L'Empereur et l'archichancelier Cambacérès avaient à s'entretenir de

sujets importants, qui se liaient à l'événement du jour: c'étaient la

cérémonie du couronnement, et le nouveau régime à donner à la

République italienne, qui ne pouvait rester république à côté de la

France convertie en monarchie. Napoléon, qui aimait le merveilleux,

avait conçu une pensée hardie, dont l'accomplissement devait saisir

les esprits, et rendre plus extraordinaire encore son avénement au

trône, c'était de se faire sacrer par le Pape lui-même, transporté

pour cette solennité de Rome à Paris. La chose était sans exemple dans

les dix-huit siècles de l'Église. Tous les empereurs d'Allemagne sans

exception étaient allés se faire sacrer à Rome. Charlemagne, proclamé

empereur d'Occident dans la basilique de Saint-Pierre, en quelque

sorte par surprise, le jour de Noël 800, n'avait pas vu le Pape se

déplacer pour lui. Pépin, il est vrai, avait été couronné en France

par le Pape Étienne; mais ce dernier s'y était rendu pour demander du

secours contre les Lombards. C'était la première fois qu'un Pape

allait quitter Rome pour consacrer les droits d'un nouveau monarque,

dans la propre capitale de ce monarque. Ce qu'il y avait de semblable

au passé, c'était l'Église récompensant par le titre d'empereur le

guerrier heureux qui l'avait secourue; merveilleuse ressemblance avec

Charlemagne, qui remplaçait suffisamment la légitimité dont se

vantaient vainement les Bourbons, déconsidérés par leur défaite, par

leur inconduite, par leur coopération à d'indignes complots.

Cette pensée à peine conçue, Napoléon l'avait convertie en résolution

irrévocable, et il s'était promis d'amener Pie VII à Paris par tous

les moyens, la séduction ou la crainte. C'était une négociation des

plus difficiles, et à laquelle nul autre que lui ne pouvait réussir.

Il se proposait de se servir du cardinal Caprara, qui ne cessait

d'écrire à Rome que, sans Napoléon, la religion aurait été perdue en

France, et peut-être même en Europe. Il fit part de son projet à

l'archichancelier Cambacérès, et arrêta d'accord avec lui la manière

de s'y prendre, pour livrer la première attaque aux préjugés, aux

scrupules, à l'inertie de la cour romaine.

[Note en marge: Nécessité de convertir la République italienne en

monarchie.]

Quant à la République italienne, elle aurait été depuis deux ans un

théâtre de confusion, sans la présidence du général Bonaparte.

