Les sombres appréhensions qui avaient rendu si amère la résolution du

Pape, étaient dissipées. Pie VII se voyait auprès d'un prince plein

d'égards et de soins, joignant la grâce au génie, et au milieu d'une

grande nation, ramenée aux vieilles traditions du christianisme, par

l'exemple d'un chef glorieux. Il était charmé d'être venu ajouter par

sa présence à la force de cette impulsion. Il y avait encore quelques

peines à lui causer, soit touchant le cérémonial, soit au sujet des

évêques constitutionnels, qui après leur réconciliation avec l'Église

s'étaient mis à dogmatiser sur le sens de cette réconciliation. Ils

étaient quatre, MM. Lecoz, archevêque de Besançon, Lacombe, évêque

d'Angoulême, Saurine, évêque de Strasbourg, et Remond, évêque de

Dijon. M. Portalis les avait appelés auprès de lui, et, par ordre de

l'Empereur, leur avait enjoint, s'ils avaient le désir d'être

présentés au Pape, d'écrire une lettre de réconciliation, minutée

d'accord avec l'évêque Bernier et les cardinaux qui composaient le

cortége pontifical. Au dernier moment, ils voulurent changer encore un

mot à cette lettre, ce dont le Pape s'aperçut, fit la remarque, s'en

remettant à l'Empereur du soin de terminer ces tristes disputes. Du

reste, il montra un visage également doux et paternel à tous les

membres du clergé français. Restaient les questions du cérémonial. Le

Pape avait admis les principales modifications, fondées sur l'état des

moeurs; mais la question du couronnement l'affectait singulièrement.

Il tenait à conserver le droit de ses prédécesseurs de poser la

couronne sur le front de l'Empereur. Napoléon ordonna de ne pas

insister, et dit qu'il se chargeait de tout arranger sur les lieux

mêmes.

[Note en marge: Mariage religieux de Joséphine, la veille même du

sacre.]

On touchait à la veille de cette grande solennité, c'est-à-dire au 1er

décembre. Joséphine, qui avait plu au Saint-Père par une espèce de

dévotion, toute semblable à celle des femmes italiennes, Joséphine

avait pénétré auprès de lui, pour faire un aveu dont elle espérait

tirer grand parti. Elle lui avait déclaré qu'elle n'était mariée que

civilement à Napoléon, car, à l'époque de son mariage, les cérémonies

religieuses étaient interdites. C'était sur le trône même un étrange

témoignage des moeurs du temps. Napoléon avait fait cesser cet état

pour sa soeur, la princesse Murat, en priant le cardinal Caprara de

lui donner la bénédiction nuptiale; il n'avait pas voulu le faire

cesser pour lui-même. Le Pape, scandalisé d'une situation qui, aux

yeux de l'Église, était un concubinage, demanda sur-le-champ à

entretenir Napoléon, et déclara dans cet entretien qu'il pouvait bien

le sacrer lui, car l'état de conscience des empereurs n'avait jamais

été recherché par l'Église, quand il s'agissait de les couronner, mais

qu'il ne pouvait, en couronnant Joséphine, donner la consécration

divine à un état de concubinage. Napoléon, irrité contre Joséphine de

cette indiscrétion intéressée, craignant de violenter le Pape, qu'il

savait invincible sur les affaires de foi, ne voulant pas d'ailleurs

changer une cérémonie dont le programme était déjà publié, consentit à

recevoir la bénédiction nuptiale. Joséphine, vivement réprimandée par

son époux, mais charmée de ce qu'elle avait obtenu, reçut, la nuit

même qui précéda le couronnement, le sacrement du mariage dans la

chapelle des Tuileries. Ce fut le cardinal Fesch, ayant pour témoins

M. de Talleyrand et le maréchal Berthier, qui, dans le plus profond

secret, maria l'Empereur et l'Impératrice. Ce secret fut fidèlement

gardé jusqu'au divorce. Le matin on apercevait encore sur les yeux

rougis de Joséphine les traces des larmes que lui avaient coûté ces

agitations intérieures.

[Note en marge: Cérémonie du sacre.]

