sans racine, composée de révolutionnaires désabusés et dépopularisés,
se trouvait un homme de génie, que la France et l'Europe appelaient un
sauveur. Il y avait peu de chances pour que cette aristocratie se
défendît comme celle de Venise contre l'usurpation, et surtout pour
que, dans ces temps de révolutions rapides, la lutte fût bien longue.
D'abord, avant d'accepter cette constitution de M. Sieyès, le général
Bonaparte y avait arrangé sa place, en se faisant Premier Consul, au
lieu de grand Électeur. À peine commençait-il à gouverner, que les
résistances intempestives du Tribunat le gênant dans le bien qu'il
voulait accomplir, il les avait brisées, aux grands applaudissements
d'un public las de révolutions, et il s'était fait donner le Consulat
à vie par le Sénat. Par la même occasion, il avait ajouté aux pouvoirs
du Sénat le pouvoir constituant, ne craignant pas de rendre
tout-puissant un corps qu'il dominait; il avait annulé le Tribunat en
réduisant ce corps à cinquante membres, et en le divisant en sections,
qui discutaient, en tête-à-tête avec les sections du Conseil d'État,
les lois proposées. Telle fut la seconde transformation de la
Constitution de M. Sieyès, celle qui avait eu lieu en 1802, à
l'époque du Consulat à vie. Une main vigoureuse avait ainsi fait
aboutir, en deux ans, cette république aristocratique à une sorte de
monarchie aristocratique, à laquelle il ne manquait plus que
l'hérédité. Aussi, beaucoup d'esprits s'étaient-ils demandé, en 1802,
pourquoi on n'en finissait pas sur-le-champ, pourquoi on ne donnait
pas l'hérédité à ce monarque si évident? Une conspiration, dirigée
contre sa vie, réveillant, avec plus de force que jamais, le voeu
d'institutions plus stables, avait enfin amené la dernière
transformation, et la conversion définitive de la Constitution de l'an
VIII en monarchie, représentative dans la forme, absolue dans le fait.
Il s'y trouvait beaucoup de restes républicains à côté d'un pouvoir
despotique, à peu près comme dans l'empire fondé à Rome par les
Césars. Ce n'était pas la monarchie représentative telle que nous la
comprenons aujourd'hui. Ce Sénat, avec la faculté d'élire tous les
corps de l'État dans des listes électorales, avec son pouvoir
constituant, avec sa faculté de casser la loi, ce Sénat, avec tant de
puissance soumis cependant à un maître, ne ressemblait pas à une
chambre haute. Ce Corps Législatif silencieux, quoiqu'on lui eût rendu
la parole en comité secret, ne ressemblait pas à une chambre des
députés. Et pourtant ce Sénat, ce Corps Législatif, cet Empereur, tout
cela pouvait devenir un jour la monarchie représentative. Aussi ne
faut-il pas juger la Constitution de M. Sieyès, remaniée par Napoléon,
d'après l'obéissance muette qui a régné sous l'Empire. Notre
constitution de 1830, avec la presse et la tribune, n'aurait peut-être
pas donné à cette époque des résultats sensiblement différents, car
l'esprit du temps fait plus que la loi écrite. Il aurait fallu juger
la constitution impériale sous le règne suivant. Alors l'opposition,
suite inévitable d'une longue soumission, aurait pris naissance dans
ce Sénat même, long-temps si docile, mais armé d'une puissance
immense. Il se serait probablement trouvé d'accord avec les colléges
électoraux, pour faire des choix conformes à l'esprit nouveau; il
aurait brisé les liens de la presse; il aurait ouvert les portes et
les fenêtres du palais du Corps Législatif, pour que sa tribune pût
retentir au loin. C'eût été la monarchie représentative tout comme
aujourd'hui, avec cette différence que la résistance serait venue d'en
haut, au lieu de venir d'en bas. Ce n'est pas une raison pour qu'elle
fût moins éclairée, moins constante, moins courageuse. C'est là, du
reste, un secret que le temps a emporté avec lui, sans nous le dire,
comme il en emporte tant d'autres. Mais ces institutions étaient loin
de mériter le mépris qu'on a souvent affiché pour elles. Elles
composaient une république aristocratique, détournée de son but par
une main puissante, convertie temporairement en une monarchie absolue,
et destinée plus tard à redevenir monarchie constitutionnelle,
fortement aristocratique, il est vrai, mais fondée sur la base de
l'égalité; car tout soldat heureux y pouvait être connétable, tout
jurisconsulte habile y pouvait devenir archichancelier, à l'exemple
du fondateur, devenu, de simple officier d'artillerie, Empereur
héréditaire et maître du monde.
