Cette note plaçait en regard des torts reprochés à la France les torts

reprochables à la Russie. La Russie, disait-on, n'aurait pas dû avoir

de troupes à Corfou, et elle en augmentait chaque jour le nombre.

Elle aurait dû refuser toute faveur aux ennemis de la France, et elle

ne se bornait pas à donner asile aux émigrés, elle leur accordait en

outre des fonctions publiques dans les cours étrangères. C'était là

une violation positive du dernier traité. De plus les agents russes se

montraient partout hostiles. Un tel état de choses excluait toute idée

d'intimité, et rendait impossible le concert convenu entre les deux

cabinets, pour la conduite des affaires d'Italie et d'Allemagne. Quant

à l'occupation du Hanovre et de Naples, elle avait été une conséquence

forcée de la guerre. Si la Russie s'engageait à faire évacuer Malte

par les Anglais, la cause de la guerre disparaissant, les pays occupés

par la France seraient évacués à l'instant même. Mais chercher à peser

sur la France, sans chercher à peser également sur l'Angleterre,

n'était ni juste ni convenable. Si on prétendait se constituer arbitre

entre les deux puissances belligérantes, juger non-seulement le fond

de la querelle mais les moyens employés pour la vider, il fallait être

arbitre impartial et ferme. La France était décidée à n'en pas

accepter d'autre. Si on voulait la guerre, elle y était toute prête,

car, après tout, les dernières campagnes des Russes en Occident ne les

autorisaient pas à se permettre avec la France un ton aussi haut que

celui qu'ils semblaient prendre en ce moment. Il fallait qu'on sût

bien que l'Empereur des Français n'était pas l'empereur des Turcs ou

des Persans. Si on désirait au contraire en venir avec lui à de

meilleures relations, il y était tout disposé; et alors certainement

il ne refuserait pas de faire ce qui avait été promis, notamment au

sujet du roi de Sardaigne; mais, dans l'état actuel des relations, on

n'obtiendrait rien de lui, car la menace était à son égard de tous les

moyens le plus inefficace.

[Note en marge: M. d'Oubril, ne pouvant se tenir pour satisfait des

réponses de la France, demande ses passe-ports.]

[Note en marge: Il déclare en se retirant que c'est une simple

interruption de rapports, et non la guerre.]

Cette note si fière ne laissait guère de prétexte à M. d'Oubril pour

se dire satisfait. C'était la conséquence des légèretés de son

cabinet, qui tantôt voulant à propos de Naples et du Hanovre se

constituer juge des moyens de guerre employés par les puissances

belligérantes, tantôt voulant se mêler d'un acte intérieur comme la

mort du duc d'Enghien, s'était exposé à ne recevoir sur tous les

points auxquels il touchait que des réponses fâcheuses. M. d'Oubril,

consultant ses instructions, crut devoir demander ses passe-ports;

cependant, pour leur être entièrement fidèle, il ajouta que son départ

était une simple interruption des rapports diplomatiques entre les

deux cours, mais non une déclaration de guerre; que lorsque les

relations n'avaient plus rien d'utile ou d'agréable, il n'y avait

aucune raison de les continuer; que du reste la Russie ne songeait pas

à recourir aux armes, que le cabinet français déciderait, par sa

conduite postérieure, si la guerre devait suivre cette interruption de

rapports.

M. d'Oubril, après cette déclaration froide et néanmoins pacifique,

quitta Paris. L'ordre fut envoyé à M. de Rayneval, qui était resté

comme chargé d'affaires à Pétersbourg, de retourner en France. M.

d'Oubril partit à la fin d'août, s'arrêta quelques jours à Mayence,

pour attendre la nouvelle de la libre sortie accordée à M. de

Rayneval.

[Note en marge: La Russie n'est disposée à la guerre que dans le cas

d'une coalition européenne.]

[Note en marge: La question de la paix ou de la guerre dépend de

l'Autriche.]

[Note en marge: Napoléon force l'Autriche à s'expliquer en exigeant

immédiatement la reconnaissance de son titre impérial.]

