nuit du 28 au 29 septembre. Le cardinal Fesch le présenta au
Saint-Père, qui lui fit un accueil tout paternel. Pie VII reçut la
lettre des mains du général, et différa de la lire jusqu'après
l'audience. Mais, lorsqu'il en eut pris connaissance, et qu'il n'y
trouva pas l'allégation des affaires religieuses comme motif de venir
en France, il fut saisi d'une profonde douleur, et tomba dans une
agitation nerveuse, qui excita les plus vives inquiétudes. Au fond, ce
qui touchait ce respectable Pontife, comme tous les princes d'une âme
élevée, c'était son honneur, la dignité de sa couronne. Il les croyait
compromis, si l'intérêt des affaires religieuses n'était allégué pour
expliquer son déplacement. Le titre de _chapelain de Napoléon_, que
lui donnaient ses ennemis, le blessait profondément. Il fit rappeler
le cardinal Fesch: _C'est du poison_, lui dit-il, que vous m'avez
apporté. Il ajouta qu'il ne répondrait pas à une telle lettre; qu'il
n'irait point à Paris, car on lui avait manqué de parole. Le cardinal
Fesch essaya de calmer le Pontife irrité, et pensa qu'une nouvelle
consultation des cardinaux pourrait arranger cette dernière
difficulté. Tous commençaient à sentir l'impossibilité de reculer, et,
moyennant une dernière note explicative, signée du cardinal
ambassadeur, la difficulté fut aplanie. Il fut décidé que le Pape, à
cause de la Toussaint, partirait le 2 novembre, et arriverait le 27 à
Fontainebleau.
[Note en marge: Questions relatives au cérémonial.]
Pendant que cela se passait à Rome, l'Empereur Napoléon avait tout
disposé à Paris, pour donner à cette cérémonie un éclat prodigieux. Il
y avait invité les princes de Bade, le prince archichancelier de
l'Empire germanique, et de nombreuses députations choisies dans
l'administration, dans la magistrature et dans l'armée. Il avait
laissé le soin à l'évêque Bernier, ainsi qu'à l'archichancelier
Cambacérès, d'examiner le cérémonial usité pour le sacre des empereurs
et des rois, et de lui proposer les modifications que les moeurs du
siècle, l'esprit du temps, les préventions même de la France contre
l'autorité romaine, commandaient d'y apporter. Il leur avait prescrit
le plus grand secret, pour que ces questions ne devinssent pas le
sujet de propos fâcheux, et se réservait de décider lui-même celles
qui seraient douteuses. Les deux rites romain et français contenaient
des manières de procéder également difficiles à faire supporter aux
esprits. D'après l'un et l'autre cérémonial, le monarque arrivait sans
les insignes de la suprême puissance, tels que le sceptre, l'épée, la
couronne, et ne les recevait que de la main du Pontife. De plus on lui
posait la couronne sur la tête. Par le rite français les pairs, par le
rite romain les évêques, tenaient la couronne suspendue sur la tête du
monarque à genoux, et le Pontife, la saisissant, la faisait descendre
sur son front. MM. Bernier et Cambacérès, après avoir supprimé
certains détails trop en contradiction avec le temps présent, étaient
d'avis de conserver cette dernière partie de la cérémonie, en
substituant aux pairs du rite français, aux évêques du rite romain,
les six grands dignitaires de l'Empire, et en laissant le Pape poser
la couronne, suivant la coutume anciennement admise. Napoléon, se
fondant sur l'esprit de la nation et de l'armée, soutint qu'il ne
pouvait ainsi recevoir la couronne du Pontife; que la nation et
l'armée, desquelles il la tenait, seraient blessées de voir un
cérémonial sans conformité avec la réalité des choses, et
l'indépendance du trône. Il fut inflexible à cet égard, disant qu'il
connaissait mieux que personne les vrais sentiments de la France,
portée sans doute aux idées religieuses, mais, sous ce rapport même,
toujours prête à blâmer ceux qui dépassaient certaines limites. Il
voulut donc arriver à la basilique avec ses insignes impériaux,
c'est-à-dire en Empereur, et seulement les donner à bénir au Pape. Il
consentait à être béni, consacré, mais non pas à être couronné.