Le dimanche, 2 décembre, par une journée d'hiver froide mais sereine,

cette population de Paris que nous avons vue, quarante ans plus tard,

accourir par un temps pareil au-devant des restes mortels de Napoléon,

se précipitait pour assister au passage du cortége impérial. Le Pape

partit le premier dès dix heures du matin, et bien avant l'Empereur,

afin que les deux cortéges ne se fissent pas obstacle l'un à l'autre.

Il était accompagné d'un clergé nombreux, vêtu des plus somptueux

ornements, et escorté par des détachements de la garde impériale. Un

portique richement décoré avait été construit tout autour de la place

Notre-Dame, pour y recevoir à la descente de leurs voitures les

souverains et les princes qui allaient se rendre à la vieille

basilique. L'archevêché, orné avec un luxe digne des hôtes qu'il

devait contenir, était disposé pour que le Pape et l'Empereur s'y

reposassent un instant. Après une courte station, le Pape entra dans

l'église, où déjà depuis plusieurs heures s'étaient réunis les députés

des villes, les représentants de la magistrature et de l'armée, les

soixante évêques avec leur clergé, le Sénat, le Corps Législatif, le

Tribunat, le Conseil d'État, les princes de Nassau, de Hesse, de

Baden, l'archichancelier de l'empire germanique, enfin les ministres

de toutes les puissances. La grande porte de Notre-Dame avait été

fermée parce qu'on y avait adossé le trône impérial. On entrait par

les portes latérales, situées aux deux extrémités de la nef

transversale. Quand le Pape, précédé de la croix et des insignes du

successeur de saint Pierre, parut dans cette vieille basilique de

saint Louis, tous les assistants se levèrent, et cinq cents musiciens

entonnèrent sur un air solennel le chant consacré, TU ES PETRUS.

L'effet en fut subit et profond. Le Pape marchant à pas lents alla

s'agenouiller d'abord à l'autel, et prendre place ensuite sur un trône

préparé pour lui à droite de l'autel. Les soixante prélats de l'Église

française vinrent le saluer l'un après l'autre. Il eut pour chacun

d'eux, constitutionnel ou non, la même bienveillance de regard. Puis

on attendit l'arrivée de la famille impériale.

L'église de Notre-Dame était décorée avec une magnificence sans égale.

Des tentures de velours, semées d'abeilles d'or, descendaient de la

voûte jusqu'au sol. Au pied de l'autel se trouvaient de simples

fauteuils, que l'Empereur et l'Impératrice devaient occuper avant leur

couronnement. Au fond de l'Église, dans l'extrémité opposée à l'autel,

un trône immense, élevé sur vingt-quatre marches, placé entre des

colonnes qui supportaient un fronton, espèce de monument dans un

monument, était destiné à l'Empereur couronné et à son épouse. C'était

l'usage dans les deux rites romain et français. Le monarque n'allait

s'asseoir sur le trône qu'après avoir été couronné par le pontife.

[Note en marge: Napoléon saisit la couronne des mains du Pape et la

pose sur sa tête.]

