[Note en marge: Malte rendu à l'ordre de Saint-Jean, l'Égypte à la

France, Gibraltar à l'Espagne, Memel à la Russie.]

On devait obliger l'Angleterre à rendre Malte à l'ordre. La Russie

abandonnerait Corfou, qui figurerait dès lors parmi les Sept-Îles.

L'Angleterre avait pris l'Inde, qu'il fallait bien lui laisser; mais

on pouvait tirer de l'Égypte un immense parti pour la civilisation, le

commerce général, et l'équilibre des mers. On l'enlèverait à la Porte,

et on la remettrait à la France, pour que celle-ci se chargeât de la

civiliser. On en composerait un royaume oriental, qui serait placé

sous la suzeraineté de la France. On y ferait régner les Bourbons, si

à la paix Napoléon était maintenu sur le trône; et Napoléon, si les

Bourbons étaient rétablis. On restituerait à la Porte les États

barbaresques; on l'aiderait même à les reconquérir, afin qu'elle y

abolît la piraterie, qui était une barbarie déshonorante pour

l'Europe. Enfin, il y avait certaines possessions contraires à la

nature des choses, quoique consacrées par le temps et la conquête,

qu'il serait sage et humain de faire cesser. Par exemple, Gibraltar

servait aux Anglais à entretenir en Espagne une contrebande honteuse

et corruptrice pour ce pays; les îles de Jersey et Guernesey aidaient

les Anglais à susciter la guerre civile en France; Memel, dans les

mains de la Prusse, était sur le territoire de la Russie une espèce de

Gibraltar pour la fraude. On devait, s'il était possible, au moyen de

certaines compensations, amener les possesseurs à renoncer à des

postes dont on faisait un si condamnable usage.

L'Espagne et le Portugal devaient être réconciliés et unis par un lien

fédéral, qui les mît à l'abri de l'influence française d'un côté, de

l'influence anglaise de l'autre. Il fallait obliger l'Angleterre à

réparer les torts qu'elle avait eus envers l'Espagne, peser sur elle

pour la forcer à rendre les galions enlevés, et, en se conduisant

ainsi, arracher la cour de Madrid, qui ne demandait pas mieux, à la

tyrannie de la France.

[Note en marge: Nouveau code du droit des gens, promulgué sous les

auspices de la Russie.]

Pour compléter ce grand ouvrage de la réorganisation européenne,

l'empereur de Russie devait s'adresser à tous les savants de l'Europe,

et leur demander un code du droit des gens, comprenant un nouveau

droit maritime. Il était, disait-on, inhumain, barbare, qu'une nation

déclarât la guerre sans avoir auparavant subi l'arbitrage d'un État

voisin et désintéressé, et surtout qu'une nation commençât les

hostilités contre une autre sans déclaration préalable de guerre,

ainsi que venait de faire l'Angleterre à l'égard de l'Espagne, et que

d'innocents commerçants se trouvassent ruinés ou privés de leur

liberté par une espèce de guet-apens. Il était intolérable encore que

les nations neutres fussent victimes des fureurs de puissances

rivales, et ne pussent traverser les mers sans être exposées aux

conséquences d'une lutte qui leur était étrangère. L'honneur de la

grande cour réformatrice exigeait qu'il fût pourvu à tous ces maux par

des lois internationales. Des prix devaient être accordés aux savants

qui auraient proposé sur ce sujet le meilleur système de droit des

gens.

C'est par ce mélange d'idées bizarres, les unes élevées, les autres

purement ambitieuses, celles-ci sages, celles-là chimériques, qu'on

exaltait la tête et le coeur de ce jeune empereur, mobile, spirituel,

vain de ses intentions, honnêtes mais fugitives, comme on le serait de

vertus éprouvées. Il se croyait véritablement appelé à régénérer

l'Europe; et s'il s'interrompait quelquefois dans ces beaux rêves,

c'était en songeant au grand homme qui dominait à l'occident, et qui

n'était pas d'humeur à la laisser régénérer sans lui ni contre lui.

Ceux qui observaient Alexandre de près remarquaient bien que son coeur

s'ébranlait, dès qu'il entrevoyait la guerre avec Napoléon, comme fin

dernière et probable de tous ses plans.