L'archichancelier Cambacérès, avouant ce qu'il y avait de vrai dans
l'opinion de Napoléon, signala le danger non moins grand de blesser un
Pontife, déjà fort chagriné, et de priver la cérémonie d'une
conformité précieuse avec les vieilles formes en usage depuis Pépin et
Charlemagne. MM. Cambacérès et Bernier, tous deux intimement liés avec
le légat, furent chargés de lui faire agréer les volontés de
l'Empereur. Le cardinal Caprara, sachant combien les formes étaient
une affaire grave pour sa cour, pensa qu'il ne fallait rien décider
sans l'avis du Pape, mais qu'il ne fallait rien mander non plus au
Saint-Siége, de peur de susciter des difficultés nouvelles. Convaincu
que le Pape, une fois arrivé, serait en même temps rassuré et charmé
par l'accueil qui lui était destiné en France, le cardinal crut que
tout s'arrangerait plus facilement à Paris sous l'influence d'une
satisfaction inattendue, qu'à Rome sous l'influence des plus vagues
terreurs.
[Note en marge: Difficultés intérieures naissant des prétentions de la
famille impériale.]
Ces difficultés vaincues, il en restait d'autres qui prenaient
naissance dans le sein de la famille impériale. Il s'agissait de fixer
le rôle de la femme, des frères, des soeurs de l'Empereur, dans cette
cérémonie du sacre. Il fallait d'abord savoir si Joséphine serait
couronnée et sacrée comme Napoléon lui-même. Elle le désirait
ardemment, car c'était un nouveau lien avec son époux, une nouvelle
garantie contre une répudiation future, qui était le souci constant de
sa vie. Napoléon hésitait entre sa tendresse pour elle et les secrets
pressentiments de sa politique, lorsqu'une scène de famille faillit
amener sur-le-champ la perte de l'infortunée Joséphine. Tout le monde
s'agitait autour du nouveau monarque, frères, soeurs, alliés. Chacun
voulait, dans cette solennité qui semblait devoir les consacrer tous,
un rôle conforme à ses prétentions actuelles et à ses espérances
futures. À l'aspect de cette agitation et témoin des instances dont
Napoléon était l'objet, surtout de la part de l'une de ses soeurs,
Joséphine troublée, dévorée de jalousie, laissa voir des soupçons
outrageants pour cette soeur, et pour Napoléon lui-même, soupçons
conformes aux atroces calomnies des émigrés. Napoléon fut saisi tout à
coup d'une véhémente colère, et, trouvant dans cette colère une force
contre son affection, il dit à Joséphine qu'il allait se séparer
d'elle[10]; que d'ailleurs il le faudrait plus tard, et que mieux
valait s'y résigner sur-le-champ, avant d'avoir contracté des liens
plus étroits. Il appela ses deux enfants adoptifs, leur fit part de sa
résolution, et les jeta, par cette nouvelle, dans la plus profonde
douleur. Hortense et Eugène de Beauharnais déclarèrent, avec une
résolution calme et triste, qu'ils suivraient leur mère dans la
retraite à laquelle on voulait la condamner. Joséphine, bien
conseillée, montra une douleur résignée et soumise. Le contraste de
son chagrin avec la satisfaction qui éclatait dans le reste de la
famille impériale, déchira le coeur de Napoléon, et il ne put se
décider à voir exilée et malheureuse, cette femme, compagne de sa
jeunesse, exilés et malheureux avec elle, ces enfants devenus l'objet
de sa tendresse paternelle. Il saisit Joséphine dans ses bras, lui
dit, dans son effusion, qu'il n'aurait jamais la force de se séparer
d'elle, bien que sa politique le commandât peut-être; et puis il lui
promit qu'elle serait couronnée avec lui, et recevrait à ses côtés, de
la main du Pape, la consécration divine.
[Note 10: Je rapporte ici le récit fidèle d'une personne respectable,
témoin oculaire, attachée à la famille impériale, et qui a consacré ce
souvenir dans ses mémoires manuscrits.]
Joséphine, toujours mobile, passa de la terreur au contentement le
plus vif, et se livra aux apprêts de cette cérémonie avec une joie
puérile.
