ART. 17. En bornant pour le moment aux objets et points ci-dessus le

présent concert préalable, sur lequel les deux monarques se promettent

de part et d'autre le secret le plus inviolable, ils se réservent,

sans aucun retard et immédiatement, de convenir par des arrangements

ultérieurs, tant sur un plan d'opérations, pour le cas que la guerre

serait inévitable, que de tout ce qui est relatif à l'entretien des

troupes respectives, tant dans les états autrichiens que sur le

territoire étranger.

ART. 18. La présente déclaration, mutuellement reconnue aussi

obligatoire que le traité le plus solennel, sera ratifiée dans

l'espace de six semaines ou plus tôt, si faire se peut, et les actes

de ratification également échangés en même temps.

En foi de quoi, etc.]

Toutefois, en signant cette convention, elle aimait à espérer que ce

serait là un acte de simple précaution, car elle ne cessait pas de

redouter la guerre. Aussi, après l'avoir signée, se refusait-elle à

toutes les sollicitations de l'empereur de Russie pour passer

immédiatement à des préparatifs militaires; elle le désespérait même

par son inertie. Mais à la nouvelle des arrangements faits par

Napoléon en Italie, elle fut arrachée tout d'un coup à son inaction.

Le titre de roi pris par Napoléon, et surtout le titre si général de

roi d'Italie, qui semblait devoir s'étendre à la Péninsule tout

entière, l'avait alarmée au plus haut point. Sur-le-champ elle

commença les armements qu'elle avait d'abord voulu différer, et elle

appela au ministère de la guerre le célèbre Mack, qui, bien que

dépourvu des qualités d'un général en chef, ne manquait pas de talent

pour l'organisation des armées. Elle écouta dès lors, avec une

attention toute nouvelle, les propositions pressantes de la Russie,

et, sans s'engager encore par un consentement écrit à une guerre

immédiate, elle lui laissa le soin de pousser les négociations

communes avec l'Angleterre, et de traiter avec cette puissance la

question difficile des subsides. En attendant, elle discutait avec M.

de Vintzingerode un plan de guerre conçu dans toutes les hypothèses

imaginables.

C'était donc à Pétersbourg qu'avait à se nouer définitivement la

nouvelle coalition, c'est-à-dire la troisième, en comptant depuis le

commencement de la Révolution française. Celle de 1792 s'était

terminée en 1797 à Campo-Formio, sous les coups du général Bonaparte;

celle de 1798 s'était terminée en 1801, sous les coups du Premier

Consul; la troisième, celle de 1804, ne devait pas avoir une issue

plus heureuse sous les coups de l'Empereur Napoléon.

[Note en marge: Convention par laquelle la Russie se lie

définitivement à l'Angleterre.]

[Note en marge: But de la coalition.]

Lord Gower avait, comme nous l'avons dit, les pouvoirs de sa cour pour

traiter avec le cabinet russe. Après de longs débats, on convint des

conditions suivantes. Il devait être formé une coalition entre les

puissances de l'Europe, comprenant d'abord l'Angleterre et la Russie, et

plus tard celles qu'on pourrait entraîner. Le but était, l'évacuation du

Hanovre et du nord de l'Allemagne, l'indépendance effective de la

Hollande et de la Suisse, l'évacuation de toute l'Italie, y compris

l'île d'Elbe, la reconstitution et l'agrandissement du royaume de

Piémont, la consolidation du royaume de Naples, enfin l'établissement

d'un ordre de choses en Europe qui garantît la sûreté de tous les États

contre les usurpations de la France. Ce but n'était pas marqué d'une

manière plus précise, afin de laisser une certaine latitude pour

traiter avec la France, au moins fictivement. Toutes les puissances

devaient être ensuite invitées à donner leur adhésion.

[Note en marge: Ses moyens.]

[Note en marge: Manière d'agir à l'égard de la Prusse.]

La coalition avait résolu de réunir au moins 500 mille hommes, et

d'entrer en action dès qu'elle en aurait 400 mille. L'Angleterre

fournissait 1,250,000 liv. sterling (31,250,000 fr.) par 100 mille

hommes. Elle accordait en outre une somme une fois payée, représentant

trois mois de subsides pour les frais de l'entrée en campagne.

