derniers et tendres adieux. Puis il avait accueilli ses nouveaux
sujets avec une grâce infinie, et s'était occupé de leurs intérêts,
distincts encore des intérêts du reste de l'Empire français, avec
cette sollicitude intelligente qu'il apportait dans ses voyages. Il
avait réparé des fautes ou des injustices de l'administration, fait
droit à une foule de demandes, et déployé, pour séduire les peuples,
tous les attraits de la suprême puissance. Il avait ensuite employé
plusieurs jours à visiter la place forte, qui était sa grande
création, et la base de son établissement en Italie, celle
d'Alexandrie. Des milliers de travailleurs y étaient réunis en ce
moment. Enfin, le 5 mai, au milieu de la plaine de Marengo, du haut
d'un trône élevé dans cette plaine, où cinq ans auparavant il gagnait
l'autorité souveraine, il avait assisté à de belles manoeuvres,
représentant la bataille. Lannes, Murat, Bessières commandaient ces
manoeuvres. Il n'y manquait que Desaix! Napoléon avait posé la
première pierre d'un monument destiné à la mémoire des braves morts
sur ce champ de bataille. D'Alexandrie il s'était rendu à Pavie, où
les magistrats de Milan étaient venus lui apporter les hommages de sa
nouvelle capitale, et il était entré à Milan même le 8 mai, au bruit
du canon et des cloches, parmi les acclamations d'un peuple
enthousiasmé par sa présence. Entouré des autorités italiennes et du
clergé, il était allé s'agenouiller dans cette vieille cathédrale
lombarde, admirée de l'Europe, et destinée à recevoir de lui son
dernier achèvement. Les Italiens, sensibles au plus haut point,
s'émeuvent quelquefois pour des souverains qu'ils n'aiment pas,
séduits, comme le sont tous les peuples, par la puissance des grands
spectacles: que ne devaient-ils pas éprouver en présence de cet homme
dont la grandeur avait commencé sous leurs yeux, pour cet astre qu'ils
pouvaient se vanter d'avoir aperçu les premiers, sur l'horizon
européen!
[Note en marge: Juin 1805.]
[Note en marge: Napoléon accueille la demande de passe-ports qu'on lui
fait pour M. de Nowosiltzoff, et assigne pour le recevoir le mois de
juillet.]
C'est au milieu de ces enivrements de la grandeur que la proposition
d'admettre à Paris M. de Nowosiltzoff parvint à Napoléon. Il éprouva
la meilleure disposition à recevoir le ministre russe, à l'entendre, à
traiter avec lui, n'importe dans quelle forme, officielle ou non,
pourvu que ce fût sérieusement; et qu'en cherchant à agir sur lui, on
ne montrât point des condescendances partiales pour l'Angleterre.
Quant aux conditions, il était loin de compte avec les Russes. Mais il
ignorait leurs offres; il ne voyait que la démarche, qui était faite
en termes convenables, et il se garda bien de se donner le tort de la
repousser. Il répondit qu'il accueillerait à Paris M. de Nowosiltzoff
vers le mois de juillet; ses projets maritimes, dont il ne cessait de
s'occuper malgré des distractions apparentes, ne devaient le ramener
en France qu'à cette époque. Alors il se proposait de recevoir M. de
Nowosiltzoff, de juger s'il valait la peine de l'écouter, et il devait
en même temps se tenir toujours prêt à interrompre cet entretien
diplomatique, pour aller couper à Londres le noeud gordien de toutes
les coalitions.
Quoiqu'il ne sût pas le secret de celle qui venait de s'organiser, et
qu'il fût loin de la croire aussi formée qu'elle l'était réellement,
il jugeait bien le caractère de l'empereur Alexandre, les
entraînements irréfléchis qui l'amenaient rapidement vers la politique
anglaise, et, en adressant à la Prusse les passe-ports de M. de
Nowosiltzoff, il fit communiquer à cette cour les observations
suivantes:
«L'Empereur, disait le ministre des affaires étrangères à M. de
Laforest, l'Empereur, après avoir lu votre dépêche, a trouvé qu'elle
justifiait pleinement les craintes qu'il avait manifestées dans sa
lettre au roi de Prusse, et tout ce qui revient à Sa Majesté du
langage que tiennent les ministres britanniques tend à le maintenir
dans cet état de défiance. L'empereur Alexandre est entraîné malgré
lui; il n'a pas reconnu que le plan du cabinet anglais, en lui offrant
le rôle de médiateur, était de lier les intérêts de l'Angleterre et
ceux de la Russie, et d'amener celle-ci à prendre un jour les armes
pour le soutien d'une cause qui serait devenue la sienne.
