Le Premier Consul fit appeler MM. Lebrun et Cambacérès à la Malmaison.

M. Lebrun, comme le plus facile à persuader, avait été appelé le

premier. Il n'y avait avec lui aucun effort à faire, car il était

partisan décidé de la monarchie, et plus volontiers sous la

souveraineté du général Bonaparte que sous celle de tout autre. M.

Cambacérès, mécontent de ce qui se préparait, arriva quand déjà la

conférence était fort avancée avec son collègue Lebrun. Le Premier

Consul, après avoir parlé du mouvement qui se produisait dans les

esprits, comme s'il y eût été étranger, demanda l'avis du second

Consul sur la question, tant agitée en ce moment, du rétablissement de

la monarchie.

[Note en marge: Opinion de M. Cambacérès sur le rétablissement de la

monarchie.]

[Note en marge: Opinion du Premier Consul sur le rétablissement de la

monarchie.]

--Je me doutais bien, lui répondit M. Cambacérès, que c'était là ce

dont il s'agissait. Je vois que tout tend à ce but, et je le

déplore.--Alors dissimulant mal le déplaisir personnel qui se mêlait

chez lui à des vues de sagesse, M. Cambacérès exposa au Premier Consul

les motifs de son opinion. Il lui peignit les républicains mécontents

de ce qu'on ne leur laissait pas même le nom de la chimère qu'ils

avaient poursuivie, les royalistes révoltés de ce qu'on osait relever

le trône sans y faire asseoir un Bourbon; il montra le danger de

pousser le retour à l'ancien régime si loin, que bientôt il ne

resterait qu'à mettre une personne à la place d'une autre, pour que la

vieille monarchie fût rétablie. Il rapporta les propos des royalistes

eux-mêmes, qui se vantaient tout haut d'avoir, dans le général

Bonaparte, un précurseur chargé de préparer le retour des Bourbons. Il

fit valoir l'inconvénient d'un nouveau changement, sans autre utilité

qu'un vain titre, car le pouvoir du Premier Consul était actuellement

illimité, et il fit remarquer que souvent il y avait plus de danger à

changer le nom des choses que les choses elles-mêmes. Il allégua la

difficulté d'obtenir de l'Europe la reconnaissance de la monarchie

qu'on voulait fonder, et la difficulté plus grande encore d'obtenir de

la France l'effort d'une troisième guerre, s'il fallait recourir à ce

moyen pour arracher la reconnaissance aux vieilles cours européennes;

il mit enfin beaucoup de raisons en avant, les unes excellentes, les

autres médiocres, et dans lesquelles perçait une humeur peu ordinaire

à ce grave personnage. Mais il n'osa pas donner les meilleures qu'il

savait bien; c'est que si l'on accordait cette nouvelle satisfaction à

une ambition immense, on ne pourrait s'arrêter nulle part, car en

décernant au général Bonaparte le titre d'empereur des Français, on le

préparait à désirer celui d'empereur d'Occident, auquel il a

secrètement aspiré depuis, ce qui n'a pas été la moindre des causes

qui l'ont poussé à dépasser toutes les bornes du possible, et à périr

en les dépassant. Comme tout homme gêné, contraint, M. Cambacérès ne

dit pas ce qu'il y avait de meilleur à dire, et fut battu par son

interlocuteur. Le Premier Consul, si dissimulé dans ses désirs lors de

l'institution du Consulat à vie, faisait cette fois le pas qu'on ne

voulait pas faire vers lui. Il avoua franchement à son collègue

Cambacérès qu'il songeait à prendre la couronne, et déclara pourquoi.

Il soutint que la France voulait un roi, que cela était évident pour

quiconque savait observer; qu'elle revenait chaque jour des folies

qu'on lui avait mises un moment en tête, et que de toutes ces folies

la république était la plus insigne; que la France en était si

complétement désabusée, qu'elle prendrait un Bourbon, si on ne lui

donnait un Bonaparte; que le retour des Bourbons serait une calamité,

car ce serait la contre-révolution pure, et que, pour lui, sans

désirer plus de pouvoir qu'il n'en avait, il cédait en cette occasion

à une nécessité des esprits, et à l'intérêt de la Révolution

elle-même; que du reste il importait de prendre un parti, car le

mouvement était tel dans l'armée qu'on le proclamerait empereur

peut-être dans les camps, et qu'alors son élévation au trône

ressemblerait à une scène de prétoriens, ce qu'il fallait éviter avant

tout.

[Note en marge: Le Premier Consul et son collègue Cambacérès se

séparent mécontents l'un de l'autre.]

