Le temps ne fut pas perdu. On se mit à réparer les dommages essuyés, à

serrer le gréement, à se rendre enfin capable de sortir de nouveau.

Mais l'amiral Villeneuve était fortement affecté; il écrivait au

ministre, le jour même de sa rentrée à Toulon: «Je vous le déclare,

des vaisseaux équipés ainsi, faibles en matelots, encombrés de

troupes, ayant des gréements vieux ou de mauvaise qualité, des

vaisseaux qui, au moindre vent, cassent leurs mâts ou déchirent leurs

voiles, et qui, lorsqu'il fait beau, passent leur temps à réparer les

avaries occasionnées par le vent ou l'inexpérience de leurs marins,

sont hors d'état de rien entreprendre. J'en avais un pressentiment

avant mon départ; je viens d'en faire une cruelle expérience[11].»

[Note 11: Dépêche du 1er pluviôse an XIII (21 janvier 1805), à bord du

vaisseau _le Bucentaure_, en rade de Toulon.]

[Note en marge: Déplaisir qu'éprouve Napoléon en apprenant la sortie

malheureuse de Villeneuve.]

Napoléon éprouva un sensible déplaisir en apprenant cette inutile

sortie. Que faire, disait-il, avec des amiraux qui, à la première

avarie, se démoralisent et songent à rentrer? Il faudrait renoncer à

naviguer et à rien entreprendre, même dans la plus belle saison, si

une opération pouvait être contrariée par la séparation de quelques

bâtiments. On aurait dû, disait-il encore, donner rendez-vous à tous

les capitaines de l'escadre à la hauteur des Canaries, par le moyen de

dépêches cachetées. Les avaries se seraient réparées en route. Si un

vaisseau faisait eau d'une manière dangereuse, on l'aurait laissé à

Cadix, en versant son monde sur le vaisseau _l'Aigle_, qui était dans

ce port prêt à mettre à la voile. Quelques mâts de hune cassés,

quelques désordres dans une tempête, sont des circonstances fort

ordinaires. Deux jours d'un temps favorable eussent consolé l'escadre

et mis tout au beau. _Mais le grand mal de notre marine est que les

hommes qui la commandent sont neufs dans toutes les chances du

commandement[12]._

[Note 12: Lettre à Lauriston, du 1er février 1805.]

[Note en marge: Mort de l'amiral Bruix.]

Malheureusement, l'époque propice était passée pour l'expédition de

Surinam, et il fallait que Napoléon, avec sa fécondité ordinaire,

inventât une autre combinaison. La première, qui consistait à porter

l'amiral Latouche de Toulon dans la Manche, avait échoué par la mort

de ce précieux homme de mer. La seconde, qui avait consisté à

entraîner les Anglais dans les mers d'Amérique, en envoyant l'escadre

de Villeneuve à Surinam, celle de Missiessy aux Antilles, et à

profiter de cette diversion pour jeter Ganteaume dans la Manche, avait

manqué également par les retards d'organisation, par les vents, par

une sortie infructueuse. Il était donc nécessaire de recourir à un

autre plan. Une perte nouvelle, celle de l'amiral Bruix, différent de

l'amiral Latouche, mais son égal au moins en mérite, ajoutait aux

difficultés des opérations navales. L'infortuné Bruix, si remarquable

par le caractère, l'expérience, la portée d'esprit, venait d'expirer

victime de son zèle et de son dévouement à l'organisation de la

flottille. S'il eût vécu, Napoléon l'eût certainement placé à la tête

de l'escadre chargée d'opérer la grande manoeuvre qu'il méditait. On

eût dit que la destinée, conjurée contre la marine française, voulait

lui enlever en dix mois ses deux premiers amiraux, tous deux capables

assurément de se mesurer avec les amiraux anglais. Il fallait donc,

jusqu'à ce que les événements de la guerre eussent révélé de nouveaux

talents, se résoudre à se servir des amiraux Ganteaume, Villeneuve et

Missiessy.

[Note en marge: Changement dans la situation maritime, par suite d'une

brusque déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Espagne.]

[Note en marge: Enlèvement des galions espagnols chargés des piastres

du Mexique.]