»Du moment que, par l'expérience des affaires, l'empereur Napoléon,
eut acquis des notions précises sur le caractère de l'empereur
Alexandre, il a senti qu'un jour ou l'autre ce prince serait entraîné
dans les intérêts de l'Angleterre, qui a tant de moyens pour gagner
une cour aussi corrompue que celle de Pétersbourg.
»Quelque vraisemblable que cette perspective fût pour l'empereur
Napoléon, il l'a considérée de sang-froid, et s'est mis en mesure
autant que cela pouvait dépendre de lui. Indépendamment de la
conscription de l'année, il vient de faire un appel sur la réserve de
l'an XI et de l'an XII, et a augmenté de 15 mille hommes l'appel fait
sur la conscription de l'an XIII.
»Au moindre mot que M. de Nowosiltzoff ferait entendre de menaces,
d'insultes ou de traités hypothétiques avec l'Angleterre, il ne serait
plus écouté... Si la Russie ou toute autre puissance du continent veut
intervenir dans les affaires du moment, et peser également sur la
France et sur l'Angleterre, l'Empereur ne le trouvera pas mauvais, et
fera avec plaisir des sacrifices. L'Angleterre, de son côté, doit en
faire d'équivalents; mais si, au contraire, on n'exigeait de
sacrifices que de la France seule, alors, quelle que fût l'union des
puissances, l'Empereur se servirait dans toute leur étendue de son bon
droit, de son génie, de ses armées.» (Milan, 15 prairial an XIII.--4
juin 1805.)
[Note en marge: Couronnement de Napoléon à Milan comme roi d'Italie.]
Le 26 mai, Napoléon fut sacré dans la cathédrale de Milan avec autant
d'éclat qu'il l'avait été à Paris, six mois auparavant, en présence
des ministres de l'Europe et des députés de toute l'Italie. La
couronne de fer, réputée l'ancienne couronne des rois lombards, avait
été apportée de Monza, où elle est précieusement gardée. Après que le
cardinal Caprara, archevêque de Milan, l'eut bénie et avec les formes
jadis usitées à l'égard des empereurs germaniques pour les couronner
rois d'Italie, Napoléon la posa lui-même sur sa tête, comme il avait
posé celle d'Empereur des Français, en prononçant en italien ces mots
sacramentels: _Dieu me la donne, gare à qui la touche!_ (Dio me l'ha
data, guai a chi la toccherà). En disant ces mots, il fit tressaillir
l'assistance par l'énergie significative de son accent. Cette pompe,
préparée par des mains italiennes, notamment par le célèbre peintre
Appiani, surpassa tout ce qu'on avait vu jadis de plus beau en Italie.
Après cette cérémonie, Napoléon promulgua le statut organique, par
lequel il créait en Italie une monarchie à l'imitation de celle de
France, et nommait pour vice-roi Eugène de Beauharnais. Il présenta
ensuite ce jeune prince à la nation italienne, dans une séance royale
du Corps Législatif. Il employa tout le mois de juin à présider le
Conseil d'État, et à donner à l'administration de l'Italie l'impulsion
qu'il avait donnée à l'administration de la France, en s'occupant jour
par jour du détail des affaires.
[Note en marge: Séjour de Napoléon à Milan.]
