[Note en marge: Sa troisième combinaison pour amener une flotte dans

la Manche.]

Son plan fut arrêté dans les premiers jours de mars, et les ordres

expédiés en conséquence. Il consistait, comme celui de Surinam, à

attirer les Anglais dans les Indes et les Antilles, où déjà l'escadre

de l'amiral Missiessy, partie le 11 janvier, appelait leur attention,

puis à revenir sur-le-champ dans les mers d'Europe, avec une réunion

de forces supérieure à toute escadre anglaise, quelle qu'elle fût.

C'était bien en partie le projet du mois de décembre précédent, mais

agrandi, complété par la réunion des forces de l'Espagne. L'amiral

Villeneuve devait partir au premier vent favorable, passer le détroit,

toucher à Cadix, y rallier l'amiral Gravina avec 6 ou 7 vaisseaux

espagnols, plus le vaisseau français l'_Aigle_, puis se rendre à la

Martinique; si Missiessy y était encore, se joindre à lui et attendre

là une nouvelle jonction plus considérable que toutes les autres.

Cette jonction était celle de Ganteaume. Celui-ci, profitant du

premier coup de vent d'équinoxe qui écarterait les Anglais, devait

sortir de Brest avec 21 vaisseaux, les meilleurs de cet arsenal, se

porter devant le Ferrol, rallier la division française en relâche dans

ce port, la division espagnole qui serait prête à mettre à la voile,

et se diriger vers la Martinique, où Villeneuve l'attendait. Après

cette réunion générale, qui présentait peu de difficultés réelles, il

devait y avoir à la Martinique 12 vaisseaux sous Villeneuve, 6 ou 7

sous Gravina, 5 sous Missiessy, 21 sous Ganteaume, plus l'escadre

franco-espagnole du Ferrol, c'est-à-dire de 50 à 60 vaisseaux environ;

force énorme, dont la concentration ne s'était jamais vue dans aucun

temps, et sur aucune mer. Cette fois, la combinaison était si

complète, si bien calculée, qu'elle devait produire dans l'esprit de

Napoléon une véritable exaltation d'espérance. Le ministre Decrès

lui-même convenait qu'elle offrait les plus grandes chances de succès.

L'appareillage de Toulon était toujours possible par le mistral, et

la dernière sortie de Villeneuve le prouvait. La jonction à Cadix avec

Gravina, si on donnait le change à Nelson, était aisée, car les

Anglais n'avaient pas encore jugé utile d'établir un blocus devant ce

port. L'escadre de Toulon, ainsi portée à 12 ou 18 vaisseaux, était à

peu près assurée d'arriver à la Martinique. Missiessy venait d'y

toucher sans rencontrer autre chose que des bâtiments de commerce,

qu'il avait pris. Le point le plus difficile était la sortie de la

rade de Brest. Mais, en mars, on avait tout lieu de compter sur

quelque coup de vent d'équinoxe. Ganteaume arrivé devant le Ferrol,

qui n'était bloqué que par 5 ou 6 vaisseaux anglais, devait, avec 21,

leur ôter toute idée de combattre, rallier sans coup férir la division

française commandée par l'amiral Gourdon, ceux des Espagnols qui

seraient prêts, et se rendre ensuite à la Martinique. Il ne pouvait

pas venir à l'esprit des Anglais qu'on songeât à réunir, sur un seul

point comme la Martinique, 50 ou 60 vaisseaux à la fois. Il était

probable que leurs conjectures se dirigeraient sur l'Inde. En tout

cas, Ganteaume, Gourdon, Villeneuve, Gravina, Missiessy une fois

ensemble, celle des escadres anglaises qu'ils rencontreraient, forte

tout au plus de 12 ou 15 vaisseaux, n'en voudrait pas braver 50, et le

retour dans la Manche était assuré. Alors toutes nos forces devaient

se trouver rassemblées entre le rivage de l'Angleterre et de la

France, au moment où les flottes navales de l'Angleterre iraient en

Orient, en Amérique ou dans l'Inde. Les événements prouvèrent bientôt

que cette grande combinaison était réalisable, même avec une

exécution médiocre.