D'abord, M. de Melzi, honnête homme, assez sensé, mais morose, rongé

de goutte, toujours prêt à donner sa démission de vice-président,

n'ayant pas le caractère nécessaire pour supporter les lourdes peines

du gouvernement, était un représentant très-insuffisant de l'autorité

publique. Murat, commandant l'armée française en Italie, suscitait au

gouvernement italien des tracasseries, qui ajoutaient à la disposition

chagrine de M. de Melzi. Napoléon avait sans cesse à intervenir pour

mettre d'accord les deux autorités. À ces difficultés personnelles, se

joignaient celles qui naissaient du fond même des choses. Les

Italiens, peu façonnés encore à ce régime constitutionnel, qui les

admettait à participer à leurs propres affaires, étaient ou d'une

parfaite indifférence, ou d'une véhémence extrême. Pour gouverner on

n'avait que les modérés, peu nombreux, et fort embarrassés de leur

rôle, placés qu'ils étaient entre les nobles voués aux Autrichiens,

les libéraux portés au jacobinisme, et les masses sensibles uniquement

au poids des impôts. Ces masses se plaignaient des charges de

l'occupation française. _Nous sommes gouvernés par des étrangers,

notre argent passe les monts_, ce propos, si ordinaire en Italie,

s'entendait encore sous la nouvelle République, comme sous le

gouvernement de la maison d'Autriche. Il n'y avait qu'un très-petit

nombre d'hommes éclairés, qui sentissent que, grâce au général

Bonaparte, la plus grande partie de la Lombardie, réunie en un seul

État, gouvernée en réalité par des nationaux, placée seulement sous

une surveillance extérieure et éloignée, était ainsi appelée à une

existence propre, commencement de l'unité italienne; que s'il fallait

payer par an une vingtaine de millions pour l'armée française,

c'était une indemnité bien modique pour l'entretien d'une armée de

trente à quarante mille hommes, indispensable si l'on voulait ne pas

retomber sous le joug des Autrichiens. Cependant, malgré les sombres

couleurs dont l'esprit malade du vice-président Melzi chargeait le

tableau des affaires d'Italie, ces affaires après tout marchaient

assez paisiblement, dominées qu'elles étaient par la main de Napoléon.

Convertir cette République en une monarchie vassale de l'Empire, la

donner à Joseph, par exemple, c'était commencer cet empire d'Occident,

que rêvait déjà Napoléon, dans son ambition désormais sans limites;

c'était assurer un régime plus fixe à l'Italie; c'était probablement

la contenter, car elle aimerait fort avoir un prince à elle, et, ne

fût-ce qu'un changement, il se pourrait qu'il satisfît, à ce titre

seul, des imaginations inquiètes et mobiles. Il fut convenu que

l'archichancelier Cambacérès, fort lié avec M. de Melzi, lui écrirait

pour lui faire à ce sujet les ouvertures convenables.

[Note en marge: Ouvertures au cardinal Caprara relativement au sacre,

et envoi d'un courrier à Rome pour cet objet.]

Napoléon, après s'être mis d'accord avec son ancien collègue sur tout

ce qu'il y avait à faire, manda le cardinal-légat à Saint-Cloud, lui

parla sur un ton affectueux, mais tellement positif, qu'il ne vint pas

à l'esprit du cardinal d'oser élever une seule objection. Napoléon lui

dit qu'il le chargeait expressément de demander au Pape de se rendre à

Paris, pour officier dans la cérémonie du sacre; qu'il en ferait plus

tard la demande formelle, lorsqu'il serait certain de n'être pas

refusé; qu'il ne doutait pas au surplus du succès de ses désirs; que

l'Église lui devait d'y adhérer, et se le devait à elle-même, car rien

ne servirait plus la religion que la présence du Souverain Pontife à

Paris, et la réunion des pompes religieuses aux pompes civiles, dans

cette occasion solennelle. Le cardinal Caprara fit partir un courrier

pour Rome, et M. de Talleyrand, de son côté, écrivit au cardinal

Fesch, pour l'informer de ce nouveau projet, et le charger d'appuyer

la négociation.

[Note en marge: L'époque du sacre fixée, dans la pensée de Napoléon, à

l'automne, après l'expédition d'Angleterre.]

On était au printemps. Napoléon aurait voulu que le voyage du Pape eût

lieu en automne. Il se proposait, pour cette époque, d'ajouter une

autre merveille à celle du Pape couronnant à Paris le représentant de

la Révolution française, c'était l'expédition d'Angleterre, qu'il

avait ajournée à cause de la conspiration royaliste et de

l'institution de l'Empire, mais dont il avait tellement perfectionné

les préparatifs que le succès ne lui en paraissait plus douteux. Il

lui fallait un mois tout au plus, car c'était un coup de foudre qu'il

voulait frapper. Il destinait juillet ou août à cette grande

opération. Il espérait donc être revenu victorieux, nanti de la paix

définitive, et saisi de la toute-puissance européenne, vers octobre,

et pouvoir se faire couronner à l'entrée de l'hiver, au jour

anniversaire du 18 brumaire (9 novembre 1804). Dans son ardente

pensée, il roulait tous ces projets à la fois, et on verra bientôt,

par les dernières combinaisons qu'il venait d'imaginer, que ce

n'étaient pas là de pures chimères.