Cette étrange conception ne mériterait pas l'honneur d'être rapportée

si longuement, pas plus que les mille propositions dont les faiseurs

de projets accablent souvent les cours qui ont la faiblesse de les

écouter, si elle n'était entrée dans la tête d'Alexandre et de ses

amis, et, ce qui est plus grave, si elle n'était devenue le texte de

toutes les négociations qui suivirent, pour servir enfin de fond aux

traités de 1815.

Une chose est digne de remarque. On reprochait à cette époque à la

Révolution française d'avoir promis, sans les donner, la liberté,

l'indépendance, le bonheur, à tous les peuples, et d'avoir manqué de

parole au genre humain. Voici le pouvoir absolu à l'oeuvre. Des jeunes

gens spirituels, les uns honnêtes et sincères, les autres purement

ambitieux, tous élevés à l'école des philosophes, réunis par leur

naissance, par l'uniformité de leurs goûts, autour de l'héritier du

plus grand empire despotique de la terre, s'étaient épris de l'idée de

rivaliser avec la Révolution française en fait d'intentions généreuses

et populaires. Cette Révolution qui, suivant eux, n'avait pas même

procuré la liberté à la France, car elle venait de lui donner un

maître, et qui n'avait valu aux autres nations qu'une dépendance

humiliante de l'Empire français, cette Révolution, ils voulaient la

confondre en lui opposant une régénération européenne, fondée sur une

équitable distribution des territoires, et sur un nouveau droit des

gens. Il devait y avoir une Italie indépendante, une Allemagne libre,

une Pologne reconstituée. Chaque grande puissance serait contenue par

d'utiles contre-poids. La France elle-même serait, non pas humiliée,

mais ramenée au respect des droits d'autrui. Les abus de la guerre

disparaîtraient sur terre et sur mer; la piraterie serait abolie;

l'antique voie du commerce serait rétablie par l'Égypte; la science

enfin serait appelée à écrire le droit public des nations. Tout cela

était, non pas seulement libellé par un vulgaire rédacteur de

mémoires, mais sérieusement proposé à toutes les cours, et discuté

avec le moins chimérique des hommes, avec M. Pitt! Nous savons

aujourd'hui, nous qui avons quarante ans de plus, ce qu'il en est

advenu de toutes ces vues philanthropiques du pouvoir absolu. Les

inventeurs de ces plans, battus, déconcertés pendant dix ans par celui

qu'ils voulaient détruire, vainqueurs une fois en 1815, n'ont fait ni

code du droit des gens, ni code du droit maritime; n'ont affranchi ni

l'Italie, ni l'Allemagne, ni la Pologne. Malte et Gibraltar n'ont pas

cessé d'être aux Anglais, et les délimitations de l'Europe, tracées

dans des intérêts du moment, sans aucun calcul d'avenir, sont les

moins sages qui se puissent imaginer.

[Note en marge: M. de Nowosiltzoff chargé de traiter à Londres, M. de

Strogonoff de traiter à Madrid.]

