souverain lui avait fait commettre, aurait désiré trouver dans les
réponses de la France un prétexte pour revenir sur ses démarches
irréfléchies. La fierté de Napoléon, qui n'avait voulu donner sur
l'occupation de Naples, sur le refus d'indemniser la maison de Savoie,
sur l'invasion du Hanovre, aucune explication même spécieuse,
considérant ces questions comme affaires dont il aurait pu entretenir
une cour amie, mais non une cour hostile, cette fierté avait
déconcerté le cabinet de Saint-Pétersbourg, et l'avait contraint
malgré lui à rappeler M. d'Oubril. L'empereur Alexandre, qui n'avait
pas assez de caractère pour soutenir les conséquences d'un premier
mouvement, était déconcerté, presque intimidé. MM. de Strogonoff, de
Nowosiltzoff, Czartoryski, plus fermes, mais moins pénétrants
peut-être, l'avaient entouré, et lui avaient fait sentir la nécessité
de défendre aux yeux de l'Europe la dignité de sa couronne. On était
revenu à ces idées peu pratiques, mais séduisantes, d'un arbitrage
suprême, exercé au nom de la justice et du bon droit. Deux puissances,
la France et l'Angleterre, troublaient l'Europe, et l'opprimaient pour
les intérêts de leur rivalité. Il fallait se mettre à la tête des
nations maltraitées, leur proposer un plan commun de pacification,
dans lequel leurs droits seraient garantis, et les points de litige
entre la France et l'Angleterre réglés. Il fallait rallier l'Europe à
ce plan, le proposer en son nom à l'Angleterre et à la France, se
ranger ensuite avec celle des deux puissances qui l'adopterait, contre
la puissance qui le refuserait, pour accabler celle-ci sous la force
et le bon droit du monde entier. Des hommes moins jeunes, moins
nourris de théories, auraient vu tout simplement en cela une coalition
avec l'Angleterre et une partie de l'Europe, contre la France. Ce
plan, en effet, conçu d'une manière entièrement favorable à
l'Angleterre qui flattait la Russie, et défavorable à la France qui ne
la flattait guère, devait être à peu près acceptable par M. Pitt,
inacceptable pour Napoléon, et suivi plus ou moins prochainement de la
guerre contre celui-ci. Il conduisait à une troisième coalition. Les
propositions présentées à l'empereur Alexandre furent mêlées de tant
d'idées spécieuses et brillantes, quelques-unes même si généreuses et
si vraies, que la vive imagination du jeune czar, d'abord effrayée de
ce qu'on lui proposait, fut enfin saisie, et séduite au point de
mettre immédiatement la main à l'oeuvre.
Avant de raconter les négociations qui s'ensuivirent, il faut exposer
ce plan d'arbitrage européen, et indiquer son auteur. On verra par la
gravité des conséquences qu'ils méritent d'être connus.
[Note en marge: Quel était le plan d'arbitrage, et quel était son
auteur.]
L'un de ces aventuriers, doués quelquefois de facultés éminentes, qui
vont porter dans le Nord l'esprit et le savoir du Midi, s'était rendu
en Pologne pour y trouver l'emploi de ses talents. Il était abbé,
s'appelait Piatoli, et avait été d'abord attaché au dernier roi de
Pologne. Après les divers partages, il avait passé en Courlande et de
Courlande en Russie. C'était un de ces esprits actifs qui, ne pouvant
s'élever au gouvernement des États, placé trop au-dessus d'eux,
conçoivent des plans ordinairement chimériques, mais non toujours
méprisables. Celui dont il s'agit avait beaucoup médité sur l'Europe,
et il dut au hasard qui le mit en relation avec les jeunes amis
d'Alexandre l'occasion d'exercer une influence occulte, assez
considérable, et de faire prévaloir dans les résolutions des
puissances une partie de ses conceptions. Ces penseurs subalternes ont
rarement un tel honneur. L'abbé Piatoli a eu le triste avantage de
fournir en 1805 quelques-unes des principales idées qui ont fini par
être admises dans les traités de 1815. À ce titre, il est digne
d'attention, et les pensées que nous lui prêtons ne sont pas une
supposition, car elles sont contenues dans des mémoires secrets remis
alors à l'empereur Alexandre[13]. Cet étranger, trouvant dans le
prince Czartoryski un esprit plus méditatif, plus sérieux que chez les
autres jeunes gens qui gouvernaient la Russie, s'était plus intimement
associé à lui, et leurs vues étaient devenues tout à fait communes, au
point que le plan proposé à l'Empereur appartenait presque autant à
l'un qu'à l'autre. Voici quel était ce plan.
