Mais on était à la fin de l'exercice an XII, puisqu'on se trouvait

dans l'été de 1804. Il fallait songer à l'an XIII (septembre 1804 à

septembre 1805), qui allait manquer d'un fonds considérable, le

subside américain, entièrement affecté à l'an XII. On ne pouvait se

dispenser d'y pourvoir immédiatement.

[Note en marge: Rétablissement des contributions indirectes.]

[Note en marge: Théorie de l'impôt unique en vogue pendant le

dix-huitième siècle.]

Napoléon était depuis long-temps convaincu que la Révolution,

quoiqu'elle eût créé de grandes ressources par l'égalité de l'impôt,

avait néanmoins trop maltraité la propriété foncière, en rejetant sur

elle seule le fardeau des charges publiques, par la suppression des

contributions indirectes. Ce que la Révolution avait fait n'est que

trop ordinaire en temps de trouble. Au premier désordre, le peuple,

surtout celui des villes, en profite, pour refuser de payer l'impôt

assis sur les consommations, et en particulier sur les boissons, qui

constituent la plus grande de ses jouissances. Cela s'est vu en 1830,

où les impôts de cette espèce ont été refusés pendant plus de six

mois; en 1815, où leur suppression fut la promesse trompeuse, à l'aide

de laquelle les Bourbons se firent applaudir un instant; en 1789

enfin, où les premiers mouvements populaires furent dirigés contre les

barrières. Mais ces impôts, les plus détestés de la population des

villes, sont cependant ceux qui caractérisent les pays vraiment

prospères, qui portent en réalité sur le riche bien plus que sur le

pauvre, et nuisent moins que tous les autres à la production; tandis

que la contribution établie sur la terre enlève à l'agriculture des

capitaux, c'est-à-dire des bestiaux, des engrais, appauvrit le sol, et

s'attaque ainsi à la plus abondante source de la richesse. Dans le

dix-huitième siècle, un préjugé s'était établi, qui reposait alors, il

faut le reconnaître, sur un incontestable fondement. La propriété

foncière, concentrée dans les mains de l'aristocratie et du clergé,

inégalement taxée, suivant la qualité de ses possesseurs, était un

objet de haine de la part des esprits généreux, qui voulaient soulager

les classes pauvres. C'est à cette époque qu'on imagina la théorie de

l'impôt unique, portant exclusivement sur la terre, et fournissant à

toutes les dépenses de l'État. Par ce moyen on aurait pu supprimer les

aides, les gabelles, contributions qui pesaient en apparence sur le

peuple seul. Mais cette théorie, généreuse par l'intention, fausse par

le fait, devait tomber devant l'expérience. Depuis 1789, la terre

divisée en mille mains, frappée de charges égales, ne méritait plus

l'animadversion dont elle était autrefois poursuivie, et il fallait

surtout considérer en elle l'intérêt si essentiel de l'agriculture. On

devait se dire qu'en la chargeant outre mesure, on atteignait le

peuple des campagnes, on le privait de moyens de culture, au profit

des marchands et des consommateurs de boissons spiritueuses. On devait

se dire qu'il fallait absolument égaler les revenus aux dépenses, si

on ne voulait retomber dans le papier-monnaie et la banqueroute, et

que, pour égaler les revenus aux dépenses, il était indispensable de

varier les sources de l'impôt, afin de ne pas les tarir. Il

appartenait à l'homme qui avait restauré l'ordre en France, qui avait

tiré les finances du chaos, en rétablissant la perception régulière

des contributions directes, d'achever son ouvrage, en rouvrant la

source fermée des contributions indirectes. Mais il fallait pour cela

une grande autorité et une grande énergie. Fidèle à son caractère,

Napoléon ne craignit pas, le jour même où il briguait le trône, de

rétablir sous le nom de droits-réunis, le plus impopulaire, mais le

plus utile des impôts.