L'Autriche s'engageait à mettre sur pied 250 mille hommes sur 500

mille; le reste devait être fourni par la Russie, la Suède, le

Hanovre, l'Angleterre et Naples. La question fort grave de l'adhésion

de la Prusse était résolue de la manière la plus téméraire.

L'Angleterre et la Russie se promettaient de faire cause commune

contre toute puissance, qui, par ses mesures hostiles ou seulement ses

liaisons trop étroites avec la France, s'opposerait aux desseins de la

coalition. Il était décidé en effet que la Russie, partageant ses

forces en deux masses, enverrait l'une par la Gallicie au secours de

l'Autriche, l'autre par la Pologne à la limite du territoire prussien,

et si définitivement la Prusse se refusait à entrer dans la coalition,

passerait sur le corps de cette puissance, avant qu'elle eût pu se

mettre en défense; et, comme on ne voulait pas lui donner trop d'éveil

par la réunion d'une telle armée sur sa frontière, il était convenu

qu'on prendrait pour prétexte le désir de courir à son secours, dans

le cas où Napoléon, se défiant d'elle, se jetterait sur ses États. On

devait donc qualifier d'auxiliaires et d'amis ces quatre-vingt mille

Russes, destinés à fouler la Prusse sous leurs pieds.

Cette violence projetée contre la Prusse, quoique paraissant un peu

téméraire à l'Angleterre, était fort acceptable pour elle, qui n'avait

pas mieux à faire pour se sauver de l'invasion que d'allumer un vaste

incendie sur le continent, et d'y exciter une guerre effroyable, quels

que fussent les combattants, quels que fussent les vaincus et les

vainqueurs. De la part de la Russie, c'était au contraire une grande

légèreté; car s'exposer à jeter la Prusse dans les bras de Napoléon,

c'était s'assurer une défaite certaine, l'invasion du territoire

prussien fût-elle aussi prompte qu'on l'imaginait. Mais le prince

Czartoryski, le plus opiniâtre de ces jeunes gens à poursuivre un but,

ne voyait en tout cela qu'un moyen d'arracher Varsovie à la Prusse,

afin de reconstituer la Pologne, en la donnant à Alexandre.

[Note en marge: Plan militaire de la coalition.]

Le plan militaire indiqué par la situation des puissances était

toujours d'attaquer avec trois masses; par le Midi, avec les Russes de

Corfou, les Napolitains, les Anglais, remontant la péninsule italienne

et se joignant à cent mille Autrichiens en Lombardie; par l'Est, avec

la grande armée autrichienne et russe agissant sur le Danube; par le

Nord enfin, avec les Suédois, les Hanovriens, et les Russes descendant

sur le Rhin.

Quant au plan diplomatique, il consistait à intervenir au nom d'une

_alliance de médiation_, et à offrir une négociation préalable avant

de combattre. La Russie tenait beaucoup à cette partie de son projet

primitif, qui lui conservait cette attitude d'arbitre, agréable à son

orgueil, et, il faut le dire aussi, à la secrète faiblesse de son

souverain. Celui-ci espérait encore vaguement que la Prusse serait

entraînée, pourvu qu'on ne l'alarmât pas trop en lui découvrant le

dessein arrêté d'une coalition, et qu'on plaçât Napoléon entre une

ligue effrayante de toute l'Europe, ou des concessions modérées.

[Note en marge: L'Angleterre consent à ce que son nom soit omis dans

les négociations préalables ouvertes avec la France.]