[Note 13: Il existe une copie de ces Mémoires en France.]
L'ambition des puissances du nord, et les conquêtes de la Révolution
française, avaient depuis trente ans bouleversé l'Europe, et opprimé
toutes les nations du second ordre. Il fallait y pourvoir par une
organisation nouvelle, et par l'établissement d'un nouveau droit des
gens, mis sous la protection de la grande confédération européenne.
Pour cela on avait besoin d'une puissance parfaitement désintéressée,
qui fît partager son désintéressement à toutes les autres, et qui
travaillât à l'accomplissement de l'oeuvre proposée.
[Note en marge: Une puissance grande et désintéressée devait être le
pivot de la nouvelle combinaison.]
[Note en marge: La Russie appelée à être puissance désintéressée.]
Une seule puissance avait en elle tous les signes de cette noble
mission, et cette puissance était la Russie. Son ambition véritable
devait être, si elle comprenait son rôle, non pas d'acquérir des
territoires, comme le voulaient l'Angleterre, la Prusse ou l'Autriche,
mais de l'influence morale. Pour un grand État, l'influence est tout.
Après une longue influence viennent les acquisitions territoriales.
Cet Italien avait raison. En paraissant protéger en Europe, contre ce
qu'on appelle la Révolution, les princes grands ou petits, qui en ont
peur, la Russie a gagné la Pologne. Il ne serait pas impossible
qu'elle y gagnât encore Constantinople. On influe d'abord, on
conquiert ensuite.
[Note en marge: Le plan intitulé ALLIANCE DE MÉDIATION.]
La Russie devait donc proposer à toutes les cours, non la guerre
contre la France, ce qui n'aurait été ni juste ni politique, mais une
_alliance de médiation pour la pacification de l'Europe_. On n'aurait
certainement aucune peine à y faire adhérer l'Autriche et
l'Angleterre; mais tout était dangereux sans le concours de la Prusse.
Il fallait donc arracher à ses hésitations intéressées cette cour
astucieuse, ou bien la fouler sous les pieds des armées européennes,
si elle se refusait à concourir au projet commun. Il ne fallait aucun
ménagement ni envers la Prusse, ni envers tout autre État qui
résisterait au plan proposé, _parce qu'ils auraient déserté la cause
du genre humain_.
[Note en marge: L'alliance de médiation appuyée sur trois grandes
masses de forces.]
Tous les États européens, sauf la France, une fois réunis, on devait
former trois grandes masses de forces: une au midi, composée de Russes
et d'Anglais venus en Italie sur des vaisseaux, et destinés à remonter
avec les Napolitains la péninsule italienne, pour se joindre à une
colonne de cent mille Autrichiens opérant en Lombardie; une masse à
l'orient, composée de deux grandes armées autrichienne et russe,
marchant par la vallée du Danube vers la Souabe et la Suisse; enfin
une masse au nord, composée de Russes, de Prussiens, de Suédois, de
Danois, et descendant perpendiculairement du nord au midi sur le Rhin.
Ces trois grandes masses de forces devaient agir indépendamment les
unes des autres, afin d'éviter les inconvénients des coalitions, qui
se font battre pour tenter un concert impossible. Chacune des trois se
dirigerait comme une armée, n'ayant à songer qu'à sa propre sûreté, et
à sa propre action. C'était pour avoir voulu combiner leurs
mouvements, que l'archiduc Charles et Suvarow avaient causé le
désastre de Zurich.
[Note en marge: Les trois grandes masses de forces réunies, on doit
parler au nom d'un congrès commun.]
Ces trois masses de forces ainsi formées, on parlerait au nom d'un
congrès commun, représentant l'_alliance de médiation_. On offrirait à
la France des conditions compatibles avec sa grandeur actuelle,
conditions auxquelles on aurait préalablement amené l'Angleterre, et
on n'en viendrait à la guerre qu'en cas de refus. Ces conditions
seraient celles-ci: les traités de Lunéville et d'Amiens, mais, bien
entendu, expliqués par l'Europe. On peut, du reste, se faire une
grande idée de notre puissance à cette époque, seulement en voyant les
projets auxquels s'arrêtaient nos jaloux ennemis.
