M. Lebrun, comme le plus facile à persuader, avait été appelé le
premier. Il n'y avait avec lui aucun effort à faire, car il était
partisan décidé de la monarchie, et plus volontiers sous la
souveraineté du général Bonaparte que sous celle de tout autre. M.
Cambacérès, mécontent de ce qui se préparait, arriva quand déjà la
conférence était fort avancée avec son collègue Lebrun. Le Premier
Consul, après avoir parlé du mouvement qui se produisait dans les
esprits, comme s'il y eût été étranger, demanda l'avis du second
Consul sur la question, tant agitée en ce moment, du rétablissement de
la monarchie.
[Note en marge: Opinion de M. Cambacérès sur le rétablissement de la
monarchie.]
[Note en marge: Opinion du Premier Consul sur le rétablissement de la
monarchie.]
--Je me doutais bien, lui répondit M. Cambacérès, que c'était là ce
dont il s'agissait. Je vois que tout tend à ce but, et je le
déplore.--Alors dissimulant mal le déplaisir personnel qui se mêlait
chez lui à des vues de sagesse, M. Cambacérès exposa au Premier Consul
les motifs de son opinion. Il lui peignit les républicains mécontents
de ce qu'on ne leur laissait pas même le nom de la chimère qu'ils
avaient poursuivie, les royalistes révoltés de ce qu'on osait relever
le trône sans y faire asseoir un Bourbon; il montra le danger de
pousser le retour à l'ancien régime si loin, que bientôt il ne
resterait qu'à mettre une personne à la place d'une autre, pour que la
vieille monarchie fût rétablie. Il rapporta les propos des royalistes
eux-mêmes, qui se vantaient tout haut d'avoir, dans le général
Bonaparte, un précurseur chargé de préparer le retour des Bourbons. Il
fit valoir l'inconvénient d'un nouveau changement, sans autre utilité
qu'un vain titre, car le pouvoir du Premier Consul était actuellement
illimité, et il fit remarquer que souvent il y avait plus de danger à
changer le nom des choses que les choses elles-mêmes. Il allégua la
difficulté d'obtenir de l'Europe la reconnaissance de la monarchie
qu'on voulait fonder, et la difficulté plus grande encore d'obtenir de
la France l'effort d'une troisième guerre, s'il fallait recourir à ce
moyen pour arracher la reconnaissance aux vieilles cours européennes;
il mit enfin beaucoup de raisons en avant, les unes excellentes, les
autres médiocres, et dans lesquelles perçait une humeur peu ordinaire
à ce grave personnage. Mais il n'osa pas donner les meilleures qu'il
savait bien; c'est que si l'on accordait cette nouvelle satisfaction à
une ambition immense, on ne pourrait s'arrêter nulle part, car en
décernant au général Bonaparte le titre d'empereur des Français, on le
préparait à désirer celui d'empereur d'Occident, auquel il a
secrètement aspiré depuis, ce qui n'a pas été la moindre des causes
qui l'ont poussé à dépasser toutes les bornes du possible, et à périr
en les dépassant. Comme tout homme gêné, contraint, M. Cambacérès ne
dit pas ce qu'il y avait de meilleur à dire, et fut battu par son
interlocuteur. Le Premier Consul, si dissimulé dans ses désirs lors de
l'institution du Consulat à vie, faisait cette fois le pas qu'on ne
voulait pas faire vers lui. Il avoua franchement à son collègue
Cambacérès qu'il songeait à prendre la couronne, et déclara pourquoi.
Il soutint que la France voulait un roi, que cela était évident pour
quiconque savait observer; qu'elle revenait chaque jour des folies
qu'on lui avait mises un moment en tête, et que de toutes ces folies
la république était la plus insigne; que la France en était si
complétement désabusée, qu'elle prendrait un Bourbon, si on ne lui
donnait un Bonaparte; que le retour des Bourbons serait une calamité,
car ce serait la contre-révolution pure, et que, pour lui, sans
désirer plus de pouvoir qu'il n'en avait, il cédait en cette occasion
à une nécessité des esprits, et à l'intérêt de la Révolution
elle-même; que du reste il importait de prendre un parti, car le
mouvement était tel dans l'armée qu'on le proclamerait empereur
peut-être dans les camps, et qu'alors son élévation au trône
ressemblerait à une scène de prétoriens, ce qu'il fallait éviter avant
tout.