On obtint donc de l'Angleterre la plus singulière dissimulation, la

moins digne, mais la mieux calculée pour ses vues. L'Angleterre

consentit à être mise à l'écart, à n'être pas nommée dans les

négociations, surtout auprès de la Prusse. La Russie devait, dans ses

tentatives auprès de cette dernière puissance, se présenter toujours

comme n'étant pas liée à la Grande-Bretagne par un projet de guerre

commune, mais comme voulant imposer une médiation, afin de faire

cesser un état de choses oppressif pour toute l'Europe. Dans une

démarche solennelle à l'égard de la France, la Russie devait, sans

agir ostensiblement, au nom d'une coalition des puissances, offrir sa

médiation en affirmant qu'elle ferait accepter par tout le monde des

conditions équitables, si Napoléon en acceptait de pareilles. C'était

là le double moyen imaginé pour ne pas effaroucher la Prusse, et pour

ne pas irriter l'orgueil de Napoléon. L'Angleterre se prêtait à tout,

pourvu que la Russie, compromise par cette médiation, fût

définitivement entraînée à la guerre. Quant à l'Autriche, on mettait

le plus grand soin à la laisser dans l'ombre, et à ne pas même la

nommer, car, si elle paraissait être du complot, Napoléon se jetterait

sur elle, avant qu'on fût en mesure de la secourir. Elle se préparait

activement, sans se mêler en rien aux négociations. Il était

nécessaire de suivre le même système de conduite pour la cour de

Naples, qui se trouvait exposée la première aux coups de Napoléon, car

le général Saint-Cyr était à Tarente avec une division de 15 à 18

mille Français. On avait recommandé à la reine Caroline de prendre

tous les engagements de neutralité, ou même d'alliance, que Napoléon

voudrait lui imposer. En attendant, on transportait peu à peu des

troupes russes sur des bâtiments, qui passaient par les Dardanelles,

et venaient débarquer à Corfou. C'est là que se préparait une forte

division qu'on devait au dernier moment réunir à Naples avec un

renfort d'Anglais, d'Albanais et autres. Il serait temps alors de

lever le masque, et d'attaquer les Français par l'extrémité de la

Péninsule.

[Note en marge: La Russie, pour se présenter à la France avec des

propositions au moins spécieuses, exige que l'Angleterre consente à

céder Malte.]

[Note en marge: La ratification de la convention par laquelle la

Russie et l'Angleterre sont liées l'une à l'autre, ajournée jusqu'à

l'abandon de Malte par l'Angleterre.]

En se proposant d'essayer une négociation préalable avec Napoléon, il

fallait avoir à lui présenter des conditions au moins spécieuses. Il

n'y en avait pas sans l'offre de faire évacuer Malte par les Anglais.

Le cabinet russe avait mis à l'écart toute la partie brillante de son

plan, telle que la réorganisation de l'Italie et de l'Allemagne, la

reconstitution de la Pologne, la rédaction d'un nouveau droit

maritime. S'il concédait en outre Malte aux Anglais, au lieu de jouer

le rôle d'arbitre entre la France et l'Angleterre, il n'était plus que

l'agent de celle-ci, tout au plus son allié docile et dépendant. Le

cabinet russe tint donc à l'évacuation de Malte, avec une obstination

qui ne lui était pas ordinaire, et, lorsqu'il fallut signer le traité,

il montra une résolution inébranlable. Jusqu'ici lord Gower s'était

prêté à tout, pour compromettre la Russie dans un concert quelconque

avec l'Angleterre; mais on lui demandait cette fois d'abandonner une

position maritime de la plus grande importance, position qui était

sinon la cause unique, au moins la cause principale de la guerre, et

il ne voulait pas céder. Lord Gower se crut trop lié par ses

instructions pour passer outre, et il refusa de signer l'abandon de

Malte. Le projet allait échouer. Cependant l'empereur Alexandre

consentit à signer la convention le 11 avril, en déclarant qu'il ne la

ratifierait que si le cabinet anglais renonçait à l'île de Malte. Un

courrier fut donc envoyé à Londres, porteur de la convention, ainsi

que de la condition qui y était annexée, et de laquelle dépendaient

les ratifications russes.

[Note en marge: Choix de M. de Nowosiltzoff pour négocier à Paris.]

Il fut arrêté que, sans perdre de temps, afin de ne pas laisser passer

la saison des opérations militaires, on ferait la démarche convenue

auprès de l'Empereur des Français. On choisit pour ce rôle le

personnage qui avait formé à Londres le premier noeud de cette

troisième coalition, M. de Nowosiltzoff. On lui destina pour adjoint

l'auteur même de ce plan d'une nouvelle Europe, déjà si défiguré,

l'abbé Piatoli.