Les Italiens, auxquels il ne fallait, pour être satisfaits, qu'un
gouvernement présent au milieu d'eux, en avaient un maintenant sous
leurs yeux, qui joignait à sa valeur réelle une prodigieuse magie de
formes. Aussi, arrachés à leurs mécontentements, à leurs répugnances
pour les étrangers, étaient-ils déjà ralliés, grands et petits, autour
du nouveau roi. La présence de Napoléon appuyé de ces redoutables
armées, qu'il organisait, et complétait, à tout événement, avait
dissipé la crainte de la guerre. Les Italiens commençaient à croire
qu'ils ne la verraient plus sur leur territoire, si elle avait lieu,
et que le bruit leur en viendrait des bords du Danube et des portes
même de Vienne. Napoléon passait tous les dimanches de grandes revues
de troupes à Milan; puis il rentrait dans son palais, et recevait en
audience publique les ambassadeurs de toutes les cours de l'Europe,
les étrangers de distinction, et surtout les représentants des grandes
familles italiennes et du clergé. C'est dans l'une de ces réceptions
qu'il fit l'échange des insignes de la Légion-d'Honneur, avec les
insignes des ordres les plus anciens et les plus illustres en Europe.
Le ministre de Prusse se présenta le premier pour lui remettre
l'Aigle-Noir et l'Aigle-Rouge. Puis vint l'ambassadeur d'Espagne, qui
lui remit la Toison-d'Or, puis enfin les ministres de Bavière et de
Portugal, qui lui remirent les ordres de Saint-Hubert et du Christ.
Napoléon leur donna en échange le grand cordon de la Légion-d'Honneur,
et accorda un nombre de décorations égal à celui qu'il recevait. Il
distribua ensuite ces décorations étrangères entre les principaux
personnages de l'Empire. En quelques mois, sa cour se trouva sur le
pied de toutes les cours de l'Europe; elle portait les mêmes insignes,
avec de riches costumes, inclinant vers l'habit militaire. Au milieu
de cet éclat, Napoléon, resté simple de sa personne, ayant pour unique
décoration une plaque de la Légion-d'Honneur sur la poitrine, portant
un habit des chasseurs de la garde sans aucune broderie d'or, un
chapeau noir où ne brillait que la cocarde tricolore, voulait qu'il
fût bien entendu que le luxe dont il était environné, n'était pas fait
pour lui. Sa noble et belle figure, autour de laquelle l'imagination
des hommes plaçait tant de trophées glorieux, était tout ce qu'il
voulait montrer à l'attention empressée des peuples. Sa personne était
cependant la seule qu'on cherchât, qu'on désirât voir au milieu de ce
cortége, reluisant d'or et chamarré des couleurs de toute l'Europe.
Les différentes villes de l'Italie lui envoyèrent des députations pour
obtenir la faveur de le posséder dans leurs murs. C'était
non-seulement un honneur, mais un avantage qu'elles ambitionnaient,
car partout son oeil pénétrant découvrait quelque bien à faire, et sa
main puissante trouvait le moyen de l'accomplir. Résolu de donner le
printemps et la moitié de l'été à l'Italie, pour mieux détourner
l'attention des Anglais de Boulogne, il promit de visiter Mantoue,
Bergame, Vérone, Ferrare, Bologne, Modène, Plaisance. Cette nouvelle
combla de joie les Italiens, et leur fit espérer à tous de participer
aux bienfaits du nouveau règne.
[Note en marge: Projets que suggère à Napoléon la vue de l'Italie.]
[Note en marge: Projet de réunir Gênes à la France.]
Son séjour dans ce beau pays produisit bientôt sur lui les redoutables
entraînements qui étaient si fort à craindre pour le maintien de la
paix générale. Il commençait à concevoir une extrême irritation contre
la cour de Naples, qui livrée entièrement aux Anglais et aux Russes,
publiquement protégée par ces derniers dans toutes les négociations,
ne cessait de montrer les sentiments les plus hostiles à la France. La
reine imprudente, qui avait laissé compromettre le gouvernement de son
époux par d'odieuses cruautés, venait de faire une démarche fort
malheureusement imaginée. Elle avait envoyé à Milan le plus gauche des
négociateurs, un certain prince de Cardito, pour protester contre le
titre de roi d'Italie, pris par Napoléon, titre que beaucoup de gens
traduisaient par ces mots inscrits sur la couronne de fer, _rex totius
Italiæ_. Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, homme de sens,
assez agréable à la cour impériale, avait cherché à empêcher cette
dangereuse démarche, sans y réussir. Napoléon avait consenti à
recevoir le prince de Cardito, mais un jour de réception diplomatique.