[Note en marge: Le Premier Consul et son collègue Cambacérès se
séparent mécontents l'un de l'autre.]
Ces raisons persuadèrent peu M. Cambacérès, qui n'avait pas envie de
se laisser persuader, et chacun demeura dans son opinion, fâché de
s'être trop avancé. Cette résistance imprévue de M. Cambacérès
embarrassa le Premier Consul, qui, feignant alors moins d'impatience
qu'il n'en avait réellement, dit à ses deux collègues qu'il ne se
mêlerait de rien, et livrerait le mouvement des esprits à lui-même. On
se quitta mécontent les uns des autres, et M. Cambacérès revenant avec
M. Lebrun à Paris, vers le milieu de la nuit, adressa ces paroles à
son collègue: C'en est fait, la monarchie est rétablie; mais j'ai le
pressentiment que ce qu'on édifie ne sera pas durable. Nous avons fait
la guerre à l'Europe pour lui donner des républiques, filles de la
République française; nous la ferons maintenant pour lui donner des
monarques, fils ou frères du nôtre, et la France épuisée finira par
succomber à ces folles entreprises.--
[Note en marge: Occasion saisie pour provoquer une manifestation de la
part du Sénat.]
Mais cette désapprobation de M. Cambacérès était la plus silencieuse
et la plus inactive des résistances. Il laissa M. Fouché et ses
auxiliaires agir à leur gré. Une occasion excellente s'offrait à eux.
Suivant l'usage d'adresser au Sénat des communications sur les
événements importants, on lui avait présenté un rapport du grand-juge
relativement aux intrigues des agents anglais Drake, Spencer Smith et
Taylor. Il fallait répondre à cette communication du gouvernement. Le
Sénat avait nommé une commission pour lui proposer un projet de
réponse. Les meneurs, trouvant la circonstance favorable,
s'efforcèrent de persuader aux sénateurs que le temps était venu de
prendre l'initiative, au sujet du rétablissement de la monarchie; que
le Premier Consul hésitait, mais qu'il fallait vaincre ses
hésitations, en lui dénonçant les lacunes existantes dans les
institutions actuelles, et en lui indiquant la manière de les remplir.
Ils rappelèrent tout bas le désagrément auquel le Sénat s'était exposé
deux ans auparavant, en restant en arrière des voeux du général
Bonaparte. Ils produisirent tout haut une raison fort spécieuse, pour
ne pas se laisser devancer. L'armée, dirent-ils, exaltée au plus haut
point en faveur de son chef, était prête à le proclamer empereur, et
alors l'empire serait, comme à Rome, donné par les prétoriens. Il
fallait, en se hâtant, épargner à la France un tel scandale. On ne
ferait que suivre ainsi l'exemple du sénat romain, qui, plus d'une
fois, s'était pressé de proclamer certains empereurs pour ne pas les
recevoir des mains des légions. Puis venait une raison qui n'avait
besoin d'être dite, ni tout haut, ni tout bas, c'est qu'il restait à
distribuer une grande partie des sénatoreries instituées lors du
Consulat à vie, lesquelles procuraient une dotation territoriale en
sus du traitement pécuniaire accordé à chaque sénateur. Il allait y
avoir en outre une profusion de charges nouvelles à distribuer. Il
fallait donc, puisqu'on ne pouvait résister à l'élévation du nouveau
maître, ne pas s'exposer à lui déplaire. On doit cependant ajouter
qu'à ces basses raisons s'en joignaient de meilleures. Sauf une
opposition peu nombreuse, dont M. Sieyès était le premier créateur,
mais dont il s'était dégoûté comme de toutes choses, et qu'il avait
abandonnée à de moindres chefs que lui, sauf cette opposition, la
masse voyait dans la monarchie le port où la Révolution devait aller
chercher son propre salut.
Ces raisons, de nature si diverse, entraînèrent la majorité du Sénat,
et on résolut de faire une réponse significative au message du Premier
Consul. Voici quel fut le sens de cette réponse.
[Note en marge: Réponse du Sénat au message par lequel le Premier
Consul lui avait fait connaître les intrigues des agents anglais.]
Les institutions de la France sont incomplètes sous deux rapports.