[Note en marge: Conditions qu'on doit proposer à la France.]
La France garderait les Alpes et le Rhin, c'est-à-dire la Savoie,
Genève, les provinces rhénanes, Mayence, Cologne, Luxembourg et la
Belgique. Le Piémont serait restitué. Le nouvel État créé en Lombardie
ne serait pas détruit pour en rendre les lambeaux à l'Autriche, mais
employé à constituer une Italie indépendante. Dans ce but on
demanderait même à l'Autriche d'abandonner Venise. La Suisse,
conservant l'organisation que lui avait donnée Napoléon, serait fermée
aux troupes françaises, et déclarée perpétuellement neutre. Il en
serait de même pour la Hollande. La France, en un mot, maintenue dans
ses grandes limites des Alpes et du Rhin, serait obligée d'évacuer
l'Italie entière, la Suisse, la Hollande, sans compter le Hanovre,
qui, la guerre cessant, ne pourrait plus être occupé.
[Note en marge: Conditions imposées à l'Angleterre.]
En retour de ces concessions exigées de la part de la France, on
obligerait l'Angleterre à quitter Malte, à restituer les colonies dont
elle se serait emparée, et même à seconder les Français dans une
autre entreprise contre Saint-Domingue, car l'Europe avait intérêt à
arracher cette magnifique terre à la barbarie des nègres révoltés. On
l'obligerait enfin à convenir avec toutes les nations d'un code
maritime équitable. Pour dernière condition, toutes les cours
reconnaîtraient Napoléon comme empereur des Français.
Certes, si la Russie eût été assez forte pour faire consentir
l'Autriche à l'indépendance de l'Italie, l'Angleterre à l'indépendance
des mers, Napoléon eût été bien coupable de se refuser aux conditions
proposées! Mais, loin d'abandonner Venise à ces bienveillants
organisateurs d'une nouvelle Europe, l'Autriche était impatiente de
revenir à Milan, et de s'avancer en Souabe; l'Angleterre entendait
garder Malte, et ne pas reconnaître les droits des neutres. Si donc
Napoléon s'obstinait à retenir, comme il n'y avait pas à en douter, le
Piémont, la Suisse, la Hollande, pour faire servir à son avantage des
pays que ses ennemis voulaient constituer contre lui, on peut
certainement excuser son ambition en présence de celle des autres
gouvernements européens.
Ce projet, conçu d'abord sincèrement et dans des intentions
généreuses, eût été de tout point équitable si tout le monde l'eût
accepté en son entier. Mais il devait être, dans les mains d'une
coalition hypocrite, un prétexte pour amener la France à un refus, qui
lui mettrait encore l'Europe sur les bras. Les faits vont bientôt le
prouver.
[Note en marge: Comment on devait agir dans le cas très-probable d'un
refus de la part de la France.]
Si la France refusait, ce qui était probable, on devait agir
militairement contre elle. Il fallait dans ce cas plutôt cacher que
publier l'intention de changer son gouvernement, ménager son orgueil,
rassurer les acquéreurs de biens nationaux, promettre à l'armée la
conservation de ses grades (tout ce qu'on a fait en 1814), et, si la
fatigue d'un gouvernement belliqueux et agité ramenait les esprits en
France à l'ancienne dynastie, alors seulement songer à la rétablir,
parce que cette dynastie, tenant sa restauration de l'Europe, se
contenterait bien plus facilement que la famille Bonaparte du petit
État qu'on voulait lui laisser.
[Note en marge: Deux manières de traiter la France, suivant les deux
chances présumées de la guerre.]
