Par le retour de mon courrier, faites-moi connaître le jour où il
vous sera possible, abstraction faite du temps, de lever l'ancre;
instruisez-moi de ce qu'a fait l'ennemi, et où se tient Nelson.
Méditez sur la grande entreprise dont vous êtes chargé, et, avant
que je signe définitivement vos derniers ordres, faites-moi
connaître la manière que vous pensez être la plus avantageuse de
les remplir.
Je vous ai nommé grand-officier de l'Empire, inspecteur des côtes
de la Méditerranée; mais je désire beaucoup que l'opération que
vous allez entreprendre me mette à même de vous élever à un tel
degré de considération et d'honneur que vous n'ayez plus rien à
souhaiter.
L'escadre de Rochefort, composée de 5 vaisseaux, dont un à trois
ponts, et de 4 frégates, est prête à lever l'ancre: elle n'a
devant elle que 5 vaisseaux ennemis.
L'escadre de Brest est de 21 vaisseaux. Ces vaisseaux viennent de
lever l'ancre pour harceler l'amiral Cornwallis, et obliger les
Anglais à avoir là un grand nombre de vaisseaux. Les ennemis
tiennent aussi 6 vaisseaux devant le Texel, pour bloquer
l'escadre hollandaise, composée de 5 vaisseaux, de 4 frégates, et
d'un convoi de 80 bâtiments.
Le général Marmont a son armée embarquée.
Entre Étaples, Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, deux nouveaux
ports que j'ai fait construire, nous avons 270 chaloupes
canonnières, 534 bâtiments canonniers, 396 péniches, en tout
1,200 bâtiments, portant 120,000 hommes et 10,000 chevaux. Soyons
maîtres du détroit six heures, et nous sommes maîtres du monde.
Les ennemis ont aux Dunes ou devant Boulogne et devant Ostende
vaisseaux, de 74, 3 de 60 ou 64 et 2 ou 3 de 50. Jusqu'ici
Cornwallis n'a eu que 15 vaisseaux; mais toutes les réserves de
Plymouth et de Portsmouth sont venues le renforcer. Les ennemis
tiennent aussi à Cork, en Irlande, 4 ou 5 vaisseaux de guerre. Je
ne parle pas des frégates et petits bâtiments, dont ils ont une
grande quantité.
Si vous trompez Nelson, il ira ou en Sicile, ou en Égypte, ou au
Ferrol. Je ne pense pas qu'il faille se présenter devant le
Ferrol. Des 5 vaisseaux qui sont dans ces parages, quatre sont
prêts; le cinquième le sera en fructidor. Mais je pense que le
Ferrol est trop indiqué; et il est si naturel que l'on suppose,
si votre armée de la Méditerranée entre dans l'Océan, qu'elle est
destinée à débloquer le Ferrol? il paraîtrait donc meilleur de
passer très au large, d'arriver devant Rochefort, ce qui vous
compléterait une escadre de 16 vaisseaux et de 11 frégates, et
alors, sans perdre un instant, sans mouiller, soit en doublant
l'Irlande très au large, soit en exécutant le premier projet,
arriver devant Boulogne. Notre escadre de Brest de 23 vaisseaux
aura à son bord une armée, et sera tous les jours à la voile, de
manière que Cornwallis sera obligé de serrer la cote de Bretagne
pour tâcher de s'opposer à sa sortie.
Du reste, j'attends pour fixer mes idées sur cette opération, qui
a des chances, mais dont la réussite offre des résultats si
immenses, le projet que vous m'avez annoncé par le retour du
courrier.
Il faut embarquer le plus de vivres possible, afin que, dans
aucune circonstance, vous ne soyez gêné par rien.
À la fin de ce mois, on va lancer un nouveau vaisseau à Rochefort
et à Lorient. Celui de Rochefort ne donne lieu à aucune question;
mais s'il arrivait que celui de Lorient fût en rade, et n'eût pas
la faculté de se rendre avant votre apparition devant l'île
d'Aix, je désire savoir si vous pensez que vous dussiez faire
route pour le rejoindre; toutefois je pense que, sortant par un
bon mistral, il est préférable à tout de faire l'opération avant
l'hiver; car, dans la mauvaise saison, il serait possible que
vous eussiez plus de chances pour arriver, mais il se pourrait
qu'il y eut plusieurs jours tels qu'on ne pût profiter de votre
arrivée. En supposant que vous puissiez partir avant le 10
thermidor (29 juillet), il n'est pas probable que vous n'arriviez
devant Boulogne que dans le courant de septembre, moment où les
nuits sont déjà raisonnablement longues, et où les temps ne sont
pas long-temps mauvais.]