[Note en marge: Nov. 1804.]
[Note en marge: Rôle assigné aux princes et princesses de la famille
impériale dans la cérémonie du sacre.]
Napoléon, dans sa secrète pensée de relever un jour l'empire
d'Occident, voulait des rois vassaux autour de son trône. Dans le
moment, il faisait de ses deux frères, Joseph et Louis, de grands
dignitaires de l'Empire; bientôt il songeait à en faire des rois, et
déjà même il préparait un trône en Lombardie pour Joseph. Son
intention était qu'en devenant rois, ils restassent grands dignitaires
de son Empire. Ils devaient être ainsi dans l'empire français
d'Occident ce qu'étaient dans l' empire germanique les princes de
Saxe, de Brandebourg, de Bohême, de Bavière, de Hanovre, etc. Il
fallait que la cérémonie du sacre répondît à un tel projet, et fût
l'image emblématique de la réalité qu'il préparait. Il n'admettait pas
que des évêques ou des pairs tinssent la couronne suspendue sur sa
tête, et même que le premier des évêques, celui de Rome, l'y posât.
Par des raisons pareilles il voulut que ses deux frères, destinés à
être rois vassaux du grand Empire, prissent à côté de lui une position
qui signifiât clairement cette vassalité future. Il exigea donc que,
lorsque, vêtu du manteau impérial, il aurait à se transporter dans le
sein de la basilique, du trône à l'autel, de l'autel au trône, ses
frères soutinssent les pans de son manteau. Il l'exigea non-seulement
pour lui, mais pour l'Impératrice. C'étaient les princesses ses soeurs
qui devaient remplir auprès de Joséphine l'office que ses frères
devaient remplir auprès de lui. Il lui fallut une expression énergique
de sa volonté pour l'obtenir. Quoique sa bonté lui rendît pénibles les
scènes de famille, il devenait absolu, quand ses résolutions
touchaient aux desseins de sa politique.
On était en novembre; tout était prêt à Notre-Dame. Les députations
étaient arrivées; les tribunaux chômaient; soixante évêques ou
archevêques, suivis de leur clergé, avaient abandonné le soin des
autels. Les généraux, les amiraux, les officiers les plus distingués
de terre et de mer, les maréchaux Davout, Ney, Soult, les amiraux
Bruix, Ganteaume, au lieu d'être à Boulogne ou à Brest, se trouvaient
à Paris. Napoléon en était contrarié; car les pompes, bien qu'il les
aimât, passaient pour lui bien après les affaires. Une multitude de
curieux, accourus de toutes les parties de l'Europe et de la France,
encombraient la capitale, et attendaient avec impatience le spectacle
extraordinaire qui les avait attirés. Napoléon, à qui le concours dont
il était l'objet continuel ne déplaisait pas, Napoléon cependant était
pressé de faire cesser un état de choses qui sortait de cet ordre
régulier qu'il aimait à voir régner dans son Empire. Il envoyait
officiers sur officiers afin de remettre au Pape des lettres remplies
d'une tendresse filiale, mais remplies aussi de vives instances pour
qu'il voulût bien hâter sa marche. De retards en retards on avait fixé
la cérémonie au 2 décembre.
[Note en marge: Départ du Pape et son voyage à travers l'Italie et la
France.]
Le Pape s'était enfin décidé à quitter Rome. Après avoir confié tous
ses pouvoirs au cardinal Consalvi, et l'avoir comblé de ses
embrassements, il s'était rendu, le 2 novembre au matin, à l'autel de
Saint-Pierre, et y avait passé beaucoup de temps à genoux, entouré des
cardinaux, des grands de Rome et du peuple. Il avait fait à cet autel
une prière fervente, comme s'il allait affronter de grands périls,
puis il était monté en voiture et avait pris la route de Viterbe. Le
peuple du Transtevere, si fidèle à ses pontifes, avait long-temps
accompagné sa voiture en pleurant. Il était passé, le temps où cette
cour romaine était la plus éclairée de l'Europe! Maintenant les
vieillards du Sacré-Collége, connaissant à peine le siècle où ils
vivaient, blâmant même, faute de la comprendre, la sage condescendance
de Pie VII, en étaient à croire les fables les plus absurdes. Il y en
avait qui regardaient comme vraisemblable le bruit d'un guet-apens
préparé en France, pour constituer le Saint-Père prisonnier, et lui
prendre ses États: comme si Napoléon avait besoin d'un tel moyen pour
être maître de Rome! comme s'il désirait autre chose, dans le moment,
qu'une bénédiction pontificale, qui rendît le caractère de son pouvoir
respectable aux yeux des hommes!