[Note en marge: Désir secret d'Alexandre de voir la médiation aboutir

à la paix et non à la guerre.]

M. de Nowosiltzoff était tout fier d'aller bientôt à Paris se placer

en présence du grand homme qui, depuis quelques années, attirait les

regards du monde entier. Si, à mesure que l'instant décisif

approchait, l'empereur Alexandre éprouvait plus vivement le désir de

voir cette médiation préalable réussir, M. de Nowosiltzoff ne le

désirait pas moins. Il était jeune, ambitieux; il regardait comme une

gloire infinie, premièrement de traiter avec Napoléon, et secondement

d'être le négociateur qui, dans un moment où l'Europe semblait prête à

rentrer en guerre, la pacifierait tout à coup par son habile

intervention. On pouvait dès lors compter qu'il n'ajouterait pas

lui-même aux difficultés de la négociation. Après de longues

délibérations, on convint des conditions qu'il devait offrir à

Napoléon, et on résolut de les tenir profondément secrètes. Il était

chargé de présenter un premier, un second, un troisième projet, chacun

plus avantageux que le précédent pour la France, mais avec la

recommandation de ne passer de l'un à l'autre qu'après une grande

résistance.

[Note en marge: Conditions que M. de Nowosiltzoff devait apporter à

Paris.]

La base de tous ces projets était l'évacuation du Hanovre et de

Naples, l'indépendance réelle de la Suisse, de la Hollande, et, en

retour, l'évacuation de Malte par les Anglais, et la promesse de

rédiger ultérieurement un nouveau code de droit maritime. Sur tout

cela Napoléon ne devait pas opposer de difficultés sérieuses. Dans le

cas, en effet, d'une paix solide, il n'avait pas d'objection à évacuer

le Hanovre, Naples, la Hollande et même la Suisse, à condition pour

cette dernière d'y maintenir l'acte de médiation. La véritable

difficulté, c'était l'Italie. La Russie, déjà obligée de renoncer à

ses plans de reconstitution européenne, avait promis, dans le cas où

la guerre serait devenue inévitable, une partie de l'Italie à

l'Autriche, une autre au futur royaume de Piémont. Maintenant, dans

l'hypothèse d'une médiation, il fallait bien, sous peine de voir le

négociateur renvoyé de Paris le lendemain de son arrivée, accorder à

la France une partie de cette même Italie. Il le fallait pour que la

médiation parût sérieuse, pour qu'elle le parût surtout à la Prusse,

et qu'on pût entraîner et compromettre celle-ci par l'apparence d'une

négociation tentée de bonne foi. Voici donc les arrangements qu'on

devait successivement proposer. On voulait demander d'abord la

séparation du Piémont, sauf à le reconstituer en État détaché pour une

branche de la famille Bonaparte, et de plus l'abandon du royaume

actuel d'Italie, destiné avec Gênes à la maison de Savoie. Parme et

Plaisance restaient pour fournir une autre dotation à un prince de la

famille Bonaparte. Ce n'était là que la première proposition. On

passerait ensuite à la seconde. D'après celle-ci, le Piémont

demeurerait incorporé à la France; le royaume d'Italie, accru de

Gênes, serait, comme dans le premier projet, donné à la maison de

Savoie; Parme et Plaisance resteraient la seule dotation des branches

collatérales de la maison Bonaparte. De cette seconde proposition on

passerait enfin à la troisième, qui serait la suivante: le Piémont

continuant d'être province française, le royaume actuel d'Italie étant

donné à la famille Bonaparte, on réduirait l'indemnité de la maison de

Savoie à Parme, Plaisance et Gênes. Le royaume d'Étrurie, assigné

depuis quatre ans à une branche espagnole, demeurerait tel qu'il

était.