Toutefois n'anticipons point sur la suite de cette histoire. Dire

comment toutes ces idées devinrent communes aux amis d'Alexandre et à

lui-même, serait un détail inutile. Ce qu'il y a de certain, c'est

qu'ils en étaient pénétrés les uns et les autres, et qu'ils se

promirent d'en faire la base de la politique russe. Le prince

Czartoryski, y voyant une chance de reconstitution pour la Pologne,

désirait fort ardemment les mettre à exécution. Il était devenu,

depuis la retraite de M. de Woronzoff à la campagne, de simple adjoint

aux affaires étrangères, ministre dirigeant de ce département. MM. de

Nowosiltzoff et de Strogonoff adjoints, l'un à la justice, l'autre à

l'intérieur, se consacraient à de bien autres soins que celui de leur

charge apparente; ils s'occupaient avec leur jeune collègue et

l'empereur d'asseoir le monde sur de nouvelles bases. Il fut résolu

que celui d'entre eux qui avait le plus de dextérité, M. de

Nowosiltzoff, serait envoyé à Londres pour conférer avec M. Pitt, et

lui faire agréer les projets de la cour de Russie. Il fallait

convertir l'ambitieux cabinet britannique, l'amener aux vues

désintéressées du projet, afin de pouvoir fonder ce qu'on appelait

l'_alliance de médiation_, et, au nom de cette alliance, parler à la

France de manière à être écouté. Un cousin de M. de Strogonoff partit

pour Madrid, dans le double but de pacifier l'Angleterre et l'Espagne,

et de lier ensemble par des liens indissolubles l'Espagne et le

Portugal. Il fut décidé que M. de Strogonoff passerait par Londres,

avant de se rendre à Madrid, afin de commencer dans cette capitale sa

mission conciliatrice. Au jugement de toute l'Europe, les procédés du

gouvernement britannique envers le commerce espagnol avaient été

considérés comme injustes et odieux. On devait lui dire que, s'il ne

devenait pas plus raisonnable, on le laisserait engagé seul contre la

France, et qu'on se renfermerait, avec toutes les puissances

continentales, dans une neutralité mortelle pour la Grande-Bretagne.

[Note en marge: Conférences à Londres entre MM. Pitt et de

Nowosiltzoff.]

[Note en marge: Observations de M. Pitt sur le projet russe.]

Les deux jeunes Russes chargés de faire adopter au dehors la politique

de leur cabinet, se mirent en route pour Londres dans les derniers

jours de 1804. M. de Nowosiltzoff, présenté à la cour d'Angleterre par

l'ambassadeur Woronzoff, frère du chancelier en retraite, fut reçu

avec une distinction et des soins propres à toucher un jeune homme

d'État, admis pour la première fois à l'honneur de traiter les

grandes affaires de l'Europe. C'est bien plutôt la rudesse et

l'orgueil que l'astuce, qui caractérisent ordinairement la diplomatie

anglaise. Cependant lord Harrowby, et surtout M. Pitt, avec lequel

l'envoyé russe entra directement en conférence, purent bientôt démêler

à quels esprits ils avaient affaire, et se conduisirent en

conséquence. Le vieux Pitt, vieux par son rôle bien plus que par son

âge, assoupli par le danger, tout hautain qu'il était, s'estimait trop

heureux de retrouver l'alliance du continent, pour se montrer

difficile. Il fut complaisant autant qu'il fallait l'être, envers des

jeunes gens sans expérience et nourris de chimères. Il écouta les

singulières propositions du cabinet russe, parut les accueillir avec

grande considération, mais les modifia comme il convenait à sa

politique, se gardant de repousser, et se bornant à renvoyer à la paix

générale ce qui était incompatible avec les intérêts de la politique

anglaise. Il se fit remettre les propositions de l'envoyé russe, et

observations écrivit en regard ses propres observations[14]. D'abord

M. Pitt consentit à être gourmandé par le jeune envoyé russe; il se

laissa reprocher l'ambition de l'Angleterre, la dureté de ses

procédés, son système envahissant, qui servait de prétexte au système

envahissant de la France. Il se laissa dire que, pour former une

alliance nouvelle, il fallait la fonder sur un grand désintéressement

de la part de toutes les puissances contractantes. Le chef du cabinet

britannique prit feu à ce sujet, approuva fort les idées de

l'ambassadeur d'Alexandre, et déclara qu'il fallait effectivement

montrer le plus complet détachement de toute vue personnelle, si l'on

voulait arracher le masque dont se couvrait l'ambition de la France;

qu'il fallait indispensablement que les alliés ne parussent point

songer à eux-mêmes, mais à l'affranchissement de l'Europe, opprimée

par une puissance barbare et tyrannique. La gravité des hommes, la

gravité des intérêts qu'ils traitent, n'empêchent pas qu'ils ne

donnent souvent un spectacle bien puéril! N'est-ce pas, en effet,

quelque chose de bien puéril que de voir ces diplomates, représentants

d'ambitions qui agitent le monde depuis des siècles, reprocher à la

France son avidité insatiable? Comme si le ministre anglais avait

voulu ici autre chose que Malte, les Indes et l'empire de la mer!

