Aussi avait-on supposé l'hypothèse d'un calme d'été ou d'une brume

d'hiver, deux occasions également propices, car, dans le calme, les

vaisseaux anglais ne pouvaient se porter sur nos bâtiments, dans la

brume, ils étaient privés du moyen de les voir, et, dans ces deux cas,

on évitait leur redoutable rencontre. Mais ces circonstances, quoique

se présentant deux ou trois fois par chaque saison, ne procuraient pas

une sécurité suffisante. Il fallait deux marées, c'est-à-dire

vingt-quatre heures, pour faire sortir la flottille tout entière, dix

ou douze heures pour passer, et, avec les pertes de temps toujours

inévitables, environ quarante-huit heures. N'était-il pas à craindre

que, dans cet intervalle de deux jours, un changement subit dans

l'atmosphère ne vînt surprendre la flottille en pleine opération?

[Note en marge: Toutes les objections de l'amiral Decrès tombant dans

l'hypothèse d'une flotte française amenée dans la Manche.]

Les objections du ministre Decrès étaient donc fort graves. Napoléon

puisait ses réponses dans son caractère, dans sa confiance envers la

fortune, dans le souvenir du Saint-Bernard et de l'Égypte. Il disait

que ses plus belles opérations s'étaient accomplies malgré des

obstacles aussi grands; qu'il fallait laisser au hasard le moins

possible, mais lui laisser quelque chose. Cependant, tout en résistant

aux objections, il savait les apprécier, et cet homme qui, à force de

tenter la fortune, a fini par la rebuter, cet homme, quand il pouvait

s'épargner un péril, ajouter une chance à ses projets, n'y manquait

jamais. Téméraire dans la conception, il apportait dans l'exécution

une prudence consommée. C'est pour parer à ces objections qu'il

ruminait sans cesse le projet d'amener, par une manoeuvre imprévue,

une grande flotte dans le canal. Si cette flotte, supérieure trois

jours seulement à la flotte anglaise des Dunes, couvrait le passage de

la flottille, tous les obstacles tombaient. L'amiral Decrès avouait

que, dans ce cas, il n'y avait plus une seule objection à élever, et

que l'Océan vaincu livrait la Grande-Bretagne à nos coups. Si même, ce

qui était presque certain, la supériorité nous était acquise pendant

plus de deux jours (car les avis ne pouvaient pas être assez

rapidement transmis à la flotte anglaise qui bloquait Brest, pour

qu'elle rejoignît immédiatement celle qui observait Boulogne), il y

avait le temps nécessaire pour que la flottille, exécutant plusieurs

fois le trajet, vînt chercher de nouvelles troupes laissées dans les

camps, dix ou quinze mille chevaux attendant sur le rivage de France

des moyens de transport, et un supplément considérable de matériel.

La masse des forces était si grande alors que toute résistance

devenait impossible de la part de l'Angleterre.

[Note en marge: Grande conception de Napoléon pour transporter l'une

de ses flottes dans la Manche.]

De si prodigieux résultats dépendaient donc de l'arrivée soudaine

d'une flotte dans la Manche. Pour cela il fallait une combinaison

imprévue, que les Anglais ne pussent pas déjouer. Heureusement la

vieille amirauté britannique, puissante surtout par ses traditions et

par son esprit de corps, ne pouvait lutter d'invention avec un génie

prodigieux, occupé constamment du même objet, et dispensé de concerter

ses plans avec une administration collective.

[Note en marge: Latouche-Tréville, chargé de partir de Toulon, de

tromper les anglais en faisant fausse route, et de se rendre dans la

Manche après avoir rallié l'escadre de Rochefort.]

Napoléon avait à Brest une flotte de 18 vaisseaux, qui allait bientôt

s'élever à 21; une seconde de 5 à Rochefort, une de 5 au Ferrol, un

vaisseau en relâche à Cadix, enfin 8 vaisseaux à Toulon, qui allaient

être portés à dix. L'amiral anglais Cornwallis bloquait Brest avec 15 ou

18 vaisseaux, et Rochefort avec 4 ou 5. Une faible division anglaise

bloquait le Ferrol. Enfin Nelson, avec son escadre, croisait aux îles

d'Hyères pour observer Toulon. Tel était l'état des forces respectives,

et le champ qui s'offrait aux combinaisons de Napoléon. Sa pensée était

de dérober l'une de ses flottes, et de la porter par une marche imprévue

dans la Manche, afin d'y être quelques jours supérieur aux Anglais.