Il faut le dire, si on avait ajouté à ces dernières conditions

l'évacuation de Malte par les Anglais, Napoléon n'avait aucune raison

légitime de refuser la paix, car c'étaient les conditions de Lunéville

et d'Amiens, avec le Piémont de plus pour la France. Le sacrifice

demandé à Napoléon se bornant en réalité à celui de Parme et

Plaisance, devenus propriétés françaises par la mort du dernier duc,

et de Gênes jusqu'ici indépendante, Napoléon pouvait consentir à un

tel projet, si d'ailleurs on ménageait sa dignité dans la forme donnée

aux propositions.

Tous les beaux projets des amis d'Alexandre aboutissaient donc à un

bien mince résultat! Après avoir rêvé une reconstitution de l'Europe,

par le moyen d'une médiation puissante; après avoir vu cette

reconstitution de l'Europe convertie à Londres en un projet de

destruction contre la France, la Russie, effrayée de s'être tant

avancée, réduisait sa grande médiation à obtenir Parme et Plaisance

pour indemnité de la maison de Savoie; car l'évacuation du Hanovre et

de Naples, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse, qu'elle

demandait en plus, n'avaient jamais été contestées par Napoléon, la

paix une fois rétablie. Et si une si petite chose n'était point

obtenue, elle avait sur les bras une guerre redoutable! Une conduite

irréfléchie et légère avait conduit la Russie à un défilé bien étroit.

[Note en marge: La Prusse chargée de demander des passe-ports pour M.

de Nowosiltzoff.]

Il fut convenu en outre qu'on demanderait des passe-ports pour M. de

Nowosiltzoff par l'entremise d'une cour amie. Il n'y avait à choisir

qu'entre la Prusse et l'Autriche. S'adresser à l'Autriche, c'était

attirer sur celle-ci les yeux pénétrants de Napoléon, et on voulait,

comme nous l'avons dit, la faire oublier le plus possible, afin

qu'elle eût le temps de se préparer. La Prusse au contraire avait

offert d'être médiatrice, ce qui était une occasion naturelle de se

servir de son entremise pour avoir les passe-ports de M. de

Nowosiltzoff. Celui-ci devait en même temps passer par Berlin, voir le

roi de Prusse, essayer auprès de ce prince une dernière tentative,

communiquer à lui seul, et non à son cabinet, les conditions modérées

proposées à la France, et lui faire sentir que si elle se refusait à

de tels arrangements, c'est qu'elle avait des vues alarmantes pour

l'Europe, des vues inconciliables avec l'indépendance de tous les

États, et qu'alors il était du devoir du monde entier de s'unir afin

de marcher contre l'ennemi commun.

[Note en marge: Départ de M. de Nowosiltzoff pour Berlin.]

[Note en marge: Regrettable perte de temps à Berlin, par suite de

l'absence du roi de Prusse.]

M. de Nowosiltzoff partit donc pour Berlin, où il arriva en toute

hâte, pressé qu'il était de commencer la négociation. Il avait avec

lui l'abbé Piatoli. Il se montra doux, conciliant, parfaitement

réservé. Malheureusement le roi de Prusse était absent, et occupé à

visiter ses provinces de Franconie. Cette circonstance était fâcheuse.

On courait le double danger: ou d'un refus de l'Angleterre

relativement à Malte, qui rendrait toute négociation impossible, ou de

quelque nouvelle entreprise de Napoléon sur l'Italie, dans laquelle il

était actuellement, entreprise qui ruinerait d'avance les divers

projets de rapprochement apportés à Paris. La prompte arrivée de M. de

Nowosiltzoff en France était par conséquent d'un intérêt immense pour

la paix. D'ailleurs les jeunes Russes qui gouvernaient l'empire

étaient si impressionnables, que leur premier contact avec Napoléon

pouvait les attirer à lui et les séduire, comme le contact avec M.

Pitt les avait entraînés bien loin de leur premier plan de

régénération européenne. Il y avait donc lieu de regretter beaucoup le

temps qu'on allait perdre.

