Dès que Pie VII avait appris par le courrier extraordinaire du

cardinal Caprara les désirs conçus par Napoléon, il avait été saisi,

et il était demeuré long-temps agité des sentiments les plus

contraires. Il avait bien compris que c'était l'occasion de rendre de

nouveaux services à la religion, d'obtenir pour elle plus d'une

concession, jusqu'ici constamment refusée, peut-être même d'arracher

la restitution des riches provinces enlevées au patrimoine de

Saint-Pierre. Mais aussi que de chances à braver! que de fâcheux

discours à essuyer en Europe! que de désagréments possibles, au milieu

de cette capitale révolutionnaire, infectée de l'esprit des

philosophes, remplie encore de leurs adhérents, et habitée par le

peuple le plus railleur de la terre! Toutes ces perspectives se

présentant à la fois à l'esprit du pontife, sensible et irritable,

l'agitèrent à tel point que sa santé en fut notablement altérée. Son

ministre, son conseiller favori, le cardinal secrétaire d'État

Consalvi, devint à l'instant le confident de ses agitations[9]. Il lui

communiqua ses inquiétudes, reçut communication des siennes, et tous

deux se trouvèrent à peu près d'accord. Ils craignaient ce que dirait

le monde de cette consécration d'un prince illégitime, d'un

usurpateur, comme on appelait Napoléon, dans un certain parti; ils

craignaient le mécontentement des cours, surtout celui de la cour de

Vienne, qui voyait avec un mortel déplaisir s'élever un nouvel

empereur d'Occident; ils craignaient, dans le parti de l'ancien

régime, un déchaînement bien plus grand que celui qui avait éclaté à

l'époque du Concordat, et bien plus motivé, car ici l'intérêt de la

religion était moins évident que l'intérêt d'un homme. Ils craignaient

qu'une fois en France on ne demandât au Pape, à l'égard de la

religion, quelque chose d'imprévu, d'inadmissible, qu'il aurait déjà

bien de la peine à refuser à Rome, qu'il pourrait bien moins encore

refuser à Paris, ce qui amènerait quelque brouille fâcheuse, peut-être

éclatante. Ils n'allaient pas jusqu'à redouter un acte de violence

comme la détention de Pie VI à Valence; mais ils se figuraient

confusément des scènes étranges et effrayantes. Il est vrai que le

cardinal Consalvi, qui était venu à Paris pour le Concordat, et le

cardinal Caprara, qui passait sa vie dans cette capitale, avaient sur

Napoléon, sur sa courtoisie, sur la délicatesse de ses procédés,

d'autres idées que celles qui régnaient dans cette cour de vieux

prêtres, lesquels ne se représentaient jamais Paris que comme un

gouffre où dominait un géant redoutable. Le cardinal Caprara surtout

ne cessait de dire que si l'Empereur était le plus bouillant, le plus

impérieux des hommes, il était aussi le plus généreux, le plus

aimable, quand on ne le blessait pas; que le Pape serait charmé de le

voir, qu'il en obtiendrait ce qu'il voudrait pour la religion et pour

l'Église; que c'était le moment de partir, car la guerre tendait à

quelque crise décisive; qu'il y aurait encore des vaincus et un

vainqueur, encore de nouvelles distributions de territoires, et que le

Pape obtiendrait peut-être les Légations; qu'on ne promettait rien, à

la vérité, mais que c'était au fond l'intention de Napoléon, et qu'il

ne lui fallait qu'une circonstance pour la réaliser. Ces peintures

calmaient un peu l'imagination troublée du malheureux pontife; mais

Paris, la capitale de cette affreuse révolution française qui avait

dévoré des rois, des reines, des milliers de prêtres, était pour lui

un indéfinissable objet de terreur.

[Note 9: Je ne suppose ici aucune intention, je n'en imagine aucune.

Ce qui suit est fidèlement extrait de la correspondance secrète du

cardinal Consalvi avec le cardinal Caprara, correspondance dont la

France est restée en possession.]

