serrer le gréement, à se rendre enfin capable de sortir de nouveau.
Mais l'amiral Villeneuve était fortement affecté; il écrivait au
ministre, le jour même de sa rentrée à Toulon: «Je vous le déclare,
des vaisseaux équipés ainsi, faibles en matelots, encombrés de
troupes, ayant des gréements vieux ou de mauvaise qualité, des
vaisseaux qui, au moindre vent, cassent leurs mâts ou déchirent leurs
voiles, et qui, lorsqu'il fait beau, passent leur temps à réparer les
avaries occasionnées par le vent ou l'inexpérience de leurs marins,
sont hors d'état de rien entreprendre. J'en avais un pressentiment
avant mon départ; je viens d'en faire une cruelle expérience[11].»
[Note 11: Dépêche du 1er pluviôse an XIII (21 janvier 1805), à bord du
vaisseau _le Bucentaure_, en rade de Toulon.]
[Note en marge: Déplaisir qu'éprouve Napoléon en apprenant la sortie
malheureuse de Villeneuve.]
Napoléon éprouva un sensible déplaisir en apprenant cette inutile
sortie. Que faire, disait-il, avec des amiraux qui, à la première
avarie, se démoralisent et songent à rentrer? Il faudrait renoncer à
naviguer et à rien entreprendre, même dans la plus belle saison, si
une opération pouvait être contrariée par la séparation de quelques
bâtiments. On aurait dû, disait-il encore, donner rendez-vous à tous
les capitaines de l'escadre à la hauteur des Canaries, par le moyen de
dépêches cachetées. Les avaries se seraient réparées en route. Si un
vaisseau faisait eau d'une manière dangereuse, on l'aurait laissé à
Cadix, en versant son monde sur le vaisseau _l'Aigle_, qui était dans
ce port prêt à mettre à la voile. Quelques mâts de hune cassés,
quelques désordres dans une tempête, sont des circonstances fort
ordinaires. Deux jours d'un temps favorable eussent consolé l'escadre
et mis tout au beau. _Mais le grand mal de notre marine est que les
hommes qui la commandent sont neufs dans toutes les chances du
commandement[12]._
[Note 12: Lettre à Lauriston, du 1er février 1805.]
[Note en marge: Mort de l'amiral Bruix.]
Malheureusement, l'époque propice était passée pour l'expédition de
Surinam, et il fallait que Napoléon, avec sa fécondité ordinaire,
inventât une autre combinaison. La première, qui consistait à porter
l'amiral Latouche de Toulon dans la Manche, avait échoué par la mort
de ce précieux homme de mer. La seconde, qui avait consisté à
entraîner les Anglais dans les mers d'Amérique, en envoyant l'escadre
de Villeneuve à Surinam, celle de Missiessy aux Antilles, et à
profiter de cette diversion pour jeter Ganteaume dans la Manche, avait
manqué également par les retards d'organisation, par les vents, par
une sortie infructueuse. Il était donc nécessaire de recourir à un
autre plan. Une perte nouvelle, celle de l'amiral Bruix, différent de
l'amiral Latouche, mais son égal au moins en mérite, ajoutait aux
difficultés des opérations navales. L'infortuné Bruix, si remarquable
par le caractère, l'expérience, la portée d'esprit, venait d'expirer
victime de son zèle et de son dévouement à l'organisation de la
flottille. S'il eût vécu, Napoléon l'eût certainement placé à la tête
de l'escadre chargée d'opérer la grande manoeuvre qu'il méditait. On
eût dit que la destinée, conjurée contre la marine française, voulait
lui enlever en dix mois ses deux premiers amiraux, tous deux capables
assurément de se mesurer avec les amiraux anglais. Il fallait donc,
jusqu'à ce que les événements de la guerre eussent révélé de nouveaux
talents, se résoudre à se servir des amiraux Ganteaume, Villeneuve et
Missiessy.
[Note en marge: Changement dans la situation maritime, par suite d'une
brusque déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Espagne.]
[Note en marge: Enlèvement des galions espagnols chargés des piastres
du Mexique.]