comme si le ministre russe avait voulu autre chose que la Pologne et

une influence dominante sur le continent! Quelle pitié que d'entendre

les chefs des États s'adresser sérieusement de pareils reproches! Sans

doute, Napoléon fut beaucoup trop ambitieux dans son propre intérêt,

et surtout dans le nôtre; mais Napoléon, envisagé, si l'on peut dire,

dans ses causes morales, Napoléon fut-il autre chose que la réaction

de la puissance française contre les envahissements des cours

européennes au dernier siècle, contre le partage de la Pologne et la

conquête des Indes? L'ambition est le vice ou la vertu de toutes les

nations, vice, quand elle tourmente le monde sans lui faire aucun

bien, vertu, quand elle l'agite en le civilisant. De ce point de vue,

l'ambition dont les nations ont encore le moins à se plaindre,

quoiqu'elles en aient souffert, est celle de la France. Il n'y a pas

un des pays traversés par ses armées, que la France n'ait laissé

meilleur et plus éclairé.

[Note 14: J'ai lu moi-même le procès-verbal de ces conférences, dont

une copie se trouve en France.]

[Note en marge: Bases posées par MM. Pitt et de Nowosiltzoff.]

Il fut donc convenu entre M. Pitt et M. de Nowosiltzoff que la

nouvelle alliance afficherait le plus grand désintéressement, afin de

rendre plus évidente encore la cupidité insatiable de l'Empereur des

Français. En admettant qu'il serait bien utile de débarrasser l'Europe

de ce personnage redoutable, on reconnut cependant qu'il serait

imprudent d'annoncer l'intention d'imposer un gouvernement nouveau à

la France. On devait attendre que le pays se prononçât lui-même, le

seconder s'il se montrait disposé à secouer le joug du gouvernement

impérial, et surtout mettre un grand soin à rassurer les chefs de

l'armée sur la conservation de leurs grades, et les propriétaires de

biens nationaux sur la conservation de leurs biens. Toutes les

proclamations adressées à la nation française devaient être remplies

des assurances les plus tranquillisantes à ce sujet. M. Pitt allait

même jusqu'à regarder cette précaution comme si importante, qu'il se

disait tout prêt à faire, avec les fonds de l'Angleterre, _une

provision_, c'est sa propre expression, pour indemniser les émigrés

restés autour des Bourbons, et leur ôter ainsi tout motif d'alarmer

les acquéreurs de biens nationaux. M. Pitt rêvait donc la fameuse

indemnité aux émigrés, vingt ans avant le jour où elle a été votée par

le Parlement de France. En voulant désintéresser de telles

prétentions, il ne savait pas assurément à quoi il s'engageait; mais,

en se montrant disposé à l'essayer aux dépens du trésor britannique,

il prouvait quel prix immense l'Angleterre attachait à la chute de

Napoléon, devenu si menaçant pour elle.

[Note en marge: Opinion de M. Pitt sur la distribution des forces.]

[Note en marge: Questions des subsides.]

[Note en marge: M. Pitt veut qu'on essaie d'entraîner la Prusse.]

[Note en marge: M. Pitt imagine d'offrir les provinces rhénanes à la

Prusse.]

L'idée de réunir une masse imposante de forces, au nom de laquelle on

traiterait avant de combattre, fut naturellement admise par M. Pitt

avec un extrême empressement. Il consentait au simulacre d'une

négociation préalable, sachant bien qu'elle n'aurait pas de

conséquence, et que les conditions proposées ne conviendraient jamais

à la fierté de Napoléon. Celui-ci ne pouvait souffrir en aucun cas

qu'on organisât sans lui, contre lui, l'Italie, la Suisse, la

Hollande, sous le spécieux prétexte de leur indépendance. M. Pitt

laissait donc les jeunes gouvernants russes croire qu'ils

travaillaient à une grande médiation, convaincu qu'ils marchaient

purement et simplement à une troisième coalition. Quant à la

distribution des forces, il contredisait certaines parties du projet.

Il acceptait bien trois grandes masses: une au midi, composée de

Russes, de Napolitains, d'Anglais; une autre à l'est, composée de

Russes et d'Autrichiens; une au nord, composée de Prussiens, de

Russes, de Suédois, d'Hanovriens, d'Anglais. Mais il déclarait ne

pouvoir fournir un seul Anglais dans le moment. Il soutenait qu'en les

tenant sur les côtes d'Angleterre toujours prêts à s'embarquer, on

produirait un résultat fort utile, celui de menacer le littoral de

l'Empire français sur tous les points à la fois. Ce qui signifiait

que, vivant dans la terreur de l'expédition préparée à Boulogne, le

gouvernement britannique ne voulait pas dégarnir son territoire, chose

au reste fort naturelle. M. Pitt promettait des subsides, mais pas

autant à beaucoup près qu'on en demandait; il offrait 6 millions

sterling environ (150 millions de francs). Il insistait

particulièrement sur un objet que les auteurs du projet russe lui

semblaient traiter bien légèrement, c'était le concours de la Prusse.