Puis aussi venaient l'assaillir des appréhensions contraires. Sans

doute l'Europe parlerait mal si on allait à Paris; il était possible

qu'on y fût exposé à des événements inconnus et funestes; mais si on

n'y allait pas, qu'arriverait-il de la religion et du Saint-Siége?

Tous les États d'Italie étaient sous la main de Napoléon. Le Piémont,

la Lombardie, la Toscane, Naples même, malgré la protection russe,

étaient remplis de troupes françaises. Par égard pour le Saint-Siége,

l'État romain seul avait été épargné. Que ne ferait pas Napoléon

irrité, blessé par un refus, qui serait infailliblement connu de toute

l'Europe, et qui passerait pour une condamnation de ses droits, émanée

du Saint-Siége? Toutes ces idées contradictoires formaient, dans

l'esprit du Pape et du secrétaire d'État Consalvi, un flux et un

reflux des plus douloureux. Le cardinal Consalvi, qui avait déjà

affronté le danger, et à qui Paris avait été loin de déplaire, était

moins agité. Il ne songeait, lui, qu'à l'Europe, à ses jugements et au

déplaisir de tous les anciens cabinets.

[Note en marge: Le Pape consulte vingt cardinaux.]

[Note en marge: Division entre les cardinaux consultés, et leurs

diverses manières de penser.]

Cependant le Pape et le cardinal, s'attendant à recevoir de Paris des

instances qui probablement ne permettraient pas de refus, voulaient

avoir le Sacré-Collége pour eux. Ils n'osaient pas le consulter tout

entier, car il y avait dans son sein des cardinaux liés aux cours

étrangères, qui trahiraient peut-être le secret. Ils choisirent dix

membres des plus influents dans la congrégation des cardinaux, et leur

soumirent, sous le secret de la confession, les communications faites

par le cardinal Caprara et le cardinal Fesch. Ces dix cardinaux furent

malheureusement divisés, et on pouvait craindre qu'il en fût de même

du Sacré-Collége. Alors le Pape et son ministre pensèrent qu'il

fallait recourir à dix autres, ce qui faisait vingt. Cette

consultation, demeurée secrète, donna les résultats suivants. Cinq

cardinaux furent absolument opposés à la demande de Napoléon; quinze

furent favorables, mais en élevant des objections, et en demandant des

conditions. Sur les cinq refusants, deux seulement avaient donné pour

motif de leur refus l'illégitimité du souverain qu'il s'agissait de

couronner. Les cinq avaient dit que c'était consacrer et ratifier tout

ce que le nouveau monarque avait souffert ou opéré de dommageable à la

religion; car, s'il avait fait le Concordat, il avait fait aussi les

articles organiques, et soustrait, quand il était général, les

Légations au Saint-Siége; que récemment encore, en concourant aux

sécularisations, il avait contribué à dépouiller l'Église allemande de

ses biens; que s'il voulait être traité en Charlemagne, il devait se

conduire comme cet empereur, et montrer à l'égard du Saint-Siége la

même munificence.

