Cambacérès et le ministre de la République italienne à Paris, M. de
Marescalchi, avaient été chargés de faire au vice-président Melzi, et
aux membres de la consulte d'État. Ces ouvertures avaient été assez
favorablement accueillies, bien que le vice-président Melzi, porté à
l'humeur chagrine par sa santé, et par une tâche au-dessus de ses
forces, eût mêlé à sa réponse des réflexions assez amères. Les
Italiens acceptaient sans regret la transformation de leur république
en monarchie, parce qu'ils espéraient profiter de cette occasion pour
obtenir, en partie du moins, l'accomplissement de leurs voeux. Ils
voulaient bien d'un roi, et d'un frère de Napoléon pour roi, mais à
condition que le choix tomberait sur Joseph ou Louis Bonaparte, et non
sur Lucien, qu'ils excluaient formellement; que ce roi leur
appartiendrait en propre; qu'il résiderait sans cesse à Milan; que les
deux couronnes de France et d'Italie seraient immédiatement séparées;
que tous les fonctionnaires seraient Italiens; qu'on ne paierait plus
de subside pour l'entretien de l'armée française; qu'enfin Napoléon se
chargerait de faire approuver à l'Autriche ce nouveau changement.
À ces conditions, disait le vice-président Melzi, les Italiens seront
satisfaits, car ils n'ont encore senti l'avantage de leur
affranchissement que par une augmentation d'impôts.
[Note en marge: Manière dont le vice-président Melzi et Napoléon
envisagent la situation et les intérêts de l'Italie.]
L'idée que leur argent est emporté au delà des monts, préoccupe
ordinairement les Italiens, soumis depuis si long-temps à des
puissances placées de l'autre côté des Alpes. Toutefois, ils ont un
meilleur et plus noble motif de souhaiter leur affranchissement,
c'est de vivre sous un gouvernement national. Les raisons basses
indignaient Napoléon, sans le surprendre, car, s'il estimait peu les
hommes, il ne travaillait jamais à les abaisser. On ne songe pas, en
effet, à les abaisser quand on veut leur demander de grandes choses.
Il était donc indigné des raisons du vice-président Melzi.--Quoi!
s'écriait-il, les Italiens ne seraient donc sensibles qu'à l'argent
que leur coûte leur indépendance! Il faudrait les supposer bien bas et
bien lâches: quant à moi, je suis loin de les croire tels. Peuvent-ils
s'affranchir, se défendre eux-mêmes, sans les soldats français? S'ils
ne le peuvent pas, n'est-il pas juste qu'ils contribuent à entretenir
les soldats qui versent leur sang pour eux? Qui donc a réuni en un
seul État, pour en faire un corps de nation, cinq ou six provinces
gouvernées autrefois par cinq ou six princes différents? Qui donc, si
ce n'est l'armée française, et moi qui la commande? Si j'avais voulu,
la haute Italie serait aujourd'hui dépecée, distribuée en appoints,
une partie donnée au Pape, une autre aux Autrichiens, une troisième
aux Espagnols. J'aurais, à ce prix, désarmé les puissances, et conquis
pour la France la paix du continent. Les Italiens ne voient-ils pas
que la constitution de leur nationalité commence par un État qui
comprend déjà le tiers de toute l'Italie? Leur gouvernement n'est-il
pas composé d'Italiens, et fondé sur les principes de la justice, de
l'égalité, d'une liberté sage, sur les principes enfin de la
Révolution française? Que désirent-ils de mieux? Puis-je tout
accomplir en un jour?--
Napoléon, en cette circonstance, avait pleinement raison contre
l'Italie. Sans lui, la Lombardie aurait, de ses débris, satisfait le
Pape, l'empereur d'Allemagne, l'Espagne, la maison de Sardaigne, et
servi d'équivalent pour la réunion du Piémont à la France. Il est vrai
que c'était dans l'intérêt de la politique française que Napoléon
travaillait à constituer la nationalité italienne. Mais n'était-ce pas
un grand bienfait pour les Italiens que d'entendre ainsi la politique
française? Ne devaient-ils pas à cette politique le concours de tous
leurs efforts? Et, en vérité, 22 millions par an, pour nourrir 30 et
quelques mille hommes, chiffre fictif, car habituellement il en
fallait 60 mille au moins, était-ce un bien lourd fardeau, pour un
pays qui renfermait les plus riches provinces de l'Europe?