Il était évident que la Russie, en cherchant à témoigner son déplaisir

par l'interruption de ses relations avec la France, ne ferait

cependant la guerre que dans le cas où une nouvelle coalition

européenne lui en fournirait une occasion avantageuse. Tout dépendait

par conséquent de l'Autriche, au jugement de Napoléon. Il la mit donc

à une forte épreuve, pour savoir à quoi s'en tenir avant de se livrer

tout entier à ses projets maritimes. La reconnaissance du titre

impérial qu'il avait pris se faisant encore attendre, il la demanda

péremptoirement. Son projet de visiter les bords du Rhin allait sous

peu le conduire à Aix-la-Chapelle; il exigea que M. de Cobentzel vînt

lui rendre hommage, et lui remettre ses lettres de créance, dans la

ville même où les empereurs germaniques avaient coutume de prendre la

couronne de Charlemagne. Il déclara que si on ne lui donnait pas

satisfaction à cet égard, M. de Champagny, nommé ministre de

l'intérieur en remplacement de M. Chaptal, appelé au Sénat, n'aurait

pas de successeur à Vienne, et qu'une retraite d'ambassadeurs, entre

puissances aussi voisines que la France et l'Autriche, ne se passerait

pas aussi pacifiquement qu'entre la France et la Russie. Enfin, il

voulut que la note russe, déjà écartée à Ratisbonne par un

ajournement, mais du sort de laquelle il fallait décider sous peu de

jours, fût définitivement rejetée, ou bien il déclara de nouveau

qu'il adresserait à la diète une réponse, d'où sortirait

inévitablement la guerre.

[Note en marge: L'empereur, avant de quitter Boulogne, assiste à un

combat de la flottille contre la croisière anglaise.]

Tout cela fait, Napoléon quitta Boulogne où il venait de passer un

mois et demi, et s'achemina vers les départements du Rhin. Avant de

partir, il eut l'occasion d'assister à un combat de la flottille

contre la division anglaise. Le 26 août (8 fructidor an XII), à deux

heures après midi, il était en rade, inspectant dans son canot la

ligne d'embossage, composée, suivant l'usage, de cent cinquante à deux

cents chaloupes et péniches. L'escadre anglaise, mouillée au large,

était forte de deux vaisseaux, deux frégates, sept corvettes, six

bricks, deux lougres et un côtre, en tout vingt voiles. Une corvette,

se détachant du gros de la division ennemie, vint se placer à

l'extrémité de notre ligne d'embossage, pour l'observer et lui envoyer

quelques bordées. L'amiral alors donna l'ordre à la première division

des canonnières, commandée par le capitaine Leray, de lever l'ancre,

et de se diriger toutes ensemble sur la corvette; ce qu'elles

exécutèrent, et ce qui força celle-ci à se retirer immédiatement.

