Le cabinet russe, regrettant les fautes que la vivacité du jeune

souverain lui avait fait commettre, aurait désiré trouver dans les

réponses de la France un prétexte pour revenir sur ses démarches

irréfléchies. La fierté de Napoléon, qui n'avait voulu donner sur

l'occupation de Naples, sur le refus d'indemniser la maison de Savoie,

sur l'invasion du Hanovre, aucune explication même spécieuse,

considérant ces questions comme affaires dont il aurait pu entretenir

une cour amie, mais non une cour hostile, cette fierté avait

déconcerté le cabinet de Saint-Pétersbourg, et l'avait contraint

malgré lui à rappeler M. d'Oubril. L'empereur Alexandre, qui n'avait

pas assez de caractère pour soutenir les conséquences d'un premier

mouvement, était déconcerté, presque intimidé. MM. de Strogonoff, de

Nowosiltzoff, Czartoryski, plus fermes, mais moins pénétrants

peut-être, l'avaient entouré, et lui avaient fait sentir la nécessité

de défendre aux yeux de l'Europe la dignité de sa couronne. On était

revenu à ces idées peu pratiques, mais séduisantes, d'un arbitrage

suprême, exercé au nom de la justice et du bon droit. Deux puissances,

la France et l'Angleterre, troublaient l'Europe, et l'opprimaient pour

les intérêts de leur rivalité. Il fallait se mettre à la tête des

nations maltraitées, leur proposer un plan commun de pacification,

dans lequel leurs droits seraient garantis, et les points de litige

entre la France et l'Angleterre réglés. Il fallait rallier l'Europe à

ce plan, le proposer en son nom à l'Angleterre et à la France, se

ranger ensuite avec celle des deux puissances qui l'adopterait, contre

la puissance qui le refuserait, pour accabler celle-ci sous la force

et le bon droit du monde entier. Des hommes moins jeunes, moins

nourris de théories, auraient vu tout simplement en cela une coalition

avec l'Angleterre et une partie de l'Europe, contre la France. Ce

plan, en effet, conçu d'une manière entièrement favorable à

l'Angleterre qui flattait la Russie, et défavorable à la France qui ne

la flattait guère, devait être à peu près acceptable par M. Pitt,

inacceptable pour Napoléon, et suivi plus ou moins prochainement de la

guerre contre celui-ci. Il conduisait à une troisième coalition. Les

propositions présentées à l'empereur Alexandre furent mêlées de tant

d'idées spécieuses et brillantes, quelques-unes même si généreuses et

si vraies, que la vive imagination du jeune czar, d'abord effrayée de

ce qu'on lui proposait, fut enfin saisie, et séduite au point de

mettre immédiatement la main à l'oeuvre.

Avant de raconter les négociations qui s'ensuivirent, il faut exposer

ce plan d'arbitrage européen, et indiquer son auteur. On verra par la

gravité des conséquences qu'ils méritent d'être connus.

[Note en marge: Quel était le plan d'arbitrage, et quel était son

auteur.]

L'un de ces aventuriers, doués quelquefois de facultés éminentes, qui

vont porter dans le Nord l'esprit et le savoir du Midi, s'était rendu

en Pologne pour y trouver l'emploi de ses talents. Il était abbé,

s'appelait Piatoli, et avait été d'abord attaché au dernier roi de

Pologne. Après les divers partages, il avait passé en Courlande et de

Courlande en Russie. C'était un de ces esprits actifs qui, ne pouvant

s'élever au gouvernement des États, placé trop au-dessus d'eux,

conçoivent des plans ordinairement chimériques, mais non toujours

méprisables. Celui dont il s'agit avait beaucoup médité sur l'Europe,

et il dut au hasard qui le mit en relation avec les jeunes amis

d'Alexandre l'occasion d'exercer une influence occulte, assez

considérable, et de faire prévaloir dans les résolutions des

puissances une partie de ses conceptions. Ces penseurs subalternes ont

rarement un tel honneur. L'abbé Piatoli a eu le triste avantage de

fournir en 1805 quelques-unes des principales idées qui ont fini par

être admises dans les traités de 1815. À ce titre, il est digne

d'attention, et les pensées que nous lui prêtons ne sont pas une

supposition, car elles sont contenues dans des mémoires secrets remis

alors à l'empereur Alexandre[13]. Cet étranger, trouvant dans le

prince Czartoryski un esprit plus méditatif, plus sérieux que chez les

autres jeunes gens qui gouvernaient la Russie, s'était plus intimement

associé à lui, et leurs vues étaient devenues tout à fait communes, au

point que le plan proposé à l'Empereur appartenait presque autant à

l'un qu'à l'autre. Voici quel était ce plan.