Pie VII en partant avait voulu, malgré sa pauvreté, apporter quelques
présents, dignes de l'hôte chez lequel il allait résider. Avec sa
délicatesse de tact accoutumée, il avait choisi, pour les offrir à
Napoléon, deux camées antiques, aussi remarquables par leur beauté que
par leur signification. L'un représentait Achille, l'autre la
continence de Scipion. Il destinait à Joséphine des vases antiques
aussi, et d'un travail admirable. Sur le conseil de M. de Talleyrand,
il apportait pour les dames de la cour une profusion de chapelets.
[Note en marge: Le Pape à Lyon.]
Il partit donc, traversa l'État romain et la Toscane, au milieu des
peuples d'Italie agenouillés sur son passage. À Florence, il fut reçu
par la reine d'Étrurie, devenue veuve, et actuellement régente, pour
son fils, du nouveau royaume créé par Napoléon. Cette princesse,
pieuse comme une princesse espagnole, accueillit le Pape avec des
démonstrations de dévotion et de respect qui le charmèrent. Il
commença dès lors à se remettre un peu de ses profondes inquiétudes.
Il voulut éviter les Légations, afin de ne pas consacrer par sa
présence l'attribution qui en avait été faite à un autre État que
l'État romain. On le fit passer par Plaisance, Parme et Turin. Il
n'était pas encore en France, mais les autorités et les troupes
françaises l'entouraient. Il vit le vieux Menou, les officiers de
l'armée d'Italie, inclinés avec respect devant lui, et fut touché de
l'expression respectueuse de ces mâles visages. Le cardinal
Cambacérès, un chambellan du palais, M. de Salmatoris, envoyés en
avant, se présentèrent aux frontières du Piémont, qui étaient celles
de l'Empire, et lui remirent une lettre de Napoléon pleine de
l'expression de sa reconnaissance, et des voeux qu'il faisait pour le
prompt et heureux voyage du Pontife. D'heure en heure rassuré
davantage, Pie VII en venait à ne plus tant redouter les conséquences
de sa résolution. Il passa les Alpes. Des précautions extraordinaires
avaient été prises pour y rendre sûr et facile son trajet, et celui
des vieux cardinaux qui l'accompagnaient. Des officiers du palais
impérial pourvoyaient à tout avec une magnificence et un empressement
infinis. Enfin il arriva à Lyon. Là ses terreurs furent changées en
un véritable ravissement. Des flots de population étaient accourus de
la Provence, du Dauphiné, de la Franche-Comté, de la Bourgogne, pour
voir le représentant de Dieu sur la terre. Les peuples ont tous dans
le coeur un sentiment confus, mais profond, de la Divinité. Peu
importe la forme sous laquelle on la présente à leur adoration, pourvu
que cette forme soit très-anciennement admise, et qu'au-dessus d'eux
on leur donne l'exemple de la respecter. Si on ajoute à la force
naturelle de ce sentiment la puissance extraordinaire des réactions,
la vivacité avec laquelle la multitude revient aux choses anciennes
qu'elle a momentanément abandonnées, on concevra l'empressement que le
peuple des villes et des campagnes mettait en France à accourir
au-devant du Saint-Père. En voyant à genoux cette nation qu'on lui
avait dépeinte comme toujours en révolte contre les autorités de la
terre et du ciel, cette nation qui avait renversé des trônes, tenu un
pontife en captivité, Pie VII fut saisi, rassuré, et reconnut que son
vieux conseiller Caprara disait vrai lorsqu'il lui affirmait que ce
voyage ferait un grand bien à la religion, et lui procurerait à
lui-même des satisfactions infinies. Une lettre de l'Empereur vint le
chercher encore à Lyon, lui porter de nouveaux remercîments, de
nouveaux voeux pour sa prompte arrivée. Ce pontife débile, d'une
sensibilité maladive, ne sentant plus sa fatigue depuis qu'il se
voyait reçu de la sorte, offrit lui-même d'accélérer son voyage de
deux jours, ce qui fut accepté. Il quitta Lyon au milieu des mêmes
hommages, traversa Moulins, Nevers, rencontrant partout sur les routes
la multitude émue, et demandant les bénédictions du chef de l'Église.