Il en fit la première proposition au conseil d'État, et il y soutint

avec une sagacité merveilleuse, comme si les finances avaient été

l'étude de sa vie, les vrais principes de la matière. À la théorie de

l'impôt unique, reposant exclusivement sur la terre, exigeant du

fermier et du propriétaire la totalité de la somme nécessaire aux

besoins de l'État, les obligeant à en faire au moins l'avance dans la

supposition la plus favorable pour eux, celle où le renchérissement

des produits agricoles les dédommagerait de cette avance; à une

théorie aussi follement exagérée, il opposa la théorie simple et vraie

de l'impôt habilement diversifié, reposant à la fois sur toutes les

propriétés et sur toutes les industries, ne demandant à aucune d'elles

une portion trop considérable du revenu public, n'amenant par

conséquent aucun mouvement forcé dans les valeurs, puisant la richesse

dans tous les canaux où elle passe abondamment, et puisant dans chacun

de ces canaux, de manière à ne pas y produire un abaissement trop

sensible. Ce système, fruit du temps et de l'expérience, n'est

susceptible que d'une seule objection: c'est que la diversité de

l'impôt entraîne la diversité de la perception, et, dès lors, une

augmentation de frais; mais il présente tant d'avantages, et le

contraire est si violent, que cette légère augmentation de frais ne

saurait être une considération sérieuse. Lorsqu'il eut fait adopter

ses vues par le conseil d'État, Napoléon envoya son projet au Corps

Législatif, où il ne fut l'objet d'aucune difficulté sérieuse, grâce

aux conférences préalables entre les sections correspondantes du

Tribunat et du conseil d'État. Voici quelles en étaient les

dispositions.

[Note en marge: Création de la régie des droits réunis.]

Un personnel pour la perception était créé sous le titre de régie des

droits réunis. Cette régie devait percevoir les nouveaux impôts, par

le moyen _de l'exercice_, reconnu seul efficace, et consistant à

rechercher l'existence des matières imposables sur les lieux où elles

sont récoltées ou fabriquées. Ces matières étaient les vins, les

eaux-de-vie, la bière, le cidre, etc. On frappait un seul droit

très-modéré sur leur première vente, d'après un inventaire établi aux

époques de la récolte ou de la fabrication. La valeur du droit devait

être acquittée au moment du premier déplacement. La principale matière

imposée, après les boissons, était celle du tabac. Déjà il existait un

droit de douane sur les tabacs étrangers, et un droit de fabrication

sur les tabacs français (car le monopole n'avait pas encore été

imaginé), mais le produit de ce dernier droit échappait au trésor, par

suite du défaut de surveillance. La création d'une régie des droits

réunis fournissait la possibilité de percevoir en entier cet impôt

faible alors, mais appelé à devenir considérable. Le sel ne fut point

compris dans les matières imposées. On avait craint de réveiller le

souvenir des anciennes gabelles. Cependant on établit pour le Piémont

une régie des sels, ce qui était tout à la fois une mesure de police

et de finance. Le Piémont prenant les sels soit à Gênes, soit aux

bouches du Pô, et se trouvant quelquefois exposé à de cruelles

chertés, par les spéculations intéressées du commerce, n'avait jamais

pu se passer de l'intervention du gouvernement. En créant une régie

des sels, chargée des approvisionnements et du débit, à un prix

modéré, on faisait cesser le danger des disettes et des chertés, et on

se procurait un moyen aussi sûr que facile de percevoir un impôt assez

productif, quoique modique sous le rapport du tarif.

Ces diverses combinaisons ne pouvaient rien produire en l'an XII,

année de la création; mais elles faisaient espérer 15 ou 18 millions

en l'an XIII, 30 ou 40 en l'an XIV, et, quant aux années suivantes,

des produits difficiles à évaluer, suffisants néanmoins pour tous les

besoins d'une guerre, même prolongée.

On avait donc assuré les ressources pour l'exercice courant de l'an

XII (1803-1804), en se procurant 700 millions de recettes ordinaires

et extraordinaires, et l'on avait préparé des produits certains pour

les exercices futurs. Il y avait toutefois pour les premiers temps des

difficultés de réalisation assez grandes. Les deux principales

ressources actuelles consistaient dans le prix de la Louisiane, et

dans le subside mensuel fourni par l'Espagne. Les délais inévitables

qu'entraînait le vote du fonds américain en avaient différé le

versement au Trésor. Cependant la maison Hope se disposait à en livrer

une partie vers la fin de 1804. Quant à l'Espagne, sur les 44 millions

dus en floréal pour onze mois échus, elle n'en avait fourni en

diverses valeurs que 22 environ, c'est-à-dire la moitié. Les finances

de ce malheureux pays étaient plus que jamais embarrassées; et, bien

que les mers fussent ouvertes aux galions, grâce à la neutralité que

la France lui avait laissée, les métaux arrivant du Mexique étaient

employés à de futiles dissipations.