[Note en marge: M. Cambacérès nommé archichancelier de l'Empire, M.
Lebrun architrésorier.]
Telle fut l'oeuvre du comité constituant réuni à Saint-Cloud. Pendant
les derniers jours de sa réunion, MM. Cambacérès et Lebrun n'y avaient
plus assisté. Les altercations que le zèle monarchique de M. Fouché
d'une part, et la mauvaise humeur de M. Cambacérès de l'autre, avaient
provoquées, étaient le motif pour lequel on avait cessé d'appeler le
second et le troisième consul. Les plus sages des sénateurs, entre ceux
qui composaient la commission, en avaient éprouvé du regret, et avaient
fait sentir à Napoléon combien il importait de satisfaire ses deux
collègues en les traitant convenablement. Il n'était pas nécessaire de
l'avertir, car il connaissait la valeur du second consul Cambacérès, il
appréciait son dévouement sans faste, et tenait à le rattacher à la
nouvelle monarchie. Il le fit donc venir à Saint-Cloud, s'expliqua de
nouveau avec lui sur le dernier changement, lui donna ses raisons,
écouta les siennes, et termina le débat par l'expression de sa volonté,
désormais irrévocable. Il voulait une couronne, et il n'y avait pas
à contredire. Il avait d'ailleurs un beau dédommagement à offrir à
MM. Cambacérès et Lebrun. Il destinait au premier la dignité
d'archichancelier de l'Empire, au second celle d'architrésorier. Il les
traitait ainsi comme ses propres frères, qui allaient être compris au
nombre des six grands dignitaires. Il annonça cette résolution à M.
Cambacérès; il y joignit ces caresses séduisantes, auxquelles nul homme
alors ne résistait, et acheva de le regagner entièrement.--Je suis,
dit-il à M. Cambacérès, et je serai, plus que jamais, entouré
d'intrigues, de conseils faux ou intéressés; vous seul aurez assez de
jugement et de sincérité pour me dire la vérité. Je veux donc vous
rapprocher davantage encore de ma personne et de mon oreille. Vous
resterez pour avoir toute ma confiance, et pour la justifier.--Ces
témoignages étaient mérités. M. Cambacérès n'ayant plus rien à désirer,
plus rien à craindre dans cette position élevée, devait être, et fut en
effet le plus sincère, le plus vrai, le seul influent des conseillers du
nouvel Empereur.
[Note en marge: Joseph Bonaparte nommé grand électeur, Louis Bonaparte
connétable.]
Joseph Bonaparte fut nommé grand électeur, Louis Bonaparte connétable.
Les deux dignités d'archichancelier d'État, de grand-amiral furent
réservées. Napoléon hésitait encore entre les divers membres de sa
famille. Il avait à penser à Lucien, qui était absent et disgracié,
mais dont on espérait rompre l'union récente; à Eugène Beauharnais,
qui ne sollicitait rien, mais qui, avec une soumission parfaite,
attendait tout de la tendresse de son père adoptif; à Murat, qui
sollicitait, non par lui, mais par sa femme, jeune, belle, ambitieuse,
chère à Napoléon, et se servant avec habileté de la tendresse qu'elle
lui inspirait.
