fini par diminuer sensiblement. Toutefois de maladroits reproches du
président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet intérêt prêt à
s'éteindre.--Vous êtes au moins coupable de non-révélation, lui avait
dit le président; et, bien que vous prétendiez qu'un homme comme vous
ne saurait faire le métier de dénonciateur, vous deviez d'abord obéir
à la loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il soit, de dénoncer les
complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre à
un gouvernement qui vous a comblé de biens. N'avez-vous pas de riches
appointements, un hôtel, des terres?--Le reproche était peu digne,
adressé à l'un des généraux les plus désintéressés du temps.--Monsieur
le président, avait répondu Moreau, ne mettez pas en balance mes
services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de
telles choses. J'ai quarante mille francs d'appointements, une maison,
une terre qui valent trois ou quatre cent mille francs, je ne sais.
J'aurais cinquante millions aujourd'hui, si j'avais usé de la victoire
comme beaucoup d'autres.--Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch,
Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis à côté d'un peu d'argent, avaient
soulevé l'auditoire, et provoqué des applaudissements que
l'invraisemblance de la défense commençait à rendre fort rares.
Le débat durait depuis une douzaine de jours; l'agitation dans les
esprits était grande. Nous avons vu souvent de notre temps, un procès
envahir entièrement l'attention du public. Même chose se passait ici,
mais avec des circonstances faites pour produire une tout autre
émotion que celle de la curiosité. En présence d'un général triomphant
et couronné, un général dans l'infortune et dans les fers, opposant,
par sa défense, la dernière résistance possible à un pouvoir chaque
jour plus absolu; au milieu du silence de la tribune nationale, la
voix des avocats se faisant entendre comme dans le pays le plus libre;
des têtes illustres en péril, appartenant les unes à l'émigration, les
autres à la République: il y avait là certainement de quoi remuer tous
les coeurs. On cédait à une juste pitié, peut-être aussi à ce secret
sentiment qui fait souhaiter des échecs à la puissance heureuse; et,
sans être ennemi du gouvernement, on faisait des voeux pour Moreau.
Napoléon, qui se sentait exempt de cette basse jalousie dont on
l'accusait, qui savait bien que Moreau, sans vouloir des Bourbons,
avait voulu sa mort pour le remplacer, croyait et disait tout haut,
qu'on lui devait justice en condamnant un général coupable de crime
d'État. Il désirait cette condamnation comme sa propre justification;
il la désirait, non pas pour faire rouler sur un échafaud la tête du
vainqueur de Hohenlinden, mais pour avoir l'honneur de lui faire
grâce. Les juges le savaient, le public aussi.
Mais la justice, qui n'entre pas dans les considérations de la
politique, et qui a raison de ne pas y entrer, car si la politique est
quelquefois humaine et sage, elle est quelquefois aussi cruelle et
imprudente, la justice, au milieu de ce conflit de passions, le
dernier qui dût troubler le profond repos de l'Empire, resta
impassible, et rendit d'équitables arrêts.
[Note en marge: Arrêt contre Moreau, Georges, MM. de Rivière, de
Polignac, etc.]
[Note en marge: Georges condamné à mort, Moreau à deux ans de prison.]
Le 21 prairial (10 juin), après quatorze jours de débats, tandis que
le tribunal s'était retiré pour délibérer, certains accusés
royalistes, s'apercevant qu'ils avaient été trompés, et que tous leurs
efforts pour décharger Moreau ne leur avaient servi de rien,
demandèrent le juge instructeur, afin de lui faire des déclarations
plus véridiques. Ils ne parlaient plus de trois entrevues avec Moreau,
mais de cinq. M. Réal, averti, était accouru chez l'Empereur, et
l'Empereur avait écrit sur-le-champ à l'archichancelier Cambacérès,
pour qu'on cherchât un moyen de pénétrer auprès des juges. Mais cela
était difficile, de plus inutile, et, sans se prêter à de nouvelles
communications, ils rendirent le même jour, 10 juin, un arrêt
qu'aucune influence n'avait dicté. Ils prononcèrent la peine de mort
contre Georges et dix-neuf de ses complices. Quant à Moreau, trouvant
sa complicité matérielle insuffisamment établie, mais sa conduite
morale répréhensible, ils le frappèrent dans sa considération, en lui
infligeant deux ans de prison. M. Armand de Polignac et M. de Rivière
furent condamnés à mort; M. Jules de Polignac et cinq autres accusés à
deux ans de prison. Vingt-deux furent acquittés.