Les quinze cardinaux disposés à consentir avec des conditions

restrictives, avaient objecté l'opinion et le mécontentement des

cours de l'Europe, l'inconvénient pour la dignité du Pape d'aller

consacrer le nouvel Empereur à Paris, tandis que les Empereurs du

Saint-Empire étaient tous venus se faire sacrer à Rome, au pied de

l'autel de Saint-Pierre; le désagrément de rencontrer les évêques

constitutionnels qui s'étaient incomplétement rétractés, ou qui, après

leur réconciliation avec l'Église, avaient élevé de nouvelles

controverses; la fausse position du Saint-Père en présence de certains

hauts fonctionnaires, comme M. de Talleyrand, par exemple, qui avaient

rompu les liens du sacerdoce pour nouer ceux du mariage; le danger de

recevoir au sein d'une capitale ennemie des demandes inadmissibles,

qu'il serait difficile de refuser sans une rupture éclatante; enfin le

péril d'un tel voyage pour une santé aussi délicate que celle de Pie

VII. Rappelant le blâme qu'avait encouru dans le dernier siècle le

pape Pie VI, lorsqu'il avait fait le voyage de Vienne pour visiter

Joseph II, et qu'il était retourné sans avoir rien obtenu de favorable

à la religion, les quinze cardinaux soutenaient qu'il ne pouvait y

avoir qu'une excuse aux yeux du monde chrétien pour l'acte de

condescendance qu'on demandait à Pie VII, c'était d'exiger et

d'obtenir certains avantages notoires, comme la révocation d'une

partie des articles organiques, l'abolition des mesures prises par la

République italienne à l'égard du clergé, la révocation de ce que le

commissaire français faisait à Parme et Plaisance relativement à

l'Église de ce pays, enfin des indemnités territoriales pour les

pertes que le Saint-Siége avait souffertes, et surtout l'adoption de

l'ancien cérémonial observé pour le couronnement des empereurs

germaniques. Quelques-uns des quinze cardinaux ajoutaient même à titre

de condition expresse, que le sacre aurait lieu, non à Paris mais en

Italie, quand Napoléon visiterait ses États au delà des Alpes, et

exigeaient cette condition comme indispensable à la dignité du

Saint-Siége.

[Note en marge: La connaissance du serment que doit prêter l'Empereur

devient un motif péremptoire de refus.]

Un peu rassuré par ces avis, le Pape était disposé à consentir aux

désirs de Napoléon, en insistant toutefois d'une manière péremptoire

sur les conditions réclamées par les quinze cardinaux consentants, et

il avait fait part de cette résolution au cardinal Fesch. Mais, dans

l'intervalle, était arrivé à Rome le texte du sénatus-consulte du 28

floréal, et la formule du serment de l'Empereur contenant ces mots: Je

jure de respecter et faire respecter LES LOIS DU CONCORDAT... et LA

LIBERTÉ DES CULTES. Les lois du Concordat semblaient comprendre les

articles organiques; la liberté des cultes paraissait emporter la

consécration des hérésies, et jamais la cour de Rome n'avait admis

pour son compte une telle liberté. Ce serment devint tout à coup une

raison de refus absolu. Cependant on consulta encore les vingt

cardinaux, et cette fois cinq seulement pensèrent que le serment

n'était pas un obstacle insurmontable; quinze répondirent qu'il

rendait impossible au Pape de sacrer le nouveau monarque.

Quoique le secret eût été bien gardé par les cardinaux, les nouvelles

de Paris, quelques indiscrétions inévitables des agents du

Saint-Siége, amenèrent une divulgation de la négociation, et le

public, composé de prélats et de diplomates, qui entoure la cour

romaine, se répandit en propos et en sarcasmes. On appelait Pie VII

_le chapelain de l'Empereur des Français_, car cet Empereur, ayant

besoin du ministère du Pape, ne venait pas à Rome, comme daignaient le

faire autrefois les Charlemagne, les Othon, les Barberousse, les

Charles-Quint; il appelait le Pape dans son palais.

[Note en marge: Le pape se décide à faire une réponse à peu près

négative.]

Ce déchaînement, joint aux difficultés du serment, ébranla Pie VII et

le cardinal Consalvi, et tous deux s'arrêtèrent à la résolution de

faire une réponse en apparence favorable, en réalité négative, car

elle consistait en un acquiescement chargé de conditions que

l'Empereur ne pouvait pas admettre.

Le cardinal Fesch s'était hâté de répondre à la principale difficulté

élevée contre le serment, et tirée de l'engagement que prenait le

souverain de respecter la liberté des cultes, en disant que cet

engagement était, non pas l'approbation canonique des croyances

dissidentes, mais la promesse de souffrir le libre exercice de tous

les cultes, et de n'en persécuter aucun, ce qui était conforme à

l'esprit de l'Église et aux principes adoptés dans le siècle présent

par tous les souverains. Ces explications fort sensées n'avaient,

suivant le cardinal Consalvi, qu'un caractère privé, point du tout un

caractère public, et ne pouvaient excuser la cour de Rome aux yeux des

fidèles et aux yeux de Dieu, si elle manquait à la foi catholique.