[Note en marge: Départ de Napoléon pour le camp de Boulogne.]
Tout occupé de ses vastes projets, l'Empereur partit pour Boulogne,
après avoir délégué à l'archichancelier Cambacérès, outre le soin
ordinaire de présider le Conseil d'État et le Sénat, le pouvoir
d'exercer l'autorité suprême, si cela devenait nécessaire.
L'archichancelier était le seul personnage de l'Empire dans lequel il
eût assez de confiance pour lui déléguer une telle étendue
d'attributions. Il arriva le 20 juillet au Pont-de-Briques, et
descendit immédiatement au port de Boulogne, pour y voir la flottille,
les forts, et les divers ouvrages qu'il avait ordonnés. Les deux
armées de terre et de mer l'accueillirent avec des transports de joie,
et saluèrent sa présence par des acclamations unanimes. Neuf cents
coups de canon tirés par les forts et la ligne d'embossage, et
retentissant de Calais jusqu'à Douvres, apprirent aux Anglais la
présence de l'homme qui, depuis dix-huit mois, troublait si
profondément la sécurité accoutumée de leur île.
[Note en marge: Napoléon inspecte la flottille et les camps.]
Napoléon s'embarquant à l'instant même, malgré une mer orageuse,
voulut visiter les forts en maçonnerie de la Crèche et de l'Heurt,
ainsi que le fort en bois, placé entre les deux premiers, tous trois
destinés, comme nous l'avons dit, à couvrir la ligne d'embossage. Il
fit exécuter, sous ses yeux, quelques expériences de tir, afin de
s'assurer si les instructions qu'il avait données pour obtenir les
plus grandes portées possibles, avaient été suivies. Il prit ensuite
le large, et alla voir manoeuvrer, à portée de canon de l'escadre
anglaise, plusieurs divisions de la flottille, dont l'amiral Bruix
vantait sans cesse les progrès. Il rentra plein de contentement, et
après avoir prodigué les témoignages de satisfaction aux chefs des
deux armées qui, sous sa direction suprême, avaient contribué à cette
prodigieuse création.
[Note en marge: Les grenadiers d'Arras.]
Le lendemain et les jours suivants il parcourut tous les camps, depuis
Étaples jusqu'à Calais; puis revint à l'intérieur pour inspecter les
troupes de cavalerie campées à quelque distance des côtes, et surtout
la belle division de grenadiers, organisée par le général Junot aux
environs d'Arras. Cette division se composait des compagnies de
grenadiers, tirées des régiments qui n'étaient pas destinés à faire
partie de l'expédition. Il n'y avait pas de plus belle troupe, pour le
choix et la beauté des hommes. Elle surpassait de beaucoup la garde
consulaire elle-même, devenue garde impériale. Elle comprenait dix
bataillons, de 800 hommes chacun. On avait commencé par ces grenadiers
la réforme de la coiffure. Ils portaient des schakos au lieu de
chapeaux; des cheveux ras et sans poudre, au lieu de l'ancienne
chevelure, embarrassante et malpropre. Aguerris par de nombreuses
campagnes, manoeuvrant avec une précision sans pareille, ils étaient
animés de cet orgueil qui fait la force des corps d'élite, et
présentaient une division d'environ huit mille hommes, auxquels aucune
troupe européenne n'aurait pu résister, fût-elle double ou triple en
nombre. Ce sont ces grenadiers que Napoléon voulait jeter les premiers
sur le rivage d'Angleterre, en les faisant passer sur les légères
péniches que nous avons décrites ailleurs. En voyant leur tenue, leur
discipline, leur enthousiasme, Napoléon sentait redoubler sa
confiance, et ne doutait plus d'aller conquérir à Londres le sceptre
de la terre et des mers.