Voyant cela, les Anglais formèrent un détachement composé d'une

frégate, de plusieurs corvettes ou bricks et du côtre, pour

contraindre nos canonnières à se replier à leur tour, et les empêcher

de regagner leur position accoutumée. L'Empereur, qui était dans son

canot avec l'amiral Bruix, les ministres de la guerre et de la marine

et plusieurs maréchaux, se porta au milieu des chaloupes qui

combattaient, et pour leur donner l'exemple fit mettre le cap sur la

frégate qui s'avançait à toutes voiles. Il savait que les soldats et

les marins, admirateurs de son audace sur terre, se demandaient

quelquefois s'il serait aussi audacieux sur mer. Il voulait les

édifier à cet égard, et les accoutumer à braver témérairement les gros

bâtiments de l'ennemi. Il fit diriger son canot, fort en avant de la

ligne française, et le plus près possible de la frégate. Celle-ci

voyant le canot impérial tout pavoisé, et se doutant peut-être du

précieux chargement qu'il contenait, avait réservé son feu. Le

ministre de la marine, tremblant pour l'Empereur des suites d'une

telle bravade, voulut se jeter sur la barre du gouvernail pour changer

la direction; mais un geste impérieux de Napoléon arrêta le mouvement

du ministre, et on continua de marcher vers la frégate. Napoléon, la

lunette à la main, l'observait, lorsque tout à coup elle lâcha la

bordée qu'elle avait réservée, et couvrit de ses projectiles le canot

qui portait _César et sa fortune_. Personne ne fut blessé, et on en

fut quitte pour l'éclaboussure des projectiles. Tous les bâtiments

français témoins de cette scène, s'étaient avancés le plus rapidement

qu'ils avaient pu, afin de soutenir le feu, et de couvrir en le

dépassant le canot de l'Empereur. La division anglaise, assaillie à

son tour par une grêle de boulets et de mitraille, se mit à

rétrograder peu à peu. On la suivit, mais elle revint de nouveau,

courant une bordée vers la terre. Dans cet intervalle, une seconde

division de chaloupes canonnières, commandée par le capitaine Pevrieu,

avait levé l'ancre, et s'était portée sur l'ennemi. Bientôt la

frégate maltraitée, et gouvernant à peine, fut obligée de reprendre le

large. Les corvettes suivirent ce mouvement de retraite, quelques-unes

fort avariées, et le côtre tellement criblé qu'on le vit couler à

fond.

[Illustration: Napoléon essuyant le Feu d'une Frégate Anglaise.]

Napoléon quitta Boulogne, enchanté du combat auquel il avait assisté,

d'autant plus que les rapports secrets venus de la côte d'Angleterre

lui donnaient les détails les plus satisfaisants sur l'effet matériel

et moral que ce combat avait produit. Nous n'avions eu qu'un homme tué

et 7 blessés, dont un mortellement. Les Anglais, suivant les rapports

adressés à Napoléon, avaient eu 12 à 15 hommes tués, et 60 blessés.

Leurs bâtiments avaient beaucoup souffert. Les officiers anglais

avaient été frappés de la tenue de nos petits bâtiments, de la

vivacité et de la précision de leur feu. Il était évident que, si ces

chaloupes avaient à craindre les vaisseaux à cause de leur masse,

elles avaient à leur opposer une puissance, une multiplicité de feux

très-redoutable[8].

[Note 8: Napoléon écrivait au maréchal Soult:

Aix-la-Chapelle, 8 septembre 1804.

Le petit combat auquel j'ai assisté la veille de mon départ de

Boulogne a fait un effet immense en Angleterre. Il y a produit une

véritable alarme. Vous verrez à ce sujet des détails, traduits des

gazettes, extrêmement curieux. Les obusiers qui sont à bord des

canonnières ont fait un fort bon effet. Les renseignements

particuliers que j'ai portent que l'ennemi a eu 60 blessés et 12 à 15

hommes tués. La frégate a été très-maltraitée. (_Dépôt de la

secrétairerie d'État._)]

[Note en marge: Arrivée de Napoléon à Aix-la-Chapelle.]

Napoléon traversa la Belgique, visita Mons, Valenciennes, et arriva le

3 septembre à Aix-la-Chapelle. L'Impératrice, qui était allée prendre

les eaux de Plombières, pendant le séjour de Napoléon sur les bords de

l'Océan, était venue le rejoindre pour assister aux fêtes qu'on

préparait dans les provinces rhénanes. M. de Talleyrand, plusieurs

grands dignitaires et ministres s'y trouvaient également. M. de

Cobentzel avait été fidèle au rendez-vous qui lui avait été assigné.

L'empereur François, sentant l'inconvénient de plus longs délais,

avait pris le 10 août, dans une cérémonie solennelle, le titre

impérial décerné à sa maison, et s'était qualifié empereur _élu_

d'Allemagne, empereur _héréditaire_ d'Autriche, roi de Bohême et de

Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Styrie, etc. Il avait ensuite

donné à M. de Cobentzel l'ordre de se rendre à Aix-la-Chapelle, pour y

remettre à l'Empereur Napoléon ses lettres de créance. À cette

démarche, que le lieu où elle était faite rendait encore plus

significative, se joignit l'assurance formelle, et pour le moment

sincère, de vouloir vivre en paix avec la France, et la promesse de ne

tenir aucun compte de la note russe à Ratisbonne, comme Napoléon le

désirait. Cette note, en effet, venait d'être mise au néant par un

ajournement indéfini.

