude et la faiblesse des vents m'ont empêché de donner suite

à mon projet. Certain d'être obligé de m'arrêter sur la rade de

Bertheaume et d'y fixer l'attention de l'ennemi, j'ai renoncé à tout

mouvement, et je désire lui persuader que jamais notre dessein ne fut

de sortir.

Je me permets ici de réitérer à Votre Majesté l'assurance que je lui

ai déjà donnée sur l'ordre et la situation dans lesquels je tiens tous

les vaisseaux: les équipages sont consignés, les communications avec

la terre n'ont lieu que pour les objets indispensables de service, et

à chaque heure du jour tout bâtiment est en état d'exécuter les

signaux qui pourraient lui être adressés; ces dispositions, qui seules

peuvent nous mettre à même de profiter du premier moment favorable,

seront continuées avec la dernière des exactitudes.

_Ganteaume à Decrès._

Ce 7 floréal an XIII.--27 avril 1805.

Je juge, mon ami, que tu partages tout ce que j'éprouve. Chaque jour

qui s'écoule est un jour de tourment pour moi, et je tremble d'être à

la fin obligé de faire quelque grosse sottise! Les vents, qui, pendant

deux jours, avaient été à l'ouest, mais peu forts, quoique avec pluie

et mauvaise apparence, ont poussé hier au N.-N.-E. frais, et j'ai été

tenté de courir les hasards, malgré que l'ennemi continuât d'être

signalé dans l'Yroise, que ses vaisseaux avancés fussent à la vue de

la rade, et que le temps fût très-clair. La certitude, cependant, d'un

combat désavantageux que me donnaient sa position et sa force, et la

variété des vents, m'en ont empêché, et je m'en félicite aujourd'hui;

mais je n'en reste pas moins horriblement tourmenté.

La longueur des jours, la beauté de la saison, me font presque

aujourd'hui désespérer de l'expédition, et alors comment supporter

l'idée de faire attendre inutilement nos amis au point de rendez-vous,

et de les compromettre en les exposant nécessairement à des retards et

à un retour extrêmement dangereux? Ces idées ne me laissent pas un

instant de tranquillité, et je crois qu'elles doivent également te

tourmenter beaucoup. Cependant, mon ami, tu peux bien être persuadé

qu'il m'a été impossible de mieux faire, à moins d'avoir voulu courir

les hasards d'une affaire qui eût, indépendamment des chances que

donnait à l'ennemi sa supériorité, fait également manquer

l'expédition. Ainsi que je l'ai mandé, les temps ont toujours été

tels, qu'il nous a été impossible de nous dérober.

Quoique tu m'aies recommandé par tes dernières d'écrire souvent à

l'Empereur, je n'ose lui rien dire, n'ayant rien d'agréable à lui

annoncer; je me tais en attendant les événements, ne voulant pour peu

de chose l'importuner, et je me borne à désirer qu'il veuille nous

rendre justice...]

[Note en marge: Dernier changement apporté par Napoléon à la

combinaison qui a pour but d'amener les flottes françaises et

espagnoles dans la Manche.]

[Note en marge: Villeneuve, au lieu d'attendre à la Martinique la

jonction des escadres du Ferrol et de Brest, doit venir les débloquer

lui-même et les conduire dans la Manche.]

Napoléon, calculant qu'arrivé au milieu de mai, il devenait dangereux

de faire attendre plus long-temps Villeneuve, Gravina et Missiessy à

la Martinique, que les escadres anglaises accourues à leur poursuite

finiraient par les atteindre, modifia encore une fois cette partie de

son plan. Il décida que si Ganteaume n'avait pu partir le 20 mai, il

ne partirait plus, et attendrait dans Brest qu'on vînt le débloquer.

Villeneuve eut donc l'ordre de retourner en Europe avec Gravina, et

d'y faire ce qui était d'abord confié à Ganteaume, c'est-à-dire de

débloquer le Ferrol, où il devait trouver 5 vaisseaux français, 7

espagnols, de toucher ensuite, s'il le pouvait, à Rochefort pour y

rallier Missiessy, probablement revenu des Antilles à cette époque, et

enfin de se présenter devant Brest, pour ouvrir la mer à Ganteaume, ce

qui porterait à 56 vaisseaux la somme totale de ses forces. Il devait

entrer dans la Manche avec cette escadre, la plus grande qui eût

jamais paru sur l'Océan.