[Note 13: Il existe une copie de ces Mémoires en France.]

L'ambition des puissances du nord, et les conquêtes de la Révolution

française, avaient depuis trente ans bouleversé l'Europe, et opprimé

toutes les nations du second ordre. Il fallait y pourvoir par une

organisation nouvelle, et par l'établissement d'un nouveau droit des

gens, mis sous la protection de la grande confédération européenne.

Pour cela on avait besoin d'une puissance parfaitement désintéressée,

qui fît partager son désintéressement à toutes les autres, et qui

travaillât à l'accomplissement de l'oeuvre proposée.

[Note en marge: Une puissance grande et désintéressée devait être le

pivot de la nouvelle combinaison.]

[Note en marge: La Russie appelée à être puissance désintéressée.]

Une seule puissance avait en elle tous les signes de cette noble

mission, et cette puissance était la Russie. Son ambition véritable

devait être, si elle comprenait son rôle, non pas d'acquérir des

territoires, comme le voulaient l'Angleterre, la Prusse ou l'Autriche,

mais de l'influence morale. Pour un grand État, l'influence est tout.

Après une longue influence viennent les acquisitions territoriales.

Cet Italien avait raison. En paraissant protéger en Europe, contre ce

qu'on appelle la Révolution, les princes grands ou petits, qui en ont

peur, la Russie a gagné la Pologne. Il ne serait pas impossible

qu'elle y gagnât encore Constantinople. On influe d'abord, on

conquiert ensuite.

[Note en marge: Le plan intitulé ALLIANCE DE MÉDIATION.]

La Russie devait donc proposer à toutes les cours, non la guerre

contre la France, ce qui n'aurait été ni juste ni politique, mais une

_alliance de médiation pour la pacification de l'Europe_. On n'aurait

certainement aucune peine à y faire adhérer l'Autriche et

l'Angleterre; mais tout était dangereux sans le concours de la Prusse.

Il fallait donc arracher à ses hésitations intéressées cette cour

astucieuse, ou bien la fouler sous les pieds des armées européennes,

si elle se refusait à concourir au projet commun. Il ne fallait aucun

ménagement ni envers la Prusse, ni envers tout autre État qui

résisterait au plan proposé, _parce qu'ils auraient déserté la cause

du genre humain_.

[Note en marge: L'alliance de médiation appuyée sur trois grandes

masses de forces.]

Tous les États européens, sauf la France, une fois réunis, on devait

former trois grandes masses de forces: une au midi, composée de Russes

et d'Anglais venus en Italie sur des vaisseaux, et destinés à remonter

avec les Napolitains la péninsule italienne, pour se joindre à une

colonne de cent mille Autrichiens opérant en Lombardie; une masse à

l'orient, composée de deux grandes armées autrichienne et russe,

marchant par la vallée du Danube vers la Souabe et la Suisse; enfin

une masse au nord, composée de Russes, de Prussiens, de Suédois, de

Danois, et descendant perpendiculairement du nord au midi sur le Rhin.

Ces trois grandes masses de forces devaient agir indépendamment les

unes des autres, afin d'éviter les inconvénients des coalitions, qui

se font battre pour tenter un concert impossible. Chacune des trois se

dirigerait comme une armée, n'ayant à songer qu'à sa propre sûreté, et

à sa propre action. C'était pour avoir voulu combiner leurs

mouvements, que l'archiduc Charles et Suvarow avaient causé le

désastre de Zurich.

[Note en marge: Les trois grandes masses de forces réunies, on doit

parler au nom d'un congrès commun.]

Ces trois masses de forces ainsi formées, on parlerait au nom d'un

congrès commun, représentant l'_alliance de médiation_. On offrirait à

la France des conditions compatibles avec sa grandeur actuelle,

conditions auxquelles on aurait préalablement amené l'Angleterre, et

on n'en viendrait à la guerre qu'en cas de refus. Ces conditions

seraient celles-ci: les traités de Lunéville et d'Amiens, mais, bien

entendu, expliqués par l'Europe. On peut, du reste, se faire une

grande idée de notre puissance à cette époque, seulement en voyant les

projets auxquels s'arrêtaient nos jaloux ennemis.