M. de Talleyrand, principal inventeur des nouvelles dignités, éprouva,
en cette occasion, un premier désappointement, qui influa d'une
manière fâcheuse sur ses dispositions, et le jeta plus tard dans une
opposition, funeste pour lui, fâcheuse pour Napoléon. La place
d'archichancelier d'Empire, qui correspondait aux fonctions
judiciaires, étant dévolue au second consul Cambacérès, il espérait
que celle d'archichancelier d'État, qui correspondait aux fonctions
diplomatiques, lui serait naturellement dévolue. Mais le nouvel
Empereur s'était positivement expliqué à ce sujet. Il n'admettait pas
que les grands dignitaires pussent être ministres; il ne voulait pour
tels que des agents amovibles et responsables, qu'il pût révoquer et
punir à volonté. Le général Berthier était pour lui un instrument tout
aussi précieux que M. de Talleyrand. Il voulait cependant le laisser
ministre, comme était M. de Talleyrand, sauf à les dédommager tous
deux par de grandes dotations. L'orgueil de M. de Talleyrand fut
singulièrement blessé, et, quoique toujours courtisan, il commença
néanmoins à laisser voir cette attitude du courtisan mécontent, qui
alors encore était chez lui très-contenue, mais qui plus tard le fut
moins, et lui valut de cruelles disgrâces.
[Illustration: Berthier.]
[Note en marge: Les généraux Kellermann, Lefebvre, Serrurier,
Pérignon, reçoivent les quatre places de maréchaux honoraires.]
[Note en marge: Quatorze maréchaux nommés à la fois.]
Au surplus, il restait soit dans l'armée, soit dans la cour, des
positions propres à contenter toutes les ambitions. Il y avait quatre
places de maréchaux honoraires à donner aux généraux qui étaient allés
se reposer dans le Sénat, et seize à ceux qui, pleins de jeunesse,
devaient figurer long-temps encore à la tête de nos soldats. Napoléon
réservait les quatre premières à Kellermann, pour le souvenir de
Valmy; à Lefebvre, pour sa bravoure éprouvée et un dévouement qui
datait du 18 brumaire; à Pérignon, à Serrurier, pour le respect qu'ils
inspiraient justement à l'armée. Sur seize places de maréchaux
destinées aux généraux en activité, il voulut en conférer quatorze
immédiatement, et en garder deux pour récompenser les mérites futurs.
Ces quatorze bâtons furent donnés, au général Jourdan, pour le beau
souvenir de Fleurus; au général Berthier, pour des services éminents
et continus dans la direction de l'état-major; au général Masséna,
pour Rivoli, Zurich, Gênes; aux généraux Lannes et Ney, pour une
longue suite d'actes héroïques; au général Augereau, pour Castiglione;
au général Brune, pour le Helder; à Murat, pour sa vaillance
chevaleresque à la tête de la cavalerie française; au général
Bessières, pour le commandement de la garde qu'il avait depuis
Marengo, et dont il était digne; aux généraux Moncey et Mortier, pour
leurs vertus guerrières; au général Soult, pour ses services en
Suisse, à Gênes, au camp de Boulogne; au général Davout, pour sa
conduite en Égypte, et une fermeté de caractère dont il donna bientôt
d'éclatantes preuves; enfin au général Bernadotte, pour un certain
renom acquis dans les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, pour sa
parenté surtout, et malgré une haine envieuse que Napoléon avait
découverte dans le coeur de cet officier, et qui lui donnait déjà le
pressentiment, plusieurs fois exprimé tout haut, d'une trahison
future.
[Note en marge: Colonels-généraux des troupes à cheval, et
inspecteurs-généraux des diverses armes.]
[Note en marge: Le bâton d'amiral donné au vice-amiral Bruix.]