Au surplus, Napoléon s'inquiétait peu de ces réclamations chagrines du
vice-président Melzi. Il savait qu'il ne fallait pas prendre tout cela
fort au sérieux. Le parti modéré italien, avec lequel il gouvernait,
abandonné par la noblesse et par les prêtres qui inclinaient en
général vers les Autrichiens, par les libéraux qui étaient imbus
d'idées exagérées, le parti modéré, dans son isolement, éprouvait une
certaine tristesse, et peignait volontiers la situation de sombres
couleurs. Napoléon n'en tenait pas compte, et, toujours occupé de
soustraire l'Italie à l'Autriche, cherchait le moyen d'accommoder ses
institutions aux nouvelles institutions de la France.
[Note en marge: Conférences avec les délégués de la République
italienne, et accord avec eux.]
Le sacre avait été une occasion de réunir à Paris le vice-président
Melzi, et quelques délégués des diverses autorités italiennes. MM.
Cambacérès, de Marescalchi et de Talleyrand entrèrent en pourparlers
avec eux et se mirent d'accord sur tous les points, sauf un seul,
celui du subside à payer à la France, car les Italiens invoquaient
l'occupation française comme leur salut, mais n'en voulaient pas
supporter les frais.
[Note en marge: Joseph Napoléon refuse la couronne d'Italie.]
L'archichancelier Cambacérès fut ensuite chargé de traiter, avec
Joseph Bonaparte, la question de son élévation au trône d'Italie. Au
grand étonnement de Napoléon, Joseph refusa ce trône par deux motifs,
l'un fort naturel, l'autre singulièrement présomptueux. Joseph déclara
qu'en vertu du principe de la séparation des deux couronnes, la
condition du trône d'Italie étant la renonciation au trône de France,
il désirait rester prince français avec tous ses droits de succession
à l'Empire. Napoléon n'ayant pas d'enfants, il préférait la
possibilité lointaine de régner un jour sur la France à la certitude
de régner immédiatement sur l'Italie. Une telle prétention n'avait
rien que de naturel et de patriotique. Le second motif de refus donné
par Joseph, c'est qu'on lui offrait un royaume trop voisin, et dès
lors trop dépendant, qu'il ne pourrait régner que sous l'autorité du
chef de l'Empire français, et qu'il ne lui convenait pas de régner à
ce prix. Ainsi perçaient déjà les sentiments qui ont dirigé les frères
de l'Empereur sur tous les trônes qu'il leur a donnés. C'était la
preuve d'une bien folle vanité que de ne pas vouloir des avis d'un
homme tel que Napoléon. C'était une ingratitude bien impolitique que
de vouloir s'affranchir de sa puissance; car à la tête d'un État
italien de nouvelle création, tendre à l'isolement, c'était tendre à
la perte de l'Italie autant qu'à l'affaiblissement de la France.
[Note en marge: Napoléon de décide à prendre le titre de ROI
D'ITALIE.]
[Note en marge: Napoléon, pour calmer les ombrages de l'Autriche,
proclame la séparation des deux couronnes de France et d'Italie.]
Les instances employées auprès de Joseph furent vaines, et bien que sa
future royauté eût été annoncée à toutes les cours avec lesquelles la
France était en relation, à l'Autriche, à la Prusse, au Saint-Siége,
il fallut revenir à d'autres idées, et imaginer une nouvelle
combinaison. Napoléon, averti par cette dernière expérience qu'il ne
devait pas créer en Lombardie une royauté jalouse, disposée à
contrarier ses grands desseins, résolut de prendre lui-même la
couronne de fer, et de se qualifier EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI
D'ITALIE. Il n'y avait qu'une objection à ce projet, c'était de trop
rappeler la réunion du Piémont à la France. On s'exposait ainsi à
blesser profondément l'Autriche, et à la ramener de ses idées
pacifiques aux idées belliqueuses de M. Pitt, lequel, depuis son
retour aux affaires, cherchait à profiter de la rupture des relations
diplomatiques entre la France et la Russie pour nouer une nouvelle
coalition. Afin de parer, à cet inconvénient, Napoléon se proposa de
déclarer formellement que la couronne d'Italie ne resterait sur sa
tête que jusqu'à la paix; qu'à cette époque, il procéderait à la
séparation des deux couronnes, en choisissant parmi les princes
français celui qui devrait lui succéder. Pour le moment, il adopta
Eugène de Beauharnais, ce fils de Joséphine, qu'il aimait comme son
propre fils, et lui confia la vice-royauté de l'Italie.