[Note en marge: Grâce accordée à Moreau, et départ de ce général pour
l'Amérique.]
Cet arrêt, approuvé par les gens impartiaux, causa un déplaisir mortel
au nouvel Empereur, qui s'emporta vivement contre la faiblesse de
cette justice, que d'autres, en ce moment, accusaient de barbarie. Il
manqua même de la mesure que l'autorité suprême doit ordinairement
s'imposer, surtout en matière aussi grave. Dans l'état d'exaspération
où l'avaient jeté les injustes propos de ses ennemis, il était
difficile d'obtenir de lui des actes de clémence. Mais il était si
prompt à se calmer, si généreux, si clairvoyant, que les accès étaient
bientôt rouverts pour arriver à sa raison et à son coeur. Dans les
quelques jours employés pour s'adresser à la cour de cassation, il
prit des résolutions convenables, fit remise à Moreau de ses deux ans
de prison, comme il lui aurait fait remise de la peine capitale, si
elle eût été prononcée, et consentit à son départ pour l'Amérique.
Cet infortuné général désirant vendre ses propriétés, Napoléon donna
ordre de les acquérir immédiatement, au prix le plus élevé. Quant aux
condamnés royalistes, toujours rigoureux à leur égard depuis la
dernière conspiration, il ne voulut d'abord accorder de grâce à aucun
d'eux. Georges seul, par l'énergie de son courage, lui inspirait
quelque intérêt; mais il le regardait comme un ennemi implacable,
qu'il fallait détruire pour assurer la tranquillité publique. Ce
n'était pas du reste pour Georges que l'émigration était émue. Elle
l'était beaucoup pour MM. de Polignac et de Rivière; elle blâmait
l'imprudence qui avait placé ces personnages d'un rang élevé, d'une
éducation soignée, dans une compagnie si peu digne d'eux; mais elle ne
pouvait se résigner à voir tomber leurs têtes; et il est vrai que les
entraînements des partis, sainement appréciés, devaient faire excuser
leur faute, et leur mériter l'indulgence du chef même de l'Empire.
[Note en marge: Grâce accordée à MM. de Rivière et de Polignac.]
On connaissait le coeur de Joséphine: on savait qu'au sein d'une
grandeur inouïe, elle avait conservé une bonté touchante. On savait
aussi qu'elle vivait dans des craintes continuelles, en songeant aux
poignards sans cesse levés sur son époux. Un acte éclatant de clémence
pouvait détourner ces poignards, et calmer des coeurs exaspérés. On
réussit à s'introduire auprès d'elle par le moyen de madame de
Rémusat, attachée à sa personne, et on lui amena au château de
Saint-Cloud madame de Polignac, qui vint arroser de larmes le manteau
impérial. Elle fut touchée, comme, avec son facile et sensible coeur,
elle devait l'être, à l'aspect d'une épouse éplorée demandant
noblement la grâce de son époux. Elle courut faire une première
tentative auprès de Napoléon. Celui-ci, selon sa coutume, couvrant son
émotion sous un visage dur et sévère, la repoussa brusquement. Madame
de Rémusat était présente.--Vous vous intéresserez donc toujours à mes
ennemis, leur dit-il à toutes deux. Ils sont les uns et les autres
aussi imprudents que coupables. Si je ne leur donne pas une leçon, ils
recommenceront, et seront cause qu'il y aura de nouvelles
victimes.--Joséphine, repoussée, ne savait plus à quel moyen recourir.