Un général qui n'avait pas encore commandé en chef, mais qui avait,
comme les généraux Lannes, Ney, Soult, dirigé des corps considérables,
et qui méritait le bâton de maréchal autant que les officiers déjà
cités, n'était pas sur la liste des nouveaux maréchaux. C'était
Gouvion Saint-Cyr. S'il n'égalait pas le caractère guerrier de
Masséna, son coup d'oeil au feu, il le surpassait en savoir et en
combinaisons militaires. Depuis que Moreau était perdu pour la France
par ses fautes politiques, depuis que Kléber et Desaix étaient morts,
il était, avec Masséna, l'homme le plus capable de commander une
armée; Napoléon, bien entendu, ne pouvant jamais être mis en parallèle
avec personne. Mais son caractère jaloux et insociable commençait à
lui valoir les froideurs du suprême distributeur des grâces. Avec le
pouvoir souverain venaient ses faiblesses; et Napoléon, qui pardonnait
au général Bernadotte ses petites trahisons, présage d'une plus
grande, ne savait pas pardonner au général Saint-Cyr son esprit
dénigrant. Cependant le général Saint-Cyr eut rang parmi les
colonels-généraux, et devint colonel-général des cuirassiers. Junot et
Marmont, fidèles aides-de-camp du général Bonaparte, furent nommés
colonels-généraux des hussards et des chasseurs, Baraguay-d'Hilliers
des dragons. Le général Marescot reçut le titre d'inspecteur-général
du génie, le général Songis celui d'inspecteur-général de
l'artillerie. Dans la marine, le vice-amiral Bruix, le chef et
l'organisateur de la flottille, obtint le bâton d'amiral, et fut fait
inspecteur-général des côtes de l'Océan; le vice-amiral Decrès fut
nommé inspecteur-général des côtes de la Méditerranée.
[Note en marge: Grandes charges de cour, telles que le grand-aumônier,
le grand-chambellan, le grand-veneur, le grand-écuyer, le grand-maître
des cérémonies, le grand-maréchal du palais.]
La cour offrait aussi de grandes positions à distribuer. Elle fut
organisée avec toute la pompe de l'ancienne monarchie française, et
plus d'éclat que la cour impériale d'Allemagne. Il dut y avoir un
grand-aumônier, un grand-chambellan, un grand-veneur, un grand-écuyer,
un grand-maître des cérémonies, et un grand-maréchal du palais. La
charge de grand-aumônier fut donnée au cardinal Fesch, oncle de
Napoléon, la charge de grand-chambellan à M. de Talleyrand, celle de
grand-veneur au général Berthier. Pour les deux derniers, ces charges
de cour étaient un dédommagement destiné à les consoler de n'avoir pas
obtenu deux des grandes dignités de l'Empire. La charge de
grand-écuyer fut accordée à M. de Caulaincourt, pour le venger des
calomnies des royalistes, acharnés contre lui depuis la mort du duc
d'Enghien. M. de Ségur, l'ancien ambassadeur de Louis XVI auprès de
Catherine, l'un des hommes les mieux faits pour apprendre à la
nouvelle cour les usages de l'ancienne, fut nommé grand-maître des
cérémonies. Duroc, qui gouvernait la maison consulaire, devenue maison
impériale, dut la gouverner encore sous le titre de grand-maréchal du
palais.
Nous ne citerons pas les charges inférieures, ni les prétendants
subalternes qui se les disputaient. L'histoire a de plus nobles faits
à raconter. Elle ne descend à ces détails que lorsqu'ils importent à
la fidèle peinture des moeurs. Nous dirons seulement que les émigrés
qui, avant la mort du duc d'Enghien, tendaient à se rapprocher, qui,
après cette mort, s'étaient éloignés un instant, mais qui, oublieux
comme tout le monde, pensaient déjà moins à une catastrophe vieille de
deux mois, commencèrent à figurer au nombre des solliciteurs jaloux
d'avoir place dans la cour impériale. Quelques-uns furent admis. On
songeait surtout à organiser pour l'impératrice une maison somptueuse.
Une personne de haute naissance, madame de La Rochefoucauld, privée de
beauté, mais non d'esprit, distinguée par son éducation et ses
manières, autrefois fort royaliste, et riant maintenant avec assez de
grâce de ses passions éteintes, fut destinée à être principale dame
d'honneur de Joséphine.
Tous ces choix étaient connus avant d'être inscrits au _Moniteur_,
publiés de bouche en bouche, au milieu des discours intarissables des
approbateurs ou improbateurs, qui avaient fort à faire pour dire tout
ce que leur inspirait un si singulier spectacle, chacun applaudissant
ou blâmant, suivant ses amitiés, ses haines, ses prétentions
satisfaites ou déçues, presque personne suivant ses opinions
politiques, car il n'y avait plus d'opinions politiques alors, excepté
chez les royalistes entêtés, ou chez les républicains implacables.