[Note en marge: Conditions qu'on doit proposer à la France.]

La France garderait les Alpes et le Rhin, c'est-à-dire la Savoie,

Genève, les provinces rhénanes, Mayence, Cologne, Luxembourg et la

Belgique. Le Piémont serait restitué. Le nouvel État créé en Lombardie

ne serait pas détruit pour en rendre les lambeaux à l'Autriche, mais

employé à constituer une Italie indépendante. Dans ce but on

demanderait même à l'Autriche d'abandonner Venise. La Suisse,

conservant l'organisation que lui avait donnée Napoléon, serait fermée

aux troupes françaises, et déclarée perpétuellement neutre. Il en

serait de même pour la Hollande. La France, en un mot, maintenue dans

ses grandes limites des Alpes et du Rhin, serait obligée d'évacuer

l'Italie entière, la Suisse, la Hollande, sans compter le Hanovre,

qui, la guerre cessant, ne pourrait plus être occupé.

[Note en marge: Conditions imposées à l'Angleterre.]

En retour de ces concessions exigées de la part de la France, on

obligerait l'Angleterre à quitter Malte, à restituer les colonies dont

elle se serait emparée, et même à seconder les Français dans une

autre entreprise contre Saint-Domingue, car l'Europe avait intérêt à

arracher cette magnifique terre à la barbarie des nègres révoltés. On

l'obligerait enfin à convenir avec toutes les nations d'un code

maritime équitable. Pour dernière condition, toutes les cours

reconnaîtraient Napoléon comme empereur des Français.

Certes, si la Russie eût été assez forte pour faire consentir

l'Autriche à l'indépendance de l'Italie, l'Angleterre à l'indépendance

des mers, Napoléon eût été bien coupable de se refuser aux conditions

proposées! Mais, loin d'abandonner Venise à ces bienveillants

organisateurs d'une nouvelle Europe, l'Autriche était impatiente de

revenir à Milan, et de s'avancer en Souabe; l'Angleterre entendait

garder Malte, et ne pas reconnaître les droits des neutres. Si donc

Napoléon s'obstinait à retenir, comme il n'y avait pas à en douter, le

Piémont, la Suisse, la Hollande, pour faire servir à son avantage des

pays que ses ennemis voulaient constituer contre lui, on peut

certainement excuser son ambition en présence de celle des autres

gouvernements européens.

Ce projet, conçu d'abord sincèrement et dans des intentions

généreuses, eût été de tout point équitable si tout le monde l'eût

accepté en son entier. Mais il devait être, dans les mains d'une

coalition hypocrite, un prétexte pour amener la France à un refus, qui

lui mettrait encore l'Europe sur les bras. Les faits vont bientôt le

prouver.

[Note en marge: Comment on devait agir dans le cas très-probable d'un

refus de la part de la France.]

Si la France refusait, ce qui était probable, on devait agir

militairement contre elle. Il fallait dans ce cas plutôt cacher que

publier l'intention de changer son gouvernement, ménager son orgueil,

rassurer les acquéreurs de biens nationaux, promettre à l'armée la

conservation de ses grades (tout ce qu'on a fait en 1814), et, si la

fatigue d'un gouvernement belliqueux et agité ramenait les esprits en

France à l'ancienne dynastie, alors seulement songer à la rétablir,

parce que cette dynastie, tenant sa restauration de l'Europe, se

contenterait bien plus facilement que la famille Bonaparte du petit

État qu'on voulait lui laisser.

[Note en marge: Deux manières de traiter la France, suivant les deux

chances présumées de la guerre.]