Un événement grave s'était tout récemment passé sur les mers, et y

avait modifié la situation des puissances belligérantes. L'Angleterre

avait, d'une manière imprévue et fort injuste, déclaré la guerre à

l'Espagne. Depuis quelque temps elle s'était aperçue que la

neutralité de l'Espagne, sans être très-bienveillante pour la France,

lui était cependant utile sous plusieurs rapports. Notre escadre, en

relâche au Ferrol, s'y réparait en attendant qu'elle fût débloquée. Le

vaisseau _l'Aigle_ en faisait autant à Cadix. Nos corsaires entraient

dans les ports de la Péninsule pour y vendre leurs prises.

L'Angleterre avait droit de jouir des mêmes avantages, grâce à la

réciprocité; mais elle aimait mieux en être privée que de nous les

laisser. Elle avait en conséquence annoncé à la cour de Madrid,

qu'elle regardait comme une violation de la neutralité ce qui se

passait dans les ports de la Péninsule, et avait menacé de la guerre

si nos vaisseaux continuaient à s'y armer, si nos corsaires

continuaient à y trouver un asile et un marché. Elle avait exigé de

plus que Charles IV garantît le Portugal contre toute tentative de la

part de la France. Cette dernière exigence était exorbitante, et

dépassait la limite de la neutralité dans laquelle on voulait que

l'Espagne se renfermât. Toutefois la France avait permis que la cour

de Madrid se montrât facile envers l'Angleterre, et déférât même à une

partie de ses demandes, afin de prolonger un état de choses qui nous

convenait. En effet, la coopération militaire de l'Espagne ne pouvait

valoir pour nous un subside de 48 millions par an, et ce subside ne

pouvait être acquitté sans la neutralité, qui, seule, permettait

l'arrivée des métaux du Nouveau-Monde. On était donc prêt à consentir

à tout; mais l'Angleterre, devenant plus exigeante à mesure qu'on

cédait à ses prétentions, avait demandé que tout armement cessât

immédiatement dans les ports espagnols; et elle entendait par là

qu'il fallait mettre sur-le-champ nos vaisseaux hors du Ferrol,

c'est-à-dire les lui livrer. Violant enfin ouvertement le droit des

gens, elle avait, sans sommation préalable, ordonné d'arrêter les

vaisseaux espagnols rencontrés sur les mers. Si on songe qu'un tel

ordre n'avait d'autre objet que celui de saisir les bâtiments venant

des Amériques, et chargés d'argent et d'or, on pourra le qualifier

sans injustice de véritable piraterie. Dans le moment, quatre frégates

espagnoles, portant 12 millions de piastres (environ 60 millions de

francs), faisaient voile du Mexique vers les côtes d'Espagne,

lorsqu'elles furent arrêtées par une croisière anglaise. L'officier

espagnol, ayant refusé de rendre ses bâtiments, fut barbarement

attaqué par une force immensément supérieure, et fait prisonnier après

une défense honorable. Une des quatre frégates sauta en l'air, les

trois autres furent conduites dans les ports de la Grande-Bretagne.

Cet acte odieux excita l'indignation de l'Espagne, et le blâme de

l'Europe. Sans hésiter, Charles IV déclara la guerre à l'Angleterre.

Il ordonna en même temps l'arrestation des Anglais saisis sur le sol

de la Péninsule, et le séquestre de toutes leurs propriétés, pour

répondre des biens et des personnes des commerçants espagnols.

Ainsi, malgré sa nonchalance, malgré les habiles ménagements de la

France, la cour d'Espagne se trouvait forcément entraînée à la guerre,

par les violences maritimes de l'Angleterre.

[Note en marge: Coopération de l'Espagne à la guerre.]

Napoléon, ne pouvant plus exiger le subside de 48 millions, se hâta

de régler la manière dont l'Espagne coopérerait aux hostilités, et

chercha surtout à lui inspirer des résolutions dignes d'elle et de son

ancienne grandeur.

[Note en marge: L'amiral Gravina.]

[Note en marge: Convention par laquelle la France et l'Espagne règlent

leurs manières de contribuer à la guerre.]