Quoique d'un esprit peu insinuant, le cardinal Fesch avait su

pénétrer, par la crainte et les largesses, dans le secret de plus d'un

personnage de la cour romaine, et connaissait assez exactement les

objections et leurs auteurs. Il manda tout à Paris, pour que

l'Empereur fût parfaitement instruit; et, cependant, ne sachant pas à

quel point le Pape désirait se soustraire, par des conditions

inacceptables, à ce qu'on exigeait de lui, il fit espérer le succès

plus qu'il n'y avait lieu de l'espérer dans le moment, ajoutant

toutefois qu'il fallait pour réussir donner au Saint-Siége des

promesses et des explications entièrement satisfaisantes.

[Note en marge: Embarras du cardinal Caprara entre la cour de Rome qui

veut refuser, et la cour de France qui ne semble pas douter d'une

réponse favorable.]

Ces communications, transmises à Paris, embarrassèrent cruellement le

cardinal Caprara, car on les prit pour un consentement qui ne

dépendait plus que de quelques explications à donner, et on se tint

pour assuré de la venue du Pape en France. Le cardinal Caprara, qui

connaissait les vraies dispositions de sa cour, et qui n'osait les

dire, était tremblant et confus. L'impératrice Joséphine tenait, plus

que Napoléon lui même, au sacre qui lui semblait le pardon du ciel

pour un acte d'usurpation. Aussi reçut-elle à Saint-Cloud le cardinal

Caprara, en lui prodiguant les attentions les plus aimables. De son

côté, Napoléon lui témoigna sa vive satisfaction, et tous deux lui

dirent qu'ils considéraient la chose comme arrangée; que le Pape

serait reçu à Paris avec les honneurs dus au chef de l'Église

universelle, et que la religion recueillerait de son voyage des biens

infinis. Napoléon, sans tout savoir, se doutant néanmoins d'une

partie des secrets désirs de la cour romaine, évita de se laisser

aborder par le cardinal Caprara, de peur qu'il ne lui demandât des

choses ou tout à fait impossibles, comme la révocation des articles

organiques, ou actuellement très-difficiles, comme la restitution des

Légations. Le cardinal fut donc doublement embarrassé, et des

espérances trop facilement conçues à Paris, et de la difficulté

d'aborder Napoléon, pour en obtenir des paroles capables de décider sa

cour.

[Note en marge: L'évêque d'Orléans, chargé de la négociation du sacre

comme il l'avait été de la négociation du Concordat.]

L'abbé Bernier, devenu évêque d'Orléans, l'homme dont l'esprit sage et

profond avait été employé à vaincre toutes les difficultés du

Concordat, fut encore très-utile en cette circonstance. On le chargea

des réponses à faire à la cour de Rome. Il s'entendit, pour cet objet,

avec le cardinal Caprara, et lui fit comprendre qu'après les

espérances conçues par la famille impériale, après l'attente produite

dans le public français, il serait impossible de reculer sans outrager

Napoléon, et sans s'exposer aux plus graves conséquences. L'évêque

d'Orléans rédigea une dépêche qui honorerait les plus savants, les

plus habiles diplomates. Il rappela les services rendus par Napoléon à

l'Église, et les titres qu'il avait à sa reconnaissance, le bien que

la religion pouvait attendre encore de lui, l'effet surtout que

produirait sur le peuple français la présence de Pie VII, et

l'impulsion qu'elle donnerait aux idées religieuses. Il expliqua le

serment et les expressions relatives à la liberté des cultes comme on

devait les entendre; il offrit d'ailleurs un expédient, c'était de

faire deux cérémonies: l'une civile, dans laquelle l'Empereur

prêterait le serment et prendrait la couronne; l'autre religieuse,

dans laquelle il ferait bénir cette couronne par le Pontife. Enfin, il

déclara positivement que c'était dans l'intérêt de la religion et des

affaires qui s'y rattachaient, qu'on demandait à Paris la présence du

Pape. Il y avait assez d'espérances cachées sous ces paroles pour que

le Saint-Père fût personnellement gagné, et eût à donner à la

chrétienté un prétexte qui justifiât sa condescendance envers

Napoléon.