Premièrement, il n'y a pas de tribunal pour les grands crimes d'État,
et on est réduit à les déférer à une juridiction insuffisante et
faible. (Ce qui se passait au tribunal de la Seine, à l'occasion du
procès de Georges et Moreau, inspirait alors ce sentiment à tout le
monde.) Secondement, le gouvernement de la France repose sur une seule
tête, et c'est une tentation perpétuelle pour les conspirateurs, qui
croient, en frappant cette tête, tout détruire avec elle. C'est là une
double lacune qu'il faut dénoncer à la sagesse du Premier Consul, pour
provoquer sa sollicitude, et, au besoin, son initiative.
Le 6 germinal (27 mars), surlendemain des audiences rapportées plus
haut, le Sénat fut appelé à délibérer sur ce projet de réponse. M.
Fouché et ses amis avaient tout préparé, sans avertir le consul
Cambacérès, qui présidait ordinairement le Sénat. Il paraît même
qu'ils n'avaient pas prévenu le Premier Consul, afin de lui ménager
une agréable surprise. Cette surprise n'était pas à beaucoup près
aussi agréable pour M. Cambacérès, qui fut stupéfait en écoutant la
lecture du projet de la commission. Toutefois il se montra impassible,
et ne laissa rien apercevoir aux nombreux regards fixés sur lui, car
on voulait savoir jusqu'à quel point tout cela convenait au Premier
Consul, dont on le supposait le confident et le complice. À cette
lecture, on put entendre un très-léger mais très-sensible murmure,
dans une partie du Sénat; néanmoins le projet fut adopté à une immense
majorité, et il dut être communiqué le lendemain même au Premier
Consul.
[Note en marge: Retour du Premier Consul à Paris pour se concerter
avec ses collègues sur le langage à tenir au Sénat.]
[Note en marge: Il dit au Sénat qu'il va délibérer.]
À peine sorti de cette séance, M. Cambacérès, piqué de n'avoir pas été
averti, écrivit au Premier Consul, à la Malmaison, sans s'y rendre
lui-même, et lui fit part, dans une lettre assez froide, de tout ce
qui venait de se passer. Le Premier Consul revint le jour suivant pour
recevoir le Sénat, et voulut avoir auparavant une explication avec ses
deux collègues. Il parut comme étonné de la précipitation de cette
démarche, et pris en quelque sorte au dépourvu.--Je n'ai pas, dit-il à
M. Cambacérès, assez réfléchi; j'ai besoin de vous consulter encore,
vous et beaucoup d'autres, avant de prendre un parti. Je vais répondre
au Sénat que je délibère. Mais je ne veux ni le recevoir
officiellement, ni publier son message. Je ne laisserai rien éclater
au dehors, tant que ma résolution ne sera pas définitivement
arrêtée.--C'est là ce qui fut convenu, et ce qui fut exécuté le jour
même.
Le Premier Consul reçut le Sénat comme il l'avait annoncé, et
répondit verbalement à ses membres qu'il les remerciait de leurs
témoignages de dévouement, mais qu'il avait besoin de délibérer
mûrement sur le sujet soumis à son attention, avant de faire une
réponse publique et définitive.
[Note en marge: Le Premier Consul avait été presque devancé par ses
partisans.]
Quoique témoin, et silencieux complice de tout ce qui avait été fait,
le Premier Consul était presque devancé dans ses désirs. L'impatience
de ses partisans avait surpassé la sienne, et visiblement il n'était
pas prêt. On ne publia donc pas l'acte du Sénat, bien que le secret
absolu fût impossible; mais, tant qu'il n'y avait pas de démarche
officielle et avouée, on pouvait toujours reculer, si l'on venait à
rencontrer un obstacle imprévu.
[Note en marge: Il veut, avant de prendre un parti définitif,
s'assurer l'adhésion de l'armée, et la reconnaissance de son nouveau
titre par toutes les cours.]