Ces raisons persuadèrent peu M. Cambacérès, qui n'avait pas envie de

se laisser persuader, et chacun demeura dans son opinion, fâché de

s'être trop avancé. Cette résistance imprévue de M. Cambacérès

embarrassa le Premier Consul, qui, feignant alors moins d'impatience

qu'il n'en avait réellement, dit à ses deux collègues qu'il ne se

mêlerait de rien, et livrerait le mouvement des esprits à lui-même. On

se quitta mécontent les uns des autres, et M. Cambacérès revenant avec

M. Lebrun à Paris, vers le milieu de la nuit, adressa ces paroles à

son collègue: C'en est fait, la monarchie est rétablie; mais j'ai le

pressentiment que ce qu'on édifie ne sera pas durable. Nous avons fait

la guerre à l'Europe pour lui donner des républiques, filles de la

République française; nous la ferons maintenant pour lui donner des

monarques, fils ou frères du nôtre, et la France épuisée finira par

succomber à ces folles entreprises.--

[Note en marge: Occasion saisie pour provoquer une manifestation de la

part du Sénat.]

Mais cette désapprobation de M. Cambacérès était la plus silencieuse

et la plus inactive des résistances. Il laissa M. Fouché et ses

auxiliaires agir à leur gré. Une occasion excellente s'offrait à eux.

Suivant l'usage d'adresser au Sénat des communications sur les

événements importants, on lui avait présenté un rapport du grand-juge

relativement aux intrigues des agents anglais Drake, Spencer Smith et

Taylor. Il fallait répondre à cette communication du gouvernement. Le

Sénat avait nommé une commission pour lui proposer un projet de

réponse. Les meneurs, trouvant la circonstance favorable,

s'efforcèrent de persuader aux sénateurs que le temps était venu de

prendre l'initiative, au sujet du rétablissement de la monarchie; que

le Premier Consul hésitait, mais qu'il fallait vaincre ses

hésitations, en lui dénonçant les lacunes existantes dans les

institutions actuelles, et en lui indiquant la manière de les remplir.

Ils rappelèrent tout bas le désagrément auquel le Sénat s'était exposé

deux ans auparavant, en restant en arrière des voeux du général

Bonaparte. Ils produisirent tout haut une raison fort spécieuse, pour

ne pas se laisser devancer. L'armée, dirent-ils, exaltée au plus haut

point en faveur de son chef, était prête à le proclamer empereur, et

alors l'empire serait, comme à Rome, donné par les prétoriens. Il

fallait, en se hâtant, épargner à la France un tel scandale. On ne

ferait que suivre ainsi l'exemple du sénat romain, qui, plus d'une

fois, s'était pressé de proclamer certains empereurs pour ne pas les

recevoir des mains des légions. Puis venait une raison qui n'avait

besoin d'être dite, ni tout haut, ni tout bas, c'est qu'il restait à

distribuer une grande partie des sénatoreries instituées lors du

Consulat à vie, lesquelles procuraient une dotation territoriale en

sus du traitement pécuniaire accordé à chaque sénateur. Il allait y

avoir en outre une profusion de charges nouvelles à distribuer. Il

fallait donc, puisqu'on ne pouvait résister à l'élévation du nouveau

maître, ne pas s'exposer à lui déplaire. On doit cependant ajouter

qu'à ces basses raisons s'en joignaient de meilleures. Sauf une

opposition peu nombreuse, dont M. Sieyès était le premier créateur,

mais dont il s'était dégoûté comme de toutes choses, et qu'il avait

abandonnée à de moindres chefs que lui, sauf cette opposition, la

masse voyait dans la monarchie le port où la Révolution devait aller

chercher son propre salut.

Ces raisons, de nature si diverse, entraînèrent la majorité du Sénat,

et on résolut de faire une réponse significative au message du Premier

Consul. Voici quel fut le sens de cette réponse.

[Note en marge: Réponse du Sénat au message par lequel le Premier

Consul lui avait fait connaître les intrigues des agents anglais.]

Les institutions de la France sont incomplètes sous deux rapports.

Premièrement, il n'y a pas de tribunal pour les grands crimes d'État,

et on est réduit à les déférer à une juridiction insuffisante et

faible. (Ce qui se passait au tribunal de la Seine, à l'occasion du

procès de Georges et Moreau, inspirait alors ce sentiment à tout le

monde.) Secondement, le gouvernement de la France repose sur une seule

tête, et c'est une tentation perpétuelle pour les conspirateurs, qui

croient, en frappant cette tête, tout détruire avec elle. C'est là une

double lacune qu'il faut dénoncer à la sagesse du Premier Consul, pour

provoquer sa sollicitude, et, au besoin, son initiative.