Un événement grave s'était tout récemment passé sur les mers, et y
avait modifié la situation des puissances belligérantes. L'Angleterre
avait, d'une manière imprévue et fort injuste, déclaré la guerre à
l'Espagne. Depuis quelque temps elle s'était aperçue que la
neutralité de l'Espagne, sans être très-bienveillante pour la France,
lui était cependant utile sous plusieurs rapports. Notre escadre, en
relâche au Ferrol, s'y réparait en attendant qu'elle fût débloquée. Le
vaisseau _l'Aigle_ en faisait autant à Cadix. Nos corsaires entraient
dans les ports de la Péninsule pour y vendre leurs prises.
L'Angleterre avait droit de jouir des mêmes avantages, grâce à la
réciprocité; mais elle aimait mieux en être privée que de nous les
laisser. Elle avait en conséquence annoncé à la cour de Madrid,
qu'elle regardait comme une violation de la neutralité ce qui se
passait dans les ports de la Péninsule, et avait menacé de la guerre
si nos vaisseaux continuaient à s'y armer, si nos corsaires
continuaient à y trouver un asile et un marché. Elle avait exigé de
plus que Charles IV garantît le Portugal contre toute tentative de la
part de la France. Cette dernière exigence était exorbitante, et
dépassait la limite de la neutralité dans laquelle on voulait que
l'Espagne se renfermât. Toutefois la France avait permis que la cour
de Madrid se montrât facile envers l'Angleterre, et déférât même à une
partie de ses demandes, afin de prolonger un état de choses qui nous
convenait. En effet, la coopération militaire de l'Espagne ne pouvait
valoir pour nous un subside de 48 millions par an, et ce subside ne
pouvait être acquitté sans la neutralité, qui, seule, permettait
l'arrivée des métaux du Nouveau-Monde. On était donc prêt à consentir
à tout; mais l'Angleterre, devenant plus exigeante à mesure qu'on
cédait à ses prétentions, avait demandé que tout armement cessât
immédiatement dans les ports espagnols; et elle entendait par là
qu'il fallait mettre sur-le-champ nos vaisseaux hors du Ferrol,
c'est-à-dire les lui livrer. Violant enfin ouvertement le droit des
gens, elle avait, sans sommation préalable, ordonné d'arrêter les
vaisseaux espagnols rencontrés sur les mers. Si on songe qu'un tel
ordre n'avait d'autre objet que celui de saisir les bâtiments venant
des Amériques, et chargés d'argent et d'or, on pourra le qualifier
sans injustice de véritable piraterie. Dans le moment, quatre frégates
espagnoles, portant 12 millions de piastres (environ 60 millions de
francs), faisaient voile du Mexique vers les côtes d'Espagne,
lorsqu'elles furent arrêtées par une croisière anglaise. L'officier
espagnol, ayant refusé de rendre ses bâtiments, fut barbarement
attaqué par une force immensément supérieure, et fait prisonnier après
une défense honorable. Une des quatre frégates sauta en l'air, les
trois autres furent conduites dans les ports de la Grande-Bretagne.
Cet acte odieux excita l'indignation de l'Espagne, et le blâme de
l'Europe. Sans hésiter, Charles IV déclara la guerre à l'Angleterre.
Il ordonna en même temps l'arrestation des Anglais saisis sur le sol
de la Péninsule, et le séquestre de toutes leurs propriétés, pour
répondre des biens et des personnes des commerçants espagnols.
Ainsi, malgré sa nonchalance, malgré les habiles ménagements de la
France, la cour d'Espagne se trouvait forcément entraînée à la guerre,
par les violences maritimes de l'Angleterre.
[Note en marge: Coopération de l'Espagne à la guerre.]
Napoléon, ne pouvant plus exiger le subside de 48 millions, se hâta
de régler la manière dont l'Espagne coopérerait aux hostilités, et
chercha surtout à lui inspirer des résolutions dignes d'elle et de son
ancienne grandeur.
[Note en marge: L'amiral Gravina.]
[Note en marge: Convention par laquelle la France et l'Espagne règlent
leurs manières de contribuer à la guerre.]