[Note en marge: M. de Cobentzel remet ses lettres de créance à

Napoléon.]

L'Empereur des Français fit à M. de Cobentzel le meilleur accueil, et

lui prodigua, en retour des siennes, les déclarations les plus

tranquillisantes. Avec M. de Cobentzel se présentèrent M. de Souza,

apportant la reconnaissance du Portugal, le bailli de Ferrette, celle

de l'Ordre de Malte, et une foule de ministres étrangers qui, sachant

à quel point leur présence serait agréable à Aix-la-Chapelle, avaient

imaginé la flatterie de demander à s'y rendre. Ils y furent reçus avec

grand empressement, et avec la grâce que savent trouver toujours les

souverains satisfaits. Cette réunion fut singulièrement brillante par

le concours des étrangers et des Français, par le luxe déployé, par la

pompe militaire. Les souvenirs de Charlemagne y furent réveillés avec

une intention peu déguisée. Napoléon descendit dans le caveau où avait

été enseveli le grand homme du moyen âge, visita curieusement ses

reliques, et donna au clergé d'éclatantes marques de sa munificence. À

peine sorti de ces fêtes, il rentra dans ses occupations sérieuses, et

parcourut tout le pays entre la Meuse et le Rhin, Juliers, Wenloo,

Cologne, Coblentz, inspectant à la fois les routes et les

fortifications, rectifiant partout les projets de ses ingénieurs, avec

cette sûreté de coup d'oeil, cette expérience profonde, qui

n'appartenaient qu'à lui, et ordonna les nouveaux travaux qui devaient

rendre invincible cette partie des frontières du Rhin.

[Note en marge: Séjour de Napoléon à Mayence.]

À Mayence, où il arriva vers la fin de septembre (commencement de l'an

XIII), de nouvelles pompes l'attendaient. Tous les princes d'Allemagne

dont les États se trouvaient dans les environs, et qui avaient intérêt

à ménager leur puissant voisin, accoururent pour lui offrir leurs

félicitations et leurs hommages, non point par intermédiaire, mais en

personne. Le prince archichancelier, devant à la France la

conservation de son titre et de son opulence, voulut rendre hommage à

Napoléon à Mayence, son ancienne capitale. Avec lui se présentèrent

les princes de la maison de Hesse, le duc et la duchesse de Bavière,

le respectable électeur de Baden, le plus vieux des princes de

l'Europe, venu avec son fils et son petit-fils. Ces personnages et

d'autres, qui se succédèrent à Mayence, furent reçus avec une

magnificence de beaucoup supérieure à celle qu'ils auraient pu trouver

même à Vienne. Ils étaient tous frappés de la promptitude avec

laquelle le soldat couronné avait pris l'attitude d'un souverain:

c'est qu'il avait de bonne heure commandé aux hommes, non pas au nom

d'un vain titre, mais au nom de son caractère, de son génie, de son

épée; et c'était là, en fait de commandement, un apprentissage fort

supérieur à celui qu'on peut faire dans les cours.

[Note en marge: Oct. 1804.]

Les réjouissances qui avaient eu lieu à Aix-la-Chapelle se

renouvelèrent à Mayence, sous les yeux des Français et des Allemands

accourus pour voir de plus près le spectacle qui excitait dans ce

moment la curiosité de l'Europe entière. Napoléon invita aux fêtes de

son couronnement la plupart des princes qui étaient venus le visiter.

Au milieu de ce tumulte, se dérobant tous les matins aux vanités du

trône, il parcourait les bords du Rhin, examinait dans toutes ses

parties la place de Mayence, qu'il regardait comme la plus importante

du continent, moins à cause de ses ouvrages que de sa position au bord

du grand fleuve, le long duquel l'Europe lutte depuis dix siècles

contre la France. Il commandait les travaux qui devaient lui donner

la force dont elle est susceptible. La vue de cette place lui inspira

une précaution des plus utiles, et à laquelle personne que lui

n'aurait pensé, s'il ne s'était transporté sur les lieux mêmes. Les

derniers traités avaient ordonné la démolition des forts de Cassel et

de Kehl. Le premier forme le débouché de Mayence, et le second le

débouché de Strasbourg sur la rive droite du Rhin. Ces deux places

perdaient leur valeur sans ces deux têtes de pont, qui leur servaient

à la fois de moyen de défense et de moyen de passage sur l'autre rive.