Le roi de Prusse, ayant appris qu'on le chargeait de demander des

passe-ports pour l'envoyé russe, s'applaudit fort de cette

circonstance, et des probabilités de paix qu'il crut y entrevoir. Il

ne se doutait pas que, derrière cette tentative de rapprochement, il y

avait un projet de guerre plus mûr qu'on ne le lui disait, plus mûr

que ne le pensaient ceux qui s'y étaient si légèrement engagés. Le

pacifique Frédéric-Guillaume donna l'ordre à son cabinet de demander

immédiatement à Napoléon des passe-ports pour M. de Nowosiltzoff.

Celui-ci ne devait prendre à Paris aucune qualité officielle, afin

d'éviter la difficulté de la reconnaissance du titre impérial porté

par Napoléon; mais, en s'adressant à lui, il ne voulait l'appeler que

du titre de Sire et de Majesté, et il avait, en outre, des pouvoirs

complets et positifs, qu'il devait montrer dès qu'on serait d'accord,

et qui l'autorisaient à concéder sur-le-champ la reconnaissance.

[Note en marge: Mai 1805.]

[Note en marge: Napoléon en Italie. Quelles idées le saisissent à la

vue de cette contrée.]

[Note en marge: Dispositions des Italiens.]

[Note en marge: Entrée de Napoléon à Milan.]

Pendant qu'on s'agitait ainsi en Europe contre Napoléon, lui,

environné de toutes les pompes de la royauté italienne, abondait dans

des idées toutes opposées à celles de ses adversaires, même les plus

modérés. La vue de cette Italie, théâtre de ses premières victoires,

objet de toutes ses prédilections, le remplissait de desseins nouveaux

pour la grandeur de son Empire et l'établissement de sa famille. Loin

de la vouloir partager avec personne, il songeait, au contraire, à

l'occuper tout entière, et à y créer quelques-uns de ces royaumes

vassaux, qui devaient fortifier le nouvel empire d'Occident. Les

membres de la Consulte italienne, qui avaient assisté à la formalité

de l'institution du royaume d'Italie, accompagnés du vice-président

Melzi, du ministre Marescalchi, avaient pris les devants pour préparer

sa réception à Milan. Bien que les Italiens fussent fiers de l'avoir

pour roi, que son gouvernement les rassurât plus qu'aucun autre,

cependant l'espérance perdue, ou tout au moins ajournée, d'une royauté

purement italienne, la crainte d'une guerre avec l'Autriche par suite

de ce changement, la généralité même de ce titre de roi d'Italie,

faite pour leur plaire à eux, mais aussi pour alarmer l'Europe, tout

cela les avait fort inquiétés. MM. Melzi et Marescalchi les avaient

trouvés plus troublés, et encore moins empressés qu'avant leur départ.

Le parti libéral exagéré s'éloignait chaque jour davantage, et

l'aristocratie ne se rapprochait pas. Napoléon seul pouvait changer

cet état de choses. Le cardinal Caprara était arrivé, et avait tâché

d'inspirer au clergé ses sentiments de dévouement pour l'Empereur. M.

de Ségur, accompagnant M. Marescalchi, avait choisi les dames et les

officiers du palais dans les premières familles italiennes.

Quelques-unes s'étaient excusées d'abord. L'action de M. Marescalchi,

de quelques membres de la Consulte, l'entraînement général produit par

les fêtes qui se préparaient, avaient fini par amener les

récalcitrants, et enfin la venue de Napoléon avait achevé de décider

tout le monde. Sa présence comme général avait toujours profondément

ému les Italiens; sa présence comme empereur et roi devait les frapper

davantage; car ce prodige de la fortune, qu'ils aimaient à

contempler, était encore agrandi. Des troupes magnifiques, réunies sur

les champs de bataille de Marengo et de Castiglione, se disposaient à

exécuter de grandes manoeuvres et à représenter d'immortelles

batailles. Tous les ministres étrangers étaient convoqués à Milan.

L'affluence des curieux qui s'étaient portés à Paris pour y voir le

couronnement refluait vers la Lombardie. Le mouvement était donné, et

les imaginations italiennes s'étaient reprises d'amour et d'admiration

pour l'homme qui depuis neuf ans les avait tant agitées. On avait, à

l'imitation des villes de France, formé avec la jeunesse des grandes

familles des gardes d'honneur pour le recevoir.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 33 段