L'archichancelier Cambacérès écrivit de son côté au vice-président

Melzi pour les affaires du nouveau royaume d'Italie. M. Marescalchi,

ministre de la République italienne à Paris, dut appuyer aussi les

ouvertures de M. Cambacérès à M. de Melzi.

[Note en marge: Serment prêté dans les mains de l'Empereur.]

[Note en marge: Grandeur et singularité du spectacle que présentait en

ce moment le nouvel Empire.]

Les jours suivants furent employés à prêter serment au nouveau souverain

de la France. Tous les membres du Sénat, du Corps Législatif, du

Tribunat, furent successivement introduits. L'archichancelier

Cambacérès, debout à côté de l'Empereur assis, lisait la formule du

serment; le personnage admis au serment jurait ensuite, et l'Empereur,

se levant à moitié sur son fauteuil impérial, rendait un léger salut à

celui dont il venait de recevoir l'hommage. Cette subite différence

introduite dans les relations entre des sujets et un souverain, qui la

veille était leur égal, produisit quelque sensation sur les membres des

corps de l'État. Après avoir donné la couronne par une sorte

d'entraînement, on était surpris, en voyant les premières conséquences

de ce qu'on avait fait. Le tribun Carnot, fidèle à sa promesse de se

soumettre à la loi, une fois rendue, prêta serment avec les autres

membres du Tribunat. Il y mit la dignité de l'obéissance à la loi, et

parut même s'apercevoir moins qu'un autre des changements opérés dans

les formes extérieures du pouvoir. Mais les sénateurs surtout s'en

aperçurent, et tinrent sur ce sujet plus d'un propos malicieux. Une

circonstance contribua plus particulièrement à leur inspirer ces

propos. Sur les trente et quelques sénatoreries instituées à l'époque du

Consulat à vie, il en restait quinze à donner: celles d'Agen, d'Ajaccio,

d'Angers, de Besançon, de Bourges, de Colmar, de Dijon, de Limoges, de

Lyon, de Montpellier, de Nancy, de Nîmes, de Paris, de Pau, de Riom.

Elles furent données le 2 prairial (22 mai). MM. Lacépède, Kellermann,

François de Neufchâteau, Berthollet, étaient du nombre des favorisés.