[Note en marge: L'expédition remise au mois de septembre.]
Revenu sur la côte, il voulut inspecter la flottille, bâtiment par
bâtiment, afin de s'assurer si les installations étaient telles qu'il
les avait ordonnées, et s'il était possible, au premier signal,
d'embarquer, avec la rapidité nécessaire, tout ce qu'on avait réuni
dans les magasins de Boulogne. Il trouva les choses comme il les
souhaitait. Il fallait quelques jours pour embarquer le gros matériel;
mais, une fois ce matériel mis à bord, ce qui devait être exécuté
plusieurs semaines avant l'expédition, on pouvait, en trois ou quatre
heures seulement, placer sur la flottille les hommes, les chevaux et
l'artillerie de campagne. Tout n'était pas prêt cependant. Il y avait
quelques divisions en arrière, du Havre à Boulogne. Les chaloupes de
la garde notamment, confiées au capitaine Daugier, n'étaient point
arrivées. La flottille batave, de son côté, causait à Napoléon plus
d'une contrariété. Il était infiniment satisfait de l'amiral Verhuell,
mais l'équipement d'une partie de cette flottille n'était point
achevé, soit insuffisance de zèle de la part du gouvernement
hollandais, soit aussi, et plus vraisemblablement, difficulté des
choses elles-mêmes. Les deux premières divisions étaient réunies à
Ostende, Dunkerque, Calais; la troisième n'était pas sortie de
l'Escaut. Restait enfin une dernière condition de succès, que Napoléon
s'efforçait de s'assurer, c'était de réunir la flottille batave tout
entière dans les ports situés à la gauche du cap Grisnez, en se
serrant davantage dans les quatre ports d'Ambleteuse, Wimereux,
Boulogne, Étaples. Les deux flottilles seraient ainsi parties
ensemble, par le même vent, à trois ou quatre lieues de distance l'une
de l'autre. Mais deux choses se dépensent dans les grandes opérations
avec une promptitude et une étendue qui dépassent toujours les
conjectures des esprits les plus positifs, c'est l'argent et le temps.
Arrivé aux premiers jours d'août, Napoléon vit qu'il ne pourrait pas
être entièrement prêt avant le mois de septembre, et il fit dire à
l'amiral Latouche, qu'il différait l'expédition d'un mois. Il se
consola de ce retard, en pensant que ce mois serait employé à être
mieux préparé qu'on ne l'était déjà, et que la saison, d'ailleurs,
étant encore suffisamment belle dans le courant de septembre, on
aurait l'avantage de nuits plus longues[6].
[Note 6: Voici le texte de ce nouvel ordre:
(2 août 1804.--14 thermidor an XII.)
_Au ministre de la marine._
Mon intention est que vous expédiiez un courrier extraordinaire à
Toulon, pour faire connaître au général Latouche que, différentes
divisions de la flottille n'ayant pu rejoindre, j'ai jugé qu'un
retard d'un mois ne peut qu'être avantageux, d'autant plus que
les nuits deviendront plus longues; mais que mon intention est
qu'il profite de ce délai pour joindre à l'escadre le vaisseau
_le Berwick_; que tous les moyens quelconques doivent être pris
pour arriver à ce résultat; qu'un vaisseau de plus ou de moins
n'est pas à dédaigner, ce qui me mettra à même de pouvoir porter
l'escadre réunie à 18 vaisseaux.
Je désire également que les ordres soient renouvelés pour presser
l'armement de _l'Algésiras_ à Lorient. Il faut qu'il soit en rade
au 10 fructidor. ]
[Illustration: Oasis.]
[Note en marge: Août 1804.]
En attendant, il voulut donner à l'armée une grande fête, propre à
relever le moral des troupes, s'il était possible qu'il le fût
davantage. Il avait distribué les grandes décorations de la
Légion-d'Honneur aux principaux personnages de l'Empire dans l'église
des Invalides, le jour anniversaire du 14 juillet. Il imagina de
distribuer lui-même à l'armée les croix qui devaient être données en
échange des armes d'honneur supprimées, et de célébrer cette cérémonie
le jour anniversaire de sa naissance, au bord même de l'Océan, en
présence des escadres anglaises. Le résultat répondit à sa volonté, et
ce fut un spectacle magnifique dont les contemporains ont gardé un
long souvenir.