Le 6 germinal (27 mars), surlendemain des audiences rapportées plus

haut, le Sénat fut appelé à délibérer sur ce projet de réponse. M.

Fouché et ses amis avaient tout préparé, sans avertir le consul

Cambacérès, qui présidait ordinairement le Sénat. Il paraît même

qu'ils n'avaient pas prévenu le Premier Consul, afin de lui ménager

une agréable surprise. Cette surprise n'était pas à beaucoup près

aussi agréable pour M. Cambacérès, qui fut stupéfait en écoutant la

lecture du projet de la commission. Toutefois il se montra impassible,

et ne laissa rien apercevoir aux nombreux regards fixés sur lui, car

on voulait savoir jusqu'à quel point tout cela convenait au Premier

Consul, dont on le supposait le confident et le complice. À cette

lecture, on put entendre un très-léger mais très-sensible murmure,

dans une partie du Sénat; néanmoins le projet fut adopté à une immense

majorité, et il dut être communiqué le lendemain même au Premier

Consul.

[Note en marge: Retour du Premier Consul à Paris pour se concerter

avec ses collègues sur le langage à tenir au Sénat.]

[Note en marge: Il dit au Sénat qu'il va délibérer.]

À peine sorti de cette séance, M. Cambacérès, piqué de n'avoir pas été

averti, écrivit au Premier Consul, à la Malmaison, sans s'y rendre

lui-même, et lui fit part, dans une lettre assez froide, de tout ce

qui venait de se passer. Le Premier Consul revint le jour suivant pour

recevoir le Sénat, et voulut avoir auparavant une explication avec ses

deux collègues. Il parut comme étonné de la précipitation de cette

démarche, et pris en quelque sorte au dépourvu.--Je n'ai pas, dit-il à

M. Cambacérès, assez réfléchi; j'ai besoin de vous consulter encore,

vous et beaucoup d'autres, avant de prendre un parti. Je vais répondre

au Sénat que je délibère. Mais je ne veux ni le recevoir

officiellement, ni publier son message. Je ne laisserai rien éclater

au dehors, tant que ma résolution ne sera pas définitivement

arrêtée.--C'est là ce qui fut convenu, et ce qui fut exécuté le jour

même.

Le Premier Consul reçut le Sénat comme il l'avait annoncé, et

répondit verbalement à ses membres qu'il les remerciait de leurs

témoignages de dévouement, mais qu'il avait besoin de délibérer

mûrement sur le sujet soumis à son attention, avant de faire une

réponse publique et définitive.

[Note en marge: Le Premier Consul avait été presque devancé par ses

partisans.]

Quoique témoin, et silencieux complice de tout ce qui avait été fait,

le Premier Consul était presque devancé dans ses désirs. L'impatience

de ses partisans avait surpassé la sienne, et visiblement il n'était

pas prêt. On ne publia donc pas l'acte du Sénat, bien que le secret

absolu fût impossible; mais, tant qu'il n'y avait pas de démarche

officielle et avouée, on pouvait toujours reculer, si l'on venait à

rencontrer un obstacle imprévu.

[Note en marge: Il veut, avant de prendre un parti définitif,

s'assurer l'adhésion de l'armée, et la reconnaissance de son nouveau

titre par toutes les cours.]

Avant de s'avancer au point de ne pouvoir plus rétrograder, le Premier

Consul voulait être assuré de l'armée et de l'Europe. Au fond, il ne

doutait ni de l'une ni de l'autre, car il était cher à la première, et

faisait peur à la seconde. Mais c'était un cruel sacrifice à imposer à

ses compagnons d'armes, qui avaient versé leur sang pour la France et

non pour un homme, que de vouloir qu'ils l'acceptassent pour

souverain. Après l'effet produit en Europe par la mort du duc

d'Enghien, c'était un singulier acte de condescendance à demander à

tous les princes légitimes, que d'exiger qu'ils reconnussent pour égal

un soldat, qui venait depuis quelques jours de tremper ses mains dans

le sang des Bourbons. Bien qu'on dût s'attendre à recevoir la réponse

commandée par la puissance de ce soldat, il était sage de s'en assurer

auparavant.

[Note en marge: Questions adressées aux chefs de l'armée.]