Le cabinet espagnol, dans le désir de complaire à Napoléon, et par un

sentiment de justice envers le mérite, avait choisi l'amiral Gravina

pour ambassadeur en France. C'était le premier officier de la marine

espagnole, et il cachait sous des dehors simples une rare

intelligence, un courage intrépide. Napoléon s'était fort attaché à

l'amiral Gravina, et celui-ci à Napoléon. Par les mêmes motifs qui

l'avaient fait nommer ambassadeur, on lui donna le principal

commandement de la marine espagnole, et, avant qu'il quittât Paris, on

le chargea de se concerter avec le gouvernement français, sur le plan

des opérations navales. Dans ce but, l'amiral signa, le 4 janvier

1805, une convention qui spécifiait la part que chacune des deux

puissances prendrait à la guerre. La France s'engageait à entretenir

constamment à la mer 47 vaisseaux de ligne, 29 frégates, 14 corvettes,

25 bricks, et à presser le plus vivement possible l'achèvement des 16

vaisseaux et 14 frégates existant sur les chantiers; à réunir des

troupes qui resteraient campées près des ports d'embarquement, dans la

proportion de 500 hommes par vaisseau, de 200 hommes par frégate;

enfin, à tenir la flottille française toujours en état de transporter

90 mille hommes, non compris les 30 mille destinés à s'embarquer sur

la flottille hollandaise. Si l'on évalue en vaisseaux et en frégates

la force de la flottille, et qu'on l'ajoute à notre flotte de

haut-bord, on peut dire que nous avions un effectif total de 60

vaisseaux et de 40 frégates réellement à la mer.

L'Espagne de son côté promettait d'armer sur-le-champ 32 vaisseaux de

ligne, pourvus de quatre mois d'eau et de six mois de vivres. La

répartition en était indiquée ainsi qu'il suit: 15 à Cadix, 8 à

Carthagène, 9 au Ferrol. Des troupes espagnoles devaient être réunies

auprès des points d'embarquement, à raison de 450 hommes par vaisseau,

et de 200 hommes par frégate. En outre, il devait être préparé des

moyens de transport, sur bâtiments de guerre armés en flûte, dans la

proportion de 4 mille tonneaux à Cadix, 2 mille à Carthagène, 2 mille

au Ferrol. Il était convenu que l'amiral Gravina aurait le

commandement supérieur de la flotte espagnole, et correspondrait

directement avec le ministre français Decrès. C'était dire qu'il

recevrait ses instructions de Napoléon lui-même, et l'honneur espagnol

pouvait sans rougir accepter une telle direction. Quelques conditions

politiques accompagnaient ces stipulations militaires. Le subside

cessait naturellement du jour où avaient commencé les hostilités de

l'Angleterre contre l'Espagne. De plus, les deux nations amies

s'engageaient à ne pas conclure de paix séparée. La France promettait

de faire rendre à l'Espagne la colonie de la Trinité, et même

Gibraltar, si la guerre était suivie de quelque triomphe éclatant.

[Note en marge: Total des forces navales de la France, de la Hollande

et de l'Espagne réunies.]

L'engagement pris par la cour de Madrid était fort au-dessus de ses

moyens. C'était beaucoup si, au lieu de 32 vaisseaux, elle arrivait à

en armer 24 très-médiocres, quoique montés par de braves gens. Si donc

on totalise les forces de la France, de l'Espagne et de la Hollande,

on peut considérer les trois nations comme réunissant environ 92

vaisseaux de ligne, dont 60 appartenaient à la France, 24 à l'Espagne,

8 à la Hollande. Cependant il faut compter la flottille pour 15, ce

qui réduit à 77 la force effective de la flotte de haut bord des trois

nations. Les Anglais en comptaient 89 parfaitement armés, équipés,

expérimentés, en tout supérieurs à ceux des alliés, et ils se

préparaient à en porter bientôt le nombre jusqu'à cent. L'avantage

était donc de leur côté. Ils ne pouvaient être battus que par la

supériorité des combinaisons, qui n'a jamais, à beaucoup près, autant

d'influence sur mer que sur terre.

[Note en marge: Déplorable état de la marine espagnole.]

Malheureusement l'Espagne, jadis si riche en marine, et si intéressée

à l'être encore, à cause de ses vastes colonies, l'Espagne se

trouvait, comme nous l'avons dit tant de fois, dans un dénûment

absolu. Ses arsenaux étaient abandonnés, et ne contenaient ni bois, ni

chanvres, ni fers, ni cuivres. Les magnifiques établissements du

Ferrol, de Cadix, de Carthagène, étaient vides et déserts. Il n'y

avait ni matières, ni ouvriers. Les matelots, fort peu nombreux en

Espagne depuis que son commerce s'était presque réduit au transport

des espèces métalliques, étaient devenus plus rares encore par suite

de la fièvre jaune, qui ravageait tout le littoral, et qui les avait

fait fuir à l'étranger ou dans l'intérieur. Qu'on ajoute à cela une

grande disette de grains, et une détresse financière accrue par la

perte des galions récemment enlevés, on aura une idée à peine exacte

de toutes les misères qui affligeaient cette puissance, autrefois si

grande, maintenant si tristement déchue.