La guerre pouvait présenter des chances diverses. Si elle n'était qu'à
moitié heureuse, on enlèverait à la France l'Italie et la Belgique; si
elle était complétement heureuse, on ôterait encore à la France les
provinces rhénanes, c'est-à-dire le territoire compris entre la Meuse
et le Rhin. Il faudrait toutefois ne pas oublier la faute commise
contre Louis XIV, et se garder de renouveler l'exemple des hauteurs du
pensionnaire Heinsius, car la France trop maltraitée ne serait jamais
en repos. On devait donc lui conserver quelque chose de ses conquêtes
actuelles, en tirant une ligne de Luxembourg à Mayence, et en lui
concédant, outre la place de Mayence, ce qu'on appelle la Bavière
rhénane. On voit que les combinaisons de cette politique, n'ayant pas
encore été remaniées par M. Pitt, ne portaient pas l'empreinte d'une
haine passionnée, comme celles qui ont prévalu dix années plus tard.
Dans cette double hypothèse d'une guerre plus ou moins heureuse, on
distribuait l'Europe de la manière suivante.
[Note en marge: Plan d'une constitution générale de l'Europe, en se
servant des dépouilles de la France, et des sacrifices obtenus de
l'Autriche.]
[Note en marge: Création d'un royaume des Deux-Belgiques.]
[Note en marge: Création d'un vaste royaume de Piémont.]
Il importait avant tout de se prémunir contre cette nation française,
douée de _talents si dangereux_, et d'un caractère si entreprenant.
Pour cela il était nécessaire de l'entourer d'États puissants,
capables de se défendre. Il fallait premièrement renforcer la
Hollande, et dans ce but lui donner la Belgique, pour faire de ces
deux pays ce qu'on appelait le _royaume des Deux-Belgiques_, lequel
serait accordé à la maison d'Orange, qui avait tant souffert des
suites de la Révolution française. On maintiendrait la Prusse sur le
Rhin, où elle était: peut-être lui rendrait-on les petites provinces
qu'elle avait cédées à la République française, telles que les duchés
de Clèves et de Gueldre, et, autant que possible, on l'établirait en
Westphalie autour de la Hollande, pour la séparer de tout contact avec
la France. Cependant, en vertu du principe de désintéressement imposé
aux grandes cours, principe sans lequel on ne pouvait pas établir
l'Europe sur des bases durables, on donnerait peu de chose à la
Prusse, afin de pouvoir organiser l'Allemagne et l'Italie d'une façon
convenable. Après le royaume des Deux-Belgiques créé au nord de la
France, on créerait au midi et à l'est le royaume de Piémont, sous le
nom de _royaume Subalpin_, et on l'adjugerait à la maison de Savoie,
maintenant détrônée, laquelle avait plus souffert encore que la maison
d'Orange pour la cause commune des rois. On ne lui rendrait pas la
Savoie, mais on lui accorderait tout le Piémont, toute la Lombardie,
même l'État vénitien, enlevé dans cette intention à l'Autriche,
moyennant le dédommagement qui va suivre. Enfin à ce vaste territoire
on ajouterait Gênes. Ce royaume Subalpin, formant ainsi l'État le plus
considérable de l'Italie, serait capable de tenir la balance entre la
France et l'Autriche, et de servir plus tard de fondement à
l'indépendance italienne.
[Note en marge: Constitution de l'Italie, sous la forme d'une
confédération, imitée de la Constitution germanique.]
L'Italie, cette belle et intéressante contrée, serait constituée à
part, et de façon à jouir de cette existence propre tant et si
vainement désirée par elle. La réunir en un seul corps de nation était
pour le moment impossible. On la composerait de plusieurs États, unis
par un lien fédératif, lien assez fort pour rendre l'action commune
aussi prompte que facile. Outre le royaume Subalpin, comprenant toute
la haute Italie depuis les Alpes maritimes jusqu'aux Alpes juliennes,
et ayant deux ports tels que Gênes et Venise, il y aurait le royaume
des Deux-Siciles conservé dans ses limites actuelles, lequel serait
placé à l'autre extrémité de la Péninsule; au centre se trouverait le
Pape, remis en possession des Légations, jouissant d'une neutralité
perpétuelle, et, comme l'Électeur de Mayence dans le corps germanique,
faisant les fonctions de chancelier de la confédération; au centre
encore serait le royaume d'Étrurie laissé à l'Espagne; puis, soit dans
les interstices, soit aux extrémités, la république de Lucques,
l'ordre de Malte, la république de Raguse et les Sept-Îles. Ce corps
italique, dans son organisation fédérative, aurait un chef comme le
corps germanique, mais non électif. Le roi de Piémont et le roi des
Deux-Siciles jouiraient alternativement de cette dignité.
