de choses pour le cabinet. M. Pitt avait présenté, au mois de mars,
une motion pour demander les états comparatifs de la marine anglaise
en 1797, en 1801 et en 1803. Aidé des amis de M. Fox, il était
parvenu à réunir 130 voix pour sa motion contre 201. Les ministres
n'avaient donc obtenu que 70 voix de majorité, et, en comparant ce
vote avec les votes antérieurs, on ne pouvait qu'être frappé du
progrès de l'opposition. Le succès encourageant les nouveaux alliés,
ils avaient multiplié les motions. En avril, M. Fox avait demandé que
l'on déférât à un comité toutes les mesures prises pour la défense du
royaume, depuis le renouvellement de la guerre. C'était une autre
manière de soumettre au jugement du Parlement la conduite et la
capacité du ministère Addington. Cette fois la majorité avait encore
diminué. Les opposants avaient réuni 204 voix, et les ministres 256,
ce qui réduisait la majorité de 70 voix à 52. Chaque jour voyait cette
majorité s'affaiblir; et, au mois de mai, on annonçait une troisième
motion, qui devait mettre définitivement les ministres en minorité,
lorsque lord Hawkesbury déclara, en termes suffisamment clairs pour
être compris, que la dernière motion était inutile, car le cabinet
allait se dissoudre.
[Note en marge: Retour de M. Pitt au pouvoir.]
Le vieux roi, qui aimait beaucoup MM. Addington et Hawkesbury, et
très-peu M. Pitt, avait fini néanmoins par faire appeler ce dernier.
Ce célèbre et tout-puissant personnage, si long-temps notre ennemi,
venait donc de ressaisir les rênes de l'État, avec mission de relever,
s'il le pouvait, la fortune menacée de l'Angleterre. En entrant dans
le cabinet, il avait laissé en dehors ses anciens amis, MM. Windham et
Grenville, et son récent allié M. Fox. On lui reprochait cette double
infidélité, qu'on expliquait très-diversement. Ce qui était
vraisemblable, c'est qu'il n'avait pas voulu de MM. Windham et
Grenville, comme torys trop violents, et que le roi, de son côté,
n'avait pas voulu de M. Fox, comme whig trop déclaré. On lui
reprochait de n'avoir pas assez fait dans cette circonstance pour
vaincre Georges III. On semblait désirer, vu les dangers dont le pays
était menacé, que les deux plus grands talents de l'Angleterre
s'unissent pour donner au gouvernement plus de force et d'autorité.
[Note en marge: M. Pitt demande 60 millions pour renouer les relations
avec le continent.]
Cependant M. Pitt exerçait une telle influence sur les esprits, on
avait dans sa personne une confiance si ancienne, qu'à lui seul il
suffisait pour relever le pouvoir. En entrant au ministère, il avait
demandé tout de suite 60 millions de fonds secrets. On prétendait que
c'était pour renouer les relations de l'Angleterre avec le continent;
car on le regardait, avec raison, comme le plus propre de tous les
ministres à faire renaître les coalitions, par la grande considération
dont il jouissait auprès des cours ennemies de la France.
Tels avaient été les événements en Angleterre pendant que Napoléon
avait pris la couronne impériale, et que, transporté à Boulogne, il se
disposait à forcer la barrière de l'Océan. Il semblait que la
Providence eût ramené ces deux hommes en scène, pour les faire lutter
une dernière fois, avec plus d'acharnement et de violence que jamais,
M. Pitt en suscitant des coalitions, ce qu'il savait très-bien faire;
Napoléon en les détruisant à coups d'épée, ce qu'il savait faire
encore mieux.
[Note en marge: Napoléon, inquiet de la présence de M. Pitt aux
affaires, veut faire expliquer l'Autriche.]