[Note en marge: Fête pour la distribution des croix d'honneur au bord
de l'Océan.]
Il fit choisir un emplacement situé à la droite de Boulogne, le long
de la mer, non loin de la colonne qu'on a depuis érigée en ces lieux.
(Voir la carte nº 25.) Cet emplacement, ayant la forme d'un
amphithéâtre demi-circulaire qu'on aurait construit à dessein au bord
du rivage, semblait avoir été préparé par la nature pour quelque grand
spectacle national. L'espace fut calculé de manière à pouvoir y placer
toute l'armée. Au centre de cet amphithéâtre, fut élevé un trône pour
l'Empereur, adossé à la mer, et faisant face à la terre. À droite et à
gauche, des gradins avaient été construits pour recevoir les grands
dignitaires, les ministres, les maréchaux. En prolongement sur les
deux ailes devaient se déployer les détachements de la garde
impériale. En face, sur le sol incliné de cet amphithéâtre naturel,
devaient se ranger, comme autrefois le peuple romain dans ses vastes
arènes, les divers corps de l'armée, formés en colonnes serrées, et
disposés en rayons qui aboutissaient au trône de l'Empereur comme à un
centre. En tête de chacune de ces colonnes devait se trouver
l'infanterie, en arrière la cavalerie, dominant l'infanterie de toute
la hauteur de ses chevaux.
Le 16 août, lendemain de la Saint Napoléon, les troupes se rendirent
sur le lieu de la fête, à travers les flots d'une immense population,
accourue de toutes les provinces voisines pour assister à ce
spectacle. Cent mille hommes, presque tous vétérans de la République,
les yeux fixés sur Napoléon, attendaient le prix de leurs exploits.
Les soldats et officiers qui devaient recevoir des croix étaient
sortis des rangs, et s'étaient avancés jusqu'au pied du trône
impérial. Napoléon, debout, leur lut la formule si belle du serment de
la Légion-d'Honneur, puis tous ensemble, au bruit des fanfares et de
l'artillerie, répondirent: NOUS LE JURONS! Ils vinrent ensuite,
pendant plusieurs heures, recevoir les uns après les autres cette
croix, qui allait remplacer la noblesse du sang. D'anciens
gentilshommes montaient avec de simples paysans les marches de ce
trône, également ravis d'obtenir les distinctions décernées à la
bravoure, et tous se promettant de verser leur sang sur la côte
d'Angleterre, pour assurer à leur patrie, et à l'homme qui la
gouvernait, l'empire incontesté du monde.
Ce spectacle magnifique remua tous les coeurs, et une circonstance
imprévue vint le rendre profondément sérieux. Une division de la
flottille récemment partie du Havre entrait en ce moment à Boulogne,
par un gros temps, échangeant une vive canonnade avec les Anglais. De
temps en temps, Napoléon quittait le trône pour s'armer de sa lunette,
et voir de ses yeux comment se comportaient en présence de l'ennemi
ses soldats de terre et de mer.
[Note en marge: Situation des choses en Angleterre, pendant que
Napoléon est au camp de Boulogne.]
[Note en marge: État et distribution de l'armée anglaise.]
De telles scènes devaient vivement agiter l'Angleterre. La presse
britannique, injurieuse et arrogante, comme l'est toute presse en pays
libre, se raillait beaucoup de Napoléon et de ses préparatifs, mais
raillait comme un railleur qui tremble de ce dont il paraît rire. En
réalité, l'inquiétude était profonde et universelle. Les préparatifs
immenses qui avaient été faits pour la défense de l'Angleterre
troublaient le pays, sans rassurer complétement les hommes instruits
dans l'art de la guerre. On a vu que, regrettant de n'avoir pas une
grande armée, à peu près comme la France regrettait de n'avoir pas une
marine puissante, l'Angleterre avait voulu, au moyen d'un corps de
réserve, augmenter son état militaire. Une partie des hommes condamnés
par le tirage au sort, à servir dans la réserve, avaient passé dans
l'armée de ligne, ce qui portait celle-ci à environ 170 mille soldats.