Napoléon devait dans peu d'instants sortir de la salle du conseil, et
traverser l'une des galeries du château. Elle imagina de placer madame
de Polignac sur son passage, pour qu'elle pût se jeter à ses pieds,
lorsqu'il paraîtrait. En effet, au moment où il passait, madame de
Polignac vint se présenter à lui, et lui demander, en versant des
larmes, la vie de son époux. Napoléon, surpris, lança sur Joséphine,
dont il devinait la complicité, un regard sévère. Mais vaincu
sur-le-champ, il dit à madame de Polignac qu'il était étonné d'avoir
trouvé, dans un complot dirigé contre sa personne, M. Armand de
Polignac, son compagnon d'enfance à l'École militaire; que cependant
il accordait sa grâce aux larmes d'une épouse; qu'il souhaitait que
cette faiblesse de sa part n'eût pas de suites fâcheuses, en
encourageant de nouvelles imprudences.--Ils sont bien coupables,
madame, ajouta-t-il, les princes qui compromettent la vie de leurs
plus fidèles serviteurs, sans partager leurs périls.--
Madame de Polignac, saisie de joie et de reconnaissance, alla raconter
au milieu de l'émigration épouvantée cette scène de clémence, qui
valut alors un instant de justice à Joséphine et à Napoléon. M. de
Rivière restait en péril. Murat et sa femme pénétrèrent auprès de
l'Empereur, pour le vaincre et lui arracher une seconde grâce. Celle
de M. de Polignac entraînait celle de M. de Rivière. Elle fut
immédiatement accordée. Le généreux Murat, onze ans plus tard, ne
rencontra pas la même générosité.
Tel fut le terme de cette triste et odieuse échauffourée, qui avait
pour but d'anéantir Napoléon, et qui le fit monter au trône,
malheureusement moins pur qu'il n'était auparavant; qui valut une mort
tragique à celui des princes français qui n'avait pas conspiré,
l'impunité à ceux qui avaient tramé des complots, mais, il est vrai,
avec une grande déconsidération pour châtiment de leurs fautes; enfin
l'exil à Moreau, le seul des généraux de ce temps, dont on pût, en
exagérant sa gloire et en rabaissant beaucoup celle de Napoléon, faire
un rival pour ce dernier. Frappante leçon dont les partis devraient
profiter! on grandit toujours le gouvernement, le parti ou l'homme,
qu'on tente de détruire par des moyens criminels.
Toute résistance était désormais vaincue. En 1802, Napoléon avait
surmonté les résistances civiles, en annulant le Tribunat; en 1804, il
surmonta les résistances militaires, en déjouant la conspiration des
émigrés avec les généraux républicains. Tandis qu'il franchissait les
marches du trône, Moreau s'en allait en exil. Ils devaient se revoir,
à portée de canon, sous les murs de Dresde, malheureux tous les deux,
coupables tous les deux, l'un en revenant de l'étranger pour faire la
guerre à sa patrie, l'autre en abusant de sa puissance jusqu'à
provoquer une réaction universelle contre la grandeur de la France;
l'un mourant d'un boulet français, l'autre remportant une dernière
victoire, mais voyant déjà l'abîme où s'est engloutie sa prodigieuse
destinée.
Toutefois, ces grands événements étaient bien éloignés encore.
Napoléon semblait alors tout-puissant et pour jamais. Sans doute il
avait éprouvé quelques ennuis dans ces derniers temps; car,
indépendamment des grands malheurs, la Providence cache toujours
quelques amertumes anticipées dans le bonheur même, comme pour avertir
l'âme humaine, et la préparer aux infortunes éclatantes. Ces quinze
jours lui avaient été pénibles, mais ils furent bientôt passés. La
clémence dont il venait d'user jeta une douce lueur sur son règne
naissant. La mort de Georges n'attrista personne, quoique son courage,
digne d'un meilleur sort, inspirât quelques regrets. Bientôt on fut
rendu à ce sentiment de curiosité émerveillée, qu'on éprouvait en
présence d'un spectacle extraordinaire.
Ainsi finissait après douze années, non pas la Révolution française,
toujours vivante et indestructible, mais cette République qualifiée
d'impérissable. Elle finissait sous la main d'un soldat victorieux,
comme finissent toujours les républiques qui ne vont pas s'endormir
dans les bras de l'oligarchie.
FIN DU LIVRE DIX-NEUVIÈME.
LIVRE VINGTIÈME.
LE SACRE.