Le cabinet espagnol, dans le désir de complaire à Napoléon, et par un
sentiment de justice envers le mérite, avait choisi l'amiral Gravina
pour ambassadeur en France. C'était le premier officier de la marine
espagnole, et il cachait sous des dehors simples une rare
intelligence, un courage intrépide. Napoléon s'était fort attaché à
l'amiral Gravina, et celui-ci à Napoléon. Par les mêmes motifs qui
l'avaient fait nommer ambassadeur, on lui donna le principal
commandement de la marine espagnole, et, avant qu'il quittât Paris, on
le chargea de se concerter avec le gouvernement français, sur le plan
des opérations navales. Dans ce but, l'amiral signa, le 4 janvier
1805, une convention qui spécifiait la part que chacune des deux
puissances prendrait à la guerre. La France s'engageait à entretenir
constamment à la mer 47 vaisseaux de ligne, 29 frégates, 14 corvettes,
25 bricks, et à presser le plus vivement possible l'achèvement des 16
vaisseaux et 14 frégates existant sur les chantiers; à réunir des
troupes qui resteraient campées près des ports d'embarquement, dans la
proportion de 500 hommes par vaisseau, de 200 hommes par frégate;
enfin, à tenir la flottille française toujours en état de transporter
90 mille hommes, non compris les 30 mille destinés à s'embarquer sur
la flottille hollandaise. Si l'on évalue en vaisseaux et en frégates
la force de la flottille, et qu'on l'ajoute à notre flotte de
haut-bord, on peut dire que nous avions un effectif total de 60
vaisseaux et de 40 frégates réellement à la mer.
L'Espagne de son côté promettait d'armer sur-le-champ 32 vaisseaux de
ligne, pourvus de quatre mois d'eau et de six mois de vivres. La
répartition en était indiquée ainsi qu'il suit: 15 à Cadix, 8 à
Carthagène, 9 au Ferrol. Des troupes espagnoles devaient être réunies
auprès des points d'embarquement, à raison de 450 hommes par vaisseau,
et de 200 hommes par frégate. En outre, il devait être préparé des
moyens de transport, sur bâtiments de guerre armés en flûte, dans la
proportion de 4 mille tonneaux à Cadix, 2 mille à Carthagène, 2 mille
au Ferrol. Il était convenu que l'amiral Gravina aurait le
commandement supérieur de la flotte espagnole, et correspondrait
directement avec le ministre français Decrès. C'était dire qu'il
recevrait ses instructions de Napoléon lui-même, et l'honneur espagnol
pouvait sans rougir accepter une telle direction. Quelques conditions
politiques accompagnaient ces stipulations militaires. Le subside
cessait naturellement du jour où avaient commencé les hostilités de
l'Angleterre contre l'Espagne. De plus, les deux nations amies
s'engageaient à ne pas conclure de paix séparée. La France promettait
de faire rendre à l'Espagne la colonie de la Trinité, et même
Gibraltar, si la guerre était suivie de quelque triomphe éclatant.
[Note en marge: Total des forces navales de la France, de la Hollande
et de l'Espagne réunies.]
L'engagement pris par la cour de Madrid était fort au-dessus de ses
moyens. C'était beaucoup si, au lieu de 32 vaisseaux, elle arrivait à
en armer 24 très-médiocres, quoique montés par de braves gens. Si donc
on totalise les forces de la France, de l'Espagne et de la Hollande,
on peut considérer les trois nations comme réunissant environ 92
vaisseaux de ligne, dont 60 appartenaient à la France, 24 à l'Espagne,
8 à la Hollande. Cependant il faut compter la flottille pour 15, ce
qui réduit à 77 la force effective de la flotte de haut bord des trois
nations. Les Anglais en comptaient 89 parfaitement armés, équipés,
expérimentés, en tout supérieurs à ceux des alliés, et ils se
préparaient à en porter bientôt le nombre jusqu'à cent. L'avantage
était donc de leur côté. Ils ne pouvaient être battus que par la
supériorité des combinaisons, qui n'a jamais, à beaucoup près, autant
d'influence sur mer que sur terre.
[Note en marge: Déplorable état de la marine espagnole.]
Malheureusement l'Espagne, jadis si riche en marine, et si intéressée
à l'être encore, à cause de ses vastes colonies, l'Espagne se
trouvait, comme nous l'avons dit tant de fois, dans un dénûment
absolu. Ses arsenaux étaient abandonnés, et ne contenaient ni bois, ni
chanvres, ni fers, ni cuivres. Les magnifiques établissements du
Ferrol, de Cadix, de Carthagène, étaient vides et déserts. Il n'y
avait ni matières, ni ouvriers. Les matelots, fort peu nombreux en
Espagne depuis que son commerce s'était presque réduit au transport
des espèces métalliques, étaient devenus plus rares encore par suite
de la fièvre jaune, qui ravageait tout le littoral, et qui les avait
fait fuir à l'étranger ou dans l'intérieur. Qu'on ajoute à cela une
grande disette de grains, et une détresse financière accrue par la
perte des galions récemment enlevés, on aura une idée à peine exacte
de toutes les misères qui affligeaient cette puissance, autrefois si
grande, maintenant si tristement déchue.