Tout fut soigneusement disposé pour garder un profond secret. Il ne

fut point confié aux Espagnols, qui s'étaient engagés à suivre

docilement les directions de Napoléon. Villeneuve et Ganteaume seuls

devaient l'avoir parmi les amiraux, mais non au départ, et uniquement

en mer, quand ils ne pourraient plus communiquer avec la terre. Alors

des dépêches, qu'ils avaient ordre d'ouvrir sous une certaine

latitude, leur apprendraient quelle marche ils auraient à suivre.

Aucun des capitaines de vaisseau n'était initié au secret de

l'entreprise. Ils avaient seulement des points de rendez-vous fixés en

cas de séparation. Aucun des ministres ne connaissait le plan,

l'amiral Decrès excepté. Il lui était expressément recommandé de

correspondre directement avec Napoléon, et d'écrire ses dépêches de sa

propre main. Le bruit d'une expédition dans l'Inde était répandu dans

tous les ports. On feignit d'embarquer beaucoup de troupes; en

réalité, l'escadre de Toulon était chargée de prendre à peine 3 mille

hommes, celle de Brest six ou sept mille. Il était prescrit aux

amiraux de déposer une moitié de cette force aux Antilles pour en

renforcer les garnisons, et de ramener en Europe 4 ou 5 mille soldats

des meilleurs, pour les joindre à l'expédition de Boulogne.

Les flottes par ce moyen devaient être peu encombrées, mobiles et à

leur aise. Elles avaient toutes pour six mois de vivres, de manière à

tenir la mer long-temps, sans être obligées de relâcher nulle part.

Des courriers partis pour le Ferrol et pour Cadix portaient l'ordre de

se préparer sans relâche, et d être toujours en position de lever

l'ancre, parce qu'on pouvait à chaque instant être débloqué par une

flotte alliée, sans dire laquelle, sans dire comment.

À toutes ces précautions pour faire prendre le change aux Anglais s'en

joignait une dernière, non moins capable de les tromper, c'était le

voyage de Napoléon en Italie. Il supposait que ses flottes, parties

sur la fin de mars, employant le mois d'avril à se rendre à la

Martinique, le mois de mai à se réunir, le mois de juin à revenir,

seraient vers les premiers jours de juillet dans la Manche. Il devait

rester tout ce temps en Italie, passer des revues, donner des fêtes,

cacher ses profonds desseins sous les apparences d'une vie vaine et

somptueuse, puis, au moment indiqué, partir secrètement en poste, se

transporter en cinq jours de Milan à Boulogne, et, tandis qu'on le

croirait encore en Italie, frapper sur l'Angleterre le coup dont il la

menaçait depuis si long-temps. Ce coup, elle l'avait tant attendu

depuis deux années, qu'elle commençait à n'y plus croire. L'Europe n'y

voyait plus qu'une feinte imaginée pour agiter la nation britannique,

et l'obliger à s'épuiser en inutiles efforts. Tandis qu'on

s'abandonnait à cette pensée, Napoléon, au contraire, avait sans cesse

accru l'armée de l'Océan, en prenant dans les dépôts de quoi augmenter

l'effectif des bataillons de guerre, et en remplissant par la

conscription de l'année le vide laissé dans les dépôts. L'armée de

Boulogne se trouvait ainsi renforcée de près de 30 mille hommes, sans

que personne n'en sût rien. Il avait toujours tenu cette armée dans un

tel état d'activité et de disponibilité, qu'on ne pouvait guère y

discerner le plus ou le moins d'effectif. L'opinion d'une pure

démonstration, destinée à inquiéter l'Angleterre, devenait même chaque

jour l'opinion dominante.