Ce jour même il fit d'abord l'accueil le plus gracieux à M. de Gallo,
puis il adressa en italien la harangue la plus foudroyante au prince
de Cardito, et lui déclara, dans un langage aussi dur que méprisant
pour sa reine, qu'il la chasserait d'Italie, et lui laisserait à peine
la Sicile pour refuge. On emporta le prince de Cardito presque
évanoui. Cet éclat produisit une grande sensation, et remplit bientôt
les dépêches de toute l'Europe. Napoléon conçut dès cet instant l'idée
de faire du royaume de Naples un royaume de famille, et l'un des fiefs
de son grand Empire. Peu à peu commençait à entrer dans son esprit la
pensée de chasser les Bourbons de tous les trônes de l'Europe.
Cependant le zèle accidentel que montraient ceux d'Espagne, dans la
guerre contre les Anglais, éloignait pour eux l'accomplissement de
cette redoutable pensée. Mais Napoléon se doutant qu'il aurait bientôt
l'Europe à remanier, soit qu'il devînt tout-puissant en franchissant
le détroit de Calais, soit que, détourné par la guerre continentale de
la guerre maritime, il achevât d'expulser les Autrichiens d'Italie,
Napoléon se disait qu'il réunirait les États vénitiens à son royaume
de Lombardie, et qu'il opérerait alors la conquête de Naples pour un
de ses frères. Mais tout cela dans ses desseins était momentanément
différé. Exclusivement occupé de la descente, il ne voulait pas
provoquer actuellement une guerre continentale. Il y avait néanmoins
une disposition qui lui semblait opportune et sans danger, c'était de
mettre un terme à la situation funeste de la République de Gênes.
Cette République, placée entre la Méditerranée que l'Angleterre
dominait, et le Piémont que la France avait joint à son territoire,
était comme emprisonnée entre deux grandes puissances, et voyait son
ancienne prospérité périr; car elle avait tous les inconvénients de la
réunion à la France, sans en avoir les avantages. En effet, les
Anglais n'avaient pas voulu la reconnaître, la considérant comme une
annexe de l'Empire français, et poursuivaient son pavillon. Les
Barbaresques eux-mêmes la pillaient, et l'insultaient sans aucune
espèce d'égards. La France, la traitant comme terre étrangère, l'avait
séparée du Piémont et du pays de Nice, par des lignes de douanes et
des tarifs exclusifs. Gênes étouffait par conséquent entre la mer et
la terre, toutes deux fermées pour elle. Quant à la France, elle n'en
recueillait pas plus d'avantages qu'elle ne lui en procurait.
L'Apennin, qui séparait Gênes du Piémont, formait une frontière
infestée de brigands; il fallait la plus nombreuse et la plus brave
gendarmerie pour y maintenir la sûreté des routes. Sous le rapport de
la marine, le traité qu'on avait fait récemment n'assurait que d'une
manière fort incomplète les services que Gênes pouvait nous rendre.
Cet emprunt d'un port étranger pour y fonder un établissement naval,
sans aucune autorité directe, était un essai qui appelait autre chose.
En réunissant le port de Gênes et la population des Deux-Rivières à
l'Empire français, Napoléon se donnait, depuis le Texel jusqu'au fond
du principal golfe de la Méditerranée, une étendue de côtes et une
quantité de matelots, qui pouvaient, avec beaucoup de temps et de
suite, le rendre, sinon l'égal de l'Angleterre sur les mers, du moins
son rival respectable.
[Note en marge: Motifs qui décident Napoléon à la réunion de Gênes.]