Retard apporté à l'expédition d'Angleterre.--Motifs et avantages
de ce retard.--Redoublement de soins dans les
préparatifs.--Moyens financiers.--Budget des années XI, XII et
XIII.--Création des contributions indirectes.--Ancienne théorie
de l'impôt unique sur la terre.--Napoléon la réfute, et fait
adopter un impôt sur les consommations.--Première organisation de
la régie des droits réunis.--L'Espagne paye son subside en
obligations à terme.--Une association de financiers se présente
pour les escompter.--Premières opérations de la compagnie dite
_des négociants réunis_.--Toutes les ressources disponibles
consacrées aux escadres de Brest, de Rochefort et de
Toulon.--Napoléon prépare l'arrivée d'une flotte française dans
la Manche, afin de rendre certain le passage de la
flottille.--Première combinaison à laquelle il
s'arrête.--L'amiral Latouche-Tréville chargé d'exécuter cette
combinaison.--Cet amiral doit quitter Toulon, tromper les Anglais
en faisant fausse route, et paraître dans la Manche, en ralliant
dans le trajet l'escadre de Rochefort.--La descente projetée pour
juillet et août, avant la cérémonie du couronnement.--Les
ministres des cours en paix avec la France remettent à Napoléon
leurs lettres de créance.--L'ambassadeur d'Autriche seul en
retard.--Départ de Napoléon pour Boulogne--Inspection générale de
la flottille, bâtiment par bâtiment.--La flottille
batave.--Grande fête au bord de l'Océan, et distribution à
l'armée des décorations de la Légion-d'Honneur.--Suite des
événements en Angleterre.--Extrême agitation des
esprits.--Renversement du ministère Addington par la coalition de
MM. Fox et Pitt.--Rentrée de M. Pitt au ministère, et ses
premières démarches pour renouer une coalition sur le
continent.--Soupçons de Napoléon.--Il force l'Autriche à
s'expliquer, en exigeant que les lettres de créance de M. de
Cobentzel lui soient remises à Aix-la-Chapelle.--Il rompt les
relations diplomatiques avec la Russie en laissant partir M.
d'Oubril.--Mort de l'amiral Latouche-Tréville, et ajournement de
la descente à l'hiver.--L'amiral Latouche-Tréville remplacé par
l'amiral Villeneuve.--Caractère de ce dernier.--Voyage de
Napoléon sur les bords du Rhin.--Grande affluence à
Aix-la-Chapelle.--M. de Cobentzel y remet ses lettres de créance
à Napoléon.--La cour impériale se transporte à Mayence.--Retour à
Paris.--Apprêts du sacre.--Difficile négociation pour amener Pie
VII à venir sacrer Napoléon.--Le cardinal Fesch
ambassadeur.--Caractère et conduite de ce personnage.--Terreurs
qui saisissent Pie VII à l'idée de se rendre en France.--Il
consulte une congrégation de cardinaux.--Cinq se prononcent
contre son voyage, quinze pour, mais avec des conditions.--Long
débat sur ces conditions.--Consentement définitif.--La question
du cérémonial laissée en suspens.--L'évêque Bernier et
l'archichancelier Cambacérès choisissent dans le Pontifical
romain et dans le Pontifical français les cérémonies compatibles
avec l'esprit du siècle.--Napoléon refuse de se laisser poser la
couronne sur la tête.--Prétentions de famille.--Départ du Pape
pour la France.--Son voyage.--Son arrivée à Fontainebleau.--Sa
joie et sa confiance en voyant l'accueil dont il est
l'objet.--Mariage religieux de Joséphine et de
Napoléon.--Cérémonie du sacre.
[Note en marge: Juin 1804.]
[Note en marge: Retard forcé dans l'expédition projetée contre
l'Angleterre.]