[Note en marge: Formation de la compagnie des négociants réunis, pour

l'escompte des valeurs du Trésor.]

Pour suppléer à ces rentrées différées, on vivait de l'escompte des

valeurs du Trésor. Les Anglais possèdent les bons de l'échiquier; nous

possédons aujourd'hui les bons royaux, remboursables en trois, six ou

douze mois, lesquels, négociés sur la place, constituent un emprunt

temporaire, à l'aide duquel on peut attendre, pendant plus ou moins de

temps, la réalisation des revenus de l'État. Bien que Napoléon eût

beaucoup travaillé à rétablir les finances, et qu'il y eût réussi, le

Trésor ne jouissait pas alors d'assez d'estime dans le commerce, pour

émettre avec succès une valeur quelconque sous son propre nom. Les

obligations des receveurs-généraux, portant l'engagement personnel

d'un comptable, et remboursables à la caisse d'amortissement en cas de

protêt, avaient seules obtenu crédit. Elles étaient, comme nous

l'avons dit, souscrites au commencement de l'exercice, pour toute la

valeur des contributions directes, et successivement acquittables de

mois en mois. Les dernières étaient à quinze ou dix-huit mois

d'échéance. Afin de réaliser d'avance les revenus de l'État, on les

escomptait par sommes de 20 à 30 millions, au prix d'un demi pour cent

par mois (six pour cent par an), pendant la courte paix d'Amiens, et,

depuis la guerre, à trois quarts pour cent par mois (neuf pour cent

par an). Malgré la confiance qu'inspirait le gouvernement, le Trésor

en inspirait si peu, que les maisons de banque les plus accréditées

refusaient ce genre d'opérations. C'étaient les spéculateurs

hasardeux, les anciens fournisseurs du Directoire, qui faisaient cet

escompte. M. de Marbois, voulant s'affranchir de leur concours,

s'était adressé aux receveurs-généraux eux-mêmes, qui, formés en

comité à Paris, escomptaient leurs propres obligations, soit avec

leurs fonds, soit avec les fonds qu'ils se procuraient à gros intérêt

des mains des capitalistes. Mais ces comptables, bornés dans leurs

spéculations, n'avaient ni assez de capitaux, ni assez de hardiesse,

pour fournir de grandes ressources au Trésor. Il y avait alors à Paris

un banquier fort expérimenté dans cette espèce de négociations, M.

Desprez; un fournisseur très-actif, très-habile dans l'art

d'approvisionner les armées, M. Vanlerberghe; enfin, un spéculateur

des plus féconds, des plus ingénieux en toute sorte d'affaires, M.

Ouvrard, célèbre à cette époque par son immense fortune. Tous trois

étaient entrés individuellement en rapport avec le gouvernement, M.

Desprez, pour l'escompte des obligations du Trésor; M. Vanlerberghe,

pour la fourniture des vivres; M. Ouvrard, pour toutes les grandes

opérations d'approvisionnements, ou de banque. M. Ouvrard forma une

association avec MM. Desprez et Vanlerberghe, se mit à la tête de

cette association, et devint peu à peu, comme sous le Directoire, le

principal agent financier du gouvernement. Il sut inspirer confiance à

M. de Marbois, ministre du Trésor, lequel, sentant son insuffisance,

était heureux d'avoir auprès de lui un esprit inventif, capable

d'imaginer les expédients qu'il ne savait pas trouver lui-même. M.