Napoléon ne résista pas à toutes ces considérations. Il crut que
l'Angleterre seule pouvait prendre à cette question un véritable
intérêt. Il n'aurait pas osé décider du sort du duché de Parme et de
Plaisance, soit à cause du Pape, pour lequel ce duché était un motif
d'espérance, soit à cause de l'Espagne qui le convoitait pour agrandir
le royaume d'Étrurie, soit enfin à cause de la Russie elle-même, qui
ne désespérait pas de l'indemnité de l'ancien roi de Piémont tant
qu'il restait un territoire vacant en Italie. Mais Gênes lui semblant
de peu d'intérêt pour l'Autriche, qui en était trop éloignée, de nulle
considération pour le Pape et pour la Russie, n'importait selon lui
qu'à l'Angleterre; et n'ayant aucunement à ménager celle-ci, ne la
croyant pas aussi fortement liée qu'elle l'était avec la Russie, il
résolut de réunir la République ligurienne à l'Empire français.
C'était une faute, car dans la disposition d'esprit de l'Autriche,
c'était la jeter dans les bras de la coalition que de prononcer une
nouvelle réunion; c'était fournir à tous nos ennemis, qui
remplissaient l'Europe de bruits perfides, un nouveau prétexte fondé
de se récrier contre l'ambition de la France, et surtout contre la
violation de ses promesses, puisque Napoléon lui-même, en instituant
le royaume d'Italie, avait promis au Sénat de ne pas ajouter une seule
province de plus à son Empire. Mais Napoléon, connaissant assez les
mauvais desseins du continent pour se croire dispensé de ménagements,
pas assez pour apprécier au juste le danger d'une nouvelle
provocation, se flattant d'ailleurs d'aller bientôt résoudre à Londres
toutes les questions européennes, n'hésita point, et voulut donner
Gênes à la marine française.
Il avait pour ministre auprès de cette république son compatriote
Salicetti, qu'il chargea de sonder et de préparer les esprits. La
mission n'était pas difficile, car les esprits en Ligurie étaient fort
bien disposés. Le parti aristocrate et anglo-autrichien ne pouvait pas
être plus hostile qu'il n'était. Le protectorat actuel sous lequel
Gênes était placée, lui semblait aussi odieux que la réunion à la
France. Quant au parti populaire, il apercevait dans cette réunion la
liberté de son commerce avec l'intérieur de l'Empire, la certitude
d'une grande prospérité future, la garantie de ne jamais retomber sous
le joug oligarchique, enfin l'avantage d'appartenir au plus grand État
de l'Europe. La minorité de la noblesse, portée pour la Révolution,
voyait seule avec quelque peine la destruction de la nationalité
génoise; mais les grandes charges de la cour impériale étaient un
appât suffisant pour dédommager les principaux personnages de cette
classe.
[Note en marge: Le Sénat de Gênes amené à demander la réunion à la
France.]
La proposition préparée avec quelques sénateurs, et présentée par eux
au Sénat génois, y fut adoptée par 20 membres sur 22 délibérants. Elle
fut ensuite confirmée par une espèce de plébiscite, rendu dans la
forme employée en France depuis le Consulat. Des registres furent
ouverts, sur lesquels chacun put inscrire son vote. Le peuple de
Gênes s'empressa, comme avait fait celui de France, d'apporter ses
suffrages, presque tous favorables. Le Sénat et le doge, sur le
conseil de Salicetti, se rendirent à Milan pour y présenter leur voeu
à Napoléon. Ils furent introduits auprès de lui avec un appareil qui
rappelait les temps où les peuples vaincus venaient réclamer l'honneur
de faire partie de l'Empire romain. Napoléon les reçut sur son trône,
le 4 juin, déclara qu'il exauçait leur voeu, et leur promit de visiter
Gênes en quittant l'Italie.
[Note en marge: Création du duché de Lucques.]