Mais sur une centaine de sénateurs, dont plus de quatre-vingts étaient

encore à pourvoir, quinze satisfaits ne formaient pas une majorité

suffisante. Toutefois ceux qui venaient d'échouer dans la poursuite des

sénatoreries, avaient d'autres positions en vue, et il n'y avait pas

lieu de désespérer. Mais, en attendant, un peu d'humeur se laissa

découvrir dans le langage. Le _Moniteur_ était plein tous les jours de

nominations de chambellans, d'écuyers, de dames d'honneur, de dames

d'atours. Si la grandeur personnelle du nouvel Empereur faisait qu'on

lui pardonnait tout, il n'en était pas de même de ceux qui s'élevaient à

sa suite. L'activité inquiète de ces républicains impatients de devenir

gens de cour, de ces royalistes pressés de servir celui qu'ils

appelaient un usurpateur, était un spectacle étrange, et si on ajoute à

l'effet naturel de ce spectacle les espérances ou déçues ou ajournées,

qui se vengeaient en discours méchants, on comprendra que, dans ce

moment, on devait critiquer, railler, mépriser, en un mot parler

beaucoup. Mais les masses, charmées d'un gouvernement aussi glorieux

que bienfaisant, frappées d'une scène inouïe, dont elles n'apercevaient

que l'ensemble et point les détails, ne connaissant et n'enviant pas ces

heureux du jour, qui avaient réussi à faire de leurs enfants des pages,

de leurs femmes des dames d'honneur, et d'eux-mêmes des préfets du

palais ou des chambellans, les masses étaient attentives, et saisies

d'une surprise qui finissait par se changer en admiration. Napoléon de

sous-lieutenant d'artillerie devenu empereur, accueilli, accepté par

l'Europe, et porté sur le pavois au milieu d'un calme profond, couvrait

de l'éclat de sa fortune les petitesses mêlées à ce prodigieux

événement. On n'éprouvait plus, il est vrai, ce sentiment d'empressement

qui, en 1799, avait porté la nation épouvantée à courir au-devant d'un

sauveur; on n'éprouvait pas davantage ce sentiment de gratitude qui, en

1802, avait porté la nation ravie à décerner à son bienfaiteur la

perpétuité du pouvoir; on était moins pressé, en effet, de payer en

reconnaissance un homme qui se payait si bien de ses propres mains. Mais

on le jugeait digne de la souveraineté héréditaire, on l'admirait de

l'oser prendre, on l'approuvait de la rétablir, parce qu'elle était un

retour plus complet vers l'ordre; on était ébloui enfin de la merveille

à laquelle on assistait. Ainsi, quoique avec des sentiments un peu

différents de ceux qu'ils avaient dans le coeur en 1799 et en 1802, les

citoyens se rendaient avec empressement dans tous les lieux où des

registres étaient ouverts pour y déposer leur vote. Les suffrages

affirmatifs se comptaient par millions, et à peine quelques suffrages

négatifs, fort rares, placés là pour prouver la liberté dont on

jouissait, se faisaient-ils apercevoir dans la masse immense des votes

favorables.

[Note en marge: Procès de Georges et de Moreau.]

Napoléon n'avait qu'un dernier désagrément à encourir avant d'être en

pleine possession de son nouveau titre. Il fallait finir ce procès de

Georges et de Moreau, dans lequel on s'était engagé d'abord avec une

extrême confiance. Quant à Georges et à ses complices, quant à

Pichegru lui-même, s'il avait vécu, la difficulté n'était pas grande.

Le procès devait les couvrir de confusion, et prouver la participation

des princes émigrés à leurs complots. Mais Moreau était joint à la

cause. On avait cru, en commençant, trouver plus de preuves qu'il n'en

existait réellement contre lui, et, bien que sa faute fût évidente

pour les gens de bonne foi, cependant les malveillants avaient moyen

de la nier. Il régnait en outre un involontaire sentiment de pitié, à

l'aspect de ce contraste des deux plus grands généraux de la

République, l'un montant sur le trône, l'autre plongé dans les fers,

et destiné non pas à l'échafaud, mais à l'exil. Toute considération,

même de justice, est mise à part dans des cas pareils, et on donne

plus volontiers tort à l'heureux, l'heureux eût-il raison.

[Note en marge: Les royalistes changent de sentiment à l'égard de

Moreau et font effort pour le faire acquitter.]

Les coaccusés de Moreau, conseillés par leurs défenseurs, s'étaient

entendus pour le décharger complétement. Ils avaient été fort irrités

contre lui au début de la procédure; mais, l'intérêt dominant la

passion, ils s'étaient promis de le sauver, s'il était possible.

C'était d'abord le plus grand échec moral à procurer à Napoléon, que

de faire sortir des fers son rival, victorieux de l'accusation

intentée contre lui, revêtu des couleurs de l'innocence, grandi par la

persécution, et devenu un ennemi implacable. De plus, si Moreau

n'avait pas conspiré, on pouvait soutenir qu'il n'y avait pas eu de

conspiration, c'est-à-dire, pas de délit, dès lors pas de coupables.

Leur propre sûreté se joignait donc chez les royalistes, à leurs

calculs de parti, pour les porter à tenir la conduite projetée.

[Note en marge: Dispositions du public à l'égard de Moreau.]

Le barreau toujours disposé pour les accusés, la bourgeoisie de Paris

toujours indépendante dans son jugement, et volontiers opposante quand

de graves événements ne la rattachent pas au pouvoir, s'étaient

passionnés pour Moreau, et faisaient des voeux en sa faveur. Ceux même

qui, sans malveillance pour Napoléon, ne voyaient dans Moreau qu'un

guerrier illustre et malheureux, dont les services pouvaient être

encore utiles, souhaitaient qu'il sortît innocent de cette épreuve, et

qu'il pût être rendu à l'armée et à la France.