[Note en marge: Derniers efforts de Napoléon pour réveiller le zèle de

la cour d'Espagne.]

Napoléon, qui lui avait si souvent et si vainement conseillé, pendant

la dernière paix, de consacrer au moins une partie de ses ressources à

la réorganisation de la marine, Napoléon, même sans espérance d'être

écouté, voulut tenter un dernier effort auprès de cette cour. Cette

fois, au lieu d'y employer les menaces comme en 1803, il y employa les

caresses et les encouragements. Il avait rappelé le maréchal Lannes du

Portugal, pour le mettre à la tête des grenadiers destinés à débarquer

les premiers en Angleterre. Il avait chargé le général Junot de

remplacer en Portugal le maréchal Lannes. Il aimait Junot, qui avait

de l'esprit naturel, un caractère trop ardent, mais un dévouement sans

bornes. Il lui ordonna de s'arrêter à Madrid, pour y voir le prince de

la Paix, la Reine et le Roi. Junot devait piquer d'honneur le prince

de la Paix, lui faire sentir qu'il avait dans les mains le sort de la

monarchie espagnole, et qu'il était placé entre le rôle d'un favori

méprisable et détesté, ou celui d'un ministre qui profitait de la

faveur de ses maîtres pour relever la puissance de sa patrie. Junot

était autorisé à lui promettre toute la bienveillance de Napoléon, et

même une principauté en Portugal, s'il servait avec zèle la cause

commune, et s'appliquait à imprimer une suffisante activité à

l'administration espagnole. L'envoyé de Napoléon devait ensuite voir

la reine, lui déclarer qu'en Europe on connaissait son influence sur

le gouvernement, c'est-à-dire sur le Roi et sur le prince de la Paix;

que son honneur personnel était, autant que l'honneur de la monarchie,

intéressé à ce qu'il fût déployé de grands efforts et obtenu des

succès; que si la puissance espagnole ne se relevait pas en cette

occasion, elle, reine toute-puissante, serait personnellement

responsable aux yeux du monde et de ses enfants des désordres qui

auraient affaibli et ruiné la monarchie. Junot devait enfin user de

tous les moyens pour inspirer quelques bons sentiments à cette

princesse. Quant au roi, on n'avait rien à faire pour lui en inspirer

de pareils, car il n'en avait que d'excellents; mais le faible

monarque était incapable d'attention et de volonté. Il s'était abruti

à la chasse et à des ouvrages de main.

Junot avait ordre de séjourner à Madrid avant de se rendre en

Portugal, et d'y jouer le rôle d'un ambassadeur extraordinaire, pour

tâcher de ranimer un peu cette cour dégénérée.

[Note en marge: Napoléon songe un moment à une grande expédition dans

l'Inde.]

Il s'agissait maintenant d'employer le mieux possible les ressources

des trois nations maritimes, la France, la Hollande et l'Espagne. Le

projet d'amener à l'improviste une partie plus ou moins importante de

ses forces navales dans la Manche, projet déjà modifié deux fois,

occupait sans cesse Napoléon. Mais une pensée grande et soudaine vint

l'en détourner pour un instant.

[Note en marge: Combinaison de Napoléon pour porter trente-six mille

hommes dans l'Inde.]

Napoléon recevait fréquemment des rapports du général Decaen,

commandant de nos comptoirs dans l'Inde, retiré à l'île de France

depuis le renouvellement de la guerre, et, de moitié avec l'amiral

Linois, causant de grands dommages au commerce britannique. Le général

Decaen, qui était un esprit ardent et très-capable de commander au

loin, dans une situation indépendante et hasardeuse, avait noué des

relations avec les Mahrattes, encore mal soumis. Il s'était procuré de

curieux renseignements sur les dispositions de ces princes récemment

vaincus, et avait acquis la conviction que six mille Français,

débarqués avec un matériel de guerre suffisant, bientôt rejoints par

une masse d'insurgés impatients de secouer le joug, pourraient

ébranler l'empire britannique dans l'Inde. C'est Napoléon, comme on

doit s'en souvenir, qui, en 1803, avait placé le général Decaen sur

cette voie, et ce dernier s'y était jeté avec ardeur. Mais ce n'était

pas une échauffourée que Napoléon voulait tenter; à tenter quelque

chose, c'était une grande expédition, digne de celle d'Égypte, capable

d'arracher aux Anglais l'importante conquête qui faisait, dans le

siècle présent, leur grandeur et leur gloire. La distance rendait

cette expédition bien autrement difficile que l'expédition d'Égypte.