[Note en marge: Arrivée du Pape à Fontainebleau.]
C'est à Fontainebleau que Pie VII devait s'arrêter. Napoléon avait
ainsi réglé les choses, afin d'avoir l'occasion de venir à la
rencontre du Saint-Père, et de lui ménager deux ou trois jours de
repos dans cette belle retraite. Il avait ordonné, pour ce jour-là 25
novembre, une chasse qui devait se diriger vers la route que suivait
le Saint Père. À l'heure où il savait que le cortége pontifical
parviendrait à la croix de Saint-Herem, il dirigea son cheval de ce
côté, pour y rencontrer le Pape, qui arriva presque aussitôt. Il se
présenta sur-le-champ à lui, et l'embrassa. Pie VII, touché de cet
empressement, regardait avec émotion, avec curiosité, cet autre
Charlemagne, auquel il pensait sans cesse depuis quelques années,
comme à l'instrument de Dieu sur la terre. On était au milieu du jour.
Les deux souverains montèrent en voiture pour se rendre au château de
Fontainebleau, Napoléon laissant la droite au chef de l'Église. Sur le
seuil du palais, l'Impératrice, les grands de l'Empire, les chefs de
l'armée étaient rangés en cercle pour recevoir Pie VII et lui rendre
hommage. Celui-ci, quoique habitué aux pompes romaines, n'avait rien
vu de si magnifique. Il fut conduit, entouré de ce cortége, à
l'appartement qui lui était destiné. Après quelques heures de repos,
suivant les règles de l'étiquette entre souverains, il fit visite à
l'Empereur et à l'Impératrice, qui lui rendirent immédiatement cette
visite. Chaque fois plus rassuré, plus entraîné par le langage
séduisant de l'hôte qui s'était promis non pas de l'intimider, mais de
lui plaire, il conçut une affection qu'à la fin de sa vie, après de
nombreuses et terribles vicissitudes, il ressentait encore pour le
héros malheureux. Les grands de l'Empire lui furent successivement
présentés. Il les reçut avec une cordialité parfaite, et cette grâce
des vieillards, qui a bien aussi son charme puissant. La figure douce
et digne, le regard pénétrant de Pie VII, touchaient tous les coeurs,
et il était touché lui-même de l'effet qu'il produisait. On ne l'avait
entretenu d'aucune des difficultés qui restaient encore à régler. On
avait ménagé sa sensibilité, sa fatigue. Il était tout entier à
l'émotion, à la joie d'un accueil, qui lui semblait le triomphe même
de la Religion.
[Note en marge: Entrée du Pape à Paris.]
Le moment était venu de partir pour Paris, et d'entrer enfin dans
cette redoutable cité, où depuis un siècle fermentait l'esprit humain,
où depuis quelques années se réglaient les destinées du monde. Le 28
novembre, après trois jours de repos, l'Empereur et le Pape montèrent
dans une même voiture afin de se rendre à Paris, celui-ci occupant
toujours la droite. Le Pape fut logé au pavillon de Flore, qui avait
été disposé pour le recevoir. On lui donna la journée du 29 pour se
remettre entièrement, et le 30 on lui présenta le Sénat, le Corps
Législatif, le Tribunat, le Conseil d'État. Les présidents de ces
quatre corps lui adressèrent des discours dans lesquels ses vertus, sa
sagesse, sa noble condescendance envers la France, étaient célébrées
en termes brillants et dignes. Cependant, au milieu de ces harangues,
fugitives comme la sensation qui les inspire, il faut remarquer celle
de M. de Fontanes, grave et durable comme les vérités dont elle était
pleine.
[Note en marge: Discours de M. de Fontanes au Pape.]