Ouvrard offrit de se charger pour son compte et pour celui de ses

associés, de la négociation des valeurs du Trésor. Il conclut un

premier traité en germinal an XII (avril 1804), par lequel il

s'obligeait à escompter, non-seulement une somme considérable

d'obligations des receveurs-généraux, mais les engagements de

l'Espagne elle-même, laquelle, ne pouvant payer son subside en argent,

le payait en traites à longue échéance. M. Ouvrard ne fit aucune

difficulté de prendre pour argent ces traites de l'Espagne, et d'en

verser le montant. Il trouvait à cette combinaison un avantage

particulier. M. Vanlerberghe et lui étaient créanciers envers l'État

de fortes sommes, par suite de fournitures antérieures. Ils étaient

autorisés, en escomptant les obligations des receveurs-généraux et les

obligations de l'Espagne, à fournir comme argent comptant une partie

de leurs créances. Ainsi, tout en faisant l'escompte, ils se payaient

de leurs propres mains. Sous le titre des _Négociants réunis_, cette

compagnie commença donc à s'emparer des affaires de l'État. Son

origine est digne d'attention, car elle prit part bientôt à d'immenses

opérations, et joua dans nos finances un rôle considérable. Pour que

l'opération qu'elle entreprenait avec le Trésor fût bonne, et même

excellente, il suffisait que l'Espagne fît honneur à ses engagements,

car les obligations des receveurs-généraux composant une partie du

gage, présentaient la plus grande sûreté. Ces obligations n'avaient

que l'inconvénient d'être un papier à long terme, vu que le Trésor

employait dans ses payements celles qui étaient à deux ou trois mois

d'échéance, et escomptait au contraire celles qui étaient à six, douze

et quinze mois. Mais, sauf la longueur du terme, elles offraient une

solidité infaillible. Quant aux traites souscrites par l'Espagne, leur

valeur dépendait de la conduite d'une cour malheureusement insensée,

et de l'arrivée des galions du Mexique. M. Ouvrard construisit sur

cette base les plans les plus vastes, réussit à éblouir l'esprit

crédule de M. de Marbois, et partit pour Madrid, afin de réaliser ses

hardies conceptions.

Napoléon se défiait de cet esprit fécond mais téméraire, et il avait

averti M. de Marbois de s'en défier aussi. Mais M. Ouvrard escomptait

par M. Desprez les obligations du Trésor, par lui-même celles de

l'Espagne, et nourrissait l'armée par M. Vanlerberghe. Grâce à lui,

tous les services marchaient à la fois, et le mal, s'il y en avait, ne

semblait pas pouvoir s'étendre beaucoup, puisqu'après tout, M. Ouvrard

paraissait toujours en avance avec le Trésor, et jamais le Trésor avec

lui.

Tels furent les moyens employés pour suffire immédiatement à toutes

les charges de la guerre, sans recourir aux emprunts. On demandait à

des spéculateurs de devancer par l'escompte la réalisation des revenus

de l'État, et celle des 122 millions, fournis par les pays alliés,

l'Italie, l'Amérique, l'Espagne. Quant à l'avenir, la création des

contributions indirectes, long-temps annoncée, décrétée enfin cette

année, devait y pourvoir complétement.

[Note en marge: Napoléon revenu tout entier à son projet de descente.]

Napoléon avait résolu d'exécuter dans un bref délai sa grande

entreprise. Il voulait franchir le détroit vers le mois de Juillet ou

d'août 1804; et si les incrédules qui ont douté de son projet

pouvaient lire sa correspondance intime avec le ministre de la marine,

la multitude infinie de ses ordres, la secrète confidence de ses

espérances à l'archichancelier Cambacérès, ils ne conserveraient

aucune incertitude sur la réalité de cette résolution extraordinaire.

Tous les bâtiments composant la flottille étaient réunis à Étaples,

Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, excepté toutefois ceux qui avaient

été construits entre Brest et Bayonne, car jamais l'espèce de cabotage

imaginée pour les réunions n'avait pu doubler Ouessant. Mais la

presque totalité des constructions s'étant exécutée entre Brest et les

bouches de l'Escaut, ce qui manquait n'était pas considérable. On

avait de quoi transporter les 120 mille hommes destinés à passer sur

des chaloupes canonnières. Le surplus, comme on s'en souvient, avait

toujours dû s'embarquer sur les flottes de Brest et du Texel.