Le Premier Consul écrivit au général Soult, et à ceux des généraux

dans lesquels il avait le plus de confiance, pour demander leur avis

sur le changement proposé. Il n'avait, disait-il, aucun parti pris, ne

cherchait en cela que ce qu'il y avait de meilleur pour la France, et

voulait, avant de se décider, recueillir l'opinion des chefs de

l'armée. La réponse n'était pas douteuse assurément; mais c'était

provoquer au moins des protestations de dévouement, qui serviraient

d'exemple, et entraîneraient les esprits tièdes ou récalcitrants.

[Note en marge: Informations prises auprès des différentes cours, pour

s'assurer la reconnaissance du titre impérial.]

[Note en marge: On ne peut pas s'adresser à l'Angleterre, on ne veut

pas s'adresser à la Russie; on diffère de s'adresser à l'Espagne; on a

recours à la Prusse et à l'Autriche.]

Quant à l'Europe, la condescendance, quoique probable au fond,

présentait cependant plus de doute. On était en guerre avec la

Grande-Bretagne; il n'y avait donc pas à s'en occuper. Les nouveaux

rapports avec la Russie faisaient un devoir de dignité de ne point

s'adresser à elle. Restaient l'Espagne, l'Autriche, la Prusse et les

petites puissances. L'Espagne était trop faible pour refuser quoi que

ce fut; mais le sang versé d'un Bourbon commandait de laisser passer

quelques semaines avant de recourir à elle. L'Autriche avait paru la

moins sensible des puissances à la violation du territoire germanique;

et, dans son indifférence profonde pour tout ce qui n'était pas son

intérêt, il n'était rien qu'on ne pût en attendre. Mais, en matière

d'étiquette, elle était difficile, vétilleuse, jalouse, comme il

appartenait à la plus vieille des cours, et à la plus qualifiée. Un

Empereur, car on s'était décidé pour ce titre, à la fois plus grand,

plus nouveau et plus militaire que celui de Roi, un Empereur à

joindre à la liste des souverains, était chose peu aisée à faire

agréer au chef du Saint-Empire romain.

[Note en marge: Moyens employés pour consulter la Prusse et

l'Autriche.]

La Prusse était encore, malgré son récent refroidissement, celle qu'il

était le plus facile de disposer favorablement. On expédia donc

sur-le-champ un courrier à Berlin, avec ordre à M. de Laforest de voir

M. d'Haugwitz, pour savoir de lui si le Premier Consul pouvait espérer

d'être reconnu par le roi de Prusse, en qualité d'Empereur héréditaire

des Français. On devait demander cela, de manière à placer le jeune

roi entre une vive gratitude, ou un amer ressentiment de la part de la

France. M. de Laforest avait ordre de ne laisser aucune trace de cette

démarche dans les archives de la légation. Quant à l'Autriche, sans

écrire à M. de Champagny, et sans hasarder une ouverture directe, on

employa un moyen qu'on avait sous la main, c'était de sonder M. de

Cobentzel, qui affichait auprès de M. de Talleyrand un désir immodéré

de plaire au Premier Consul. M. de Talleyrand était le ministre par

excellence pour une telle négociation. Il obtint de M. de Cobentzel

les plus satisfaisantes paroles, mais rien de positif. Il fallait

écrire à Vienne pour pouvoir donner des certitudes.

Le Premier Consul fut donc obligé d'attendre une quinzaine de jours

avant de répondre au Sénat, et de permettre aux ouvriers de sa

nouvelle grandeur de poursuivre leur ouvrage. Cependant on laissa

venir les adresses des grandes villes et des principales autorités. On

se contenta de ne pas les insérer au _Moniteur_.

[Note en marge: Empressement du roi de Prusse à promettre la

reconnaissance.]