On attendait l'Empereur, et on l'attendit long-temps. Ce fut la seule

circonstance fâcheuse dans cette grande solennité. L'attitude du Pape

pendant cette longue attente fut pénible. La crainte que l'ordonnateur

de ces fêtes avait éprouvée d'exposer les deux cortéges à une

rencontre, était cause de ce retard. L'Empereur était parti des

Tuileries dans une voiture tout entourée de glaces, surmontée par des

génies d'or tenant une couronne; voiture populaire en France, toujours

reconnue du peuple de Paris, quand il l'a revue depuis, dans d'autres

cérémonies. Il était vêtu d'un habit dessiné par le plus grand peintre

du temps, et assez semblable aux costumes du seizième siècle; il

portait une toque à plume et un manteau court. Il ne devait prendre le

costume impérial qu'à l'archevêché même, et au moment d'entrer dans

l'église. Escorté par ses maréchaux à cheval, précédé des grands

dignitaires en voiture, il s'achemina lentement, le long de la rue

Saint-Honoré, du quai de la Seine et de la place Notre-Dame, au milieu

des acclamations d'un peuple immense, enchanté de voir son général

favori, devenu empereur, comme s'il n'avait pas fait tout cela

lui-même, avec ses passions mobiles, avec son héroïsme guerrier, et

comme si un coup de baguette magique l'eût fait pour lui. Napoléon,

arrivé devant le portique, déjà décrit, mit pied à terre, se rendit à

l'archevêché, y prit la couronne, le sceptre, le manteau impérial, et

se dirigea vers la basilique. À côté de lui on portait la grande

couronne, en forme de tiare, modelée sur celle de Charlemagne. Dans

ce premier instant il avait ceint la couronne des Césars, c'est-à-dire

un simple laurier d'or. On admirait sa tête, belle sous ce laurier

d'or, comme une médaille antique. Entré dans l'église, au son d'une

musique retentissante, il s'agenouilla, et se rendit ensuite au

fauteuil qu'il devait occuper avant de se mettre en possession du

trône. Alors commença la cérémonie. On avait déposé sur l'autel la

couronne, le sceptre, l'épée, le manteau. Le Pape fit sur le front de

l'Empereur, sur ses bras, sur ses mains, les onctions d'usage, puis

bénit l'épée qu'il lui ceignit, le sceptre qu'il remit en sa main, et

s'approcha pour prendre la couronne. Napoléon observant ses

mouvements, et comme il l'avait annoncé, terminant la difficulté sur

les lieux mêmes, saisit la couronne des mains du pontife, sans

brusquerie, mais avec décision, et la plaça lui-même sur sa tête.

L'acte, compris de tous les assistants, produisit un effet

inexprimable. Napoléon prenant ensuite la couronne de l'Impératrice,

et, s'approchant de Joséphine prosternée devant lui, la posa avec une

tendresse visible sur la tête de cette compagne de sa fortune, qui en

ce moment fondait en larmes. Cela fait, il s'achemina vers le grand

trône. Il y monta suivi de ses frères, qui soutenaient les pans du

manteau impérial. Alors le Pape se rendit, suivant l'usage, au pied du

trône pour bénir le nouveau souverain, et chanter ces paroles qui

avaient retenti aux oreilles de Charlemagne dans la basilique de

Saint-Pierre, quand le clergé romain l'avait soudainement proclamé

empereur d'Occident: VIVAT IN ÆTERNUM SEMPER AUGUSTUS. À ce chant,

les cris de Vive l'Empereur, mille fois répétés, se firent entendre

sous les voûtes de Notre-Dame; le canon y joignit ses éclats, et

apprit à tout Paris l'instant solennel où Napoléon était

définitivement consacré, d'après toutes les formes convenues chez les

hommes.

L'archichancelier Cambacérès lui apporta ensuite le texte du serment,

un évêque lui présenta l'Évangile, et, la main sur le livre des

chrétiens, il prêta ce serment qui contenait les grands principes de

la Révolution française. Puis fut chantée une grand'messe pontificale,

et la journée était fort avancée lorsque les deux cortéges regagnèrent

les Tuileries, à travers un concours immense de peuple.

Telle fut cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait le

retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des

moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de

son propre sein, sacré par le Pape, qui avait quitté tout exprès la

capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles

pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la

modération des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie,

avait ménagé à la France une liberté suffisante, et borné à propos le

cours d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour

jamais, c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie. Mais

nous devions passer par d'autres voies à un état politique plus libre,

et à une grandeur malheureusement trop restreinte.

Il y avait quinze ans que la Révolution avait commencé. Monarchie

pendant trois ans, république pendant douze, elle devenait maintenant

monarchie militaire, fondée toutefois sur l'égalité civile, sur le

concours de la nation à la loi, et sur la libre admission de tous les

citoyens à ces grandeurs sociales rétablies. Ainsi avait marché en

quinze ans la société française, successivement défaite et refaite,

avec la promptitude ordinaire aux passions populaires.

FIN DU LIVRE VINGTIÈME.

LIVRE VINGT ET UNIÈME.

TROISIÈME COALITION.