Napoléon était assez indifférent à ce qui se passait de l'autre côté
du détroit. Les préparatifs militaires des Anglais le faisaient
sourire, beaucoup plus sincèrement que ses chaloupes ne faisaient rire
les journalistes anglais. Il ne demandait au ciel qu'une chose,
c'était de posséder pendant quarante-huit heures une flotte dans la
Manche, et il se chargeait d'avoir bientôt raison de toutes les
armées, réunies entre Douvres et Londres. Les événements ministériels
en Angleterre ne l'auraient touché que s'ils avaient amené M. Fox aux
affaires. Croyant à la sincérité de cet homme d'État, à ses bonnes
dispositions pour la France, il aurait été porté à passer des idées de
guerre acharnée à des idées de paix, et même d'alliance. Mais
l'arrivée de M. Pitt, au contraire, lui prouvait mieux encore qu'il en
fallait finir par quelque coup audacieux et désespéré, dans lequel les
deux nations joueraient leur existence. Toutefois, une demande de 60
millions de fonds secrets, explicable seulement par des affaires d'une
nature occulte sur le continent, ne laissait pas que de le préoccuper.
Il trouvait l'Autriche bien lente à envoyer les nouvelles lettres de
créance, bien peu franche à Ratisbonne dans l'affaire de la note
russe. Enfin il venait de recevoir par M. d'Oubril la réponse du
cabinet de Saint-Pétersbourg à la dépêche dans laquelle il avait fait
allusion à la mort de Paul Ier. Cette réponse de la Russie semblait
indiquer quelque projet ultérieur. Napoléon, avec sa sagacité
ordinaire, entrevoyait déjà un commencement de coalition en Europe; il
se plaignait à M. de Talleyrand de sa crédulité, de sa complaisance
pour les deux messieurs de Cobentzel, et il ajoutait qu'au moindre
doute sur les dispositions du continent, il se jetterait, non plus sur
l'Angleterre, mais sur celle des puissances qui aurait excité ses
inquiétudes; car il n'était pas, disait-il, assez fou pour passer la
Manche, s'il n'était pas entièrement rassuré du côté du Rhin. C'est là
ce qu'il écrivait de Boulogne à M. de Talleyrand, lui disant qu'il
fallait provoquer l'Autriche et la Russie à s'expliquer, lorsqu'un
incident subit, et à jamais regrettable, vint forcément terminer ses
incertitudes, et l'obliger à différer encore pour quelques mois ses
projets de descente.
[Note en marge: La mort de Latouche-Tréville force Napoléon à remettre
la descente à l'hiver.]
Le brave et infortuné Latouche-Tréville, dévoré par un mal
incomplétement guéri, et par une ardeur dont il n'était pas maître,
succomba le 20 août, dans le port de Toulon, à la veille de mettre à
la voile. Napoléon apprit ce triste événement à Boulogne, dans les
derniers jours d'août 1804, au moment où, prêt à s'embarquer, il était
cependant saisi de quelques pressentiments de coalition européenne, et
tenté parfois de porter ses coups ailleurs qu'à Londres. La flotte de
Toulon ayant perdu son chef, il fallait forcément ajourner
l'expédition d'Angleterre, car choisir un nouvel amiral, le nommer,
l'envoyer, lui donner le temps de faire connaissance avec son escadre,
tout cela exigeait plus d'un mois. Or on avait atteint la fin d'août;
on était donc conduit en octobre, pour le départ de Toulon, et en
novembre pour l'arrivée dans la Manche. C'était dès lors une campagne
d'hiver à faire, et de nouvelles combinaisons à imaginer.
[Note en marge: Sept. 1804.]
Napoléon chercha tout de suite quel homme il nommerait à la place de
l'amiral Latouche. «Il n'y a pas un moment à perdre, écrivit-il au
ministre Decrès, pour envoyer un amiral qui puisse commander l'escadre
de Toulon. Elle ne peut pas être plus mal qu'elle n'est aujourd'hui
entre les mains de Dumanoir, qui n'est pas capable de maintenir la
discipline dans une si grande escadre, ni de la faire agir... Il me
paraît que pour l'escadre de Toulon, il n'y a que trois hommes, Bruix,
Villeneuve, ou Rosily. Vous pouvez sonder Bruix. Je crois à Rosily de
la bonne volonté, mais il n'a rien fait depuis quinze ans... Toutefois
il y a une chose urgente, c'est de prendre un parti...»