À cette incorporation s'en joignit une autre peu importante, mais qui
fut comme la goutte d'eau qui fait déborder un vase. La république de
Lucques était sans gouvernement, et sans cesse ballottée entre
l'Étrurie devenue espagnole et le Piémont devenu français, comme un
vaisseau privé de gouvernail, petit vaisseau, il est vrai, sur une
petite mer. Les mêmes suggestions la disposèrent à s'offrir à la
France, et ses magistrats, imitant ceux de Gênes, vinrent demander à
Milan le bienfait d'une constitution et d'un gouvernement. Napoléon
accueillit aussi leur voeu; mais, les trouvant trop éloignés pour les
réunir à l'Empire, il fit de leur territoire l'apanage de sa soeur
aînée, la princesse Élisa, femme de tête, adonnée au bel esprit, mais
douée des qualités d'une reine gouvernante, et qui sut faire aimer son
autorité dans ce petit pays, qu'elle administra sagement; ce qui lui
valut le titre, spirituellement imaginé par M. de Talleyrand, de
_Sémiramis de Lucques_. Déjà Napoléon lui avait conféré le duché de
Piombino; il lui donna cette fois, à elle et à son époux le prince
Bacciochi, le pays de Lucques, en forme de principauté héréditaire,
dépendant de l'Empire français, devant faire retour à la couronne en
cas d'extinction de la ligne mâle, avec toutes les conditions, par
conséquent, des anciens fiefs de l'Empire germanique. Cette soeur dut
porter à l'avenir le titre de princesse de Piombino et de Lucques.
[Note en marge: Armements de l'Autriche assez considérables pour
frapper l'oeil de Napoléon.]
[Note en marge: Explications peu satisfaisantes du cabinet de Vienne.]
[Note en marge: Officiers envoyés pour observer les armements qui se
font en Autriche.]
M. de Talleyrand fut chargé d'écrire en Prusse, en Autriche, pour
expliquer ces actes, que Napoléon regardait comme indifférents à la
politique de ces puissances, ou du moins comme n'étant pas capables
d'arracher la cour de Vienne à son inertie. Toutefois, quelque
dissimulés que fussent les armements de l'Autriche, il en avait percé
quelque chose, et le regard expérimenté de Napoléon en avait été
frappé. Des corps étaient en mouvement vers le Tyrol et vers les
anciennes provinces vénitiennes. La marche de ces corps ne pouvait pas
être niée, et l'Autriche ne la niait pas; mais elle s'était pressée de
déclarer que, les grandes réunions de troupes françaises à Marengo, à
Castiglione, lui paraissant trop considérables pour de simples fêtes
militaires, elle avait fait quelques rassemblements de pure
précaution, rassemblements que motivait d'ailleurs suffisamment la
fièvre jaune répandue en Espagne et en Toscane, surtout à Livourne.
Cette excuse était jusqu'à un certain point croyable; mais il
s'agissait de savoir si on se bornait à changer l'emplacement de
quelques troupes, ou si l'on recrutait véritablement l'armée, si on
complétait les régiments, si on remontait la cavalerie; et plus d'un
avis secret, transmis par des Polonais attachés à la France,
commençait à rendre ces choses vraisemblables. Napoléon envoya
sur-le-champ des officiers déguisés dans le Tyrol, dans le Frioul,
dans la Carinthie, pour juger par leurs propres yeux de la nature des
préparatifs qui s'y exécutaient, et demanda en même temps à l'Autriche
des explications décisives.
Il imagina un autre moyen de sonder les dispositions de cette cour. Il
avait échangé la Légion-d'Honneur contre les ordres des cours amies;
il n'avait pas encore opéré cet échange contre les ordres d'Autriche,
et il désirait se mettre avec cette puissance sur le même pied qu'avec
toutes les autres. Il eut donc l'idée d'adresser à ce sujet une
proposition immédiate à l'Autriche, et de s'assurer ainsi de ses
sentiments véritables. Il pensa que, si elle était en effet décidée à
une guerre prochaine, elle n'oserait pas, à la face de l'Europe et de
ses alliés, donner un témoignage de cordialité, qui, dans les usages
des cours, était le plus significatif qu'on pût donner, surtout à une
puissance aussi nouvelle que l'Empire français. M. de La Rochefoucauld
avait remplacé à Vienne M. de Champagny, devenu ministre de
l'intérieur. Il lui fut prescrit de faire expliquer l'Autriche sur ses
armements, et de lui proposer l'échange de ses ordres contre l'ordre
de la Légion-d'Honneur.
[Note en marge: Suite des projets maritimes de Napoléon.]
[Note en marge: Usage que Napoléon fait des journaux publiés à Londres
pour deviner les projets de l'amirauté anglaise.]