[Note en marge: Organisation de la flottille hollandaise, seule en

retard.]

La flottille hollandaise, construite et réunie dans l'Escaut, était en

retard. Napoléon en avait donné le commandement à l'amiral Verhuell,

qui avait toute son estime, et qui la méritait. Les Hollandais, peu

zélés, surtout peu confiants dans ce singulier projet, beaucoup trop

hardi pour leur esprit froid et méthodique, ne s'y prêtaient qu'avec

peu d'ardeur. Néanmoins le zèle de l'amiral, et les instances de notre

ministre à La Haye, M. de Sémonville, avaient accéléré les armements

que la Hollande s'était engagée à faire. Une flotte de 7 vaisseaux de

ligne, suivie de nombreux bâtiments de commerce, était prête à

transporter les 24 mille hommes du camp d'Utrecht, commandés par le

général Marmont. En même temps une flottille composée de quelques

centaines de chaloupes canonnières et gros bateaux de pêche, achevait

de s'organiser dans l'Escaut. Il restait à sortir de ce mouillage, et

à franchir les passes de l'Escaut, bien autrement accessibles à

l'ennemi que les côtes de France. L'amiral Verhuell, dirigeant

lui-même ses détachements, avait livré, entre l'Escaut et Ostende, des

combats brillants. Malgré la perte de quelques chaloupes, cinq ou six

tout au plus, il avait déconcerté les efforts des Anglais, et converti

chez les marins hollandais l'incrédulité en confiance. La flottille

hollandaise achevait, au printemps de 1804, de se réunir à Ostende,

Dunkerque, Calais, et se tenait prête à embarquer le corps du maréchal

Davout, campé à Bruges. Napoléon aurait voulu davantage; il aurait

voulu que les deux flottilles hollandaise et française, réunies en

entier dans les ports situés à la gauche du cap Grisnez, c'est-à-dire

à Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, Étaples, pussent être placées sous

le même vent. On s'efforçait de le satisfaire en serrant le campement

des troupes, et le stationnement de la flottille.

Les travaux d'armement le long de la côte de Boulogne étaient

terminés, les forts construits, les bassins creusés. Les troupes,

ayant achevé leur tâche, venaient d'être rendues aux exercices

militaires. Elles avaient acquis une discipline, une précision de

mouvements vraiment admirables; et elles présentaient une armée,

non-seulement aguerrie par de nombreuses campagnes, et endurcie par de

rudes travaux, mais manoeuvrière comme si elle avait passé des années

sur une esplanade. Cette armée, la plus belle peut-être que jamais

prince ou général ait commandée, attendait avec impatience l'arrivée

de son chef récemment couronné. Elle brûlait de le féliciter, et de le

suivre sur le théâtre d'une nouvelle et prodigieuse gloire.

Napoléon n'était pas moins impatient de la rejoindre. Mais il s'était

élevé une grande question parmi les gens de l'art, celle de savoir si

les chaloupes canonnières composant la flottille, _coquilles de noix_,

comme on les appelait, pourraient braver la flotte anglaise. L'amiral

Bruix et l'amiral Verhuell avaient la plus grande confiance dans la

valeur de ces chaloupes. Tous deux avaient échangé des coups de canon

avec les frégates anglaises, étaient sortis des ports par tous les

temps, et avaient acquis la conviction que ces légers bâtiments

étaient très-suffisants pour franchir le détroit. L'amiral Decrès,

porté à contredire tout le monde, et l'amiral Bruix plus volontiers

qu'un autre, semblait penser autrement. Ceux de nos officiers de mer

qui n'étaient pas employés à la flottille, soit préjugé, soit penchant

ordinaire à critiquer ce qu'on ne fait pas, inclinaient vers l'avis

du ministre Decrès. L'amiral Ganteaume, transféré de Toulon à Brest,

avait été témoin d'un accident qui a été rapporté plus haut, et qui

l'avait troublé beaucoup pour le sort de l'armée et de l'Empereur,

auquel il était profondément dévoué. La vue d'une chaloupe canonnière,

chavirée sous ses yeux dans la rade de Brest, au point de montrer sa

quille sur l'eau, l'avait rempli d'inquiétude, et il en avait écrit

sur-le-champ au ministre de la marine. Cet accident, comme nous

l'avons dit, ne signifiait rien. Cette chaloupe avait été arrimée sans

précaution; l'artillerie avait été mal disposée, les hommes n'étaient

pas assez exercés; et le poids mal réparti, joint au trouble de

l'équipage, avait amené le naufrage.