[Note en marge: Derniers efforts de Napoléon pour réveiller le zèle de
la cour d'Espagne.]
Napoléon, qui lui avait si souvent et si vainement conseillé, pendant
la dernière paix, de consacrer au moins une partie de ses ressources à
la réorganisation de la marine, Napoléon, même sans espérance d'être
écouté, voulut tenter un dernier effort auprès de cette cour. Cette
fois, au lieu d'y employer les menaces comme en 1803, il y employa les
caresses et les encouragements. Il avait rappelé le maréchal Lannes du
Portugal, pour le mettre à la tête des grenadiers destinés à débarquer
les premiers en Angleterre. Il avait chargé le général Junot de
remplacer en Portugal le maréchal Lannes. Il aimait Junot, qui avait
de l'esprit naturel, un caractère trop ardent, mais un dévouement sans
bornes. Il lui ordonna de s'arrêter à Madrid, pour y voir le prince de
la Paix, la Reine et le Roi. Junot devait piquer d'honneur le prince
de la Paix, lui faire sentir qu'il avait dans les mains le sort de la
monarchie espagnole, et qu'il était placé entre le rôle d'un favori
méprisable et détesté, ou celui d'un ministre qui profitait de la
faveur de ses maîtres pour relever la puissance de sa patrie. Junot
était autorisé à lui promettre toute la bienveillance de Napoléon, et
même une principauté en Portugal, s'il servait avec zèle la cause
commune, et s'appliquait à imprimer une suffisante activité à
l'administration espagnole. L'envoyé de Napoléon devait ensuite voir
la reine, lui déclarer qu'en Europe on connaissait son influence sur
le gouvernement, c'est-à-dire sur le Roi et sur le prince de la Paix;
que son honneur personnel était, autant que l'honneur de la monarchie,
intéressé à ce qu'il fût déployé de grands efforts et obtenu des
succès; que si la puissance espagnole ne se relevait pas en cette
occasion, elle, reine toute-puissante, serait personnellement
responsable aux yeux du monde et de ses enfants des désordres qui
auraient affaibli et ruiné la monarchie. Junot devait enfin user de
tous les moyens pour inspirer quelques bons sentiments à cette
princesse. Quant au roi, on n'avait rien à faire pour lui en inspirer
de pareils, car il n'en avait que d'excellents; mais le faible
monarque était incapable d'attention et de volonté. Il s'était abruti
à la chasse et à des ouvrages de main.
Junot avait ordre de séjourner à Madrid avant de se rendre en
Portugal, et d'y jouer le rôle d'un ambassadeur extraordinaire, pour
tâcher de ranimer un peu cette cour dégénérée.
[Note en marge: Napoléon songe un moment à une grande expédition dans
l'Inde.]
Il s'agissait maintenant d'employer le mieux possible les ressources
des trois nations maritimes, la France, la Hollande et l'Espagne. Le
projet d'amener à l'improviste une partie plus ou moins importante de
ses forces navales dans la Manche, projet déjà modifié deux fois,
occupait sans cesse Napoléon. Mais une pensée grande et soudaine vint
l'en détourner pour un instant.
[Note en marge: Combinaison de Napoléon pour porter trente-six mille
hommes dans l'Inde.]
Napoléon recevait fréquemment des rapports du général Decaen,
commandant de nos comptoirs dans l'Inde, retiré à l'île de France
depuis le renouvellement de la guerre, et, de moitié avec l'amiral
Linois, causant de grands dommages au commerce britannique. Le général
Decaen, qui était un esprit ardent et très-capable de commander au
loin, dans une situation indépendante et hasardeuse, avait noué des
relations avec les Mahrattes, encore mal soumis. Il s'était procuré de
curieux renseignements sur les dispositions de ces princes récemment
vaincus, et avait acquis la conviction que six mille Français,
débarqués avec un matériel de guerre suffisant, bientôt rejoints par
une masse d'insurgés impatients de secouer le joug, pourraient
ébranler l'empire britannique dans l'Inde. C'est Napoléon, comme on
doit s'en souvenir, qui, en 1803, avait placé le général Decaen sur
cette voie, et ce dernier s'y était jeté avec ardeur. Mais ce n'était
pas une échauffourée que Napoléon voulait tenter; à tenter quelque
chose, c'était une grande expédition, digne de celle d'Égypte, capable
d'arracher aux Anglais l'importante conquête qui faisait, dans le
siècle présent, leur grandeur et leur gloire. La distance rendait
cette expédition bien autrement difficile que l'expédition d'Égypte.