Ce plan était parfaitement praticable, et avait même de grandes

chances de réussite, comme l'événement le prouvera bientôt. Toutefois,

il était moins sûr que le précédent. Effectivement, si Ganteaume avait

pu sortir en avril, débloquer le Ferrol, ce qui était possible sans

combat, car 5 à 6 vaisseaux anglais bloquaient alors ce port, et se

rendre à la Martinique, la réunion s'opérait avec Villeneuve et

Gravina, sans aucune probabilité de bataille; ils reparaissaient en

Europe au nombre de 50 vaisseaux, et n'avaient besoin de toucher nulle

part, avant de pénétrer dans la Manche. Il n'y avait d'autres chances

à courir que celles des rencontres en mer, chances si rares qu'on

pouvait les mettre hors de compte. Le nouveau plan, au contraire,

avait l'inconvénient d'exposer Villeneuve à un combat devant le

Ferrol, à un autre devant Brest; et, bien que la supériorité de ses

forces dans ces deux rencontres fût grande, on n'était jamais assuré

que les deux escadres qu'il venait débloquer eussent le temps

d'accourir à son aide, et de prendre part à la bataille. On ne sort,

en effet, du Ferrol et de Brest que par des passes étroites; là comme

ailleurs, le vent qui fait entrer n'est pas celui qui fait sortir, et

il était bien possible qu'une bataille se livrât à l'entrée de ces

ports, et fût terminée avant que les flottes placées dans leur

intérieur pussent y participer. Un combat même incertain était capable

de démoraliser des généraux dont la confiance à la mer n'était pas

grande, quelque braves qu'ils fussent d'ailleurs de leur personne.

L'amiral Villeneuve surtout, quoique soldat intrépide, n'avait pas une

fermeté proportionnée à ces chances, et il était à regretter que la

beauté du temps eût empêché la première combinaison.

Il y en avait une autre à laquelle Napoléon s'arrêta un moment, qui

procurait moins de forces, mais qui conduisait Villeneuve d'une

manière certaine dans la Manche: c'était de n'amener Villeneuve ni

devant le Ferrol, ni devant Brest, mais de lui faire tourner l'Écosse,

de le diriger ensuite dans la mer du Nord, et devant Boulogne. Il est

vrai qu'il n'arrivait qu'avec 20 vaisseaux au lieu de 50; mais cela

suffisait pour trois jours, et la flottille, suffisamment protégée,

passait à coup sûr. Cette pensée se présenta un instant à l'esprit de

Napoléon, il l'écrivit, puis, voulant plus de sûreté encore, il

préféra une plus grande réunion de forces à une plus grande certitude

d'arriver dans la Manche, et il revint au plan de faire débloquer le

Ferrol et Brest par Villeneuve.

Ce fut le dernier changement apporté par les circonstances à son

projet. C'est au milieu d'une fête, comme il le raconte lui-même dans

le post-scriptum d'une de ses lettres, qu'il avait ruminé toutes ces

combinaisons et pris son parti. Il donna sur-le-champ les instructions

nécessaires. Deux vaisseaux avaient été préparés à Rochefort; le

contre-amiral Magon les commandait. Il appareilla aussitôt pour

annoncer à la Martinique le changement survenu dans les déterminations

de Napoléon. Des frégates armées à Lorient, à Nantes, à Rochefort,

étaient prêtes à en partir, dès qu'on serait assuré que Ganteaume ne

devait plus sortir, et elles étaient chargées de porter à Villeneuve

l'ordre de retourner immédiatement en Europe, pour y exécuter le

nouveau plan. Chaque frégate devait être accompagnée d'un brick, muni

du duplicata de ces ordres. Si la frégate était prise, le brick se

sauvait, et transmettait le duplicata. Les dépêches étaient renfermées

dans des boîtes en plomb, et remises à des capitaines de confiance,

pour être jetées à la mer en cas de danger. Ces précautions et celles

qui vont suivre sont dignes d'être mentionnées pour l'instruction des

gouvernements.

[Note en marge: Précautions infinies pour le succès du plan

définitivement adopté.]

Afin que les flottes de Brest et du Ferrol pussent seconder celles qui

venaient les débloquer, de grandes précautions avaient été prises.

Ganteaume devait mouiller en dehors de la rade de Brest dans l'anse

de Bertheaume, lieu ouvert et d'une sûreté douteuse. Pour corriger ce

défaut, un général d'artillerie avait été envoyé de Paris, et 150

bouches à feu venaient d'être mises en batterie afin d'appuyer

l'escadre. Gourdon, remplaçant au Ferrol l'amiral Boudet tombé malade,

avait ordre de se porter du Ferrol à la Corogne, dont le mouillage est

ouvert, et d'y conduire la division française. Il avait été prescrit à

l'amiral Grandellana d'en faire autant pour les vaisseaux espagnols.