[Note en marge: Objections de l'amiral Decrès contre la flottille.]

Ce n'était pas le défaut de stabilité que l'amiral Decrès redoutait.

La flottille de Boulogne, manoeuvrant depuis deux ans sous les plus

fortes rafales, avait levé à cet égard toutes les incertitudes. Mais

voici les objections qu'il adressait à l'Empereur et à l'amiral

Bruix[2]. Certainement, disait-il, le boulet de 24 qu'il soit lancé

par une chaloupe ou par un vaisseau de ligne, a la même force. Il

cause les mêmes ravages, souvent davantage, décoché par un frêle

bâtiment, qu'il est difficile d'atteindre, et qui vise à la ligne de

flottaison. Ajoutez-y la mousqueterie, redoutable à petite distance,

ajoutez-y le danger de l'abordage, et on ne peut méconnaître la valeur

des chaloupes canonnières. Elles portent plus de trois mille bouches à

feu de gros calibre, c'est-à-dire autant qu'une flotte de trente à

trente-cinq vaisseaux de ligne, flotte qu'il est bien rare de pouvoir

réunir. Mais où a-t-on vu ces chaloupes se mesurer contre les gros

bâtiments des Anglais? En un seul endroit, c'est-à-dire près du

rivage, dans des bas-fonds, au milieu desquels ces gros bâtiments

n'osent s'aventurer, pour suivre l'ennemi, faible mais nombreux, qui

est prêt à les cribler de ses coups. C'est comme une armée engagée

dans un défilé, et assaillie, du haut de positions inaccessibles, par

une nuée de tirailleurs adroits et intrépides. Mais, continuait

l'amiral Decrès, supposez ces chaloupes dans le milieu du canal, hors

des bas-fonds, et en présence de vaisseaux ne craignant plus de

s'avancer sur elles; supposez en outre un vent assez fort, qui

rendrait la manoeuvre facile pour ces vaisseaux, difficile pour vos

chaloupes, ne seraient-elles pas en danger d'être foulées, noyées en

grand nombre, par les géants avec lesquels on les aurait obligées à se

battre?--On perdrait, répondait l'amiral Bruix, cent bâtiments

peut-être, sur deux mille; mais il en passerait dix-neuf cents, ce qui

suffirait pour la ruine de l'Angleterre.--Oui, répliquait l'amiral

Decrès, si le désastre de ces cent bâtiments ne jetait pas la terreur

parmi les dix-neuf cents autres; si le nombre même de ces dix-neuf

cents n'était pas une cause inévitable de confusion, et si les

officiers de mer, conservant leur sang-froid, ne tombaient pas dans un

désordre d'esprit qui pourrait entraîner une catastrophe générale.--

[Note 2: La correspondante intime de M. Decrès avec l'Empereur,

tellement secrète qu'elle était entièrement écrite de sa main, existe

aux archives particulières du Louvre. Elle est l'un des plus beaux

monuments de ce temps, après celle de l'Empereur. Elle fait également

honneur au patriotisme du ministre, à sa raison, et à l'originalité

piquante de son esprit. Elle renferme des vues du plus grand prix sur

l'organisation de la marine en France; elle devrait être lue sans

cesse par les hommes de mer, et par les administrateurs. C'est là que

j'ai pu étudier cette profonde conception de l'Empereur, acquérir une

nouvelle preuve de sa prévoyance extraordinaire, et la certitude de la

réalité de ses projets. C'est dans une de ces lettres que se trouve

l'opinion de l'amiral Decrès sur la flottille, opinion alors plutôt

soupçonnée que connue, car Napoléon commandait le silence à tout le

monde sur le côté fort ou faible de ses plans. Les opérations

n'étaient pas, comme depuis, décriées d'avance par l'indiscrétion des

agents chargés d'y concourir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 33 段