Porter, en temps de guerre, trente mille hommes de Toulon à
Alexandrie, est déjà une opération considérable; mais les porter de
Toulon à la côte de l'Inde, en doublant le cap de Bonne-Espérance,
était une entreprise gigantesque. Napoléon pensait, s'appuyant en
cela sur sa propre expérience, que, l'immensité de la mer y rendant
les rencontres très-rares, on peut avec de l'invention oser les
mouvements les plus hardis, et réussir, sans trouver sur son chemin un
ennemi même très-supérieur en nombre. C'est ainsi qu'il avait, en
1798, passé à travers les flottes anglaises avec quelques centaines de
voiles et une armée entière, pris Malte, et abordé Alexandrie, sans
être rencontré par Nelson. C'est ainsi qu'il espérait faire arriver
une flotte dans la Manche. Le succès de semblables entreprises
exigeait un secret profond, et un grand art pour tromper l'amirauté
britannique. Or, il avait de longue main tout disposé pour la jeter
dans une véritable confusion d'esprit. Ayant des troupes réunies et
prêtes à embarquer partout où il avait des escadres, à Toulon, à
Cadix, au Ferrol, à Rochefort, à Brest, au Texel, il était constamment
en mesure de faire partir une armée sans que les Anglais en fussent
avertis, sans qu'ils pussent en deviner ni la force ni la destination.
Le projet de descente avait cela d'utile, que l'attention de l'ennemi
étant sans cesse dirigée vers cet objet, il devait toujours croire à
une expédition contre l'Irlande ou contre les côtes d'Angleterre. Le
moment était donc favorable pour tenter l'une de ces expéditions
extraordinaires, que Napoléon était si prompt à concevoir et à
résoudre. Il pensait, par exemple, qu'enlever l'Inde aux Anglais était
un résultat assez grand, pour consentir à différer tous ses autres
projets, même celui de la descente; et il était disposé à y employer
toutes ses forces navales. Voici quels furent ses calculs à ce sujet.
Il y avait dans les ports d'armement, outre les escadres prêtes à
mettre à la voile, une réserve en vieux bâtiments peu propres à la
guerre active. Il y avait aussi dans les équipages, outre les bons
matelots, des novices fort jeunes, ou des conscrits tout récemment
transportés à bord des vaisseaux. C'est sur cette double considération
qu'il établit son plan. Il voulait joindre à une certaine quantité de
vaisseaux neufs tous ceux qui étaient hors de service, mais qui
pouvaient cependant faire encore une traversée; il voulait les armer
en flûte, c'est-à-dire les dégarnir d'artillerie, remplacer cette
charge par une grande masse de troupes, compléter les équipages avec
des hommes de toute espèce pris dans nos ports, expédier ainsi de
Toulon, de Cadix, du Ferrol, de Rochefort, de Brest, des flottes qui,
sans traîner après elles un seul bâtiment de transport, pourraient
jeter dans l'Inde une armée considérable. Il se proposait de faire
partir de Toulon 13 vaisseaux, de Brest 21, en tout 34, parmi lesquels
moitié au moins de vieux bâtiments, et d'ajouter à ces 34 vaisseaux
une vingtaine de frégates, dont dix presque hors de service. Ces deux
flottes, sortant à peu près en même temps, et ayant rendez-vous à
l'île de France, étaient capables de porter 40 mille hommes, tant
soldats que matelots. À l'arrivée dans l'Inde, on devait sacrifier les
bâtiments en mauvais état, ne garder que ceux qui étaient aptes à
naviguer, et qui s'élèveraient à 15 vaisseaux sur 34, et à 10 frégates
sur 20. Il y avait aussi deux parts à faire dans les équipages. Tous
les bons matelots étaient destinés à monter les bâtiments conservés;
tandis que les matelots médiocres, mais propres à faire des soldats,
en les versant dans les cadres, devaient servir à compléter l'armée de
débarquement. Napoléon supposait qu'il faudrait environ 14 ou 15 mille
matelots, pour bien armer les 15 vaisseaux et les 10 frégates appelés
à revenir en Europe. On devait donc avoir dans l'Inde 25 ou 26 mille
hommes de troupes, sur 40 mille tant soldats que marins, partis
d'Europe, et ramener une flotte de 15 vaisseaux, excellents à tous les
titres, par la qualité des bâtiments, par le choix des hommes, et par
l'expérience acquise dans une longue navigation. On n'aurait perdu,
sous le rapport de la marine, que des carcasses hors de service ou des
queues d'équipage, et on aurait laissé dans l'Inde une armée
parfaitement suffisante pour vaincre les Anglais, surtout si elle
était commandée par un homme aussi entreprenant que le général Decaen.