Avant de s'avancer au point de ne pouvoir plus rétrograder, le Premier
Consul voulait être assuré de l'armée et de l'Europe. Au fond, il ne
doutait ni de l'une ni de l'autre, car il était cher à la première, et
faisait peur à la seconde. Mais c'était un cruel sacrifice à imposer à
ses compagnons d'armes, qui avaient versé leur sang pour la France et
non pour un homme, que de vouloir qu'ils l'acceptassent pour
souverain. Après l'effet produit en Europe par la mort du duc
d'Enghien, c'était un singulier acte de condescendance à demander à
tous les princes légitimes, que d'exiger qu'ils reconnussent pour égal
un soldat, qui venait depuis quelques jours de tremper ses mains dans
le sang des Bourbons. Bien qu'on dût s'attendre à recevoir la réponse
commandée par la puissance de ce soldat, il était sage de s'en assurer
auparavant.
[Note en marge: Questions adressées aux chefs de l'armée.]
Le Premier Consul écrivit au général Soult, et à ceux des généraux
dans lesquels il avait le plus de confiance, pour demander leur avis
sur le changement proposé. Il n'avait, disait-il, aucun parti pris, ne
cherchait en cela que ce qu'il y avait de meilleur pour la France, et
voulait, avant de se décider, recueillir l'opinion des chefs de
l'armée. La réponse n'était pas douteuse assurément; mais c'était
provoquer au moins des protestations de dévouement, qui serviraient
d'exemple, et entraîneraient les esprits tièdes ou récalcitrants.
[Note en marge: Informations prises auprès des différentes cours, pour
s'assurer la reconnaissance du titre impérial.]
[Note en marge: On ne peut pas s'adresser à l'Angleterre, on ne veut
pas s'adresser à la Russie; on diffère de s'adresser à l'Espagne; on a
recours à la Prusse et à l'Autriche.]
Quant à l'Europe, la condescendance, quoique probable au fond,
présentait cependant plus de doute. On était en guerre avec la
Grande-Bretagne; il n'y avait donc pas à s'en occuper. Les nouveaux
rapports avec la Russie faisaient un devoir de dignité de ne point
s'adresser à elle. Restaient l'Espagne, l'Autriche, la Prusse et les
petites puissances. L'Espagne était trop faible pour refuser quoi que
ce fut; mais le sang versé d'un Bourbon commandait de laisser passer
quelques semaines avant de recourir à elle. L'Autriche avait paru la
moins sensible des puissances à la violation du territoire germanique;
et, dans son indifférence profonde pour tout ce qui n'était pas son
intérêt, il n'était rien qu'on ne pût en attendre. Mais, en matière
d'étiquette, elle était difficile, vétilleuse, jalouse, comme il
appartenait à la plus vieille des cours, et à la plus qualifiée. Un
Empereur, car on s'était décidé pour ce titre, à la fois plus grand,
plus nouveau et plus militaire que celui de Roi, un Empereur à
joindre à la liste des souverains, était chose peu aisée à faire
agréer au chef du Saint-Empire romain.
[Note en marge: Moyens employés pour consulter la Prusse et
l'Autriche.]
La Prusse était encore, malgré son récent refroidissement, celle qu'il
était le plus facile de disposer favorablement. On expédia donc
sur-le-champ un courrier à Berlin, avec ordre à M. de Laforest de voir
M. d'Haugwitz, pour savoir de lui si le Premier Consul pouvait espérer
d'être reconnu par le roi de Prusse, en qualité d'Empereur héréditaire
des Français. On devait demander cela, de manière à placer le jeune
roi entre une vive gratitude, ou un amer ressentiment de la part de la
France. M. de Laforest avait ordre de ne laisser aucune trace de cette
démarche dans les archives de la légation. Quant à l'Autriche, sans
écrire à M. de Champagny, et sans hasarder une ouverture directe, on
employa un moyen qu'on avait sous la main, c'était de sonder M. de
Cobentzel, qui affichait auprès de M. de Talleyrand un désir immodéré
de plaire au Premier Consul. M. de Talleyrand était le ministre par
excellence pour une telle négociation. Il obtint de M. de Cobentzel
les plus satisfaisantes paroles, mais rien de positif. Il fallait
écrire à Vienne pour pouvoir donner des certitudes.
Le Premier Consul fut donc obligé d'attendre une quinzaine de jours
avant de répondre au Sénat, et de permettre aux ouvriers de sa
nouvelle grandeur de poursuivre leur ouvrage. Cependant on laissa
venir les adresses des grandes villes et des principales autorités. On
se contenta de ne pas les insérer au _Moniteur_.
[Note en marge: Empressement du roi de Prusse à promettre la
reconnaissance.]