Sans elle tout lui paraissait difficile, presque impossible. À ses

yeux, il fallait le concours de l'Europe entière pour détruire

Napoléon. Il approuvait fort que, si on ne parvenait pas à entraîner

la Prusse, on lui passât sur le corps; car la Russie se liait ainsi

pour jamais à la politique anglaise; il offrait même dans ce cas de

faire refluer vers Saint-Pétersbourg la part de subsides destinée à la

Prusse; mais il trouvait cela bien grave, et il était d'avis

d'adresser au cabinet de Berlin les propositions les plus avantageuses

afin de l'entraîner.--Ne croyez pas, dit-il à M. de Nowosiltzoff, que

je sois le moins du monde favorable à ce cabinet faux, astucieux,

cupide, qui demande tantôt à l'Europe, tantôt à Napoléon, le prix de

ses perfidies; non. Mais c'est en lui que repose le sort du présent,

et même de l'avenir. La Prusse, jalouse de l'Autriche, craignant la

Russie, sera toujours portée vers la France. Il faut l'en détacher,

sans quoi elle ne cessera jamais d'être la complice de notre

irréconciliable ennemi. Il est nécessaire de manquer pour elle seule à

vos idées de désintéressement; il faut lui donner plus que Napoléon

ne saurait lui offrir, quelque chose surtout qui la brouille

irrévocablement avec la France.--M. Pitt, alors conduit par la haine,

qui éclaire quelquefois si elle aveugle souvent, M. Pitt imagina une

modification au plan russe, fatale autant pour l'Allemagne que pour la

France. Il trouvait lumineuse et profonde l'idée de construire autour

de notre sol des royaumes capables de nous résister, un royaume des

Deux-Belgiques et un royaume Subalpin: l'un pour la maison d'Orange,

protégée de l'Angleterre, l'autre pour la maison de Savoie, protégée

de la Russie. Mais il pensait que c'était là une précaution

insuffisante. Il voulait qu'au lieu de séparer la Prusse et la France

par le Rhin, on les mît au contraire en contact immédiat; et il

proposa d'accorder à la Prusse, si elle se prononçait pour la

coalition, tout le pays compris entre la Meuse, la Moselle et le Rhin,

ce que nous appelons aujourd'hui les provinces rhénanes. Cela lui

semblait indispensable, si on voulait à l'avenir arracher la Prusse à

sa neutralité intéressée, et à son penchant pour Napoléon, auprès

duquel elle cherchait et trouvait sans cesse un appui contre

l'Autriche. On a étendu ce projet en 1815, en plaçant sur le Rhin,

outre la Prusse, la Bavière, afin de nous ôter tous nos anciens alliés

en Allemagne. Quand elle aura un jour besoin d'appui, contre les

dangers qui lui viendront du côté du nord, l'Allemagne appréciera quel

service lui ont rendu ceux qui se sont étudiés à créer des sujets de

division entre elle et la France.

Il sortit de ces conférences une nouvelle idée, destinée à compléter

la création d'un royaume des Deux-Belgiques: ce fut de construire une

ceinture de forteresses, à l'image de celles que Vauban avait élevées

autrefois pour couvrir la France, dans ce pays sans frontières, et de

construire ces forteresses aux frais de l'alliance.

[Note en marge: Langage évasif de M. Pitt relativement à l'Italie, à

la Pologne, à l'île de Malte.]