La guerre pouvait présenter des chances diverses. Si elle n'était qu'à

moitié heureuse, on enlèverait à la France l'Italie et la Belgique; si

elle était complétement heureuse, on ôterait encore à la France les

provinces rhénanes, c'est-à-dire le territoire compris entre la Meuse

et le Rhin. Il faudrait toutefois ne pas oublier la faute commise

contre Louis XIV, et se garder de renouveler l'exemple des hauteurs du

pensionnaire Heinsius, car la France trop maltraitée ne serait jamais

en repos. On devait donc lui conserver quelque chose de ses conquêtes

actuelles, en tirant une ligne de Luxembourg à Mayence, et en lui

concédant, outre la place de Mayence, ce qu'on appelle la Bavière

rhénane. On voit que les combinaisons de cette politique, n'ayant pas

encore été remaniées par M. Pitt, ne portaient pas l'empreinte d'une

haine passionnée, comme celles qui ont prévalu dix années plus tard.

Dans cette double hypothèse d'une guerre plus ou moins heureuse, on

distribuait l'Europe de la manière suivante.

[Note en marge: Plan d'une constitution générale de l'Europe, en se

servant des dépouilles de la France, et des sacrifices obtenus de

l'Autriche.]

[Note en marge: Création d'un royaume des Deux-Belgiques.]

[Note en marge: Création d'un vaste royaume de Piémont.]

Il importait avant tout de se prémunir contre cette nation française,

douée de _talents si dangereux_, et d'un caractère si entreprenant.

Pour cela il était nécessaire de l'entourer d'États puissants,

capables de se défendre. Il fallait premièrement renforcer la

Hollande, et dans ce but lui donner la Belgique, pour faire de ces

deux pays ce qu'on appelait le _royaume des Deux-Belgiques_, lequel

serait accordé à la maison d'Orange, qui avait tant souffert des

suites de la Révolution française. On maintiendrait la Prusse sur le

Rhin, où elle était: peut-être lui rendrait-on les petites provinces

qu'elle avait cédées à la République française, telles que les duchés

de Clèves et de Gueldre, et, autant que possible, on l'établirait en

Westphalie autour de la Hollande, pour la séparer de tout contact avec

la France. Cependant, en vertu du principe de désintéressement imposé

aux grandes cours, principe sans lequel on ne pouvait pas établir

l'Europe sur des bases durables, on donnerait peu de chose à la

Prusse, afin de pouvoir organiser l'Allemagne et l'Italie d'une façon

convenable. Après le royaume des Deux-Belgiques créé au nord de la

France, on créerait au midi et à l'est le royaume de Piémont, sous le

nom de _royaume Subalpin_, et on l'adjugerait à la maison de Savoie,

maintenant détrônée, laquelle avait plus souffert encore que la maison

d'Orange pour la cause commune des rois. On ne lui rendrait pas la

Savoie, mais on lui accorderait tout le Piémont, toute la Lombardie,

même l'État vénitien, enlevé dans cette intention à l'Autriche,

moyennant le dédommagement qui va suivre. Enfin à ce vaste territoire

on ajouterait Gênes. Ce royaume Subalpin, formant ainsi l'État le plus

considérable de l'Italie, serait capable de tenir la balance entre la

France et l'Autriche, et de servir plus tard de fondement à

l'indépendance italienne.

[Note en marge: Constitution de l'Italie, sous la forme d'une

confédération, imitée de la Constitution germanique.]

L'Italie, cette belle et intéressante contrée, serait constituée à

part, et de façon à jouir de cette existence propre tant et si

vainement désirée par elle. La réunir en un seul corps de nation était

pour le moment impossible. On la composerait de plusieurs États, unis

par un lien fédératif, lien assez fort pour rendre l'action commune

aussi prompte que facile. Outre le royaume Subalpin, comprenant toute

la haute Italie depuis les Alpes maritimes jusqu'aux Alpes juliennes,

et ayant deux ports tels que Gênes et Venise, il y aurait le royaume

des Deux-Siciles conservé dans ses limites actuelles, lequel serait

placé à l'autre extrémité de la Péninsule; au centre se trouverait le

Pape, remis en possession des Légations, jouissant d'une neutralité

perpétuelle, et, comme l'Électeur de Mayence dans le corps germanique,

faisant les fonctions de chancelier de la confédération; au centre

encore serait le royaume d'Étrurie laissé à l'Espagne; puis, soit dans

les interstices, soit aux extrémités, la république de Lucques,

l'ordre de Malte, la république de Raguse et les Sept-Îles. Ce corps

italique, dans son organisation fédérative, aurait un chef comme le

corps germanique, mais non électif. Le roi de Piémont et le roi des

Deux-Siciles jouiraient alternativement de cette dignité.