Tout étant ainsi disposé, avec la résolution la plus ferme de tenter

l'entreprise, et avec une conviction profonde du succès, Napoléon se

prépare à partir pour l'Italie. Le Pape était resté tout l'hiver à

Paris. Il avait d'abord songé à se mettre en route vers la mi-février

pour regagner ses États. Des neiges abondantes tombées dans les Alpes

servirent de motif pour le retenir encore. Napoléon mêla tant de grâce

à ses instances, que le Saint-Père céda, et consentit à différer son

départ jusqu'à la mi-mars. Napoléon n'était pas fâché de laisser

apercevoir à l'Europe la longueur de cette visite, de rendre son

intimité avec Pie VII chaque jour plus grande, et enfin de le garder

de ce côté des Alpes, pendant que les agents français faisaient à

Milan les apprêts d'un second couronnement. Les cours de Naples, de

Rome et même d'Étrurie, ne voyaient pas sans regret la création d'un

vaste royaume français en Italie; et, si le Pape s'était trouvé au

Vatican assiégé de suggestions de tout genre, peut-être eût-il été

induit à s'y montrer lui-même peu favorable.

[Note en marge: Napoléon se prépare à partir pour l'Italie, et, avant

son départ, s'explique longuement avec Pie VII sur les affaires de

l'Église.]

Pie VII, après s'être entièrement mis en confiance avec Napoléon,

avait fini par lui avouer ses secrets désirs. Il était charmé des

honneurs rendus à sa personne, honneurs qui profitaient à la

religion, du bien qu'avait semblé produire sa présence, et même de ce

que le nouvel Empereur accomplissait en France pour seconder la

restauration du culte. Mais, tout saint qu'était Pie VII, il était

homme, il était prince; et le triomphe des intérêts spirituels, en le

remplissant de satisfaction, ne lui laissait pas oublier les intérêts

temporels du Saint-Siége, très en souffrance depuis la perte des

Légations. Il avait conduit avec lui six cardinaux, dont un était mort

à Lyon, le cardinal Borgia. Les autres, notamment les cardinaux

Antonelli et di Pietro, étaient du parti ultramontain, et fort

contraires au cardinal Caprara, qui avait trop de lumières et de

sagesse pour leur convenir. Aussi avaient-ils amené le Pape à cacher

ses démarches à ce cardinal, qui, en qualité de légat, aurait dû être

informé de toutes les négociations tentées à Paris. Il ne leur aurait

certainement pas enseigné un moyen de réussir dans leurs projets; car

ce qu'il était possible de faire pour l'Église, Napoléon le faisait

spontanément et sans être pressé. Mais ce personnage plein

d'expérience et de sagesse les aurait dissuadés de tentatives

inutiles, toujours regrettables, parce qu'elles deviennent le plus

souvent des causes de brouille.

[Note en marge: Demandes du Pape soumises à Napoléon, et réponses de

celui-ci.]

On commença par dogmatiser avec Napoléon sur les quatre propositions

de Bossuet, dont Louis XIV, vers la fin de sa vie, avait, disait-on,

promis l'annulation. Napoléon fut doux dans la forme, inflexible au

fond, et laissa voir qu'il n'y avait rien à attendre quant à la

révocation des fameux articles organiques. Restait la manière de les

exécuter. Il se montra disposé à écouter les observations qu'on

voudrait lui présenter à ce sujet. D'abord on lui parla de la

juridiction des évêques sur les ecclésiastiques, dont on l'avait

souvent entretenu, et qui ne paraissait pas assez complète à Pie VII;

à quoi Napoléon, concertant ses réponses avec M. Portalis, répondit

que tout délit spirituel était et serait laissé à la juridiction

ecclésiastique, mais que tout délit civil, contre la loi civile,

continuerait d'être déféré aux tribunaux ordinaires, car les prêtres

étaient citoyens, et, sous ce rapport, devaient relever de la loi

commune. Puis on parla des séminaires, du trop petit nombre des

ministres du culte, enfin de l'état des édifices religieux, négligés

depuis vingt ans, et tombant en ruines. On prétendit qu'il faudrait 38

millions par an pour les besoins du culte, tandis qu'il n'y en avait

que 13 portés au budget de l'État, ce qui laissait un déficit de 25.