Cette volonté une fois arrêtée, il se mit peu en peine de la faire
agréer à M. de Melzi, dont les plaintes assez déraisonnables
commençaient à le fatiguer, car il apercevait en lui beaucoup plus le
désir de se ménager une espèce de popularité, que l'intention de
travailler en commun à la constitution future de l'Italie. MM.
Cambacérès et de Talleyrand furent chargés de signifier ces
résolutions aux Italiens présents à Paris, et de combiner avec eux les
moyens d'exécution. Ces derniers avaient paru craindre que les trois
grands colléges permanents, des _possidenti_, des _dotti_, des
_commercianti_, auxquels était confié le soin d'élire les autorités et
de modifier la constitution quand il y aurait lieu, ne résistassent à
tout projet autre que celui d'une monarchie lombarde, immédiatement
séparée de la monarchie française, et que, pour toute résistance, ils
n'opposassent la nonchalance italienne, en ne venant voter ni pour ni
contre. Napoléon renonça en cette circonstance à l'emploi des formes
constitutionnelles; il agit en créateur, qui avait fait de l'Italie ce
qu'elle était, et qui avait le droit d'en faire encore ce qu'il
croyait utile qu'elle devînt. M. de Talleyrand lui adressa un rapport,
dans lequel il démontra que ces provinces dépendantes, les unes de
l'ancienne République vénitienne, les autres de la maison d'Autriche,
celles-ci du duc de Modène, celles-là du Saint-Siége, réunies par la
conquête en un seul État, dépendaient, comme provinces conquises, de
la volonté de l'Empereur des Français; que ce qu'il leur devait
c'était un gouvernement équitable, adapté à leurs intérêts, fondé sur
les principes de la Révolution française; mais que du reste il pouvait
donner à ce gouvernement la forme qui conviendrait le mieux à ses
vastes desseins. Suivait un décret constitutif du nouveau royaume,
décret qui devait être adopté par la consulte d'État et les députés
italiens présents à Paris, communiqué ensuite au Sénat français, comme
l'un des grands actes constitutionnels de l'Empire, et promulgué dans
une séance impériale. Cependant il fallait que l'Italie parût être
pour quelque chose dans ces nouvelles déterminations. On imagina de
préparer aussi pour elle la scène d'un couronnement. On résolut de
tirer du trésor de Monza la fameuse couronne de fer des rois lombards,
pour que Napoléon la posât sur sa tête, après l'avoir fait bénir par
l'archevêque de Milan, conformément à l'antique usage des empereurs
germaniques, qui recevaient à Rome la couronne d'Occident, mais à
Milan celle d'Italie. Cette scène devait émouvoir les Italiens,
réveiller leurs espérances, ramener le parti des nobles et des
prêtres, qui regrettaient surtout dans la domination autrichienne les
formes monarchiques, et satisfaire le peuple, toujours épris du luxe
de ses maîtres; car ce luxe, tout en charmant ses yeux, alimente son
industrie. Quant aux libéraux éclairés, ils devaient finir par
comprendre que l'association des destinées de l'Italie aux destinées
de la France pouvait seule assurer son avenir.
[Note en marge: Mars 1805.]
Il fut convenu qu'après l'adoption du nouveau décret, les députés
italiens, le ministre Marescalchi, le grand-maître des cérémonies, M.
de Ségur, précéderaient Napoléon à Milan, pour y organiser une cour
italienne, et y apprêter les pompes du couronnement.