C'était là sans doute une généreuse et savante combinaison, pour

laquelle la France aurait dû s'imposer des sacrifices, si les jeunes

têtes qui gouvernaient la Russie avaient été capables de vouloir

sérieusement et fortement une grande chose.

La Savoie, enlevée à la couronne de Sardaigne, n'eût pas été rendue à

la France, mais, avec la Valteline et les Grisons, convertie en canton

suisse. La Suisse, divisée en cantons, eût été réunie à l'Allemagne

comme un des États confédérés.

[Note en marge: Constitution de l'Allemagne.]

L'Empire germanique devait être soumis à un régime absolument nouveau.

Il était opprimé alternativement par l'Autriche et par la Prusse, qui

s'en disputaient la domination. Ces deux puissances seraient mises en

dehors de la Confédération, dans laquelle elles ne jouaient que le

rôle de chefs de parti ambitieux. Le corps germanique, livré ainsi à

lui-même, diminué de ces deux grandes masses, mais accru du royaume

des Deux-Belgiques et de la Suisse, affranchi de toute fâcheuse

influence, n'ayant en vue que l'intérêt allemand, ne serait plus

entraîné, malgré lui, dans des guerres injustes ou étrangères à ses

vrais intérêts. La couronne cesserait d'y être élective. Les

principaux États de la Confédération en auraient tour à tour la

direction suprême, comme il était proposé pour l'Italie. On

renforcerait, au moyen de nouvelles délimitations territoriales, Bade,

le Wurtemberg, la Bavière. On terminerait la querelle toujours

inquiétante de la Bavière et de l'Autriche, en attribuant la frontière

de l'Inn à celle-ci.

Les trois grands États du continent, la France, la Prusse et

l'Autriche, seraient ainsi séparés les uns des autres, par trois

grandes Confédérations indépendantes: la Confédération germanique, la

Confédération suisse, la Confédération italique, se donnant la main

depuis le Zuiderzée jusqu'à l'Adriatique.

En supposant ces diverses combinaisons bonnes et praticables, nous ne

saurions nous empêcher de faire observer, que retrancher la Prusse et

l'Autriche du corps germanique, ce n'était pas affranchir l'Allemagne,

car ces deux ambitions, restées en dehors, auraient agi à son égard

comme les États absolus placés autour d'un État libre, comme Frédéric

et Catherine autour de la Pologne; ils l'auraient divisée et agitée;

au lieu de vouloir y exercer de l'influence, ils auraient tendu à la

conquérir. La vraie indépendance de l'Allemagne consistait alors dans

une forte organisation de la Diète, dans un équitable partage de voix

entre l'Autriche et la Prusse, de telle sorte que la Confédération pût

tenir la balance entre elles. Ajoutez à cela des arrangements

européens qui ne rendissent pas la Prusse l'ennemie naturelle de la

France (comme on a fait en 1815 en lui donnant les provinces du Rhin),

et les deux puissances allemandes restées rivales, mais tenues en

équilibre par la Diète, l'Allemagne aurait été libre, c'est-à-dire

capable de faire pencher ses résolutions du côté de ses intérêts

véritables.

Supprimer l'élection pour la couronne impériale, n'aurait pas mieux

valu, à ce qu'il nous semble. Bien que depuis deux siècles cette

couronne ne sortît pas de la maison d'Autriche, l'élection était

néanmoins un lien de dépendance qui rendait cette maison l'obligée des

États d'Allemagne. Or il est utile quelquefois de faire dépendre les

grands du suffrage des petits, quand l'anarchie n'en est pas la

conséquence. L'Allemagne constituée comme elle l'avait été en 1803 par

Napoléon, avec quelques voix rendues aux catholiques, pour y rétablir

la balance, trop changée aux dépens de l'Autriche, présentait à notre

avis un arrangement meilleur et plus naturel que celui qui était conçu

par les auteurs de la nouvelle organisation européenne.

[Note en marge: La Moldavie et la Valachie données à l'Autriche, en

dédommagement des sacrifices qui lui sont imposés.]