«TRÈS-SAINT-PÈRE,
«Quand le vainqueur de Marengo conçut, au milieu du champ de
bataille, le dessein de rétablir l'unité religieuse, et de rendre
aux Français leur culte antique, il préserva d'une ruine entière
les principes de la civilisation. Cette grande pensée, survenue
dans un jour de victoire, enfanta le Concordat; et le Corps
Législatif, dont j'ai l'honneur d'être l'organe auprès de Votre
Sainteté, convertit le Concordat en loi nationale.
«Jour mémorable, également cher à la sagesse de l'homme d'État et
à la foi du chrétien! C'est alors que la France, abjurant de trop
graves erreurs, donna les plus utiles leçons au genre humain.
Elle sembla reconnaître devant lui, que toutes les pensées
irréligieuses sont des pensées impolitiques, et que tout attentat
contre le christianisme est un attentat contre la société.
«Le retour de l'ancien culte prépara bientôt celui d'un
gouvernement plus naturel aux grands États, et plus conforme aux
habitudes de la France. Tout le système social, ébranlé par les
opinions inconstantes de l'homme, s'appuya de nouveau sur une
doctrine immuable comme Dieu même. C'est la Religion qui
poliçait autrefois les sociétés sauvages; mais il était plus
difficile aujourd'hui de réparer leurs ruines que de fonder leur
berceau.
«Nous devons ce bienfait à un double prodige. La France a vu
naître un de ces hommes extraordinaires, envoyés de loin en loin
au secours des empires qui sont prêts à tomber; tandis que Rome,
en même temps, a vu briller sur le trône de saint Pierre toutes
les vertus apostoliques du premier âge. Leur douce autorité se
fait sentir à tous les coeurs. Des hommages universels doivent
suivre un Pontife aussi sage que pieux, qui sait à la fois tout
ce qu'il faut laisser au cours des affaires humaines, et tout ce
qu'exigent les intérêts de la religion.
«Cette religion auguste vient consacrer avec lui les nouvelles
destinées de l'Empire français, et prend le même appareil qu'au
siècle des Clovis et des Pépins.
«Tout a changé autour d'elle; seule elle n'a pas changé.
«Elle voit finir les familles des rois comme celles des sujets;
mais, sur les débris des trônes qui s'écroulent, et sur les
degrés des trônes qui s'élèvent, elle admire toujours la
manifestation successive des desseins éternels, et leur obéit
avec confiance.
«Jamais l'univers n'eut un plus imposant spectacle, jamais les
peuples n'ont reçu de plus grandes instructions.
«Ce n'est plus le temps où l'empire et le sacerdoce étaient
rivaux. Tous les deux se donnent la main pour repousser les
doctrines funestes, qui ont menacé l'Europe d'une subversion
totale. Puissent-elles céder pour jamais à la double influence de
la religion et de la politique réunies. Ce voeu sans doute ne
sera point trompé; jamais en France la politique n'eut tant de
génie, et jamais le trône pontifical n'offrit au monde chrétien
un modèle plus respectable et plus touchant.»
Le Pape se montra vivement ému de ce noble langage, le plus beau qu'on
eût parlé depuis le siècle de Louis XIV. Le peuple de Paris, accouru
sous ses fenêtres, demandait qu'il se montrât. Déjà le renom de sa
douceur, de sa noble figure, était répandu dans la capitale. Pie VII
parut plusieurs fois au balcon des Tuileries, toujours accompagné de
Napoléon, fut salué de vives acclamations, et vit le peuple de Paris,
le peuple qui avait fait le 10 août et adoré la déesse Raison, à
genoux, attendant sa bénédiction pontificale. Singulière inconstance
des hommes et des nations, qui prouve qu'il faut s'attacher aux
grandes vérités sur lesquelles repose la société humaine, et s'y
fixer; car il n'y a ni dignité ni repos dans ces caprices d'un jour,
qu'on embrasse, qu'on quitte avec une précipitation déshonorante.
[Note en marge: Déc. 1804.]
[Note en marge: Difficultés relativement à quatre évêques
constitutionnels.]
[Note en marge: Question de cérémonial restant à résoudre. Comment
Napoléon se charge de la terminer.]