[Note en marge: Attitudes différentes de Georges et de Moreau, pendant

leur procès.]

Les débats s'ouvrirent le 28 mai (8 prairial an XII), au milieu d'une

immense affluence. Les accusés étaient nombreux, rangés sur quatre

rangs de siéges. Leur attitude, à tous, n'était pas la même. Georges

et les siens montraient une assurance affectée: ils se sentaient à

leur aise, car après tout ils pouvaient se dire victimes dévouées de

leur cause. Cependant l'arrogance de quelques-uns ne disposa pas le

public favorablement pour eux. Georges, quoique relevé aux yeux de la

foule par l'énergie de son caractère, provoqua quelques huées

d'indignation. Mais l'infortuné Moreau, accablé par sa gloire,

déplorant en cet instant une illustration qui lui valait les regards

empressés de la multitude, était privé de cette tranquille assurance

qui constituait son principal mérite à la guerre. Il se demandait

évidemment ce qu'il faisait là parmi ces royalistes, lui qui était

l'un des héros de la Révolution; et, s'il se rendait justice, il ne

pouvait se dire qu'une chose, c'est qu'il avait mérité son sort pour

avoir cédé au déplorable vice de la jalousie. Entre ces nombreux

accusés, le public ne cherchait que lui. On entendit même quelques

applaudissements de vieux soldats cachés dans la foule, et de

révolutionnaires désolés, croyant voir la République elle-même sur

cette sellette, où était assis le général en chef de l'armée du Rhin.

Cette curiosité, ces hommages embarrassaient Moreau: tandis que les

autres déclinaient avec emphase leurs noms obscurs ou tristement

célèbres, lui prononça si bas son nom glorieux, qu'on l'entendait à

peine. Juste châtiment d'une belle réputation compromise!

Les débats furent longs. Le système qu'on s'était promis d'adopter fut

exactement suivi. Georges, MM. de Polignac et de Rivière, n'étaient

venus à Paris, disaient-ils, que parce qu'on leur avait représenté le

nouveau gouvernement comme entièrement dépopularisé, et les esprits

comme universellement ramenés aux Bourbons. Ils ne cachaient pas leur

attachement à la cause des princes légitimes, et leur disposition à

coopérer à un mouvement, si un mouvement eût été possible; mais,

ajoutaient-ils, Moreau, que des intrigants représentaient comme tout

prêt à accueillir les Bourbons, n'y pensait pas, et n'avait voulu

écouter aucune de leurs propositions. Dès lors ils n'avaient pas même

songé à conspirer. Georges, interrogé sur le fond du projet, et mis en

présence de ses premières déclarations, dans lesquelles il avait avoué

être venu pour assaillir le Premier Consul sur la route de la

Malmaison, avec un prince français à ses côtés, Georges confondu

répondait que sans doute on y aurait pensé plus tard, si un mouvement

insurrectionnel eût semblé opportun, mais que, rien n'étant possible

dans le moment, on ne s'était pas même occupé du plan d'attaque. On

lui montrait les poignards, les uniformes destinés à ses chouans, ces

chouans eux-mêmes assis auprès de lui, sur le banc des accusés: il

n'était pas précisément déconcerté, mais il devenait alors silencieux,

paraissant avouer par son silence, que le système inventé pour ses

coaccusés et pour Moreau n'était ni vraisemblable, ni digne.

Il n'y avait qu'un point sur lequel ils restassent tous en conformité

avec leurs premières déclarations, c'était la présence d'un prince

français au milieu d'eux. Ils sentaient en effet que, pour n'être pas

rangés dans la classe des assassins, il fallait pouvoir dire qu'un

prince était à leur tête. Peu leur importait de compromettre la

dignité royale; un Bourbon leur donnait couleur de soldats combattant

pour la dynastie légitime. Du reste, lorsque ces imprudents Bourbons

sauvaient leur vie à Londres, sans s'inquiéter de leurs malheureuses

victimes, ces victimes pouvaient bien à Paris essayer de sauver sinon

leur vie, au moins leur honneur.