Le cardinal Caprara joignit à cette dépêche officielle du gouvernement

français des lettres particulières, dans lesquelles il peignait ce qui

se passait en France, le bien qu'il y avait à accomplir, le mal qu'il

y avait à réparer, et affirmait positivement qu'on ne pouvait pas

refuser sans de grands périls; qu'à Rome on jugeait mal des choses, et

que le Pape ne recueillerait de son voyage que des sujets de

satisfaction.

Transportée une seconde fois à Rome, la négociation devait réussir. Le

Pape et le cardinal Consalvi, éclairés par les lettres du légat et de

l'évêque d'Orléans, comprirent l'impossibilité d'un refus, et, pressés

par le cardinal Fesch, finirent par se rendre. Mais ils éprouvaient le

besoin de consulter encore une fois les cardinaux, et surtout ils

étaient effrayés par l'une des explications de l'évêque d'Orléans,

consistant dans l'idée d'une double cérémonie. Le Pape n'en admettait

qu'une, car il voulait non pas seulement jeter de l'eau bénite sur le

nouvel Empereur, il voulait le couronner. Les cardinaux furent donc

consultés de nouveau sur les explications venues de Paris. Le cardinal

Fesch s'ouvrit un accès auprès d'eux, et fit entrer la crainte dans

les coeurs, ce à quoi il excellait beaucoup plus qu'à séduire. La

réponse fut favorable; mais on demanda une note officielle qui

expliquât le serment, qui promît une seule cérémonie, et qui contînt

la mention expresse des conditions auxquelles le Pape se rendrait à

Paris.

[Note en marge: Consentement du Pape, et conditions mises à ce

consentement.]

Pie VII fit donc déclarer qu'il consentait à s'y rendre, à condition

que le serment serait expliqué comme n'entraînant pas l'approbation

des dogmes hérétiques, mais la simple tolérance matérielle des cultes

dissidents; qu'on lui promettrait de l'écouter lorsqu'il réclamerait

contre certains articles organiques, lorsqu'il réclamerait pour les

intérêts de l'Église et du Saint-Siége (les Légations n'étaient pas

nommées); qu'on ne laisserait arriver auprès de lui les évêques qui

discutaient leur soumission au Saint-Siége, qu'après une nouvelle et

plus complète soumission de leur part; qu'il ne serait pas exposé à

rencontrer des personnes qui étaient dans une situation contraire aux

lois de l'Église (on désignait positivement la femme du ministre des

affaires étrangères); que le cérémonial observé serait celui de la

cour de Rome sacrant les empereurs, ou de l'archevêque de Reims

sacrant les rois de France; qu'il n'y aurait qu'une seule cérémonie,

par le ministère du Pape exclusivement; qu'une députation de deux

évêques français porterait à Pie VII une lettre d'invitation, dans

laquelle l'Empereur dirait que, retenu par des raisons puissantes au

sein de son Empire, et ayant à entretenir le Saint-Père des intérêts

de la religion, il le priait de venir en France pour bénir sa

couronne, et traiter des intérêts de l'Église; qu'on n'adresserait au

Pape aucune espèce de demande, qu'on ne gênerait en rien son retour en

Italie. Le cabinet pontifical exprimait enfin le désir que le sacre

fût remis au 25 décembre, jour où Charlemagne avait été proclamé

empereur, car le Pape, cruellement agité, avait besoin d'aller passer

quelque temps à Castel-Gandolpho, pour prendre un peu de repos, et ne

pouvait d'ailleurs quitter Rome sans mettre ordre à beaucoup

d'affaires du gouvernement romain.

[Note en marge: Les conditions du Pape acceptées en les expliquant.]