C'était là sans doute une généreuse et savante combinaison, pour
laquelle la France aurait dû s'imposer des sacrifices, si les jeunes
têtes qui gouvernaient la Russie avaient été capables de vouloir
sérieusement et fortement une grande chose.
La Savoie, enlevée à la couronne de Sardaigne, n'eût pas été rendue à
la France, mais, avec la Valteline et les Grisons, convertie en canton
suisse. La Suisse, divisée en cantons, eût été réunie à l'Allemagne
comme un des États confédérés.
[Note en marge: Constitution de l'Allemagne.]
L'Empire germanique devait être soumis à un régime absolument nouveau.
Il était opprimé alternativement par l'Autriche et par la Prusse, qui
s'en disputaient la domination. Ces deux puissances seraient mises en
dehors de la Confédération, dans laquelle elles ne jouaient que le
rôle de chefs de parti ambitieux. Le corps germanique, livré ainsi à
lui-même, diminué de ces deux grandes masses, mais accru du royaume
des Deux-Belgiques et de la Suisse, affranchi de toute fâcheuse
influence, n'ayant en vue que l'intérêt allemand, ne serait plus
entraîné, malgré lui, dans des guerres injustes ou étrangères à ses
vrais intérêts. La couronne cesserait d'y être élective. Les
principaux États de la Confédération en auraient tour à tour la
direction suprême, comme il était proposé pour l'Italie. On
renforcerait, au moyen de nouvelles délimitations territoriales, Bade,
le Wurtemberg, la Bavière. On terminerait la querelle toujours
inquiétante de la Bavière et de l'Autriche, en attribuant la frontière
de l'Inn à celle-ci.
Les trois grands États du continent, la France, la Prusse et
l'Autriche, seraient ainsi séparés les uns des autres, par trois
grandes Confédérations indépendantes: la Confédération germanique, la
Confédération suisse, la Confédération italique, se donnant la main
depuis le Zuiderzée jusqu'à l'Adriatique.
En supposant ces diverses combinaisons bonnes et praticables, nous ne
saurions nous empêcher de faire observer, que retrancher la Prusse et
l'Autriche du corps germanique, ce n'était pas affranchir l'Allemagne,
car ces deux ambitions, restées en dehors, auraient agi à son égard
comme les États absolus placés autour d'un État libre, comme Frédéric
et Catherine autour de la Pologne; ils l'auraient divisée et agitée;
au lieu de vouloir y exercer de l'influence, ils auraient tendu à la
conquérir. La vraie indépendance de l'Allemagne consistait alors dans
une forte organisation de la Diète, dans un équitable partage de voix
entre l'Autriche et la Prusse, de telle sorte que la Confédération pût
tenir la balance entre elles. Ajoutez à cela des arrangements
européens qui ne rendissent pas la Prusse l'ennemie naturelle de la
France (comme on a fait en 1815 en lui donnant les provinces du Rhin),
et les deux puissances allemandes restées rivales, mais tenues en
équilibre par la Diète, l'Allemagne aurait été libre, c'est-à-dire
capable de faire pencher ses résolutions du côté de ses intérêts
véritables.
Supprimer l'élection pour la couronne impériale, n'aurait pas mieux
valu, à ce qu'il nous semble. Bien que depuis deux siècles cette
couronne ne sortît pas de la maison d'Autriche, l'élection était
néanmoins un lien de dépendance qui rendait cette maison l'obligée des
États d'Allemagne. Or il est utile quelquefois de faire dépendre les
grands du suffrage des petits, quand l'anarchie n'en est pas la
conséquence. L'Allemagne constituée comme elle l'avait été en 1803 par
Napoléon, avec quelques voix rendues aux catholiques, pour y rétablir
la balance, trop changée aux dépens de l'Autriche, présentait à notre
avis un arrangement meilleur et plus naturel que celui qui était conçu
par les auteurs de la nouvelle organisation européenne.
[Note en marge: La Moldavie et la Valachie données à l'Autriche, en
dédommagement des sacrifices qui lui sont imposés.]