Napoléon répondit en énumérant ce qu'il avait fait à cet égard, et ce

qu'il allait faire encore, au fur et à mesure de l'augmentation des

revenus de l'État. On s'entretint ensuite de divers autres objets,

étrangers aux articles organiques et à leur exécution, notamment du

divorce, permis par nos lois nouvelles. Napoléon, toujours se

concertant avec M. Portalis, dit que le divorce avait paru

indispensable au législateur pour réparer certains désordres de

moeurs, mais que les prêtres restaient libres de refuser la

bénédiction religieuse aux divorcés qui voulaient contracter un

nouveau mariage; que la conscience des prêtres n'était donc pas

violentée, mais que d'ailleurs ce n'était pas là une affaire

attentatoire au dogme, car le divorce avait existé dans l'ancienne

Église. Après cet objet, on parla de l'observation des dimanches et

jours de fête, qui, malgré le rétablissement du calendrier grégorien,

n'était pas assez générale parmi le peuple. Napoléon répondit que

déjà, vers la fin du dernier siècle, les moeurs, plus fortes que les

lois, avaient amené un relâchement, et qu'on voyait quelquefois, avant

la Révolution, les ouvriers des villes travailler le dimanche; que les

peines employées en cette matière valaient moins que les exemples; que

le gouvernement s'appliquerait toujours à en donner de bons, et que

jamais les ouvriers aux gages de l'État ne travailleraient les jours

de fête; que le dimanche était observé fidèlement par le peuple des

campagnes, que le peuple seul des villes y manquait; et que, dans les

villes, forcer les ouvriers à l'oisiveté, ce serait, outre

l'inconvénient d'employer la loi pénale, donner à l'ivrognerie et au

vice le temps enlevé au travail; qu'au surplus on essaierait tout ce

qu'une politique religieuse, mais prudente, permettrait de faire.

On aborda un autre sujet, celui de l'éducation, et on demanda pour le

clergé la faculté de veiller sur les écoles. Napoléon répondit qu'il y

aurait des aumôniers dans les lycées, choisis parmi les prêtres en

conformité de doctrine avec l'Église, qu'ils seraient par le fait les

inspecteurs ecclésiastiques des maisons d'éducation, qu'ils pourraient

désigner à leurs évêques celles dont l'enseignement religieux

laisserait à désirer, mais qu'il n'y aurait sur les établissements

d'éducation d'autre autorité que celle de l'État. Il fut dit aussi

quelques mots des évêques en désaccord avec le Saint-Siége, et on

convint de les ramener à cette paix, volontaire ou forcée, dans

laquelle Napoléon était résolu à faire vivre le clergé tout entier. On

termina la série des questions d'intérêt spirituel par la discussion

d'un projet qui préoccupait sans cesse la cour de Rome, celui

d'obtenir que la religion catholique fût déclarée religion dominante

en France. Ici Napoléon fut inflexible. Suivant lui, elle était

dominante par le fait, puisqu'elle était la religion de la majorité

des Français, puisqu'elle était celle du souverain, puisque les grands

actes du gouvernement, comme la prise de la couronne, par exemple,

avaient été entourés des pompes catholiques. Mais une déclaration de

ce genre était capable d'alarmer tous les cultes dissidents; or il

entendait leur assurer un parfait repos à tous, et il n'admettait pas

que le rétablissement du culte catholique, qu'il avait voulu, et qu'il

voulait franchement, pût être une diminution de sécurité pour aucune

des religions existantes.

[Note en marge: Explication entre le Pape et Napoléon, relativement

aux Légations.]

Sur tous ces points Napoléon fut d'une douceur extrême dans la forme,

d'une fermeté désespérante au fond. On en arriva enfin à la chose

essentielle, celle qui touchait Rome plus que tous les points de

discipline ecclésiastique, à l'affaire des Légations. On rédigea un

mémoire que Pie VII remit lui-même à Napoléon, et qui était relatif

aux pertes que le Saint-Siége avait essuyées depuis un siècle, tant en

revenus qu'en territoires. On énumérait dans ce mémoire les droits

divers que le Saint-Siége percevait jadis dans tous les États

catholiques, et qui, sous l'influence de l'esprit français, avaient

été, en France, en Autriche, en Espagne même, ou diminués ou

supprimés. On rappelait la manière dont le Saint-Siége avait été

frustré de son droit de retour sur le duché de Parme à l'extinction de

la maison Farnèse; on alléguait la privation plus ancienne du comtat

Venaissin, cédé à la France; on citait la plus grave de toutes les

pertes, celle des Légations, transportées à la République italienne.