Napoléon se proposait en outre de faire partir 3 mille Français sur la
flotte hollandaise du Texel, 2 mille sur une nouvelle division qui
s'organisait à Rochefort, 4 mille Espagnols sur la flotte espagnole de
Cadix, ce qui faisait un nouveau renfort de 9 mille hommes, et devait
porter à 35 ou 36 mille soldats environ l'armée du général Decaen. Il
est infiniment probable que l'Inde, étant à peine soumise, une
pareille force y aurait détruit la puissance britannique. Quant à la
traversée, il n'y avait rien de moins probable qu'une rencontre avec
les Anglais. Il eût été difficile de leur échapper si l'escadre de
guerre avait eu à traîner à sa suite quelques centaines de bâtiments
de transport. Mais les vieux vaisseaux, les vieilles frégates armés en
flûte, dispensaient de recourir à ce moyen. Le projet reposait donc
sur ce principe, de sacrifier la partie médiocre ou mauvaise de la
marine, tant en personnel qu'en matériel, et de se résigner à ne
ramener que la partie excellente. À ce prix, on opérait le miracle de
transporter dans l'Inde une armée de 36 mille hommes. Le sacrifice, au
surplus, n'était pas aussi grand qu'il pouvait le paraître, car il n'y
a pas un marin qui ne sache que sur mer comme sur terre, et sur mer
plus encore, la qualité des forces est tout, et qu'on fait plus avec
dix bons vaisseaux qu'avec vingt médiocres.
[Note en marge: Hésitation de Napoléon entre le projet de la descente,
et le projet d'une expédition dans l'Inde.]
Ce projet était l'ajournement momentané de la descente; mais il était
possible qu'il en favorisât l'exécution d'une manière fort
extraordinaire, car après quelque temps les Anglais, avertis du départ
de nos flottes, devaient courir après elles, et dégarnir ainsi les
mers d'Europe, tandis que l'escadre, revenant de l'Inde avec 15
vaisseaux et 10 frégates, pouvait paraître dans le détroit, où
Napoléon, toujours prêt à quelque moment que l'occasion s'offrît,
était en mesure de profiter de la plus courte faveur de la fortune. Il
est vrai que cette dernière partie de la combinaison supposait un
double bonheur, bonheur en allant dans l'Inde, bonheur en revenant,
et que la fortune comble rarement un homme à ce point, quelque grand
qu'il soit. Pendant quatre semaines, Napoléon resta suspendu entre
l'idée d'envoyer cette expédition dans les Indes, et l'idée de
franchir le pas de Calais. Le renversement de l'empire anglais dans
les Indes lui semblait un résultat tellement considérable, qu'il
espérait être dispensé par là de risquer sa personne et son armée,
dans une tentative aussi hasardeuse que la descente. Il passa donc un
mois entier à hésiter entre ces deux combinaisons, et sa
correspondance fait foi de la fluctuation de son esprit entre ces deux
entreprises extraordinaires.
[Note en marge: Napoléon arrête définitivement ses idées, et se décide
en faveur du projet de descente.]
Cependant, l'expédition de Boulogne l'emporta. Napoléon regardait ce
coup comme plus prompt, plus décisif, et même comme à peu près
infaillible, si une flotte française arrivait à l'improviste dans la
Manche. Il mit de nouveau son esprit en travail, et il imagina une
troisième combinaison, plus grande, plus profonde, plus plausible
encore que les deux précédentes, pour réunir, à l'insu des Anglais,
toutes ses forces navales entre Douvres et Boulogne.