Quant à l'Allemagne, quant à l'Italie, le ministre anglais fit sentir

combien ces vastes projets étaient loin de pouvoir s'exécuter dans le

moment, combien ils blesseraient les deux puissances dont on avait le

plus besoin, la Prusse et l'Autriche. Elles ne consentiraient ni l'une

ni l'autre à sortir de la Confédération germanique; la Prusse, en

particulier, se refuserait à rendre héréditaire la couronne

d'Allemagne; l'Autriche repousserait une constitution de l'Italie qui

l'exclurait de cette contrée. Du projet sur l'Italie, M. Pitt n'admit

que la constitution du royaume de Piémont. Il voulait qu'on ajoutât la

Savoie elle-même à tout ce que le projet russe attribuait déjà au

Piémont.

Enfin on ne parla guère de la Pologne; tout cela supposait la guerre

avec la Prusse, que M. Pitt tenait surtout à éviter. Le diplomate

russe, imbu de si généreuses idées en quittant Pétersbourg, n'osa pas

même faire mention de l'Égypte, de Gibraltar, de Memel, de tout ce

qu'il y avait de plus élevé enfin dans le projet primitif. Sur deux

objets fort importants, M. Pitt fut peu satisfaisant, et à peu près

négatif: nous voulons dire Malte et le droit maritime. Relativement à

Malte, M. Pitt refusa péremptoirement l'entretien, et ajourna les

explications sur ce point jusqu'à l'époque où l'on connaîtrait les

sacrifices que la France était disposée à faire. Quant au nouveau

droit des gens, il dit qu'il faudrait renvoyer cette oeuvre, morale

mais peu praticable, à un congrès qui s'assemblerait après la guerre,

pour conclure une paix dans laquelle tous les intérêts des nations

seraient équitablement balancés. L'idée d'un nouveau droit des gens

lui semblait fort belle, mais difficile à réaliser, car les peuples

adopteraient difficilement des dispositions uniformes, et les

observeraient plus difficilement encore lorsqu'ils les auraient

adoptées. Toutefois il ne se refusait pas à laisser traiter ces

matières dans le congrès, qui devait régler plus tard les conditions

de la paix générale.

[Note en marge: Explications entre MM. Pitt et de Nowosiltzoff, au

sujet de l'Orient et de Constantinople.]

Ces conférences se terminèrent par une singulière explication. Elle

eut pour objet l'Orient et Constantinople. Tout récemment, par sa

politique en Géorgie, par ses relations avec les insurgés des

provinces du Danube, la Russie avait donné quelques ombrages à

l'Angleterre, et provoqué de sa part une note dans laquelle

l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman étaient déjà

professées comme principes de la politique européenne.--Ce n'est pas

ainsi qu'on procède quand on veut établir la confiance entre alliés,

dit M. de Nowosiltzoff à M. Pitt. De tous les hommes mon maître est

celui qui a le caractère le plus noble, le plus généreux; il suffit de

s'en fier à sa probité. Mais chercher à l'arrêter par des menaces, ou

seulement par des insinuations, c'est le blesser inutilement. On

l'exciterait plutôt qu'on ne le retiendrait par de tels moyens.

Là-dessus, M. Pitt s'excusa beaucoup d'avoir laissé apercevoir des

ombrages aussi mal fondés, qui étaient naturels avant qu'on fût arrivé

à s'inspirer une pleine confiance les uns aux autres, mais qui pour

l'avenir et avec l'intimité qui allait s'établir étaient impossibles.

D'ailleurs, dit M. de Nowosiltzoff, quel inconvénient y aurait-il à ce

que Constantinople appartînt à un peuple civilisateur comme les

Russes, au lieu d'appartenir à un peuple barbare comme les Turcs?

Votre commerce de la mer Noire n'y gagnerait-il pas considérablement?

Sans doute, si l'Orient était soumis à cette France toujours

envahissante, le danger serait réel; mais à la Russie, le danger

serait nul. L'Angleterre n'y devait rien trouver à redire. M. Pitt[15]

répondit que ces considérations avaient assurément beaucoup de poids à

ses yeux; que, quant à lui, il n'avait aucun préjugé à cet égard,

qu'il ne verrait pas grand péril à ce que Constantinople échût aux

Russes; mais que c'était un préjugé enraciné de sa nation, qu'il était

obligé de ménager, et qu'il faudrait bien se garder de toucher

actuellement à un pareil sujet.

[Note 15: Ce détail se trouve contenu dans une lettre fort curieuse de

M. de Nowosiltzoff à son cabinet.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 33 段