À cela se joignaient les milices locales, en nombre indéterminé,
devant servir exclusivement dans les provinces; et enfin 150 mille
volontaires, qui s'étaient offerts dans les trois royaumes, et qui
montraient beaucoup d'empressement à se soumettre aux exercices
militaires. On parlait de 300 mille volontaires, mais il n'y en avait
effectivement que la moitié, se préparant véritablement à servir. Les
premiers personnages d'Angleterre, afin de donner l'impulsion, avaient
revêtu l'uniforme des volontaires. On avait vu MM. Addington et Pitt
le porter également. La levée en masse décrétée sur le papier n'avait
pas été sérieusement entreprise.
En faisant les défalcations d'usage, l'Angleterre avait à nous opposer
100 ou 120 mille soldats réguliers d'excellente qualité, des milices
sans organisation, 150 mille volontaires sans expérience, ayant de
médiocres officiers, pas de général, le tout réparti soit en Irlande
soit en Angleterre, et dispersé sur les points du rivage où le danger
pouvait se faire craindre. On comptait en troupes régulières et
volontaires 70 mille hommes en Irlande; restaient 180 à 200 mille
hommes, volontaires ou troupes de ligne, pour l'Écosse et
l'Angleterre. C'est tout au plus si, même avec un art de mouvoir les
masses que Napoléon possédait seul alors, c'est tout au plus si on
aurait pu en réunir 80 ou 90 mille au lieu du danger. Qu'auraient ils
fait, eussent-ils été deux fois plus nombreux, devant les 150 mille
Français, soldats accomplis, que Napoléon pouvait jeter de l'autre
côté du détroit? La véritable défense était donc dans l'Océan. Les
Anglais avaient 100 mille matelots, 89 vaisseaux de ligne, répandus
sur toutes les mers, une vingtaine de vaisseaux de 50 canons, 132
frégates, plus un nombre proportionné de bâtiments sur les chantiers
et dans les bassins. Comme Napoléon, perfectionnant avec le temps
leurs préparatifs, ils avaient créé des _fencibles_ de mer, à
l'imitation des _fencibles_ de terre. Ils avaient sous ce nom réuni
tous les pêcheurs et gens de mer, non sujets à la presse ordinaire,
lesquels, répandus au nombre d'environ 20 mille dans des bateaux, le
long des côtes, y faisaient une garde continuelle, indépendamment de
la garde avancée de frégates, bricks et corvettes, qui se donnaient la
main depuis l'Escaut jusqu'à la Somme. Des signaux de nuit, des
chariots propres à transporter les troupes en poste, complétaient ce
système de précautions, exposé ailleurs, et perfectionné encore dans
les quinze mois qui s'étaient écoulés. On avait en outre pratiqué des
coupures dans le sol, et placé dans la Tamise une ligne de frégates
liées par des chaînes de fer, capables d'opposer une barrière continue
et solide à toutes les embarcations. Depuis Douvres jusqu'à l'île de
Wight, toute plage abordable était couronnée d'artillerie.
[Note en marge: Agitation croissante des esprits en Angleterre.]
[Note en marge: Attaques dirigées par M. Pitt contre le ministère
Addington.]
La dépense de ces préparatifs, et la confusion qui en résultait,
étaient immenses. Les esprits agités, comme il était naturel qu'ils le
fussent en présence d'un danger d'invasion, ne trouvaient rien de bon,
rien d'assez rassurant, et, avec un ministère faible, dont tout le
monde se croyait fondé à contester la capacité, il n'y avait aucune
autorité morale qui pût contenir la fureur de blâmer et d'inventer. À
propos de chaque mesure, on disait que c'était peu, ou mal, ou pas
assez bien, et on proposait autre chose. M. Pitt, réservé quelque
temps, avait cessé de l'être, encouragé qu'il était par le
déchaînement général. Il blâmait amèrement les mesures prises par les
ministres, soit qu'il crût le moment venu de les renverser, soit qu'en
effet il trouvât leurs précautions insuffisantes ou mal calculées. Il
est certain du moins que ses critiques étaient beaucoup plus fondées
que celles des autres membres de l'opposition. Il reprochait aux
ministres de n'avoir pas deviné et prévenu la concentration des
bateaux plats à Boulogne, lesquels, suivant lui, passaient mille au
moins. Quoiqu'il cherchât à exagérer plutôt qu'à dissimuler le péril,
on voit qu'il restait de beaucoup au-dessous de la vérité, car, avec
la flottille batave, le nombre en montait à 2,300. Il attribuait cette
faute à l'ignorance de l'amirauté, qui n'avait pas su prévoir l'usage
qu'on pouvait faire des chaloupes canonnières, et qui avait employé
des vaisseaux et des frégates dans des bas-fonds, où ces grands
bâtiments étaient réduits à l'impossibilité de suivre les petits
bâtiments des Français. Il prétendait qu'avec quelques centaines de
chaloupes canonnières, appuyées au large par des frégates, on aurait
pu combattre à armes égales les préparatifs des Français, et détruire
leur immense armement, avant qu'il fût réuni dans la Manche. Le
reproche était spécieux, s'il n'était pas fondé.