Il prescrivit d'amasser les bois et matériaux de toute espèce,

nécessaires à des travaux soudains, et quinze mille pelles et pioches,

pour pouvoir porter en vingt-quatre heures huit à dix mille

travailleurs de l'autre côté du fleuve, et y relever les ouvrages

détruits. Le défaut d'outils, écrivait-il au génie, vous ferait seul

perdre huit jours. Il arrêta même tous les plans, pour qu'à un ordre

télégraphique les ouvrages pussent être commencés immédiatement.

[Note en marge: Retour de Napoléon à Paris.]

Napoléon, après avoir séjourné à Mayence et dans les nouveaux

départements, pendant tout le temps nécessaire à ses projets, partit

pour Paris, visita Luxembourg en passant, et arriva à Saint-Cloud le

12 octobre 1804 (20 vendémiaire an XIII).

[Note en marge: Discussion au conseil d'État sur la convenance du

voyage du Pape à Paris.]

Il s'était flatté un moment d'offrir à la France et à l'Europe un

spectacle extraordinaire, en traversant le détroit de Calais avec cent

cinquante mille hommes, et en revenant à Paris maître du monde. La

Providence, qui lui réservait tant de gloire, ne lui avait pas permis

de donner un tel éclat à son couronnement. Il lui restait un autre

moyen d'éblouir les esprits, c'était de faire descendre un instant le

Pape du trône pontifical, pour qu'il vînt à Paris même bénir son

sceptre et sa couronne. Il y avait là une grande victoire morale à

remporter sur les ennemis de la France, et il ne doutait pas d'y

réussir. Tout se préparait pour son couronnement, auquel il avait

invité les principales autorités de l'Empire, de nombreuses

députations des armées de terre et de mer, et une foule de princes

étrangers. Des milliers d'ouvriers travaillaient aux apprêts de la

cérémonie, dans la basilique de Notre-Dame. Le bruit de la venue du

Pape ayant transpiré, l'opinion en avait été saisie et émerveillée, la

population dévote enchantée, l'émigration profondément chagrine,

l'Europe surprise et jalouse. La question avait été traitée là où se

traitaient toutes les affaires, c'est-à-dire au sein du conseil

d'État. Dans ce corps, où la plus complète liberté avait laissée aux

opinions, les objections suscitées par le Concordat s'étaient

reproduites bien plus fortement encore, à l'idée de soumettre en

quelque sorte le couronnement du nouveau monarque au chef de l'Église.

Ces répugnances si anciennes en France, même chez les hommes

religieux, contre la domination ultramontaine, s'étaient toutes

réveillées à la fois. On disait que c'était relever toutes les

prétentions du clergé, proclamer une religion dominante, faire

supposer que l'Empereur récemment élu tenait sa couronne non du voeu

de la nation et des exploits de l'armée, mais du Souverain Pontife,

supposition dangereuse, car celui qui donnait la couronne pouvait la

retirer aussi.

Napoléon, impatienté de tant d'objections contre une cérémonie, qui

devait être un vrai triomphe obtenu sur la malveillance européenne,

prit lui-même la parole, exposa tous les avantages de la présence du

Pape dans une telle solennité, l'effet qu'elle produirait sur les

populations religieuses et sur le monde entier, la force qu'elle

apporterait au nouvel ordre de choses, à la conservation duquel tous

les hommes de la Révolution étaient également intéressés; il montra le

peu de danger attaché à cette signification d'un pontife donnant la

couronne; il soutint que les prétentions d'un Grégoire VII n'étaient

plus de notre temps, que la cérémonie dont il s'agissait n'était

qu'une invocation de la protection céleste en faveur d'une dynastie

nouvelle, invocation faite dans les formes ordinaires du culte le plus

ancien, le plus général, le plus populaire en France; que, du reste,

sans pompe religieuse, il n'y avait pas de véritable pompe, surtout

dans les pays catholiques, et qu'à faire figurer les prêtres au

couronnement, il valait mieux y appeler les plus grands, les plus

qualifiés, et, si on pouvait, leur supérieur à tous, le Pape lui-même.