Quoique le désintéressement fût le principe essentiel du plan proposé,

ce désintéressement pouvait bien aller jusqu'à ne pas acquérir, et à

se contenter d'un meilleur arrangement de l'Europe pour unique

indemnité des frais de la guerre, mais il ne pouvait aller jusqu'à

perdre. On devait donc un dédommagement à l'Autriche pour l'État de

Venise auquel on voulait lui demander de renoncer. En conséquence, on

lui donnait la Moldavie et la Valachie, pour la porter ainsi jusqu'à

la mer Noire, et la rassurer contre le danger futur de se voir bloquée

par la Russie.

L'empire Ottoman était maintenu tel quel, sauf quelques restrictions

que l'on va faire connaître.

[Note en marge: Constitution du nord de l'Europe.]

[Note en marge: Projet de reconstituer la Pologne au profit de la

Russie.]

Restait le Nord. Il y avait là beaucoup à faire, suivant le singulier

organisateur de l'Europe, qui travaillait si librement sur la carte du

monde. La frontière qui séparait la Prusse de la Russie était

mauvaise. La Pologne était partagée entre ces deux puissances. Pour

l'abbé Piatoli, pour les jeunes gens dont il inspirait la politique,

pour le prince Czartoryski surtout, même pour Alexandre, c'était un

grand attentat que le démembrement de la Pologne. Alexandre, en effet,

dans sa jeunesse oisive et opprimée, du temps de Paul, avait souvent

dit, au milieu de ses épanchements, que le démembrement de la Pologne

était un crime de ses aïeux, qu'il serait heureux de réparer. Mais

comment refaire cette Pologne? comment la placer, debout et isolée,

entre les États rivaux qui l'avaient détruite? Il existait un moyen,

c'était de la reconstituer entièrement, de lui rendre toutes les

parties dont elle s'était autrefois composée, et de la donner ensuite

à l'empereur de Russie, qui lui octroierait des institutions

indépendantes, de façon que la Pologne, destinée dans les anciennes

idées de l'Europe à servir de barrière à l'Allemagne contre la Russie,

devait servir ici de barrière, ou plutôt d'avant-garde à la Russie

contre l'Allemagne. Tel était le rêve de ces jeunes politiques, telle

était l'ambition dont ils nourrissaient Alexandre! Cette grande

indignation contre l'attentat du dernier siècle, ce noble

désintéressement imposé à toutes les cours pour comprimer l'ambition

de la France, aurait donc abouti en définitive à refaire la Pologne,

pour la donner à la Russie! Ce n'est pas la première fois que sous des

vertus fastueuses, s'offrant avec ostentation à l'estime du monde, se

sont cachées une grande vanité et une grande ambition. Cette cour de

Russie, qui alors poussait au plus haut point l'affectation de

l'équité et du désintéressement, qui prétendait, du haut du pôle,

faire la leçon à l'Angleterre et à la France, rêvait donc au fond la

possession complète de la Pologne! Toutefois il se cachait dans ces

projets un sentiment qu'il faut honorer, c'est celui du prince

Czartoryski, lequel, ne voyant dans le moment aucune possibilité de

rétablir la Pologne par les seules mains polonaises, voulait, à défaut

d'autres, se servir des mains russes. Celui-ci du moins avait un but

légitime: on ne pouvait lui reprocher qu'une chose, souvent aperçue

des Russes, et plus d'une fois dénoncée à l'empereur Alexandre,

c'était de songer moins aux intérêts de la Russie qu'à ceux de sa

patrie originaire, et, dans cette vue, de pousser son maître à une

guerre mal calculée. L'abbé Piatoli, long-temps attaché à la Pologne,

partageait toutes ces idées. Il était difficile cependant de proposer

à _cette alliance de médiation_, fondée sur le principe du

désintéressement, il était difficile de lui proposer l'abandon de la

Pologne à la Russie; mais il y avait un moyen d'arriver au but. La

Prusse, aimant la paix et les profits de la neutralité, ne

consentirait probablement pas à se prononcer. Alors, pour la punir de

son refus, on lui passerait sur le corps, on lui enlèverait Varsovie

et la Vistule; et avec ces vastes portions de l'ancienne Pologne

réunies à celles que possédait déjà la Russie, on constituerait la

nouvelle Pologne, dont Alexandre devait être le roi et le législateur.

[Note en marge: Quelques idées accessoires au plan général.]

À ces idées s'en joignaient quelques autres, accessoires au plan,

parfois singulières, parfois justes et généreuses.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 33 段