(28 août 1804.)
[Note en marge: Napoléon, obligé de différer son expédition, songe à
rendre permanent l'établissement naval et militaire créé à Boulogne.]
À partir de ce jour, il reconnut que l'établissement naval et
militaire qu'il avait créé à Boulogne, serait moins passager qu'il ne
l'avait supposé d'abord, et il s'occupa sur les lieux mêmes d'en
simplifier l'organisation, pour la rendre moins coûteuse, et pour
ajouter aussi à sa perfection sous le rapport des manoeuvres. «La
flottille, écrivait-il à Decrès, a été considérée jusqu'ici comme
d'expédition; il faut la considérer désormais comme établissement
fixe, et dès ce moment porter la plus grande attention à tout ce qui
doit être immuable, en la régissant par d'autres règles que
l'escadre.»
(18 septembre 1804.--23 fructidor an XII.)
Il simplifia, en effet, les rouages administratifs, supprima beaucoup
de doubles emplois, provenant du rapprochement des armées de terre et
de mer, révisa tous les appointements, s'occupa, en un mot, de faire
de la flottille de Boulogne une organisation à part, qui, coûtant le
moins possible, pourrait durer autant que la guerre, et continuer
d'exister dans le cas où l'armée serait obligée de quitter pour un
moment les côtes de la Manche.
Il imagina aussi la division en escadrilles, pour mettre plus d'ordre
dans les mouvements de ces 2,300 bâtiments. La distribution
définitivement adoptée fut la suivante: neuf chaloupes ou bateaux
canonniers formaient une section, et portaient un bataillon; deux de
ces sections formaient une division, et portaient un régiment. Les
péniches, ne pouvant contenir que la moitié moins de monde, devaient
être doubles en nombre. La division de péniches était composée de 4
sections, ou 36 péniches, au lieu de 18, afin de suffire à un régiment
de deux bataillons. Plusieurs divisions de chaloupes, bateaux et
péniches, formaient une escadrille, et devaient transporter plusieurs
régiments, c'est-à-dire, un corps d'armée. À chaque escadrille étaient
joints un certain nombre de ces bâtiments de pêche ou de cabotage,
qu'on avait disposés pour embarquer les chevaux de la cavalerie et les
gros bagages. La flottille tout entière était divisée en huit
escadrilles, deux à Étaples pour le corps du maréchal Ney, quatre à
Boulogne pour le corps du maréchal Soult, deux à Wimereux pour
l'avant-garde et la réserve. Le port d'Ambleteuse, dans le nouveau
projet qu'on avait eu le temps de mûrir, était destiné à la flottille
batave, et celle-ci était chargée de transporter le corps du maréchal
Davout. Chaque escadrille était dirigée par un officier supérieur, et
manoeuvrait en mer d'une manière indépendante, quoique combinée avec
l'ensemble des opérations. De la sorte, les distributions de la
flottille se trouvaient complétement adaptées à celles de l'armée.
[Note en marge: Choix d'un nouvel amiral pour remplacer l'amiral
Latouche-Tréville.]
[Note en marge: L'amiral Villeneuve.]
[Note en marge: L'amiral Missiessy nommé au commandement de l'escadre
de Rochefort; l'amiral Villeneuve à celui de l'escadre de Toulon.]