À ces nominations s'en joignit une, beaucoup plus sérieuse, celle de
M. Fouché, qui fut appelé au ministère de la police, rétabli pour lui,
en récompense des services qu'il avait rendus dans les derniers
événements.
[Note en marge: Adoption par le Sénat du sénatus-consulte organique,
contenant la nouvelle Constitution impériale.]
[Note en marge: Le Sénat se transporte en corps à Saint-Cloud pour
proclamer le nouvel Empereur.]
Il fallait donner à ces choix, et au plus grand de tous, celui qui
faisait d'un général de la République un monarque héréditaire, le
caractère d'actes officiels. Le sénatus-consulte était arrêté et
rédigé. On convint de le présenter le 26 floréal (16 mai 1804) au
Sénat, pour qu'il y fût décrété dans la forme accoutumée. Cette
présentation ayant eu lieu, on nomma immédiatement une commission pour
faire son rapport. On chargea de ce rapport M. de Lacépède, le savant
et le sénateur le plus dévoué à Napoléon. Il l'eut terminé en
quarante-huit heures, et il l'apporta au Sénat le surlendemain 28
floréal (18 mai). Ce jour était destiné à la proclamation solennelle
de Napoléon comme Empereur. Il avait été décidé que le consul
Cambacérès présiderait la séance du Sénat, pour que son adhésion au
nouvel établissement monarchique fût plus éclatante. M. de Lacépède
avait à peine achevé son rapport, que les sénateurs, sans une seule
dissidence apparente, et avec une sorte d'acclamation unanime,
adoptèrent le sénatus-consulte tout entier. Ils assistaient même avec
une impatience visible aux formalités indispensables dont un tel acte
devait être accompagné, pressés qu'ils étaient de se rendre à
Saint-Cloud. Il était convenu que le Sénat se transporterait en corps
à cette résidence pour présenter son décret au Premier Consul, et pour
le saluer du titre d'Empereur. À peine l'adoption du sénatus-consulte
était-elle terminée, que les sénateurs levèrent tumultueusement la
séance pour courir à leurs voitures, et arriver des premiers à
Saint-Cloud.
Les dispositions étaient faites au palais du Sénat, sur la route, et à
Saint-Cloud même, pour cette scène inouïe. Une longue file de
voitures, escortée par la cavalerie de la garde, transporta les
sénateurs, jusqu'à la résidence du Premier Consul, par une superbe
journée de printemps. Napoléon et son épouse, avertis, attendaient
cette visite solennelle. Napoléon, debout, en costume militaire, calme
comme il savait l'être quand les hommes le regardaient, sa femme tout
à la fois satisfaite et troublée, reçurent le Sénat, que conduisait
l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci, collègue respectueux, sujet
plus respectueux encore, adressa, en s'inclinant profondément, les
paroles suivantes au soldat qu'il venait proclamer empereur:
[Note en marge: Discours de l'archichancelier Cambacérès.]
«SIRE,
«L'amour et la reconnaissance du peuple français ont depuis
quatre années confié à Votre Majesté les rênes du gouvernement,
et les constitutions de l'État se reposaient déjà sur vous du
choix d'un successeur. La dénomination plus imposante qui vous
est décernée aujourd'hui n'est donc qu'un tribut que la nation
paye à sa propre dignité, et au besoin qu'elle sent de vous
donner chaque jour des témoignages d'un respect et d'un
attachement que chaque jour voit augmenter.
«Comment en effet le peuple français pourrait-il penser sans
enthousiasme au bonheur qu'il éprouve, depuis que la Providence
lui a inspiré la pensée de se jeter dans vos bras?
«Les armées étaient vaincues, les finances en désordre; le crédit
public était anéanti; les factions se disputaient les restes de
notre antique splendeur; les idées de religion et même de morale
étaient obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le
pouvoir laissait les magistrats sans considération.
«Votre Majesté a paru. Elle a rappelé la victoire sous nos
drapeaux; elle a rétabli l'ordre et l'économie dans les dépenses
publiques; la nation, rassurée par l'usage que vous en avez su
faire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre
sagesse a calmé la fureur des partis; la religion a vu relever
ses autels; enfin, et c'est là sans doute le plus grand des
miracles opérés par votre génie, ce peuple, que l'effervescence
civile avait rendu indocile à toute contrainte, ennemi de toute
autorité, vous avez su lui faire chérir et respecter un pouvoir
qui ne s'exerçait que pour sa gloire et pour son repos.