La conspiration de Georges, le procès qui s'en était suivi, le
changement qu'elle avait amené dans la forme du gouvernement, avaient
rempli tout l'hiver de 1803 à 1804, et suspendu la grande entreprise
de Napoléon contre l'Angleterre. Mais il n'avait cessé d'y penser, et,
dans ce moment, il en préparait l'exécution pour le milieu de l'été de
1804, avec un redoublement de soin et d'activité. Du reste, ce délai
n'était nullement regrettable, car, dans son impatience d'exécuter un
si vaste projet, Napoléon s'était fort exagéré la possibilité d'être
prêt à la fin de 1803. Les expériences continuelles qu'on faisait à
Boulogne, révélaient chaque jour de nouvelles précautions à prendre,
de nouveaux perfectionnements à introduire, et peu importait de
frapper six mois plus tard, si on acquérait en différant le moyen de
frapper un coup plus sûr. Ce n'était pas l'armée, bien entendu, qui
entraînait ces pertes de temps; car, à cette époque, l'armée était
toujours disponible; c'étaient la flottille et les escadres. La
construction des bateaux plats, leur réunion dans les quatre ports du
détroit, tout cela était achevé. Mais la flottille batave se faisait
attendre; les escadres de Brest et de Toulon, dont le concours à
l'entreprise était jugé indispensable, n'étaient pas prêtes, huit mois
n'ayant pu suffire à leur armement. L'hiver de 1803 avait été consacré
à le compléter. Le temps, en apparence perdu, avait donc été employé
fort utilement. Il l'avait été surtout à créer des moyens financiers,
lesquels sont toujours étroitement liés aux moyens militaires, et
cette fois l'étaient plus que jamais. Si, en effet, on parvient avec
beaucoup d'industrie, et en s'exposant à de grands inconvénients, à
faire la guerre de terre avec peu d'argent, en vivant chez l'ennemi,
la guerre de mer ne saurait se passer d'argent, car on ne trouve rien
sur l'immense solitude de l'Océan, que ce qu'on a pris avec soi en
sortant des ports. Les moyens financiers n'étaient donc pas la partie
la moins importante des immenses préparatifs de Napoléon, et ils
méritent de nous occuper un instant.
[Note en marge: Les moyens financiers constituent une partie
importante des préparatifs de Napoléon.]
[Note en marge: Budget de l'an XI (septembre 1802 à septembre 1803).]
Nous avons dit avec quelles ressources on avait commencé la lutte,
après la rupture de la paix d'Amiens. Le budget de l'an XI (1803),
voté dans la prévision encore incertaine des événements, avait été
fixé à 589 millions (les frais de perception en dehors), c'est-à-dire
à 89 millions de plus que le budget de l'année précédente, lequel
avait été soldé avec 500 millions. Mais la dépense avait naturellement
dépassé le premier chiffre admis par le Corps Législatif; elle l'avait
dépassé de 30 millions, et avait atteint 619 millions. C'était peu,
assurément, quand on pense aux apprêts d'une expédition comme celle
de Boulogne. Cette modicité de l'augmentation du budget s'explique par
l'époque qui séparait les exercices. L'exercice de l'an XI finissait
au 21 septembre 1803, et ce même jour commençait l'exercice de l'an
XII. Les principales dépenses de la flottille ne pouvaient donc pas
être comprises encore dans le budget de l'an XI. C'est ainsi qu'on
était parvenu à se renfermer dans un chiffre de 619 millions, qui,
avec les frais de perception, montait environ à 710 ou 720 millions.
Le budget de l'an XII devait être bien plus élevé, car il devait payer
tout ce que n'avait pas payé celui de l'an XI. On avait pourvu à ce
dernier avec les contributions ordinaires, dont le produit, malgré la
guerre, avait continué de s'élever beaucoup, tant la sécurité était
grande sous le gouvernement sage et vigoureux qui régissait alors la
France. Le timbre et l'enregistrement avaient donné 10 millions
d'augmentation, les douanes 6 ou 7; et, malgré un dégrèvement de 10
millions sur la contribution foncière, les impôts ordinaires s'étaient
élevés à 573 millions. On avait fourni le surplus avec les 22 millions
du subside italien, et avec 24 millions empruntés aux ressources
extraordinaires, lesquelles se composaient, comme nous l'avons dit, du
subside espagnol, fixé à 4 millions par mois, et du prix de la
Louisiane cédée aux Américains. Ces ressources, à peine entamées,
restaient presque entières pour l'an XII, ce qui était fort heureux,
car toutes les dépenses de la guerre devaient peser à la fois sur cet
exercice (septembre 1803 à septembre 1804).
[Note en marge: Budget de l'an XII (septembre 1803 à septembre 1804).]