Pendant ce temps, l'amiral Decrès avait fait appeler auprès de lui les
amiraux Villeneuve et Missiessy, pour leur proposer les commandements
vacants. Considérant Bruix comme indispensable à Boulogne, Rosily
comme trop déshabitué de la mer, il avait regardé Villeneuve comme le
plus propre à commander l'escadre de Toulon, et Missiessy celle de
Rochefort, que Villeneuve devait laisser vacante. L'amiral Villeneuve,
dont le nom est entouré d'une malheureuse célébrité, avait de
l'esprit, de la bravoure, la connaissance pratique de son état, mais
n'avait aucune fermeté de caractère. Impressionnable au plus haut
point, il était capable de s'exagérer sans mesure les difficultés
d'une situation, et de tomber dans cet état d'abattement, où l'on
n'est plus maître de son coeur et de sa tête. L'amiral Missiessy,
moins habile, mais plus froid, était peu susceptible de s'élever, mais
peu susceptible aussi de se laisser abattre. L'amiral Decrès les manda
tous deux, essaya de vaincre chez eux la démoralisation, qui s'était
emparée non pas des matelots et des officiers, tous remplis d'une
noble ardeur, mais des commandants de nos flottes, lesquels avaient à
perdre dans les batailles ce qu'ils estimaient plus que la vie,
c'est-à-dire leur renommée. Il fit accepter à l'amiral Missiessy le
commandement de l'escadre de Rochefort, et à l'amiral Villeneuve
l'escadre de Toulon. Il avait pour ce dernier une amitié qui remontait
aux premiers temps de leur enfance. Il lui avoua le secret de
l'Empereur, et l'immense opération à laquelle était destinée l'escadre
de Toulon. Il exalta son imagination en lui montrant une grande chose
à exécuter, et de grands honneurs à obtenir. Déplorable tentative
d'une vieille amitié! Cette exaltation d'un instant devait faire place
chez Villeneuve à un abattement funeste, et amener pour notre marine
les plus sanglants revers.
Le ministre se hâta d'écrire à l'Empereur le résultat de ses
entretiens avec Villeneuve, et l'effet produit sur cet officier par
les perspectives de danger et de gloire qu'il lui avait ouvertes[7].
[Note 7: Nous citons la lettre de l'amiral Decrès, car il est
important de savoir comment fut nommé l'homme qui a perdu la bataille
de Trafalgar.
«Sire, écrivait-il, le vice-amiral Villeneuve et le contre-amiral
Missiessy sont ici.
J'ai entretenu le premier du grand projet...
Il l'a entendu froidement, et a gardé le silence quelques
moments. Puis, avec un sourire très-calme, il m'a dit: Je
m'attendais à quelque chose de semblable; _mais, pour être
approuvés, de semblables projets ont besoin d'être achevés_.
Je me permets de vous transcrire littéralement sa réponse dans
une conversation particulière, parce qu'elle vous peindra mieux
que je ne pourrais le faire l'effet qu'a produit sur lui cette
ouverture. Il a ajouté: _Je ne perdrai pas quatre heures pour
rallier le premier; avec les cinq autres et les miens, je serai
assez fort. Il faut être heureux, et, pour savoir jusqu'à quel
point je le suis, il faut entreprendre._
Nous avons parlé de la route. Il en juge comme Votre Majesté. Il
ne s'est arrêté aux chances défavorables qu'autant qu'il le
fallait pour me faire voir qu'il ne s'étourdissait pas. Rien
enfin de tout cela n'a fait pâlir son courage.
La place de grand officier, celle de vice-amiral en ont fait un
homme tout nouveau. L'idée des dangers est effacée par
l'espérance de la gloire, et il a fini par me dire: _Je me livre
tout entier_, et cela avec le ton et le geste d'une décision
froide et positive.
Il partira pour Toulon dès que Votre Majesté aura bien voulu me
faire savoir si elle n'a pas d'autres ordres à lui donner.
Le contre-amiral Missiessy est plus réservé avec moi; il demande
à rester ici huit jours; il a une grande froideur, mais qui se
définit moins. On m'a dit qu'il était fâché que Votre Majesté ne
lui eût pas donné l'escadre de la Méditerranée. Il l'est de ne
pas être vice-amiral. Son grand raisonnement près de ses
familiers est que, n'ayant rien fait pendant la guerre, il a au
moins l'honneur de n'avoir point eu d'échecs! Je lui ai donné
l'ordre d'aller prendre le commandement de l'escadre, et je
compte que sous huit jours il sera en route. Il lui en faudra
cinq ou six pour se rendre à sa destination.»]
[Note en marge: Napoléon modifie sa grande combinaison par suite de la
mort de Latouche-Tréville.]
[Note en marge: L'amiral Ganteaume chargé désormais de se rendre dans
la Manche.]
[Note en marge: Les amiraux Villeneuve et Missiessy chargés de faire
diversions.]