[Note en marge: Système de défense de Moreau.]

Quant à Moreau, son système était plus spécieux, car il n'avait pas

varié. Ce système, il l'avait déjà exposé au Premier Consul, dans une

lettre écrite malheureusement trop tard, long-temps après les inutiles

interrogatoires du grand-juge, et lorsque le gouvernement, engagé dans

la procédure, ne pouvait plus reculer sans paraître avoir peur du

débat public. Il avouait avoir vu Pichegru, mais dans le but de se

réconcilier avec lui, et de lui ménager le moyen de rentrer en France.

Après l'apaisement des troubles civils, il avait pensé que le

vainqueur de la Hollande valait la peine d'être rendu à la République.

Il n'avait pas voulu le voir ostensiblement, ni solliciter directement

son rappel, ayant perdu tout crédit par sa brouille avec le Premier

Consul. Le mystère dont il s'était entouré n'avait pas eu d'autre

motif. Il est vrai qu'on s'était servi de cette occasion pour lui

parler de projets contre le gouvernement, mais il les avait repoussés

comme ridicules. Il ne les avait pas dénoncés parce qu'il les croyait

sans danger, et que d'ailleurs un homme tel que lui ne faisait pas le

métier de dénonciateur.

Ce système soutenable, si des circonstances positives, si des

témoignages irréfragables ne l'eussent rendu inadmissible, avait donné

lieu à des débats très-vifs, dans lesquels Moreau avait retrouvé une

véritable présence d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la

guerre quand le danger était pressant. Il avait même fait de nobles

réponses singulièrement applaudies par l'auditoire.--Pichegru était un

traître, lui avait dit le président, et même dénoncé par vous sous le

Directoire. Comment pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui,

et à le ramener en France?--Dans un temps, avait répondu Moreau, dans

un temps où l'armée de Condé remplissait les salons de Paris et ceux

du Premier Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre à la France le

conquérant de la Hollande.--À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous

le Directoire, il avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait

élever des soupçons jusque sur sa vie passée.--J'avais coupé court,

répondait-il, aux entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la

frontière, en mettant par les victoires de mon armée quatre-vingts

lieues de distance entre ce prince et le Rhin. Le danger passé,

j'avais laissé à un conseil de guerre le soin d'examiner les papiers

trouvés, et de les envoyer au gouvernement s'il le jugeait utile.--

Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé

de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé.--Oui, lui

disait-on, vous avez repoussé la proposition de replacer les Bourbons

sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru et de

Georges, pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans

l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prête là,

répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des

royalistes pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient

victorieux, ils me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la

guerre, et pendant ces dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de

choses ridicules.--Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert

d'applaudissements. Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret

des royalistes; tous n'étaient pas préparés à revenir sur leurs

premières dépositions, et il restait un nommé Roland, autrefois

employé dans l'armée, qui répétait avec douleur, mais avec une

persistance que rien ne pouvait ébranler, ce qu'il avait avancé dès le

premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre Pichegru et Moreau,

celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait pas des Bourbons,

mais que si on le délivrait des consuls, il userait du pouvoir qui lui

serait immanquablement déféré, pour sauver les conspirateurs, et

reporter Pichegru au faîte des honneurs. D'autres confirmaient encore

l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet officier de Georges,

échappé à un suicide pour lancer une accusation terrible contre

Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en s'efforçant

de l'atténuer. Dans cette accusation fournie par écrit, il n'avait

énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci

répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et, par

conséquent, fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue

de nuit à la Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges

s'étaient trouvés ensemble, circonstance inconciliable avec un simple

projet de ramener Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un

rendez-vous avec le chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne

pouvait rencontrer innocemment, quand on n'était pas royaliste? Ici

les dépositions étaient si précises, si concordantes, si nombreuses,

qu'avec la meilleure volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas

revenir sur ce qu'ils avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le

tentaient, ils étaient confondus à l'instant même.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 33 段