Ainsi réduit, le Saint-Siége ne pouvait plus, disait-on, faire face

aux dépenses obligées de la religion catholique dans toutes les

parties du monde. Il ne pouvait ni mettre les cardinaux en position de

soutenir leur dignité, ni sustenter les missions étrangères, ni

pourvoir à la défense de ses faibles États. On comptait sur le nouveau

Charlemagne pour égaler la munificence de l'ancien. Ici Napoléon ne

laissa pas d'éprouver un véritable embarras en présence d'une demande

aussi directe. Il n'avait rien promis pour amener le Pape à Paris;

mais à toutes les époques il avait fait espérer d'une manière générale

qu'il améliorerait la situation matérielle du Saint-Siége. Rendre les

Légations à la cour pontificale était chose impossible, à moins de

trahir odieusement cette République italienne dont il était le

fondateur, et dont il allait devenir le monarque. C'eût été détruire

toutes les espérances des patriotes italiens, qui voyaient dans ce

nouvel État un commencement d'existence indépendante pour leur patrie.

Mais il avait à sa disposition le duché de Parme, qu'il ne voulait

accorder ni à la maison de Sardaigne en indemnité du Piémont, ni à

l'Espagne comme agrandissement du royaume d'Étrurie, et qu'il

réservait en ce moment pour une dotation de famille. Il eût été

prudent sans doute d'en faire l'indemnité de la maison de Sardaigne,

ou bien de l'ajouter à l'Étrurie en obligeant celle-ci à indemniser

avec le Siennois la maison de Sardaigne. On aurait du même coup acheté

la paix avec la Russie, et fourni à l'Espagne un grand sujet de joie.

Mais si l'on renonçait à ménager la Russie, qui venait de retirer son

chargé d'affaires, et à satisfaire l'Espagne, dont l'inertie n'était

guère réveillée par les bons procédés, c'eût été une destination digne

de la hauteur des desseins de Napoléon, que de donner le duché de

Parme au Pape. En le cédant au Saint-Siége Napoléon faisait tomber

bien des propos sur ses projets en Italie; il détruisait le principal

argument dont on se servait auprès de l'Autriche pour nouer une

nouvelle coalition européenne; et, ce qui n'importait pas moins, il

s'attachait à jamais le Pape, et prévenait cette triste rupture avec

le Saint-Siége, qui, plus tard, lui causa un tort moral considérable,

rupture qui n'eut d'autre origine en réalité que le mécontentement

mal dissimulé de la cour de Rome en cette occasion. Tout cela valait

mieux que de réserver Parme, comme le voulait alors Napoléon, pour une

dotation de famille. Avoir laissé échapper en 1804 l'alliance de la

Prusse, et renvoyer en 1805 le Pape comblé d'honneurs, mais finalement

lésé dans ses intérêts, constituent, à notre avis, les premières

fautes essentielles de cette politique puissante, dont l'erreur a été

de ne compter qu'avec elle-même, et jamais avec les autres.

Napoléon profita de ce qu'on ne lui parlait directement que des

Légations, pour faire la réponse facile et simple qui sortait de la

situation même. Il ne pouvait trahir un État qui l'avait choisi pour

son chef, raison légitime et péremptoire quant aux Légations; et il

annonça l'intention où il était d'améliorer plus tard la situation du

Saint-Siége. Il chargea le cardinal Fesch de s'en expliquer avec le

Pape. Il voulait, pour le moment, venir pécuniairement à son secours,

et il faisait entrevoir, dans un temps qui n'était pas loin, de

nouveaux remaniements de territoire, à l'aide desquels le Pape

pourrait être indemnisé. Du reste il était sincère, car ces

remaniements, il les discernait dans un avenir assez rapproché. Il

voyait, en effet, la guerre prochainement réveillée sur le continent,

l'Italie conquise cette fois tout entière, Venise enlevée à

l'Autriche, Naples aux Bourbons, et il se disait qu'il trouverait bien

dans tout cela un moyen de satisfaire le Pape.

[Note en marge: Avril 1805.]

Mais ces bonnes intentions différées laissaient naître un déplaisir

présent, qui fut bientôt la source de fâcheuses conséquences.