On répandait en cet instant mille bruits dans la diplomatie
européenne. On disait tantôt que Napoléon allait donner la couronne de
Hollande à son frère Louis, tantôt qu'il allait décerner celle de
Naples à Joseph, tantôt encore qu'il allait réunir Gênes et la Suisse
au territoire français. Il y avait même des gens qui soutenaient que
Napoléon voulait faire du cardinal Fesch un pape, et qui parlaient
déjà de la couronne d'Espagne comme réservée à un prince de la maison
Bonaparte. La haine de ses ennemis devinait ses projets en quelques
points, les exagérait en d'autres, lui en suggérait auxquels il
n'avait pas encore osé penser, et les facilitait certainement, en y
préparant l'opinion de l'Europe. La séance au Sénat, pour la
promulgation du décret constitutif du royaume d'Italie, devait
répondre à toutes ces suppositions vraies ou fausses, et pour le
moment poussées beaucoup trop loin.
[Note en marge: Séance impériale pour communiquer au Sénat le décret
relatif à l'Italie.]
On réunit auparavant les députés italiens à Paris; on leur soumit le
décret, auquel ils adhérèrent à l'unanimité; puis la séance impériale
fut ordonnée pour le 17 mars 1805 (26 ventôse an XIII). L'Empereur se
rendit au Sénat à deux heures, entouré de tout l'appareil des
souverains constitutionnels de l'Angleterre et de la France, quand ils
tiennent une séance royale. Il fut reçu à la porte du palais du
Luxembourg par une grande députation, et alla ensuite s'asseoir sur
un trône, autour duquel étaient rangés les princes, les six grands
dignitaires, les maréchaux, les grands officiers de la couronne. Il
ordonna la communication des actes qui devaient faire l'objet de cette
séance. M. de Talleyrand lut son rapport, et, après le rapport, le
décret impérial. Une copie du même décret en langue italienne, revêtue
de l'adhésion des députés lombards, fut ensuite lue par le
vice-président Melzi. Puis, le ministre Marescalchi présenta ces
députés à Napoléon, dans les mains duquel ils prêtèrent serment de
fidélité comme au roi d'Italie. Cette cérémonie terminée, Napoléon,
assis et couvert, prononça un discours ferme et concis, comme il les
savait faire, et dont on jugera facilement l'intention.
[Note en marge: Discours de Napoléon sur la constitution du nouveau
royaume d'Italie.]
«SÉNATEURS,
«Nous avons voulu, dans cette circonstance, nous rendre au milieu
de vous, pour vous faire connaître, sur un des sujets les plus
importants de la politique de l'État, notre pensée tout entière.
«Nous avons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne,
la Suisse, l'Italie. Nous avons été modéré au milieu de la plus
grande prospérité. De tant de provinces, nous n'avons gardé que
ce qui était nécessaire pour nous maintenir au même point de
considération et de puissance où a toujours été la France. Le
partage de la Pologne, les provinces soustraites à la Turquie, la
conquête des Indes et de presque toutes les colonies, avaient
rompu à notre détriment l'équilibre général.
«Tout ce que nous avons jugé inutile pour le rétablir, nous
l'avons rendu.
«L'Allemagne a été évacuée; ses provinces ont été restituées aux
descendants de tant d'illustres maisons, qui étaient perdues pour
toujours, si nous ne leur eussions accordé une généreuse
protection.
«L'Autriche elle-même, après deux guerres malheureuses, a obtenu
l'État de Venise. Dans tous les temps, elle eût échangé de gré à
gré Venise contre les provinces qu'elle a perdues.
«À peine conquise, la Hollande a été déclarée indépendante. Sa
réunion à notre Empire eût été le complément de notre système
commercial, puisque les plus grandes rivières de la moitié de
notre territoire débouchent en Hollande. Cependant la Hollande
est indépendante, et ses douanes, son commerce et son
administration se régissent au gré de son gouvernement.
«La Suisse était occupée par nos armées; nous l'avions défendue
contre les forces combinées de l'Europe. Sa réunion eût complété
notre frontière militaire. Toutefois la Suisse se gouverne par
l'acte de médiation, au gré de ses dix-neuf cantons, indépendante
et libre.