Napoléon, qui avait des hommes une connaissance profonde, ne comptait
guère sur le remplaçant de l'amiral Latouche. Pensant toujours à son
projet, il le modifia de nouveau et l'agrandit encore, d'après les
circonstances qui étaient survenues. L'hiver rendait à la flotte de
Brest la liberté de ses mouvements, en faisant cesser la continuité du
blocus. Bien que Ganteaume eût manqué de caractère en 1804, cependant
il avait montré, en plus d'une occasion, du courage et du dévouement,
et Napoléon voulut lui confier la partie brillante et difficile du
plan. Il remit l'expédition après le 18 brumaire (9 novembre), époque
assignée pour la cérémonie du couronnement, et il résolut de faire
sortir Ganteaume dans cette rude saison, avec 15 ou 18 mille hommes
destinés à l'Irlande, puis, lorsque cet amiral les aurait jetés sur
l'un des points accessibles de cette île, de l'amener rapidement dans
la Manche, pour y protéger le passage de la flottille. Dans ce plan
modifié, les amiraux Missiessy et Villeneuve étaient chargés d'un tout
autre rôle, que celui qui était attribué aux escadres de Toulon et de
Rochefort, lorsque Latouche-Tréville en avait le commandement.
L'amiral Villeneuve, partant de Toulon, devait aller, en Amérique,
reconquérir Surinam et les colonies hollandaises de la Guyane. Une
division, détachée de l'escadre de Villeneuve, devait prendre l'île de
Sainte-Hélène en passant. L'amiral Missiessy avait ordre de jeter 3 à
4 mille hommes de renfort dans nos Antilles, puis de ravager les
Antilles anglaises, en les surprenant à peu près sans défense. Les
deux amiraux, se réunissant ensuite pour revenir de concert en Europe,
avaient pour dernière instruction de débloquer l'escadre du Ferrol et
de rentrer à Rochefort au nombre de 20 vaisseaux. Il leur était
enjoint de partir avant Ganteaume, pour que les Anglais, avertis de
leur départ, fussent attirés à leur suite. Napoléon voulait que
Villeneuve partît de Toulon le 12 octobre, Missiessy de Rochefort le
1er novembre, Ganteaume de Brest le 22 décembre 1804. Il regardait
comme certain que les 20 vaisseaux de Villeneuve et de Missiessy en
attireraient 30 au moins hors des mers d'Europe; car les Anglais,
attaqués à l'improviste sur tous les points, ne pouvaient manquer
d'envoyer des secours partout. Il était alors probable que l'amiral
Ganteaume aurait une liberté de mouvement suffisante pour exécuter
l'opération dont il était chargé, et qui consistait, après avoir
touché à l'Irlande, à se porter devant Boulogne, soit en tournant
l'Écosse, soit en se rendant directement de l'Irlande dans la Manche.
[Note en marge: Napoléon ayant remis son entreprise à l'hiver, veut,
dans l'intervalle, faire expliquer les puissances du continent.]
Tous ses ordres étant donnés de Boulogne même, où il se trouvait
alors, Napoléon voulut se servir du temps qui lui était laissé jusqu'à
l'hiver, pour éclaircir les affaires du continent. Dirigeant la
conduite de M. de Talleyrand par une correspondance de chaque jour, il
lui prescrivit les démarches diplomatiques qui pouvaient conduire à ce
but.
[Note en marge: La cour de Russie regrette ses manifestations trop
vives.]
[Note en marge: M. d'Oubril autorisé à poser diverses questions, et à
se contenter de la moindre satisfaction.]