On trouvait le roi de Prusse dans les meilleures dispositions. Ce
prince, après s'être rejeté vers la Russie, et s'être secrètement lié
à elle, craignait d'en avoir trop fait dans ce sens, et d'avoir laissé
trop apercevoir son blâme pour ce qui s'était passé à Ettenheim. Il ne
demandait donc pas mieux que d'avoir un témoignage personnel à donner
au Premier Consul. M. de Laforest avait à peine dit les premiers mots
à M. d'Haugwitz, que celui-ci, l'empêchant d'achever, se hâta de
déclarer que le roi de Prusse n'hésiterait pas à reconnaître le nouvel
Empereur des Français. Frédéric-Guillaume s'attendait bien à un
nouveau blâme, de la part de la coterie remuante qui s'agitait autour
de la reine, mais il savait braver ce blâme dans les intérêts de son
royaume; et il regardait la bonne intelligence avec le Premier Consul
comme le premier de ces intérêts. Il faut ajouter qu'il éprouvait un
sentiment, que toutes les cours allaient éprouver également, celui de
la satisfaction, en voyant la république abolie en France. La
monarchie seule pouvait les rassurer, et les Bourbons semblant
actuellement impossibles, le général Bonaparte était le nouveau
monarque que tous les princes s'attendaient à voir monter sur le trône
de France. Ceci est une preuve, entre mille autres, du peu de durée
qu'ont certaines impressions chez les hommes, surtout quand ils sont
intéressés à les effacer de leur coeur. Toutes les cours allaient
reconnaître pour Empereur le personnage que, dans leurs emportements,
elles appelaient, quinze jours auparavant, un régicide et un assassin.
[Note en marge: Lettre du roi de Prusse, à l'occasion du
rétablissement de la monarchie.]
Le roi de Prusse écrivit lui-même à M. de Lucchesini une lettre qui
fut communiquée au Premier Consul, et qui contenait les expressions
les plus amicales. «Je n'hésiterai pas, disait le roi, à vous
autoriser à saisir le plus tôt possible une occasion de témoigner à M.
de Talleyrand, qu'après avoir vu avec plaisir le pouvoir suprême
déféré à vie au Premier Consul, je verrais avec plus d'intérêt encore
l'ordre de choses établi par sa sagesse et par ses grandes actions,
consolidé par l'établissement de l'hérédité dans sa famille, et que je
ne ferais aucune difficulté de le reconnaître. Vous ajouterez que
j'aime à me flatter que cette preuve non équivoque de mes sentiments
équivaudra à ses yeux à toutes les sûretés et garanties qu'eût pu lui
offrir un traité formel, dont les bases existent de fait; et que
j'espère pouvoir compter aussi à mon tour de sa part sur les effets de
cette amitié et confiance réciproques, que je désirerais voir
subsister constamment entre les deux gouvernements.» (23 avril 1804.)
Ces paroles, quoique sincères au fond, n'étaient cependant pas tout à
fait conformes à l'esprit du traité signé avec la Russie; mais le
désir immodéré de la paix conduisait ce prince aux faussetés les plus
indignes de son caractère.
[Note en marge: Accueil que reçoit à Vienne la nouvelle du
rétablissement de la monarchie en France.]
[Note en marge: La cour d'Autriche veut faire payer la reconnaissance
en exigeant quelques avantages de la part de la France.]
Les choses se passèrent autrement à Vienne. On n'avait pris là aucun
engagement avec la Russie; on ne voulait pas racheter une concession
faite aux uns par une concession faite aux autres; on ne songeait qu'à
son intérêt, le mieux calculé possible. La mort du duc d'Enghien, la
violation du territoire germanique, tout cela était regardé comme de
médiocre importance. Le dédommagement à exiger pour prix du sacrifice
qu'on allait faire en reconnaissant le nouvel empereur, était la seule
considération dont on tînt compte. D'abord, malgré l'inconvénient de
désobliger la Russie en concédant une chose souverainement agréable au
gouvernement français, il fallait se résigner à reconnaître Napoléon,
car refuser c'eût été se placer en état de guerre, ou à peu près, à
l'égard de la France, ce qu'on voulait éviter avant tout, du moins
dans le moment. Mais il fallait tirer parti de la reconnaissance qu'il
s'agissait de consentir, la différer un peu, la faire acheter par
certains avantages, et présenter à la Russie, comme un délai de
mauvaise grâce, le temps employé à négocier les avantages qu'on
désirait se ménager. Telle fut la politique autrichienne, et il faut
convenir qu'elle était naturelle entre gens qui vivaient, les uns
envers les autres, dans un état de défiance perpétuelle.