Porter, en temps de guerre, trente mille hommes de Toulon à

Alexandrie, est déjà une opération considérable; mais les porter de

Toulon à la côte de l'Inde, en doublant le cap de Bonne-Espérance,

était une entreprise gigantesque. Napoléon pensait, s'appuyant en

cela sur sa propre expérience, que, l'immensité de la mer y rendant

les rencontres très-rares, on peut avec de l'invention oser les

mouvements les plus hardis, et réussir, sans trouver sur son chemin un

ennemi même très-supérieur en nombre. C'est ainsi qu'il avait, en

1798, passé à travers les flottes anglaises avec quelques centaines de

voiles et une armée entière, pris Malte, et abordé Alexandrie, sans

être rencontré par Nelson. C'est ainsi qu'il espérait faire arriver

une flotte dans la Manche. Le succès de semblables entreprises

exigeait un secret profond, et un grand art pour tromper l'amirauté

britannique. Or, il avait de longue main tout disposé pour la jeter

dans une véritable confusion d'esprit. Ayant des troupes réunies et

prêtes à embarquer partout où il avait des escadres, à Toulon, à

Cadix, au Ferrol, à Rochefort, à Brest, au Texel, il était constamment

en mesure de faire partir une armée sans que les Anglais en fussent

avertis, sans qu'ils pussent en deviner ni la force ni la destination.

Le projet de descente avait cela d'utile, que l'attention de l'ennemi

étant sans cesse dirigée vers cet objet, il devait toujours croire à

une expédition contre l'Irlande ou contre les côtes d'Angleterre. Le

moment était donc favorable pour tenter l'une de ces expéditions

extraordinaires, que Napoléon était si prompt à concevoir et à

résoudre. Il pensait, par exemple, qu'enlever l'Inde aux Anglais était

un résultat assez grand, pour consentir à différer tous ses autres

projets, même celui de la descente; et il était disposé à y employer

toutes ses forces navales. Voici quels furent ses calculs à ce sujet.

Il y avait dans les ports d'armement, outre les escadres prêtes à

mettre à la voile, une réserve en vieux bâtiments peu propres à la

guerre active. Il y avait aussi dans les équipages, outre les bons

matelots, des novices fort jeunes, ou des conscrits tout récemment

transportés à bord des vaisseaux. C'est sur cette double considération

qu'il établit son plan. Il voulait joindre à une certaine quantité de

vaisseaux neufs tous ceux qui étaient hors de service, mais qui

pouvaient cependant faire encore une traversée; il voulait les armer

en flûte, c'est-à-dire les dégarnir d'artillerie, remplacer cette

charge par une grande masse de troupes, compléter les équipages avec

des hommes de toute espèce pris dans nos ports, expédier ainsi de

Toulon, de Cadix, du Ferrol, de Rochefort, de Brest, des flottes qui,

sans traîner après elles un seul bâtiment de transport, pourraient

jeter dans l'Inde une armée considérable. Il se proposait de faire

partir de Toulon 13 vaisseaux, de Brest 21, en tout 34, parmi lesquels

moitié au moins de vieux bâtiments, et d'ajouter à ces 34 vaisseaux

une vingtaine de frégates, dont dix presque hors de service. Ces deux

flottes, sortant à peu près en même temps, et ayant rendez-vous à

l'île de France, étaient capables de porter 40 mille hommes, tant

soldats que matelots. À l'arrivée dans l'Inde, on devait sacrifier les

bâtiments en mauvais état, ne garder que ceux qui étaient aptes à

naviguer, et qui s'élèveraient à 15 vaisseaux sur 34, et à 10 frégates

sur 20. Il y avait aussi deux parts à faire dans les équipages. Tous

les bons matelots étaient destinés à monter les bâtiments conservés;