Séjour du Pape à Paris.--Soins de Napoléon pour l'y retenir.--Les

flottes n'ayant pu agir en décembre, Napoléon emploie l'hiver à

organiser l'Italie.--Transformation de la République italienne en

un royaume vassal de l'Empire français.--Offre de ce royaume à

Joseph Bonaparte, et refus de celui-ci.--Napoléon se décide à

poser la couronne de fer sur sa tête, en déclarant que les deux

couronnes de France et d'Italie seront séparées à la

paix.--Séance solennelle au Sénat.--Second couronnement à Milan

fixé au mois de mai 1805.--Napoléon trouve dans sa présence au

delà des Alpes un moyen de mieux cacher ses nouveaux projets

maritimes.--Ses ressources navales se sont accrues par une

soudaine déclaration de guerre de l'Angleterre à

l'Espagne.--Forces navales de la Hollande, de la France, de

l'Espagne.--Projet d'une grande expédition dans

l'Inde.--Hésitation d'un moment entre ce projet et celui d'une

expédition directe contre l'Angleterre.--Préférence définitive

pour ce dernier.--Tout est préparé pour exécuter la descente dans

les mois de juillet et d'août.--Les flottes de Toulon, de Cadix,

du Ferrol, de Rochefort, de Brest, doivent se réunir à la

Martinique, pour revenir en juillet dans la Manche, au nombre de

soixante vaisseaux.--Le Pape se dispose enfin à retourner à

Rome.--Ses ouvertures à Napoléon avant de le quitter.--Réponses

sur les divers points traités par le Pape.--Déplaisir de

celui-ci, tempéré toutefois par le succès de son voyage en

France.--Départ du Pape pour Rome, et de Napoléon pour

Milan.--Dispositions des cours de l'Europe.--Leur tendance à une

nouvelle coalition.--État du cabinet russe.--Les jeunes amis

d'Alexandre forment un grand plan de médiation européenne.--Idées

dont se compose ce plan, véritable origine des traités de

1815.--M. de Nowosiltzoff chargé de les faire agréer à

Londres.--Accueil qu'il reçoit de M. Pitt.--Le plan de médiation

est converti par le ministre anglais en un plan de coalition

contre la France.--Retour de M. de Nowosiltzoff à

Pétersbourg.--Le cabinet russe signe avec lord Gower le traité

qui constitue la troisième coalition.--La ratification de ce

traité est soumise à une condition, l'évacuation de Malte par

l'Angleterre.--Afin de conserver à cette coalition la forme

préalable d'une médiation, M. de Nowosiltzoff doit se rendre à

Paris pour traiter avec Napoléon.--Inutiles efforts de la Russie

pour amener la Prusse à la nouvelle coalition.--Efforts plus

heureux auprès de l'Autriche, qui prend des engagements

éventuels.--La Russie se sert de l'intermédiaire de la Prusse,

afin d'obtenir de Napoléon des passe-ports pour M. de

Nowosiltzoff.--Ces passe-ports sont accordés.--Napoléon en

Italie.--Enthousiasme des Italiens pour sa

personne.--Couronnement à Milan.--Eugène de Beauharnais déclaré

vice-roi.--Fêtes militaires et visites à toutes les

villes.--Napoléon invinciblement entraîné à certains projets par

la vue de l'Italie.--Il projette d'expulser un jour les Bourbons

de Naples, et se décide immédiatement à réunir Gênes à la

France.--Motifs de cette réunion.--Constitution du duché de

Lucques en un fief impérial, au profit de la princesse

Élisa.--Après un séjour de trois mois en Italie, Napoléon se

dispose à se rendre à Boulogne, afin d'exécuter la

descente.--Ganteaume à Brest n'a pu trouver un seul jour pour

mettre à la voile.--Villeneuve et Gravina, sortis heureusement de

Toulon et de Cadix, sont chargés de venir débloquer Ganteaume,

pour se rendre tous ensemble dans la Manche.--Séjour de Napoléon

à Gênes.--Son brusque départ pour Fontainebleau.--Tandis que

Napoléon prépare la descente en Angleterre, toutes les puissances