[Note en marge: L'Autriche promet la reconnaissance à condition qu'on
accordera le titre d'empereur au chef de la maison d'Autriche,
indépendamment du titre électif d'empereur d'Allemagne.]
Depuis l'extrême affaiblissement du parti autrichien dans l'empire, il
pouvait arriver qu'à la prochaine élection, la maison d'Autriche
perdît la couronne impériale. Il y avait un moyen de parer à cet
inconvénient, c'était d'assurer à la maison d'Autriche elle-même, pour
ses États héréditaires, une couronne, non pas royale, mais impériale,
de telle façon que le chef de cette maison restât empereur
d'Autriche, dans le cas où il cesserait, par les hasards d'une future
élection, d'être empereur d'Allemagne. C'est ce qu'on chargea M. de
Champagny à Vienne, et M. de Cobentzel à Paris, de demander au Premier
Consul, pour prix de ce qu'il demandait lui-même. Du reste, on devait
lui déclarer que, sauf le débat des conditions, le principe de la
reconnaissance était admis, sans différer, par l'empereur François.
[Note en marge: Consentement du Premier Consul aux désirs de
l'Autriche.]
Quoique le Premier Consul eût peu douté des dispositions des
puissances, leurs réponses le remplirent de satisfaction. Il prodigua
les témoignages de gratitude et d'amitié à la cour de Prusse. Il
remercia non moins vivement la cour de Vienne, et répondit qu'il
consentait sans difficulté à reconnaître le titre d'empereur au chef
de la maison d'Autriche. Seulement, il n'aurait pas voulu publier
cette déclaration immédiatement, pour ne pas paraître acheter la
reconnaissance de son propre titre, à un prix quelconque. Il aimait
mieux, par un traité secret, s'engager à reconnaître plus tard le
successeur de François II pour empereur d'Autriche, si ce successeur
venait à perdre la qualité d'empereur d'Allemagne. Au surplus, si la
cour de Vienne insistait, il était prêt à céder sur cette difficulté
qui n'en était pas une, car, en réalité, tous ces titres n'avaient
plus d'importance véritable. Depuis Charlemagne jusqu'au dix-huitième
siècle, il n'y avait eu en Europe qu'un seul souverain portant le
titre d'empereur, du moins en Occident. Depuis le dix-huitième
siècle, il y en avait eu deux, le Czar de Russie ayant pris cette
qualification. Il allait y en avoir trois, d'après ce qui se passait
en France. Il y en aurait un jour quatre, si la future élection
germanique donnait à l'Allemagne un empereur pris en dehors de la
maison d'Autriche. On croyait même que le roi d'Angleterre, ayant
appelé PARLEMENT IMPÉRIAL le Parlement uni d'Écosse, d'Angleterre et
d'Irlande, pouvait être tenté de s'intituler empereur. Dans ce cas il
y en aurait cinq. Tout cela ne méritait point qu'on s'y arrêtât.
C'étaient de pures appellations qui n'avaient plus la valeur qu'elles
avaient eue jadis, lorsque François Ier et Charles-Quint se
disputaient le suffrage des électeurs germaniques.
[Note en marge: Suite donnée aux projets du Premier Consul.]
Indépendamment de ces assurances tranquillisantes de la part des
principales cours, le Premier Consul avait reçu de l'armée les
témoignages d'adhésion les plus empressés. Le général Soult,
notamment, lui avait écrit une lettre pleine des déclarations les plus
satisfaisantes, et dans les quinze ou vingt jours qu'on avait mis à
correspondre avec Vienne et Berlin, les grandes villes de Lyon,
Marseille, Bordeaux, Paris, venaient d'envoyer des adresses
énergiques, dans le sens du rétablissement de la monarchie. L'élan
était général, l'éclat aussi public qu'il pouvait l'être; il fallait
donc en arriver aux démarches officielles, et s'expliquer enfin à
l'égard du Sénat.
[Note en marge: Réponse du Sénat long-temps différée, faite le 25
avril.]