La dépense, en l'an XII, ne pouvait être évaluée à moins de 700
millions au lieu de 619; ce qui faisait, avec les frais de perception
et quelques centimes additionnels restés en dehors, un total de 800
millions. Encore dans ce total la nouvelle liste civile n'était-elle
point comprise. On voit que les budgets marchaient assez rapidement
vers le chiffre qu'ils ont atteint depuis.
[Note en marge: Création des percepteurs des contributions directes.]
Il fallait prévoir une certaine diminution dans le revenu des
domaines, par suite des aliénations de biens nationaux, et des
dotations immobilières accordées au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à la
caisse d'amortissement. Les contributions ordinaires ne devaient guère
monter au delà de 560 millions, sauf les augmentations de produits,
qui étaient probables, mais que, par un excès d'exactitude, on ne
voulait pas porter en ligne de compte. Il ne fallait donc pas moins de
140 millions de moyens extraordinaires pour arriver à 700 millions,
chiffre supposé de la dépense, les frais de perception et quelques
centimes additionnels en dehors. L'Italie donnait 22 millions pour les
trois États chez lesquels notre armée faisait un service de
protection. Les 48 millions du subside espagnol, les 60 millions du
subside américain, réduits à 52 par les frais de négociation,
portaient à 122 millions la somme des recettes extraordinaires. Il
restait par conséquent une vingtaine de millions à trouver. La
ressource des cautionnements, précédemment employée, devait les
fournir. On avait déjà exigé des cautionnements en argent de la part
des receveurs-généraux, payeurs, receveurs de l'enregistrement et des
douanes, etc. Ces cautionnements avaient été versés à la caisse
d'amortissement, qui en était débitrice envers les déposants. La
caisse à son tour les avait versés dans les mains du gouvernement, qui
avait promis de les lui rembourser plus tard à raison de 5 millions
par an. C'était une espèce d'emprunt sur les comptables, fort
légitime, puisque ceux-ci devaient à l'État une garantie de leur bonne
gestion. Cet emprunt était susceptible d'extension, parce qu'il
restait encore des comptables à soumettre à la règle commune. Il
existait effectivement une nouvelle catégorie de receveurs des deniers
publics, dont l'existence avait besoin d'être régularisée, c'étaient
les percepteurs des contributions directes. Jusqu'alors, au lieu des
percepteurs nommés par l'État dans les campagnes et les villes, pour y
percevoir les impôts directs, il y avait de petits fermiers, auxquels
on adjugeait la perception au rabais. Ce système avait été changé dans
les grandes villes, où l'on avait placé des percepteurs nommés à poste
fixe, et appointés par le Trésor, moyennant une simple remise. Cette
nouvelle manière d'opérer ayant réussi, on proposa, pour l'année 1804,
d'établir dans toutes les communes, urbaines ou rurales, des
percepteurs à la nomination du gouvernement, en leur imposant un
cautionnement évalué en totalité à une vingtaine de millions. Cette
somme, versée au Trésor, devait être restituée successivement à la
caisse d'amortissement, comme on l'avait stipulé pour les
cautionnements antérieurs.
À ce moyen, on ajouta la vente de quelques biens nationaux, pris sur
les quantités qui étaient restées disponibles depuis qu'on avait
pourvu aux dotations du Sénat, de la Légion-d'Honneur, de
l'Instruction publique, de la caisse d'amortissement. Ce fut une
nouvelle ressource de 15 millions pour l'an XII, au delà du chiffre
jugé nécessaire. Ces biens étaient livrés à la caisse d'amortissement,
qui les vendant peu à peu, les vendait mieux de jour en jour. Il était
convenu qu'on lui en laisserait le produit, afin de s'acquitter des 5
millions qui lui étaient dus annuellement pour le remboursement des
cautionnements.
Tels furent les moyens financiers créés pour l'an XII: 560 millions de
contributions ordinaires, 22 millions du subside italien, 48 millions
du subside espagnol, 52 du prix de la Louisiane, 20 des
cautionnements, plus quelques millions en biens nationaux. C'était
plus que les 700 millions jugés nécessaires pour cet exercice
(septembre 1803 à septembre 1804).
[Note en marge: Budget de l'an XIII (septembre 1804 à septembre
1805).]