Poussant enfin ses contradicteurs, comme il poussait ses ennemis à la

guerre, c'est-à-dire à outrance, il finit par ce trait qui termina la

discussion sur-le-champ.--Messieurs, s'écria-t-il, vous délibérez à

Paris, aux Tuileries: supposez que vous délibérassiez à Londres, dans

le cabinet britannique, que vous fussiez, en un mot, les ministres du

roi d'Angleterre, et qu'on vous apprît que le Pape passe en ce moment

les Alpes, pour sacrer l'Empereur des Français; regarderiez-vous cela

comme un triomphe pour l'Angleterre ou pour la France?--À cette

interrogation si vive, portant si juste, tout le monde se tut, et le

voyage du Pape à Paris ne rencontra plus d'objection.

[Note en marge: Négociation pour obtenir le voyage du Pape.]

[Note en marge: Le cardinal Fesch chargé de la négociation.]

Mais ce n'était pas tout que de consentir à ce voyage, il fallait

l'obtenir de la cour de Rome, et la chose était extraordinairement

difficile. Pour réussir il était nécessaire d'user d'un grand art, de

mêler beaucoup de fermeté à beaucoup de douceur; et l'ambassadeur de

France, le cardinal Fesch, avec l'irascibilité de son caractère, la

dureté de son orgueil, y était beaucoup moins propre que son

prédécesseur, M. de Cacault. C'est ici le cas de faire connaître ce

personnage qui a joué un rôle dans l'Église et dans l'Empire. Le

cardinal Fesch, gros de corps, moyen de taille, médiocre d'esprit,

vain, ambitieux, emporté, mais ferme, était destiné à devenir un grand

obstacle pour Napoléon. Pendant la terreur, il avait, comme beaucoup

de prêtres, jeté loin de lui les insignes, et avec les insignes les

obligations du sacerdoce. Devenu commissaire des guerres à l'armée

d'Italie, on n'aurait pas dit, à le voir agir, que c'était un ancien

ministre du culte. Mais quand Napoléon, remettant toutes choses à leur

place, avait ramené les prêtres à l'autel, le cardinal Fesch avait

songé à rentrer dans son premier état, et à s'y ménager le rang que sa

puissante parenté lui permettait d'espérer. Napoléon n'avait voulu

l'y replacer qu'à condition d'une conduite édifiante; et, l'abbé Fesch

avait aussitôt, avec une force de volonté rare, changé ses moeurs,

caché sa vie, et donné dans un séminaire le spectacle d'une pénitence

exemplaire. Pourvu de l'archevêché de Lyon, qui avait été tenu en

réserve pour lui, revêtu du chapeau de cardinal, il s'était montré

sur-le-champ, non l'appui de Napoléon, mais bien plutôt son

antagoniste dans l'Église; et on pouvait entrevoir déjà qu'il avait la

prétention d'obliger un jour le neveu auquel il devait tout, à compter

avec un oncle appuyé sur la secrète malveillance du clergé.

Napoléon s'était entretenu amèrement de cette nouvelle ingratitude de

famille avec le sage Portalis, qui lui avait donné le conseil de se

débarrasser de cet oncle en l'envoyant à Rome, pour y être

ambassadeur.--Il aura là, disait M. Portalis, fort à faire avec

l'orgueil, les préjugés de la cour romaine, et il emploiera les

défauts de son caractère à vous servir, au lieu de les employer à vous

nuire.--C'est pour ce motif, et non pour le faire pape un jour, comme

le débitaient les inventeurs de faux bruits, que Napoléon avait

accrédité le cardinal Fesch auprès de la cour de Rome. Aucun pape ne

lui eût été plus désagréable, plus opposé, plus dangereux.

Tel était le personnage qui devait négocier le voyage de Pie VII à

Paris.

[Note en marge: Effet que produit sur le Pape l'idée de venir à

Paris.]

[Note en marge: Le Pape et le cardinal Consalvi livrés aux plus

grandes agitations d'esprit.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 33 段