«Le peuple français ne prétend point s'ériger en juge des
constitutions des autres États; il n'a point de critique à faire,
point d'exemples à suivre: l'expérience désormais devient sa
leçon.
«Il a pendant des siècles goûté les avantages attachés à
l'hérédité du pouvoir; il a fait une expérience courte, mais
pénible, du système contraire; il rentre, par l'effet d'une
délibération libre et réfléchie, sous un régime conforme à son
génie. Il use librement de ses droits pour déléguer à Votre
Majesté Impériale une puissance que son intérêt lui défend
d'exercer par lui-même. Il stipule pour les générations à venir,
et, par un pacte solennel, il confie le bonheur de ses neveux à
des rejetons de votre race.
«Heureuse la nation qui, après tant de troubles, trouve dans son
sein un homme capable d'apaiser la tempête des passions, de
concilier tous les intérêts, et de réunir toutes les voix!
«S'il est dans les principes de notre Constitution, de soumettre
à la sanction du peuple la partie du décret qui concerne
l'établissement d'un gouvernement héréditaire, le Sénat a pensé
qu'il devait supplier Votre Majesté Impériale d'agréer que les
dispositions organiques reçussent immédiatement leur exécution;
et, pour la gloire comme pour le bonheur de la République, il
proclame à l'instant même NAPOLÉON EMPEREUR DES FRANÇAIS.»
À peine l'archichancelier avait-il terminé ces paroles, que le cri de
_vive l'Empereur_ retentit sous les lambris du palais de Saint-Cloud.
Entendu dans les cours et dans les jardins, ce cri fut répété avec
joie et de bruyants applaudissements. La confiance et l'espérance
étaient sur les visages, et tous les assistants, entraînés par l'effet
de cette scène, croyaient avoir assuré pour long-temps leur bonheur et
celui de la France. L'archichancelier Cambacérès, entraîné lui-même,
semblait avoir toujours voulu ce qui s'accomplissait en cet instant.
[Note en marge: Réponse de l'Empereur au Sénat.]
Le silence étant rétabli, l'Empereur adressa au Sénat les paroles
suivantes:
«Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est
essentiellement lié à mon bonheur.
«J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la
nation.
«Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité.
J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont
elle environnera ma famille.
«Dans tous les cas, mon esprit ne serait plus avec ma postérité
le jour où elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de
la grande nation.»
Des acclamations réitérées couvrirent ces belles paroles, puis le
Sénat, par l'organe de son président Cambacérès, adressa quelques mots
de félicitation à la nouvelle impératrice, que celle-ci écouta,
suivant sa coutume, avec une grâce parfaite, et auxquels elle ne
répondit que par une profonde émotion.
Le Sénat se retira ensuite, après avoir attaché à cet homme, né si
loin du trône, le titre d'Empereur, qu'il ne perdit plus, même après
sa chute, et dans l'exil. Nous l'appellerons désormais de ce titre,
qui fut le sien à partir du jour que nous retraçons. Le voeu de la
nation, tellement certain, qu'il y avait quelque chose de puéril dans
le soin qu'on prenait de le constater, le voeu de la nation devait
décider s'il serait empereur héréditaire. Mais, en attendant, il était
Empereur des Français, par la puissance du Sénat agissant dans la
limite de ses attributions.
Tandis que les sénateurs se retiraient, Napoléon retint
l'archichancelier Cambacérès, et voulut qu'il demeurât pour dîner avec
la famille impériale. L'Empereur et l'Impératrice le comblèrent de
caresses, et tâchèrent de lui faire oublier la distance qui le
séparait désormais de son ancien collègue. Au reste, l'archichancelier
pouvait se consoler; en réalité il n'était pas descendu; son maître
seul était monté, et avait fait monter tout le monde avec lui.
[Note en marge: Napoléon imagine de se faire sacrer par le Pape, et
charge le cardinal Caprara de transmettre ses désirs au Saint-Siége.]