[Note en marge: Napoléon et le Pape se quittent satisfaits l'un de

l'autre, malgré les demandes faites et refusées.]

Napoléon et le Pape se quittèrent sans être aussi mécontents l'un de

l'autre que les demandes faites et refusées pouvaient donner lieu de

le craindre. Le Pape, au lieu du guet-apens que des insensés lui

annonçaient en quittant Rome, avait trouvé à Paris un accueil

magnifique, augmenté par sa présence l'impulsion religieuse, occupé

enfin en France une place digne des plus grandes époques de l'Église.

À tout prendre, si ses conseillers intéressés étaient mécontents, lui

s'en allait satisfait. Il échangea avec l'Empereur et l'Impératrice

les adieux les plus affectueux, et partit comblé de riches présents.

Il sortit de Paris, le 4 avril 1805, au milieu d'une affluence de

peuple plus considérable encore qu'à son arrivée. Il devait s'arrêter

quelques jours à Lyon pour y célébrer la fête de Pâques.

[Note en marge: Départ de Napoléon pour l'Italie.]

[Note en marge: Heureuse sortie de l'amiral Villeneuve.]

Napoléon avait tout disposé pour se mettre en voyage à la même époque.

Après avoir donné ses derniers ordres à la flotte et à l'armée, et

réitéré ses instances auprès de la cour d'Espagne pour que tout fût

prêt au Ferrol et à Cadix, après avoir laissé à l'archichancelier

Cambacérès la direction, non pas ostensible, mais réelle de l'Empire,

il se rendit le 1er avril à Fontainebleau, où il devait s'arrêter deux

ou trois jours. Il s'éloignait enchanté de ses projets, plein de

confiance dans leur réussite. Il en avait un premier gage dans

l'heureux départ de l'amiral Villeneuve. Celui-ci venait enfin de

mettre à la voile le 30 mars, par un vent favorable, et on l'avait

perdu de vue des hauteurs de Toulon, sans qu'on put craindre qu'il eût

rencontré les Anglais. Une seule contrariété empêchait la satisfaction

d'être complète. Au 1er avril, l'équinoxe ne s'était pas encore fait

sentir à Brest, et un temps calme et clair, qui n'était pas de nature

à éloigner les Anglais ou à leur cacher la sortie d'une escadre, avait

rendu impossible le départ de Ganteaume. Celui-ci hors de Brest, le

succès des réunions ne paraissait plus guère douteux, et il fallait

supposer un vrai phénomène dans les saisons, pour que l'équinoxe

n'amenât pas quelque coup de vent, dans le courant d'avril. Napoléon

quitta donc Fontainebleau le 3 avril, se dirigeant par Troyes, Châlon

et Lyon, et devançant le Pape par la rapidité de sa marche, afin que

les deux cortéges ne se fissent pas obstacle.

[Note en marge: Ce qui se passait en Europe pendant que Napoléon

allait cacher en Italie ses vastes projets maritimes.]

Tandis qu'il s'acheminait vers l'Italie, livré à ses grandes pensées,

et se laissant distraire de temps en temps par les hommages des

peuples, l'Europe, diversement agitée, était en travail d'une

troisième coalition. L'Angleterre alarmée pour son existence, la

Russie blessée dans son orgueil, l'Autriche vivement contrariée par ce

qui se préparait en Italie, la Prusse hésitant sans cesse entre des

craintes contraires, nouaient, ou souffraient qu'on nouât une nouvelle

ligue européenne, qui, loin d'être plus heureuse que les précédentes,

devait procurer à Napoléon une grandeur colossale, malheureusement

trop disproportionnée pour être durable.

[Note en marge: La Russie, quoique regrettant ses premières démarches,

obligée par les réponses hautaines de Napoléon, à défendre sa dignité

compromise.]

[Note en marge: Les jeunes amis d'Alexandre, moins prévoyants, mais

plus fermes que lui, l'engagent à donner suite à ses premières

démarches.]

[Note en marge: L'idée d'un arbitrage suprême imposé à la France et à

l'Angleterre au nom de l'Europe, devenue l'idée systématique du

cabinet russe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 33 段