On avait sollicité de la cour d'Espagne des précautions semblables à

celles qui avaient été prises à Bertheaume, dans le but d'assurer le

mouillage par des batteries. Enfin, pour prévoir le cas où les

vaisseaux, chargés d'opérer le déblocus, auraient consommé leurs

vivres, on avait préparé au Ferrol, à Rochefort, à Brest, à Cherbourg,

à Boulogne, des barils de biscuit, montant à plusieurs millions de

rations, et qu'on aurait pu embarquer, sans perdre un instant. Un

ordre attendait à Rochefort l'amiral Missiessy s'il venait à y

rentrer. Cet ordre lui enjoignait de repartir sur-le-champ, d'aller

inquiéter l'Irlande par une apparition de quelques jours, et puis de

croiser à quelque distance du Ferrol, dans une latitude déterminée, où

l'amiral Villeneuve averti par une frégate devait le rencontrer.

[Note en marge: Juillet 1805.]

Tandis que ces prévoyantes mesures étaient prises pour l'armée de mer,

des soins continus et secrets donnés à l'armée de terre tendaient à

augmenter l'effectif des bataillons de guerre sur les côtes de

l'Océan. Les troupes d'expédition montaient alors à 160 mille hommes,

sans le corps de Brest, qui venait d'être dissous depuis la nouvelle

destination assignée à la flotte de Ganteaume. L'amiral Verhuell avec

la flotte batave avait reçu ordre de se réunir à Ambleteuse, afin que

l'expédition tout entière pût partir des quatre ports dépendant de

Boulogne. Ces ports, de création artificielle, s'étaient ensablés

depuis deux ans qu'ils étaient construits. De nouveaux travaux les

avaient déblayés. De plus, on avait réparé les bâtiments de la

flottille, un peu fatigués par leurs sorties continuelles, et par un

mouillage tourmenté le long de la ligne d'embossage.

[Note en marge: Napoléon achève son voyage en Italie.]

[Note en marge: Napoléon à Gênes.]

[Note en marge: Rencontre de Napoléon avec le cardinal Maury.]

Tout en expédiant cette multitude d'ordres, Napoléon avait continué

son voyage d'Italie. Il avait visité Bergame, Vérone, Mantoue, assisté

à une représentation de la bataille de Castiglione, donnée par un

corps de 25 mille hommes, sur le terrain même de cette bataille; il

avait habité plusieurs jours Bologne, et charmé les savants de cette

célèbre université; puis il avait traversé Modène, Parme, Plaisance,

et enfin la magnifique Gênes, acquise d'un trait de plume. Il y passa

du 30 juin au 7 juillet, au milieu de fêtes dignes de la ville de

marbre, et supérieures encore à tout ce que les Italiens avaient

imaginé de plus beau pour le recevoir. Il rencontra là un personnage

illustre, fatigué d'un exil qui durait depuis douze années, et d'une

opposition que ses devoirs religieux ne justifiaient plus; ce

personnage était le cardinal Maury. Le Pape venait de lui donner un

exemple qu'il s'était enfin décidé à suivre, et il avait pris le

parti de se rattacher au restaurateur des autels. C'est à Gênes qu'on

lui avait ménagé l'occasion de rentrer en grâce. Comme ces partisans

de Pompée qui, l'un après l'autre, cherchaient à rencontrer César dans

l'une des villes de l'Empire romain pour se livrer volontairement à

ses séductions, le cardinal Maury dans la ville de Gênes s'inclina

devant le nouveau César. Il en fut accueilli avec la courtoisie d'un

homme de génie désirant plaire à un homme d'esprit, et put entrevoir

que son retour en France y serait payé des plus hautes dignités de

l'Église.

[Note en marge: Napoléon quitte clandestinement Turin et arrive en

quatre-vingts heures à Fontainebleau.]

Après avoir reçu le serment des Génois, préparé avec l'ingénieur

Forfait le futur établissement naval qu'il voulait créer dans cette

mer, et confié à l'architrésorier Lebrun le soin d'organiser

l'administration de cette nouvelle partie de l'Empire, Napoléon partit

pour Turin, où il feignit de s'occuper de revues; puis le 8 juillet au

soir, laissant l'Impératrice en Italie, il prit les devants avec deux

voitures de poste fort simples, se fit passer sur la route pour le

ministre de l'intérieur, et arriva en quatre-vingts heures à

Fontainebleau. Il s'y trouvait le 11 au matin. Déjà l'archichancelier

Cambacérès et les ministres y étaient afin de recevoir ses derniers

ordres. Il allait partir pour une expédition qui devait ou le rendre

maître absolu du monde, ou, nouveau Pharaon, l'engloutir dans les

abîmes de l'Océan. Il n'avait jamais été ni plus calme, ni plus

dispos, ni plus confiant. Mais les plus grands génies ont beau

vouloir; leur volonté, si puissante qu'elle soit, comme volonté

d'homme, est à peine un caprice sans force, quand la Providence veut

autrement. En voici un bien mémorable exemple. Tandis que Napoléon

avait tout préparé pour une rencontre avec l'Europe armée, entre

Boulogne et Douvres, la Providence lui préparait cette rencontre en de

bien autres lieux!