Lorsqu'il devait agir en hiver, c'est-à-dire dans le mois de février

précédent, il avait songé à diriger la flotte de Brest vers les côtes

d'Irlande, pour y déposer les 15 ou 18 mille hommes dont elle était

chargée, et à la faire ensuite apparaître soudainement dans la Manche.

Ce plan hardi n'avait de chances qu'en hiver, parce que dans cette

saison le blocus continu de Brest étant impraticable, on pouvait

profiter d'un mauvais temps pour mettre à la voile. Mais en été, la

présence des Anglais était si constante, qu'il était impossible de

sortir sans combat; et des vaisseaux encombrés de troupes, voyant la mer

pour la première fois, devant des vaisseaux exercés par une longue

croisière, et légèrement chargés, couraient de grands dangers, à moins

d'une immense supériorité de forces. Dans cette saison les facilités de

sortir étaient plus grandes du côté de Toulon. En juin et juillet de

fortes brises de mistral, soufflant assez fréquemment, obligeaient les

Anglais à s'aller abriter derrière la Corse ou la Sardaigne. Une escadre

profitant de ce moment pouvait appareiller à la chute du jour, gagner

vingt lieues dans une nuit, tromper Nelson en faisant fausse route, et,

en lui inspirant des alarmes sur l'Orient, l'attirer peut-être vers les

bouches du Nil; car, depuis que Napoléon lui avait échappé en 1798,

Nelson était constamment préoccupé de la possibilité pour les Français

de jeter une armée en Égypte, et il ne voulait pas être surpris une

seconde fois. Napoléon imagina donc de confier la flotte de Toulon au

plus hardi de ses amiraux, à Latouche-Tréville, de la composer de 10

vaisseaux et plusieurs frégates, de former un camp aux environs, afin de

donner l'idée d'une nouvelle expédition d'Égypte, de ne prendre en

réalité que peu de troupes, et de faire sortir cette flotte par une

bouffée de mistral, en lui assignant la route suivante. Elle devait

d'abord naviguer vers la Sicile, puis, redressant sa marche à l'ouest,

se diriger vers le détroit de Gibraltar, le franchir, recueillir en

passant le vaisseau _l'Aigle_ réfugié à Cadix, éviter le Ferrol, où

Nelson serait tenté d'accourir quand il saurait que les Français avaient

passé le détroit, s'enfoncer dans le golfe de Gascogne, pour y rallier

la division française de Rochefort, et enfin, se plaçant au sud des

Sorlingues, au nord de Brest, profiter du premier souffle de vent

favorable pour se porter dans la Manche. Cette flotte, forte de 10

vaisseaux à son départ, renforcée de 6 autres pendant sa navigation, et

en comptant 16 à son arrivée, devait être assez nombreuse pour dominer

quelques jours le pas de Calais. Tromper Nelson était très-praticable,

car ce grand homme de mer, plein du génie des combats, n'avait pas

toujours un jugement parfaitement sûr, et, de plus, il avait l'esprit

sans cesse troublé par le souvenir de l'Égypte. Éviter le Ferrol, pour

venir devant Rochefort rallier l'escadre qui s'y trouvait, était

très-praticable encore. Le plus difficile était de pénétrer dans la

Manche, en passant entre la croisière anglaise qui gardait les avenues

de l'Irlande, et la flotte de l'amiral Cornwallis qui bloquait Brest.

Mais l'escadre de Ganteaume, toujours tenue à la voile, avec son monde

embarqué, ne pouvait manquer d'attirer fortement l'attention de

l'amiral Cornwallis, et de l'obliger à serrer de près le goulet de

Brest. Si ce dernier, abandonnant le blocus de Brest, courait après

Latouche-Tréville, Ganteaume sortait à l'instant même, et l'une des deux

flottes françaises, peut-être toutes deux, avaient la certitude

d'arriver devant Boulogne. Il était à peu près impossible que l'amirauté

anglaise découvrît une telle combinaison, et se prémunît contre elle. Un

point de départ aussi éloigné que celui de Toulon, devait moins qu'un

autre faire penser à la Manche. D'ailleurs, en armant la flottille de

manière qu'elle pût se suffire à elle-même, on avait écarté l'idée d'un

secours étranger, et endormi la vigilance de l'ennemi. Ainsi tout était

combiné pour le succès de cette savante manoeuvre, qui ne pouvait venir

qu'à l'esprit d'un homme concevant et agissant seul, gardant bien son

secret, pensant perpétuellement à la même chose[3].