du continent préparent une guerre formidable contre la

France.--La Russie, embarrassée par le refus de l'Angleterre

d'abandonner Malte, trouve dans la réunion de Gênes un prétexte

pour passer outre, et l'Autriche une raison pour se décider

sur-le-champ.--Traité de subside.--Armements immédiats

obstinément niés à Napoléon.--Celui-ci s'en aperçoit, et demande

des explications, en commençant quelques préparatifs vers

l'Italie et sur le Rhin.--Persuadé plus que jamais qu'il faut

aller couper à Londres le noeud de toutes les coalitions, il part

pour Boulogne.--Sa résolution de s'embarquer, et son impatience

en attendant la flotte française.--Mouvement des

escadres.--Longue et heureuse navigation de Villeneuve et de

Gravina jusqu'à la Martinique.--Premières atteintes de

découragement chez l'amiral Villeneuve.--Brusque retour en

Europe, et marche sur le Ferrol pour débloquer ce port.--Bataille

navale du Ferrol contre l'amiral Calder.--L'amiral français

pourrait s'attribuer la victoire, s'il n'avait perdu deux

vaisseaux espagnols.--Il a rempli son but en débloquant le

Ferrol, et en ralliant deux nouvelles divisions française et

espagnole.--Au lieu de prendre confiance, et de venir débloquer

Ganteaume pour se rendre avec cinquante vaisseaux dans la Manche,

Villeneuve déconcerté se décide à faire voile vers Cadix, en

laissant croire à Napoléon qu'il marche sur Brest.--Longue

attente de Napoléon à Boulogne.--Ses espérances en recevant les

premières dépêches du Ferrol.--Son irritation lorsqu'il commence

à croire que Villeneuve a marché vers Cadix.--Violente agitation

et emportement contre l'amiral Decrès.--Nouvelles positives des

projets de l'Autriche.--Brusque changement de résolution.--Plan

de la campagne de 1805.--Quelles étaient les chances de succès de

la descente, manquée par la faute de Villeneuve.--Napoléon tourne

définitivement ses forces contre le continent.

[Note en marge: Janv. 1805]

[Note en marge: Distribution des aigles à l'armée.]

Trois jours après la cérémonie du sacre, Napoléon voulut distribuer à

l'armée et aux gardes nationales les aigles qui devaient surmonter les

drapeaux de l'Empire. Cette cérémonie, aussi noblement ordonnée que la

précédente, eut le Champ de Mars pour théâtre. Les représentants de

tous les corps vinrent recevoir les aigles qui leur étaient destinées,

au pied d'un trône magnifique, élevé devant le palais de l'École

militaire, et, avant de les recevoir prêtèrent le serment, qu'ils

tinrent depuis, de les défendre jusqu'à la mort. Le même jour il y eut

un banquet aux Tuileries, où l'on vit l'Empereur et le Pape assis à

table, à côté l'un de l'autre, revêtus des ornements impériaux et

pontificaux, et servis par les grands officiers de la couronne.

La multitude, avide de spectacles, était ravie de ces pompes. Beaucoup

d'esprits, sans être dominés par leurs sens, les admettaient comme une

conséquence naturelle du rétablissement de la monarchie. Les sages

faisaient des voeux pour que le nouveau monarque ne se laissât pas

enivrer par ces fumées de la toute-puissance. Du reste, aucun

pronostic sinistre ne troublait encore la satisfaction publique. On

croyait à la durée du nouvel ordre de choses. Avec beaucoup de

magnificence, trop peut-être, on y voyait cependant la fidèle

consécration des principes sociaux proclamés par la Révolution

française, une prospérité toujours croissante malgré la guerre, et une

continuation de grandeur qui avait de quoi charmer l'orgueil national.

[Note en marge: Prolongation du séjour du Pape à Paris.]

[Note en marge: Efforts de Napoléon pour plaire à Pie VII.]