[Note en marge: Suite des projets de la coalition.]

[Note en marge: Refus de l'Angleterre de rendre Malte, et embarras de

la Russie privée des moyens de négocier Paris.]

L'empereur Alexandre avait ajourné la ratification du traité qui

constituait la nouvelle coalition, jusqu'au moment où l'Angleterre

consentirait à évacuer Malte. Ne doutant pas d'une réponse favorable,

il avait demandé les passe-ports de M. de Nowosiltzoff, afin de se

mettre le plus tôt possible en rapport avec Napoléon. L'empereur

Alexandre, moins belliqueux à mesure qu'il approchait du dénoûment,

avait espéré, par cette promptitude, augmenter les chances de paix.

Mais il avait mal jugé le cabinet de Londres. Celui-ci, résolu à

garder une position capitale, que le hasard des événements et un acte

de mauvaise foi avaient mise dans ses mains, avait refusé positivement

d'abandonner l'île de Malte. Cette nouvelle, arrivée à Pétersbourg

pendant que M. de Nowosiltzoff était à Berlin, avait jeté le cabinet

russe dans un trouble indicible. Que faire? En passer par où voulait

l'Angleterre, subir les exigences de son ambition intraitable,

c'était, aux yeux de l'Europe, accepter le rôle le plus secondaire,

c'était renoncer à la négociation de M. de Nowosiltzoff, car il serait

renvoyé de Paris le jour même de son arrivée, et d'une façon peut-être

humiliante, s'il n'apportait l'évacuation de Malte. C'était donc la

guerre immédiate pour le compte de l'Angleterre, à sa suite, à sa

solde, et l'Europe sachant qu'il en était ainsi. Au contraire, rompre

avec elle sur ce refus, c'était avouer publiquement qu'on s'était

engagé dans sa politique sans la connaître, c'était donner gain de

cause à Napoléon à la face du monde, et se placer dans un isolement

ridicule, brouillé avec l'Angleterre pour ses exigences, brouillé avec

la France pour des actes de légèreté. En ne voulant pas être à la

merci de l'Angleterre, on tombait à la merci de Napoléon, qui serait

maître des conditions du rapprochement avec la France.

[Note en marge: La réunion de Gênes tire la Russie d'embarras.]

[Note en marge: M. de Nowosiltzoff rappelé à Pétersbourg, et la guerre

résolue.]

Si Napoléon, par la faute qu'il avait commise de réunir Gênes à la

France, n'était venu au secours du cabinet russe[18], il aurait vu ses

ennemis plongés dans la plus grande confusion. En effet, le cabinet

russe était occupé à délibérer sur cette grave situation quand il

apprit la réunion de Gênes. Ce fut un vrai sujet de joie, car cet

événement imprévu tira de leur embarras des hommes d'État fort

imprudemment engagés. On résolut d'en faire beaucoup de bruit, et de

dire bien haut qu'on ne pouvait plus traiter avec un gouvernement qui

chaque jour commettait de nouvelles usurpations. On trouva là un

prétexte tout naturel de rappeler M. de Nowosiltzoff de Berlin, et

sur-le-champ on lui envoya l'ordre de revenir à Pétersbourg, en

laissant une note au roi de Prusse pour expliquer ce changement de

détermination. On se tint pour dispensé d'insister auprès de

l'Angleterre relativement à Malte, on ratifia le traité qui

constituait la troisième coalition, en alléguant les récentes

usurpations de l'Empereur des Français.

[Note 18: C'est sur des documents authentiques que je raconte cet

embarras du cabinet russe.]

M. de Nowosiltzoff se trouvait à Berlin, où était enfin arrivé le roi

de Prusse. L'ordre de son rappel le surprit, le chagrina vivement, car

c'était une occasion perdue d'entreprendre la plus belle des

négociations. Il ne dissimula pas son déplaisir au roi lui-même, lui

fit connaître la disposition où il était personnellement de tout

tenter pour gagner l'empereur Napoléon, s'il était allé à Paris, et

les concessions même auxquelles il aurait souscrit au nom de sa cour.

Ce fut une raison de plus pour le roi de Prusse de déplorer le nouvel

entraînement auquel Napoléon avait cédé, et d'en faire ses plaintes

ordinaires, fort douces comme de coutume, mais aussi fort

mélancoliques; car chaque chance de plus, ajoutée aux chances de

guerre déjà si nombreuses, l'affectait profondément.

[Note en marge: L'Autriche, comme la Russie, entraînée à la guerre par

la réunion de Gênes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 33 段