Ces conditions n'avaient rien que de très-acceptable, car si on

promettait d'écouter les réclamations du Pape sur certains articles

organiques, on ne promettait pas d'y faire droit, dans le cas où elles

seraient contraires aux principes de l'Église française. Le cardinal

Fesch avait même loyalement déclaré qu'on ne modifierait jamais celui

des articles organiques qui blessait le plus la cour de Rome, et qui

exigeait le consentement de l'autorité civile pour l'introduction en

France des bulles pontificales. On pouvait encore, sans aucun

scrupule, promettre une seule cérémonie, l'observation du cérémonial

romain ou français; une espérance d'amélioration quant à l'état

territorial du Saint-Siége, car Napoléon y songeait souvent; l'envoi

d'une députation pour inviter solennellement le Pape à se rendre à

Paris; l'allégation des intérêts de l'Église pour motiver son voyage;

la répression des quatre évêques qui étaient revenus sur leur

réconciliation, et troublaient l'Église d'une manière fâcheuse. On

pouvait enfin s'engager à ne rien demander d'inconvenant à Pie VII, et

à lui laisser sa liberté, car jamais pensée contraire n'était venue

dans l'esprit de Napoléon et de son gouvernement. Il fallait, en

effet, l'imagination de ces vieillards tremblants et affaiblis, pour

supposer que la liberté du Pape avait quelque chose à craindre en

France.

[Note en marge: Quelques exigences déplacées du cardinal Fesch.]

Le cardinal Fesch, une fois le consentement obtenu, déclara que

l'Empereur se chargerait de tous les frais du voyage, ce qui pour un

gouvernement ruiné était une grande difficulté de moins. Il fit

connaître en outre les détails de l'accueil magnifique réservé au

Saint-Père. Malheureusement il le tracassa par des exigences

accessoires, tout à fait déplacées. Il voulait que douze cardinaux,

plus le secrétaire d'État Consalvi, accompagnassent le Pape; il

voulait, contre l'usage établi, qui classe les cardinaux par rang

d'ancienneté, avoir la première place dans la voiture pontificale, en

qualité d'ambassadeur, de grand-aumônier, et d'oncle de l'Empereur.

Tout cela était inutile, et causait à des hommes timides et

formalistes autant de douleur que les difficultés les plus sérieuses.

[Note en marge: Le Pape ne veut pas amener à Paris le cardinal

Consalvi.]

[Note en marge: Motifs de cette détermination.]

Pie VII céda sur quelques points, mais fut inflexible sur le nombre

des cardinaux et sur le déplacement du secrétaire d'État Consalvi.

Dans leurs vagues terreurs, Pie VII et Consalvi avaient imaginé de

pourvoir à tous les dangers de l'Église par une singulière

précaution. Le Saint-Père, qui se croyait plus malade qu'il n'était,

et qui prenait l'agitation nerveuse dont il se trouvait atteint pour

un mal dangereux, pensait qu'il pourrait bien mourir en route. Il

pensait aussi que peut-être on voudrait abuser de lui. Pour ce second

cas, il avait rédigé et signé son abdication, et l'avait déposée dans

les mains du cardinal Consalvi, afin qu'il fût en mesure de déclarer

la papauté vacante. De plus, s'il mourait ou abdiquait, il était

nécessaire de convoquer le Sacré-Collége, afin de remplir la chaire de

saint Pierre. Il fallait donc laisser à Rome le plus de cardinaux

possible, et, parmi eux, l'homme que son habileté rendait le plus

capable de diriger l'Église dans ces circonstances graves,

c'est-à-dire le cardinal Consalvi lui-même. Une dernière considération

décidait le Pape à en agir ainsi. Il n'avait pu éviter une explication

avec la cour d'Autriche, pour lui faire agréer son voyage à Paris.

L'Autriche, appréciant sa situation, avait reconnu la nécessité où il

était de faire ce voyage; mais elle avait demandé une garantie, c'est

qu'il promît de ne pas traiter à Paris des arrangements de l'Église

germanique, lesquels devaient être la conséquence du recès de 1803.