Le Saint-Père n'aurait pas voulu séjourner long-temps à Paris; mais il

espérait, en y séjournant, trouver une occasion favorable d'exprimer

à Napoléon les voeux secrets de la cour romaine, et il était résigné à

y demeurer deux ou trois mois. La saison ne lui permettait d'ailleurs

pas de repasser les Alpes immédiatement. Napoléon, qui désirait

l'avoir à ses côtés pour lui montrer la France, pour lui en faire

apprécier l'esprit, pour l'amener à comprendre les conditions

auxquelles le rétablissement de la religion était possible, pour

gagner enfin sa confiance par des communications franches et

journalières, Napoléon mettait à le retenir une grâce parfaite, et il

avait fini par séduire entièrement ce saint Pontife. Pie VII était

logé aux Tuileries, libre de se livrer à ses goûts modestes et

religieux, mais environné, quand il sortait, de tous les attributs de

la suprême puissance, escorté par la garde impériale, comblé en un mot

des plus grands honneurs. Son intéressante figure, ses vertus presque

visibles dans sa personne, avaient vivement touché la population

parisienne, qui le suivait partout avec un mélange de curiosité, de

sympathie et de respect. Il parcourait tour à tour les paroisses de

Paris, où il officiait, au milieu d'une affluence extraordinaire. Sa

présence augmentait l'impulsion religieuse que Napoléon s'était

attaché à imprimer aux esprits. Le saint Pontife en était heureux. Il

visitait les monuments publics, les musées enrichis par Napoléon, et

semblait s'intéresser lui-même aux grandeurs du nouveau règne. Dans

une visite à l'un de nos établissements publics, il se conduisit avec

un tact et une convenance qui lui valurent l'approbation générale.

Entouré d'une foule agenouillée qui lui demandait sa bénédiction, il

aperçut un homme dont le visage sévère et chagrin portait encore

l'empreinte de nos passions éteintes, et qui se détournait pour se

soustraire à la bénédiction pontificale. Le Saint-Père, s'approchant,

lui dit avec douceur: Ne fuyez pas, monsieur. La bénédiction d'un

vieillard n'a jamais fait de mal.--Ce mot noble et touchant fut répété

et applaudi dans tout Paris.

Les fêtes, les soins hospitaliers prodigués à son hôte vénérable,

n'avaient pu distraire Napoléon de ses grandes affaires. Les flottes

destinées à concourir à la descente continuaient d'attirer toute son

attention. Celle de Brest était enfin prête à mettre à la voile; mais

celle de Toulon, retardée dans son armement parce qu'on avait voulu la

porter de huit vaisseaux à onze, avait exigé l'emploi du mois de

décembre tout entier. Depuis qu'elle était au complet, un vent debout

l'avait empêchée de sortir pendant la durée du mois de janvier.

L'amiral Missiessy, avec cinq vaisseaux armés à Rochefort, attendait

une tempête pour dérober sa sortie à l'ennemi. Napoléon consacrait ce

temps à l'administration intérieure de son nouvel empire.

[Note en marge: Démarches de Napoléon à l'égard de l'Angleterre.]

Quoique décidé à une guerre à outrance contre l'Angleterre, il crut

devoir commencer son règne par une démarche, en ce moment inutile, et

qui avait, outre son inutilité, l'inconvénient d'être la répétition

d'une autre démarche pleine d'à-propos, qu'il avait faite lors de son

avénement au Consulat. Il écrivit une lettre au roi d'Angleterre pour

lui proposer la paix, et il expédia cette lettre par un brick à la

croisière anglaise devant Boulogne. Elle fut communiquée sur-le-champ

au cabinet britannique, qui fit dire que la réponse serait envoyée

plus tard. La paix était possible en 1800, nécessaire même pour les

deux puissances. La démarche tentée à cette époque par le Premier

Consul était donc fort convenable, et le refus de ses propositions de

paix, suivi des victoires de Marengo et de Hohenlinden, couvrit de

confusion M. Pitt, fut même l'une des causes principales de la chute

de ce ministre. Mais, en 1805, les deux peuples étant au début de la

nouvelle guerre, leurs prétentions étant accrues au point de ne

pouvoir plus être ajustées que par la force, une proposition de paix

semblait trop visiblement imaginée pour affecter la modération, ou

pour avoir l'occasion de parler au roi d'Angleterre de monarque à

monarque.

[Note en marge: Transformation de la République italienne en

monarchie.]

Ce qui pressait beaucoup plus que ces vaines démarches, c'était

l'organisation définitive de la République italienne. Cette

République, fille de la République française, devait suivre en tout le

sort de sa mère. En 1802, lors de la Consulte de Lyon, elle s'était

constituée à l'imitation de la France, en adoptant un gouvernement,

républicain dans la forme, absolu dans le fait. Maintenant il était

naturel qu'elle fît le dernier pas à la suite de la France, et que de

république elle devînt monarchie.

[Note en marge: Voeux des Italiens.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 33 段