[Note 3: C'est la première conception de Napoléon. On verra plus tard

qu'elle fut modifiée plusieurs fois, suivant les circonstances dans

lesquelles il devait agir.]

[Note en marge: L'Empereur voit lui-même Latouche-Tréville, lui expose

ses projets, le remplit de son ardeur, et le fait partir pour Toulon.]

--Si vous voulez confier, disait M. Decrès à l'Empereur, un grand

dessein à un homme, il faut d'abord que vous le voyiez, que vous lui

parliez, que vous l'animiez de votre génie. Cela est plus nécessaire

encore avec nos officiers de mer, démoralisés par nos revers

maritimes, toujours prêts à mourir en héros, mais songeant plutôt à

succomber noblement qu'à vaincre.--Napoléon appela donc auprès de lui

Latouche-Tréville, qui était à Paris, revenu depuis peu de

Saint-Domingue. Cet officier n'avait ni la portée d'esprit, ni le

génie organisateur de l'amiral Bruix; mais, dans l'exécution, il

montrait une hardiesse, un coup d'oeil, qui probablement en auraient

fait, s'il avait vécu, le rival de Nelson. Il n'était pas découragé

comme ses autres compagnons d'armes, et il était prêt à tout tenter.

Malheureusement, il avait contracté à Saint-Domingue les germes d'une

maladie dont beaucoup de braves gens étaient déjà morts, et devaient

mourir encore. Napoléon lui déroula son projet, lui en fit toucher au

doigt la possibilité, lui en découvrit la grandeur, les conséquences

immenses, et parvint à faire passer dans son âme toute l'ardeur qui

transportait la sienne. Latouche-Tréville, enthousiasmé, quitta Paris

avant d'être rétabli, et alla veiller lui-même à l'équipement de son

escadre. Tout fut calculé pour que cette opération pût être exécutée

en juillet ou au plus tard en août.

L'amiral Ganteaume, qui commandait à Toulon avant Latouche, venait

d'être transféré à Brest. L'Empereur comptait sur le dévouement de

Ganteaume, et lui était fort attaché. Il ne le trouvait cependant

point assez hardi pour lui confier l'exécution de son importante

manoeuvre. Mais après l'amiral Bruix sous le rapport de la capacité,

après l'amiral Latouche sous le rapport de l'audace, il le préférait à

tous les autres pour l'expérience et le courage. Il lui avait donc

confié l'escadre de Brest, probablement destinée à jeter des troupes

en Irlande, et l'avait chargé d'en compléter l'équipement, pour

qu'elle fût en mesure de coopérer avec celle de Toulon.

[Note en marge: Efforts extraordinaires pour presser l'armement des

flottes de Brest, Rochefort et Toulon.]

[Note en marge: On supplée aux matelots par des hommes pris dans la

conscription.]