«La réunion du territoire de la République italienne à l'Empire
français eût été utile au développement de notre agriculture;
cependant, après la seconde conquête, nous avons à Lyon confirmé
son indépendance. Nous faisons plus aujourd'hui, nous proclamons
le principe de la séparation des couronnes de France et
d'Italie, en assignant, pour l'époque de cette séparation,
l'instant où elle deviendra possible et sans danger pour nos
peuples d'Italie.
«Nous avons accepté et nous placerons sur notre tête cette
couronne de fer des anciens Lombards, pour la retremper et pour
la raffermir. Mais nous n'hésitons pas à déclarer que nous
transmettrons cette couronne à un de nos enfants légitimes, soit
naturel, soit adoptif, le jour où nous serons sans alarmes pour
l'indépendance que nous avons garantie des autres États de la
Méditerranée.
«Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour remettre le
continent en guerre; ce qui a été réuni à notre Empire par les
lois constitutionnelles de l'État y restera réuni. Aucune
nouvelle province n'y sera incorporée, mais les lois de la
République batave, l'acte de médiation des dix-neuf cantons
suisses et ce premier statut du royaume d'Italie seront
constamment sous la protection de notre couronne, et nous ne
souffrirons jamais qu'il y soit porté atteinte.»
Après ce discours si haut, si péremptoire, Napoléon reçut le serment
de quelques sénateurs qu'il venait de nommer, et il retourna, entouré
du même cortége, au palais des Tuileries. MM. de Melzi, de Marescalchi
et les autres Italiens eurent ordre de se rendre à Milan, pour y
préparer les esprits à la nouvelle solennité qui venait d'être
résolue. Le cardinal Caprara, légat du Pape auprès de Napoléon, était
archevêque de Milan. Il n'avait accepté cette dignité que par
obéissance, étant fort âgé, accablé d'infirmités, et, après une longue
vie passée dans les cours, plus disposé à quitter le monde qu'à y
prolonger son rôle. À la prière de Napoléon, et avec l'agrément du
Pape, il partit pour l'Italie, afin d'y couronner le nouveau roi,
suivant l'antique usage de l'Église lombarde. M. de Ségur se mit en
route sur-le-champ avec ordre de hâter les préparatifs. Napoléon avait
fixé son propre départ au mois d'avril, et son couronnement au mois de
mai.
[Note en marge: Le voyage de Napoléon en Italie concordant avec ses
nouveaux projets militaires.]
[Note en marge: Mouvement des flottes dans la supposition d'une
expédition d'hiver contre l'Angleterre.]
[Note en marge: L'amiral Missiessy met à la voile par une tempête.]
[Note en marge: Villeneuve retenu à Toulon par les vents contraires
pendant les mois de décembre 1804 et janvier 1805.]
[Note en marge: Sortie et rentrée de Villeneuve.]
Cette excursion en Italie s'accordait parfaitement avec ses projets
militaires, et leur était même d'un grand secours. Napoléon avait été
obligé d'attendre tout l'hiver que ses escadres fussent prêtes à
sortir de Brest, de Rochefort, de Toulon. En janvier 1805, il y avait
environ vingt mois que la guerre maritime était déclarée, car la
rupture avec l'Angleterre datait de mai 1803; et cependant les flottes
de haut-bord n'avaient pu mettre à la voile. La vive impulsion de
Napoléon n'avait pourtant pas manqué à l'administration; mais en
marine rien ne se fait vite, et c'est ce que ne savent pas assez les
nations qui aspirent à se créer une puissance navale. Toutefois il
faut dire que les flottes de Brest et de Toulon auraient été armées
plus tôt, si l'on n'avait pas voulu augmenter leur premier effectif.