On se rappelle sans doute la note irréfléchie du cabinet russe au
sujet de la violation du sol germanique, et la réponse amère du
cabinet français. Le jeune Alexandre avait profondément senti cette
réponse, et il avait reconnu, mais trop tard, que son avénement au
trône lui ôtait le droit de donner de si hautes leçons de morale aux
autres gouvernements. Il en était humilié et effrayé. L'âme
d'Alexandre était plus vive que forte. Il se jetait volontiers en
avant, puis reculait aussi volontiers, lorsqu'il avait aperçu le
péril. C'était sans consulter ses ministres qu'il avait pris le deuil
pour la mort du duc d'Enghien, et c'était, malgré une partie d'entre
eux, qu'il avait envoyé à Ratisbonne la note dont nous avons fait
mention. Cependant ils avaient la plus grande peine à le maintenir
dans ses premières résolutions. Les gens sages de Pétersbourg, après
la première émotion passée, trouvaient qu'on s'était conduit avec
beaucoup trop de légèreté dans l'affaire du duc d'Enghien; ils s'en
prenaient aux jeunes gens qui gouvernaient l'empire, et, entre ces
jeunes gens, au prince Czartoryski plus qu'aux autres, parce qu'il
était Polonais, et chargé du portefeuille des affaires étrangères,
depuis la retraite à la campagne du chancelier Woronzoff. Rien n'était
plus injuste que ce jugement à l'égard du prince Czartoryski, car
celui-ci avait résisté, autant qu'il l'avait pu, aux vivacités de la
cour, mais il voulait maintenant qu'on sortît avec dignité du mauvais
pas dans lequel on était engagé. En conséquence, il avait prescrit à
M. d'Oubril, chargé d'affaires à Paris, de se plaindre dans une note à
la fois ferme et modérée, de l'affectation que le cabinet français
avait mise à rappeler certains souvenirs; de témoigner des
dispositions pacifiques, mais d'exiger une réponse sur les trois ou
quatre sujets ordinaires des réclamations du gouvernement russe, tels
que l'occupation de Naples, l'indemnité toujours différée du roi de
Piémont, l'invasion du Hanovre. M. d'Oubril avait ordre, s'il obtenait
sur ces points une explication seulement spécieuse, de s'en contenter,
et de rester à Paris, mais de prendre ses passe-ports si on se
renfermait dans un silence obstiné et dédaigneux.
La Prusse qui, suivant une expression de Napoléon, _s'agitait sans
cesse entre les deux géants_, informée de l'état exact du cabinet
russe, en avait averti M. de Talleyrand par son ministre Lucchesini,
et lui avait dit: Différez de répondre le plus long-temps possible;
puis faites une réponse qui fournisse à la dignité de la Russie une
satisfaction apparente, et cette tempête du Nord, dont on cherche à
effrayer l'Europe, sera calmée.--
[Note en marge: M. de Talleyrand, sur un avis de la Prusse, qui
conseillait de gagner du temps, diffère de répondre aux questions
posées par M. d'Oubril.]
[Note en marge: M. d'Oubril insiste pour avoir une réponse.]
Ces diverses communications étant arrivées à Paris pendant que
Napoléon était à Boulogne, M. de Talleyrand avait eu recours à la
politique dilatoire, dans laquelle on a vu qu'il excellait. Napoléon
s'y était prêté volontiers, ne cherchant pas la guerre avec le
continent, ne la craignant pas non plus, et préférant en finir avec
l'Europe, par une expédition directe contre l'Angleterre. Il
continuait donc ses opérations à Boulogne, pendant qu'on laissait M.
d'Oubril dans l'attente à Paris. Cependant M. de Talleyrand
n'attachant pas assez d'importance à la note russe, et prenant trop au
pied de la lettre l'avis de la Prusse, avait cru trop facilement qu'on
s'en tirerait avec des délais. M. d'Oubril, après avoir attendu tout
le mois d'août, avait enfin exigé une réponse. Napoléon, importuné des
questions de M. d'Oubril, disposé d'ailleurs à s'expliquer
catégoriquement avec les puissances du continent depuis la rentrée de
M. Pitt au ministère, avait voulu qu'on répondît. Il avait envoyé
lui-même le modèle de la note à transmettre à M. d'Oubril, et M. de
Talleyrand, suivant sa coutume, avait fait son possible pour en
adoucir le fond et la forme. Mais telle qu'il l'avait remise, elle
était fort insuffisante pour sauver la dignité du cabinet russe,
malheureusement engagée.
[Note en marge: Napoléon importuné fait faire cette réponse, mais non
pas de manière à la rendre satisfaisante.]