Quoique le désintéressement fût le principe essentiel du plan proposé,
ce désintéressement pouvait bien aller jusqu'à ne pas acquérir, et à
se contenter d'un meilleur arrangement de l'Europe pour unique
indemnité des frais de la guerre, mais il ne pouvait aller jusqu'à
perdre. On devait donc un dédommagement à l'Autriche pour l'État de
Venise auquel on voulait lui demander de renoncer. En conséquence, on
lui donnait la Moldavie et la Valachie, pour la porter ainsi jusqu'à
la mer Noire, et la rassurer contre le danger futur de se voir bloquée
par la Russie.
L'empire Ottoman était maintenu tel quel, sauf quelques restrictions
que l'on va faire connaître.
[Note en marge: Constitution du nord de l'Europe.]
[Note en marge: Projet de reconstituer la Pologne au profit de la
Russie.]
Restait le Nord. Il y avait là beaucoup à faire, suivant le singulier
organisateur de l'Europe, qui travaillait si librement sur la carte du
monde. La frontière qui séparait la Prusse de la Russie était
mauvaise. La Pologne était partagée entre ces deux puissances. Pour
l'abbé Piatoli, pour les jeunes gens dont il inspirait la politique,
pour le prince Czartoryski surtout, même pour Alexandre, c'était un
grand attentat que le démembrement de la Pologne. Alexandre, en effet,
dans sa jeunesse oisive et opprimée, du temps de Paul, avait souvent
dit, au milieu de ses épanchements, que le démembrement de la Pologne
était un crime de ses aïeux, qu'il serait heureux de réparer. Mais
comment refaire cette Pologne? comment la placer, debout et isolée,
entre les États rivaux qui l'avaient détruite? Il existait un moyen,
c'était de la reconstituer entièrement, de lui rendre toutes les
parties dont elle s'était autrefois composée, et de la donner ensuite
à l'empereur de Russie, qui lui octroierait des institutions
indépendantes, de façon que la Pologne, destinée dans les anciennes
idées de l'Europe à servir de barrière à l'Allemagne contre la Russie,
devait servir ici de barrière, ou plutôt d'avant-garde à la Russie
contre l'Allemagne. Tel était le rêve de ces jeunes politiques, telle
était l'ambition dont ils nourrissaient Alexandre! Cette grande
indignation contre l'attentat du dernier siècle, ce noble
désintéressement imposé à toutes les cours pour comprimer l'ambition
de la France, aurait donc abouti en définitive à refaire la Pologne,
pour la donner à la Russie! Ce n'est pas la première fois que sous des
vertus fastueuses, s'offrant avec ostentation à l'estime du monde, se
sont cachées une grande vanité et une grande ambition. Cette cour de
Russie, qui alors poussait au plus haut point l'affectation de
l'équité et du désintéressement, qui prétendait, du haut du pôle,
faire la leçon à l'Angleterre et à la France, rêvait donc au fond la
possession complète de la Pologne! Toutefois il se cachait dans ces
projets un sentiment qu'il faut honorer, c'est celui du prince
Czartoryski, lequel, ne voyant dans le moment aucune possibilité de
rétablir la Pologne par les seules mains polonaises, voulait, à défaut
d'autres, se servir des mains russes. Celui-ci du moins avait un but
légitime: on ne pouvait lui reprocher qu'une chose, souvent aperçue
des Russes, et plus d'une fois dénoncée à l'empereur Alexandre,
c'était de songer moins aux intérêts de la Russie qu'à ceux de sa
patrie originaire, et, dans cette vue, de pousser son maître à une
guerre mal calculée. L'abbé Piatoli, long-temps attaché à la Pologne,
partageait toutes ces idées. Il était difficile cependant de proposer
à _cette alliance de médiation_, fondée sur le principe du
désintéressement, il était difficile de lui proposer l'abandon de la
Pologne à la Russie; mais il y avait un moyen d'arriver au but. La
Prusse, aimant la paix et les profits de la neutralité, ne
consentirait probablement pas à se prononcer. Alors, pour la punir de
son refus, on lui passerait sur le corps, on lui enlèverait Varsovie
et la Vistule; et avec ces vastes portions de l'ancienne Pologne
réunies à celles que possédait déjà la Russie, on constituerait la
nouvelle Pologne, dont Alexandre devait être le roi et le législateur.
[Note en marge: Quelques idées accessoires au plan général.]
À ces idées s'en joignaient quelques autres, accessoires au plan,
parfois singulières, parfois justes et généreuses.