Cependant la flotte était fort en retard, à cause des efforts inouïs

qu'on avait faits pour équiper la flottille. Depuis que celle-ci était

prête, on avait reporté tous les moyens de la marine sur l'équipement

des escadres. On construisait à force dans les ports d'Anvers, de

Cherbourg, de Brest, de Lorient, de Rochefort, de Toulon. Napoléon

avait dit qu'il voulait avoir cent vaisseaux de ligne en deux ans, et

sur ce nombre vingt-cinq à Anvers; que c'était dans ce dernier port

qu'il mettait ses espérances pour opérer la restauration de la marine

française, qu'il trouverait en outre dans ce système de vastes

constructions navales une occasion d'occuper les bras oisifs dans les

ports. Mais la consommation des matières, l'encombrement des

chantiers, l'insuffisance même de la population ouvrière,

ralentissaient l'exécution de ses grands desseins. On venait à peine

de mettre quelques bâtiments sur chantier à Anvers, les hommes et les

matières ayant été dirigés sur Flessingue, Ostende, Dunkerque, Calais,

Boulogne, pour les besoins sans cesse renaissants de la flottille. À

Brest, on avait seulement armé le dix-huitième vaisseau; à Rochefort,

le cinquième. Au Ferrol, l'indigence des ressources espagnoles

arrêtait le radoub de la division réfugiée dans ce port. À Toulon, il

n'y avait que 8 vaisseaux qui fussent capables de sortir

immédiatement, et pourtant l'hiver avait été employé avec une extrême

activité. Napoléon stimulait son ministre de la marine Decrès, et ne

lui laissait aucun repos[4]. Il avait même ordonné qu'à Toulon on

travaillât aux flambeaux, pour que les dix vaisseaux destinés à

Latouche fussent équipés en temps utile. Ce qui ne manquait pas moins

que les matières et les ouvriers, c'étaient les matelots. Les amiraux

Ganteaume à Brest, Villeneuve à Rochefort, Gourdon au Ferrol, Latouche

à Toulon, se plaignaient de n'en pas avoir assez. Napoléon, après

plusieurs expériences, se confirma dans l'idée de suppléer à

l'insuffisance des équipages par de jeunes soldats choisis dans les

régiments, lesquels, exercés au canonnage et aux basses manoeuvres,

pourraient compléter d'une manière avantageuse l'armement des

vaisseaux. L'amiral Ganteaume avait déjà essayé cette mesure à Brest,

et il s'en était bien trouvé. Il se louait beaucoup de ces marins

empruntés à la terre, surtout pour l'artillerie. Seulement il avait

demandé qu'on lui donnât non pas des soldats faits, qui se prêtaient

avec répugnance à une seconde éducation, mais de jeunes conscrits,

qui, n'ayant rien appris, étaient plus aptes à apprendre ce qu'on

voulait leur enseigner, et se montraient plus dociles. On les essayait

d'ailleurs, et on ne gardait que ceux qui montraient du goût pour la

mer. On était ainsi parvenu à augmenter d'un quart ou d'un cinquième

la masse totale des matelots.

[Note 4: Voici deux lettres de l'Empereur à l'amiral Decrès, qui

prouveront avec quelle énergie de volonté il s'occupait de la

restauration de la marine française.

_Au ministre de la marine._

Saint-Cloud, 21 avril 1804 (1er floréal an XII).

Il me paraît tout à fait convenable qu'une cérémonie imposante soit

faite pour mettre la première pierre de l'arsenal d'Anvers; mais il me

paraît aussi assez convenable de ne point démolir de bâtiment sous le

prétexte de la régularité. Il suffit de ne rien bâtir contre le plan

général de régularité. Insensiblement le reste s'établira. Lorsqu'on a

à démolir, on démolit ce qui n'est pas régulier; mais je dois vous

répéter ce que je vous ai dit dernièrement, je ne puis être satisfait

des travaux d'Anvers, puisqu'il n'y a qu'un vaisseau sur le chantier

et 500 ouvriers. Je désirerais qu'avant le 1er messidor il y eût au

moins trois vaisseaux de 74 sur le chantier, qu'avant le 1er

vendémiaire an XIII il y en eût six, et avant le 1er nivôse neuf; et

tout cela ne peut se faire avec la petite quantité d'ouvriers que vous

y avez. Il y a beaucoup d'ouvriers en Provence qui ne sont pas

occupés, il va beaucoup y en avoir du côté de Bayonne et de Bordeaux;

ainsi donc réunissez 3,000 ouvriers à Anvers. Marchandises du Nord,

bois, fer, tout arrive là facilement. La guerre n'est pas un obstacle

pour construire à Anvers. Si nous étions trois ans en guerre, il

faudrait là construire vingt-cinq vaisseaux. Partout ailleurs cela est

impossible. Il nous faut une marine, et nous ne pourrons être censés

en avoir une que lorsque nous aurons cent vaisseaux. Il faut les avoir

en cinq ans. Si, comme je le pense, on peut construire des vaisseaux

au Havre, il faut en faire mettre deux en construction. Il faut aussi

s'occuper d'en mettre deux nouveaux à Rochefort et deux autres à

Toulon. Je crois que, ces derniers, il faut les faire tous les quatre

à trois ponts.

Je désirerais aussi avoir mes idées fixées sur le port de Dunkerque.

Je désire que vous me fassiez une petite note pour savoir combien la

mer monte à la laisse de basse mer.