Celle de Brest avait été portée de 18 vaisseaux à 21, et pouvait
embarquer 17 mille hommes et 500 chevaux, avec un matériel
considérable, sans le secours de bâtiments de transport empruntés au
commerce. Dans le projet d'appareiller en hiver par un gros temps, il
avait fallu renoncer à se faire accompagner par des bâtiments d'un
petit tonnage, également incapables de suivre les vaisseaux de ligne
et d'en recevoir la remorque. On avait donc pris de vieux vaisseaux de
guerre, qu'on avait armés en flûte, et qu'on avait chargés d'hommes et
de matériel. Par ce moyen, l'escadre pouvait sortir tout entière et
par tous les temps, aborder en Irlande, y déposer ses 17 mille hommes,
son matériel, et revenir ensuite dans la Manche. Du reste, elle avait
été prête en novembre, comme on le voulait. Celle de Rochefort,
composée de 5 vaisseaux, 4 frégates, portant 3 mille hommes, 4 mille
fusils et 10 milliers de poudre, était prête à la même époque. Celle
de Toulon seule, portée de 8 à 11 vaisseaux, avait exigé tout le mois
de décembre. Le général Lauriston, aide-de-camp de Napoléon, avait été
chargé de composer un corps de 6 mille hommes, parfaitement choisis,
avec 50 bouches à feu et un matériel de siége, et d'embarquer le tout
sur la flotte de Toulon. Cette flotte, ainsi que nous l'avons dit,
devait, chemin faisant, jeter une division sur Sainte-Hélène pour
s'emparer de cette île, se rendre à Surinam, reprendre les colonies
hollandaises, se rallier ensuite à celle de Missiessy qui, de son
côté, avait dû secourir nos Antilles et ravager les Antilles
anglaises. Toutes deux, après avoir ainsi attiré les Anglais en
Amérique, et dégagé Ganteaume, avaient ordre de retourner en Europe.
Ganteaume, dont les préparatifs étaient achevés, avait attendu tout
l'hiver que Missiessy et Villeneuve, en sortant de Rochefort et de
Toulon, entraînassent les Anglais à leur suite. Missiessy, qui
manquait d'élan, mais non pas de courage, sortit le 11 janvier de
Rochefort, par une tempête affreuse, et passant entre les pertuis
s'élança dans la pleine mer, sans être ni aperçu ni rejoint par les
Anglais. Il fit voile vers les Antilles avec 5 vaisseaux et 4
frégates. Ses bâtiments reçurent quelques avaries qu'on répara en mer.
Quant à Villeneuve, à qui le ministre Decrès avait communiqué une
exaltation factice et de peu de durée, il s'était tout à coup refroidi
en voyant de près l'escadre de Toulon. Pour faire onze équipages avec
huit, il avait fallu les diviser, et par conséquent les affaiblir. On
les avait complétés avec des conscrits empruntés à l'armée de terre.
Les matières employées au port de Toulon n'étaient pas de bon choix,
et on s'était aperçu que les fers, les cordages, les mâtures cassaient
aisément. Villeneuve se préoccupait beaucoup, et trop peut-être, du
danger de braver, avec de tels bâtiments et de tels équipages, des
vaisseaux ennemis formés par une croisière de vingt mois. Son âme
était ébranlée avant qu'il fût en mer. Cependant, poussé par Napoléon,
par le ministre Decrès, par le général Lauriston, il se mit en mesure
de lever l'ancre vers la fin de décembre. Un vent debout le retint
depuis la fin de décembre jusqu'au 18 janvier dans la rade de Toulon.
Le 18, les vents ayant changé, il appareilla et parvint en faisant
fausse route à se soustraire à l'ennemi. Mais la nuit amena une grosse
tourmente, et l'inexpérience des équipages, la mauvaise qualité des
matières, exposèrent plusieurs de nos bâtiments à de fâcheux
accidents. L'escadre fut dispersée. Le matin Villeneuve se trouva
séparé de quatre vaisseaux et d'une frégate. Les uns avaient eu leurs
mâts de hune brisés, les autres faisaient eau, et avaient reçu des
avaries difficiles à réparer en mer. Outre ces mésaventures, deux
frégates anglaises observaient notre marche, et l'amiral craignait
d'être rejoint par l'ennemi dans un moment où il n'avait que cinq
vaisseaux à lui opposer. Il se décida donc à rentrer dans Toulon,
quoiqu'il eût déjà parcouru soixante-dix lieues, et malgré les
instances du général Lauriston, qui, comptant encore quatre mille et
quelques cents hommes sur les vaisseaux restés ensemble, demandait à
être conduit à sa destination. Villeneuve rentra le 27 à Toulon, et
parvint heureusement à y ramener toute son escadre.