C'était surtout à cause de ce motif qu'elle redoutait le séjour du

Pape en France. Pie VII avait promis solennellement de ne traiter avec

Napoléon d'aucune question étrangère à l'Église française. Mais pour

qu'on ajoutât foi à sa promesse, il fallait qu'il n'amenât pas avec

lui le cardinal Consalvi, l'homme par lequel passaient toutes les

grandes affaires de la cour romaine.

Par ces motifs Pie VII refusa d'amener plus de six cardinaux avec lui,

et persista dans sa résolution de laisser à Rome le secrétaire d'État

Consalvi. Il consentit à un arrangement quant aux prétentions

personnelles du cardinal Fesch. Celui-ci dut occuper la première place

dès qu'on serait arrivé en France.

[Note en marge: Le Pape avant de quitter Rome, se retire à

Castel-Gandolpho pour y prendre quelque repos.]

Ces choses convenues, le Pape se rendit à Castel-Gandolpho, où l'air

pur, le calme qui suit une résolution prise, les nouvelles chaque jour

plus satisfaisantes de l'accueil qu'on lui préparait à Paris,

rétablirent sa santé fort ébranlée.

[Note en marge: Lettre d'invitation adressée par l'Empereur au Pape.]

[Note en marge: Le général Caffarelli chargé de porter la lettre de

l'Empereur.]

Napoléon regardait ce qu'il venait d'obtenir comme une grande

victoire, qui mettait le dernier sceau à ses droits, et qui ne lui

laissait plus rien à désirer en fait de légitimité. Toutefois, il ne

voulait pas perdre son caractère propre au milieu de ces pompes

extérieures; il ne voulait rien faire, rien promettre de contraire à

sa dignité et aux principes de son gouvernement. Le cardinal Fesch lui

ayant dit qu'il suffirait de députer auprès du Pape un général

jouissant d'une haute considération, il envoya le général Caffarelli

pour porter son invitation, et il rédigea cette invitation dans des

termes respectueux, même caressants, mais sans trop donner à entendre

qu'il appelait le Pape auprès de lui pour autres affaires que son

sacre. La lettre, écrite avec une dignité parfaite, était ainsi

conçue:

«TRÈS-SAINT-PÈRE,

«L'heureux effet qu'éprouvent la morale et le caractère de mon

peuple par le rétablissement de la religion chrétienne, me porte

à prier Votre Sainteté de me donner une nouvelle preuve de

l'intérêt qu'elle prend à ma destinée, et à celle de cette grande

nation, dans une des circonstances les plus importantes

qu'offrent les annales du monde. Je la prie de venir donner, au

plus éminent degré, le caractère de la religion à la cérémonie du

sacre et du couronnement du premier Empereur des Français. Cette

cérémonie acquerra un nouveau lustre lorsqu'elle sera faite par

Votre Sainteté elle-même. Elle attirera sur nous et sur nos

peuples la bénédiction de Dieu, dont les décrets règlent à sa

volonté le sort des empires et des familles.

«Votre Sainteté connaît les sentiments affectueux que je lui

porte depuis long-temps, et par là elle doit juger du plaisir que

m'offrira cette circonstance de lui en donner de nouvelles

preuves.

«Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous conserve, Très-Saint-Père,

longues années au régime et gouvernement de notre mère la sainte

Église.

«Votre dévot fils,

«NAPOLÉON.»

À cette lettre étaient jointes de vives instances pour que le Pape, au

lieu d'arriver le 25 décembre, arrivât dans les derniers jours de

novembre. Napoléon ne disait pas le vrai motif qui le portait à

désirer que la cérémonie eût lieu plus tôt; ce motif n'était autre que

son projet de descente en Angleterre, préparé pour décembre. Il en

alléguait un, vrai aussi, mais moins grave, c'était l'inconvénient de

laisser trop long-temps à Paris toutes les autorités civiles et

militaires, déjà convoquées.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 33 段