La flottille va bientôt être construite partout. Il faut donc qu'à

Nantes, Bordeaux, Honfleur, Dieppe, Saint-Malo, etc., on donne de

l'occupation à cette grande quantité d'ouvriers. Il faut donc mettre

en construction des frégates, des gabares, des bricks. Il faut, sous

le point de vue d'esprit public, que les ouvriers des côtes ne meurent

point de faim, et que les départements qui bordent la mer, qui ont été

les moins favorables à la Révolution, s'aperçoivent ainsi que le temps

viendra où la mer sera aussi notre domaine. Saint-Domingue nous

coûtait deux millions par mois; les Anglais l'ont prise, il faut

mettre les deux millions par mois rien que pour des constructions. Mon

intention est d'y mettre la même activité que pour la flottille,

hormis que, n'étant point pressé, on y mettra plus d'ordre. Je ne suis

point pressé sur l'époque, mais je demande que l'on commence beaucoup.

Je vous prie de me présenter la semaine prochaine un rapport qui me

fasse connaître la situation actuelle de notre marine, de nos

constructions, ce qu'il faudrait construire, dans quels ports, et ce

que cela coûterait par mois, en partant du principe que j'aime mieux

que vous mettiez dix-huit mois à faire un vaisseau et que vous me

fassiez le tiers de plus.

Quant aux vaisseaux, je voudrais les construire sur le même plan, les

frégates sur le modèle de _l'Hortense_ ou de _la Cornélie_, qui

paraissent bonnes; pour les vaisseaux, prendre les meilleurs

vaisseaux, et partout faire des vaisseaux de 80 et à trois ponts,

hormis à Anvers, _où il me paraît plus prudent de commencer d'abord

par des vaisseaux de 74_.

_Au ministre de la marine._

Saint-Cloud, 28 avril 1804 (8 floréal an XII).

Je signe aujourd'hui un arrêté relatif aux constructions. Je

n'admettrai aucune espèce d'excuse. Faites-vous rendre compte deux

fois par semaine des ordres que vous donnez, et veillez à leur

exécution: s'il faut des mesures extraordinaires, faites-le-moi

connaître. Je n'admettrai aucune raison valable, car avec une bonne

administration je ferais trente vaisseaux de ligne en France en un an,

si cela était nécessaire. Dans un pays comme la France, on doit faire

tout ce que l'on veut. Il ne vous échappera pas que mon intention est

de commencer beaucoup de constructions, hormis à Brest, où je ne veux

plus rien construire. Mon intention est d'avoir à l'eau avant

vendémiaire an XIV vingt-six vaisseaux de guerre: bien entendu que

ladite mise à l'eau dépendra surtout du cas où d'ici à ce temps-là

nous aurions la paix. Mais désormais tous les vaisseaux de 74 doivent

être faits à Anvers. C'est à Anvers que doit être notre grand

chantier. C'est là seulement que devient possible en peu d'années la

restauration de la marine française.

Avant l'an XV nous devons avoir cent vaisseaux de guerre.]

La France avait alors environ 45 mille matelots disponibles: 15 mille

sur la flottille, 12 mille à Brest, 4 à 5 mille entre Lorient et

Rochefort, 4 mille entre le Ferrol et Cadix, environ 8 mille à

Toulon, sans compter quelques milliers dans l'Inde. On pouvait ajouter

12 mille hommes, 15 mille peut-être, à cette force totale, ce qui

allait porter à 60 mille le nombre d'hommes embarqués. La flotte seule

de Brest avait reçu une addition de 4 mille conscrits. On s'en louait

beaucoup. Si de telles escadres avaient pu naviguer un certain temps

sous de bons officiers, elles auraient bientôt valu les escadres

anglaises. Mais, bloquées dans les ports, elles n'avaient aucune

pratique de la mer; et les amiraux manquaient en outre de la confiance

qu'on n'acquiert qu'avec la victoire. Cependant tout marchait sous

l'influence d'une volonté puissante, qui s'efforçait de rendre la

confiance à ceux qui l'avaient perdue. L'amiral Latouche ne négligeait

rien à Toulon pour être prêt en juillet ou août. L'amiral Ganteaume

sortait de Brest, et y rentrait pour former quelque peu ses équipages,

et tenir les Anglais dans un doute continuel sur ses projets. À force

de les menacer de sa sortie, il devait les jeter dans une incrédulité,

dont il pourrait profiter un jour.

[Note en marge: Juillet 1804.]

[Note en marge: Traité avec Gênes pour créer une marine dans ce port.]