tandis que les matelots médiocres, mais propres à faire des soldats,

en les versant dans les cadres, devaient servir à compléter l'armée de

débarquement. Napoléon supposait qu'il faudrait environ 14 ou 15 mille

matelots, pour bien armer les 15 vaisseaux et les 10 frégates appelés

à revenir en Europe. On devait donc avoir dans l'Inde 25 ou 26 mille

hommes de troupes, sur 40 mille tant soldats que marins, partis

d'Europe, et ramener une flotte de 15 vaisseaux, excellents à tous les

titres, par la qualité des bâtiments, par le choix des hommes, et par

l'expérience acquise dans une longue navigation. On n'aurait perdu,

sous le rapport de la marine, que des carcasses hors de service ou des

queues d'équipage, et on aurait laissé dans l'Inde une armée

parfaitement suffisante pour vaincre les Anglais, surtout si elle

était commandée par un homme aussi entreprenant que le général Decaen.

Napoléon se proposait en outre de faire partir 3 mille Français sur la

flotte hollandaise du Texel, 2 mille sur une nouvelle division qui

s'organisait à Rochefort, 4 mille Espagnols sur la flotte espagnole de

Cadix, ce qui faisait un nouveau renfort de 9 mille hommes, et devait

porter à 35 ou 36 mille soldats environ l'armée du général Decaen. Il

est infiniment probable que l'Inde, étant à peine soumise, une

pareille force y aurait détruit la puissance britannique. Quant à la

traversée, il n'y avait rien de moins probable qu'une rencontre avec

les Anglais. Il eût été difficile de leur échapper si l'escadre de

guerre avait eu à traîner à sa suite quelques centaines de bâtiments

de transport. Mais les vieux vaisseaux, les vieilles frégates armés en

flûte, dispensaient de recourir à ce moyen. Le projet reposait donc

sur ce principe, de sacrifier la partie médiocre ou mauvaise de la

marine, tant en personnel qu'en matériel, et de se résigner à ne

ramener que la partie excellente. À ce prix, on opérait le miracle de

transporter dans l'Inde une armée de 36 mille hommes. Le sacrifice, au

surplus, n'était pas aussi grand qu'il pouvait le paraître, car il n'y

a pas un marin qui ne sache que sur mer comme sur terre, et sur mer

plus encore, la qualité des forces est tout, et qu'on fait plus avec

dix bons vaisseaux qu'avec vingt médiocres.

[Note en marge: Hésitation de Napoléon entre le projet de la descente,

et le projet d'une expédition dans l'Inde.]

Ce projet était l'ajournement momentané de la descente; mais il était

possible qu'il en favorisât l'exécution d'une manière fort

extraordinaire, car après quelque temps les Anglais, avertis du départ

de nos flottes, devaient courir après elles, et dégarnir ainsi les

mers d'Europe, tandis que l'escadre, revenant de l'Inde avec 15

vaisseaux et 10 frégates, pouvait paraître dans le détroit, où

Napoléon, toujours prêt à quelque moment que l'occasion s'offrît,

était en mesure de profiter de la plus courte faveur de la fortune. Il

est vrai que cette dernière partie de la combinaison supposait un

double bonheur, bonheur en allant dans l'Inde, bonheur en revenant,

et que la fortune comble rarement un homme à ce point, quelque grand

qu'il soit. Pendant quatre semaines, Napoléon resta suspendu entre

l'idée d'envoyer cette expédition dans les Indes, et l'idée de

franchir le pas de Calais. Le renversement de l'empire anglais dans

les Indes lui semblait un résultat tellement considérable, qu'il

espérait être dispensé par là de risquer sa personne et son armée,

dans une tentative aussi hasardeuse que la descente. Il passa donc un

mois entier à hésiter entre ces deux combinaisons, et sa

correspondance fait foi de la fluctuation de son esprit entre ces deux

entreprises extraordinaires.

[Note en marge: Napoléon arrête définitivement ses idées, et se décide

en faveur du projet de descente.]

Cependant, l'expédition de Boulogne l'emporta. Napoléon regardait ce

coup comme plus prompt, plus décisif, et même comme à peu près

infaillible, si une flotte française arrivait à l'improviste dans la

Manche. Il mit de nouveau son esprit en travail, et il imagina une

troisième combinaison, plus grande, plus profonde, plus plausible

encore que les deux précédentes, pour réunir, à l'insu des Anglais,

toutes ses forces navales entre Douvres et Boulogne.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 33 段