Les ministres répondaient que, dans la dernière guerre, on avait voulu
employer les chaloupes canonnières, et qu'elles n'avaient pu tenir au
vent. Cela prouvait que les marins anglais s'étaient moins appliqués
que les marins français à manier ce genre de bâtiments; car nos
chaloupes avaient navigué par tous les temps. Quelquefois elles
avaient échoué sur les bas-fonds, mais, excepté l'accident arrivé à
Brest, aucune n'avait péri par le défaut de sa construction.
Enfin, M. Pitt, ne partageant ni l'opinion de M. Windham, son ancien
collègue, ni celle de M. Fox, son nouvel allié, sur l'insuffisance de
l'armée régulière, reconnaissant qu'il n'est pas facile d'étendre tout
de suite et à volonté les proportions d'une armée, surtout dans un
pays où l'on ne voulait pas recourir à la conscription, M. Pitt se
plaignait de ce qu'on n'avait pas tiré plus de parti des volontaires.
Il prétendait qu'on devait, en profitant de la bonne volonté de ces
150 mille Anglais, leur faire acquérir le degré de discipline et
d'instruction dont ils étaient capables, et les amener à être moins
inférieurs qu'ils ne paraissaient l'être aux troupes régulières. Ce
reproche, fondé ou non, était aussi spécieux que le précédent.
[Note en marge: Coalition dans le parlement, entre MM. Pitt et Fox.]
M. Pitt soutenait ces opinions avec une extrême vivacité. À mesure
qu'il s'engageait davantage dans l'opposition, il se trouvait
rapproché, sinon par ses opinions et ses sentiments, au moins par sa
conduite, de l'ancienne opposition whig, c'est-à-dire de M. Fox. Ces
deux adversaires, qui s'étaient combattus vingt-cinq ans, semblaient
s'être réconciliés, et on répandait le bruit qu'ils allaient former un
ministère ensemble. L'ancienne majorité s'était brisée. On a déjà vu
qu'une petite partie de cette majorité avait suivi MM. Windham et
Grenville dans l'opposition. Une plus grande partie s'était jointe à
eux, depuis que M. Pitt avait levé l'étendard. Cette opposition tory
se composait de tous ceux qui pensaient que les ministres actuels
étaient incapables de faire face à la situation, et qu'il fallait
recourir à l'ancien chef du parti de la guerre. D'autre part,
l'ancienne opposition whig, dirigée par M. Fox, quoique ayant essuyé
quelques défections, telles que celles de MM. Tierney et Sheridan,
qu'on disait ralliés à M. Addington, s'était singulièrement accrue par
une circonstance de cour. La raison du roi paraissait troublée de
nouveau, et on annonçait la prochaine régence du prince de Galles. Or
ce prince, anciennement brouillé avec M. Pitt, nouvellement avec M.
Addington, était fort attaché à M. Fox, et devait, à ce qu'on croyait,
le prendre pour principal ministre. Dès lors un certain nombre de
membres des Communes, agissant sous son influence, étaient venus
accroître le parti de M. Fox. Les deux oppositions unies, et
augmentées, l'une par la levée de boucliers de M. Pitt, l'autre par la
prochaine fortune de M. Fox, contre-balançaient presque la majorité du
ministère Addington.
[Note en marge: Retraite du ministère Addington.]