Napoléon songeait à un nouveau supplément pour sa force navale, et

voulait dans ce but s'approprier la marine de Gênes. Il pensait

qu'avec une escadre de sept à huit vaisseaux et de quelques frégates

dans ce port, il partagerait l'attention des Anglais entre Toulon et

Gènes, les obligerait à entretenir une double flotte d'observation

dans cette mer, ou bien à lui laisser l'un des deux ports libres,

quand l'autre serait bloqué. Il enjoignit à M. Salicetti, notre

ministre à Gênes, de conclure avec cette République un traité, par

lequel elle devait nous livrer ses chantiers afin d'y construire dix

vaisseaux et pareil nombre de frégates. La France en retour

s'engageait à recevoir dans sa marine un nombre d'officiers génois

proportionné à ce matériel, avec traitement égal à celui des officiers

français. De plus, elle s'obligeait à enrôler six mille matelots

génois, que la République ligurienne s'obligeait de son côté à tenir

toujours à sa disposition. Lors de la paix, la France devait accorder

son pavillon impérial aux Génois, ce qui leur procurerait la

protection française, fort utile contre les Barbaresques.

[Note en marge: Napoléon, avant de partir pour Boulogne, reçoit les

lettres de créance des ministres de la plupart des cours de l'Europe.]

Toutes les dispositions de Napoléon étaient terminées, et il allait

partir. Mais il voulut recevoir auparavant les ambassadeurs chargés de

lui remettre les nouvelles lettres de créance, dans lesquelles il

était qualifié du titre d'Empereur. Le nonce du Pape, les ambassadeurs

d'Espagne et de Naples, les ministres de Prusse, de Hollande, de

Danemark, de Bavière, de Saxe, de Bade, de Wurtemberg, de Hesse, de

Suisse, se présentèrent à lui le dimanche 8 juillet (19 messidor) avec

les formes adoptées dans toutes les cours, et en lui remettant leurs

lettres, le traitèrent pour la première fois en prince couronné. Il ne

manquait à cette réunion que l'ambassadeur de la cour de Vienne, avec

laquelle on négociait encore pour le titre impérial à donner à la

maison d'Autriche; celui de la cour de Russie, avec laquelle on était

en démêlé pour la note adressée à Ratisbonne; et enfin celui de la

cour d'Angleterre, avec laquelle on était en guerre. On peut dire que,

la Grande-Bretagne excepté, Napoléon était reconnu de toute l'Europe,

car l'Autriche allait expédier l'acte formel de la reconnaissance; la

Russie en était aux regrets de ce qu'elle avait fait, et ne demandait

qu'une explication qui sauvât sa dignité, pour reconnaître le titre

impérial dans la famille Bonaparte.

[Note en marge: Distribution des premiers insignes de la

Légion-d'Honneur.]

Quelques jours après, furent distribuées les grandes décorations de la

Légion-d'Honneur. Bien que cette institution fût décrétée depuis deux

ans, l'organisation avait exigé beaucoup de temps, et venait à peine

d'être achevée. Napoléon distribua lui-même ces grandes décorations aux

premiers personnages civils et militaires de l'Empire, dans l'église des

Invalides, monument qu'il affectionnait d'une manière toute

particulière. Il le fit avec pompe, le jour anniversaire du 14 juillet.

Il n'avait point encore échangé l'ordre de la Légion-d'Honneur avec les

ordres étrangers; mais en attendant ces échanges qu'il se proposait de

faire, pour mettre, sous tous les rapports, sa nouvelle monarchie sur un

pied égal aux autres, il appela auprès de lui, au milieu même de la

cérémonie, le cardinal Caprara, et, détachant de son cou le cordon de la

Légion-d'Honneur, il le donna à ce vieux et respectable cardinal, qui

fut profondément touché d'une distinction si éclatante. Il commençait

ainsi par le représentant du Pape l'affiliation à un ordre qui, tout

récent qu'il était, devait être ambitionné bientôt de l'Europe entière.

S'attachant à rendre sérieuses les choses en apparence les plus

vaines, il envoya la croix de grand-officier à l'amiral

Latouche-Tréville. «Je vous ai nommé, lui écrivait-il, grand-officier

de l'Empire, inspecteur des côtes de la Méditerranée; mais je désire

beaucoup que l'opération que vous allez entreprendre me mette à même

de vous élever à un tel degré de considération et d'honneur que vous

n'ayez plus rien à souhaiter... Soyons maîtres du détroit six heures,

et nous sommes maîtres du monde[5].» (2 juillet 1804.)

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 33 段