On trouvait le roi de Prusse dans les meilleures dispositions. Ce

prince, après s'être rejeté vers la Russie, et s'être secrètement lié

à elle, craignait d'en avoir trop fait dans ce sens, et d'avoir laissé

trop apercevoir son blâme pour ce qui s'était passé à Ettenheim. Il ne

demandait donc pas mieux que d'avoir un témoignage personnel à donner

au Premier Consul. M. de Laforest avait à peine dit les premiers mots

à M. d'Haugwitz, que celui-ci, l'empêchant d'achever, se hâta de

déclarer que le roi de Prusse n'hésiterait pas à reconnaître le nouvel

Empereur des Français. Frédéric-Guillaume s'attendait bien à un

nouveau blâme, de la part de la coterie remuante qui s'agitait autour

de la reine, mais il savait braver ce blâme dans les intérêts de son

royaume; et il regardait la bonne intelligence avec le Premier Consul

comme le premier de ces intérêts. Il faut ajouter qu'il éprouvait un

sentiment, que toutes les cours allaient éprouver également, celui de

la satisfaction, en voyant la république abolie en France. La

monarchie seule pouvait les rassurer, et les Bourbons semblant

actuellement impossibles, le général Bonaparte était le nouveau

monarque que tous les princes s'attendaient à voir monter sur le trône

de France. Ceci est une preuve, entre mille autres, du peu de durée

qu'ont certaines impressions chez les hommes, surtout quand ils sont

intéressés à les effacer de leur coeur. Toutes les cours allaient

reconnaître pour Empereur le personnage que, dans leurs emportements,

elles appelaient, quinze jours auparavant, un régicide et un assassin.

[Note en marge: Lettre du roi de Prusse, à l'occasion du

rétablissement de la monarchie.]

Le roi de Prusse écrivit lui-même à M. de Lucchesini une lettre qui

fut communiquée au Premier Consul, et qui contenait les expressions

les plus amicales. «Je n'hésiterai pas, disait le roi, à vous

autoriser à saisir le plus tôt possible une occasion de témoigner à M.

de Talleyrand, qu'après avoir vu avec plaisir le pouvoir suprême

déféré à vie au Premier Consul, je verrais avec plus d'intérêt encore

l'ordre de choses établi par sa sagesse et par ses grandes actions,

consolidé par l'établissement de l'hérédité dans sa famille, et que je

ne ferais aucune difficulté de le reconnaître. Vous ajouterez que

j'aime à me flatter que cette preuve non équivoque de mes sentiments

équivaudra à ses yeux à toutes les sûretés et garanties qu'eût pu lui

offrir un traité formel, dont les bases existent de fait; et que

j'espère pouvoir compter aussi à mon tour de sa part sur les effets de

cette amitié et confiance réciproques, que je désirerais voir

subsister constamment entre les deux gouvernements.» (23 avril 1804.)

Ces paroles, quoique sincères au fond, n'étaient cependant pas tout à

fait conformes à l'esprit du traité signé avec la Russie; mais le

désir immodéré de la paix conduisait ce prince aux faussetés les plus

indignes de son caractère.

[Note en marge: Accueil que reçoit à Vienne la nouvelle du

rétablissement de la monarchie en France.]

[Note en marge: La cour d'Autriche veut faire payer la reconnaissance

en exigeant quelques avantages de la part de la France.]

Les choses se passèrent autrement à Vienne. On n'avait pris là aucun

engagement avec la Russie; on ne voulait pas racheter une concession

faite aux uns par une concession faite aux autres; on ne songeait qu'à

son intérêt, le mieux calculé possible. La mort du duc d'Enghien, la

violation du territoire germanique, tout cela était regardé comme de

médiocre importance. Le dédommagement à exiger pour prix du sacrifice

qu'on allait faire en reconnaissant le nouvel empereur, était la seule

considération dont on tînt compte. D'abord, malgré l'inconvénient de

désobliger la Russie en concédant une chose souverainement agréable au

gouvernement français, il fallait se résigner à reconnaître Napoléon,

car refuser c'eût été se placer en état de guerre, ou à peu près, à

l'égard de la France, ce qu'on voulait éviter avant tout, du moins

dans le moment. Mais il fallait tirer parti de la reconnaissance qu'il

s'agissait de consentir, la différer un peu, la faire acheter par

certains avantages, et présenter à la Russie, comme un délai de

mauvaise grâce, le temps employé à négocier les avantages qu'on

désirait se ménager. Telle fut la politique autrichienne, et il faut

convenir qu'elle était naturelle entre gens qui vivaient, les uns

envers les autres, dans un état de défiance perpétuelle.

[Note en marge: L'Autriche promet la reconnaissance à condition qu'on

accordera le titre d'empereur au chef de la maison d'Autriche,

indépendamment du titre électif d'empereur d'Allemagne.]

Depuis l'extrême affaiblissement du parti autrichien dans l'empire, il

pouvait arriver qu'à la prochaine élection, la maison d'Autriche

perdît la couronne impériale. Il y avait un moyen de parer à cet

inconvénient, c'était d'assurer à la maison d'Autriche elle-même, pour

ses États héréditaires, une couronne, non pas royale, mais impériale,

de telle façon que le chef de cette maison restât empereur

d'Autriche, dans le cas où il cesserait, par les hasards d'une future

élection, d'être empereur d'Allemagne. C'est ce qu'on chargea M. de

Champagny à Vienne, et M. de Cobentzel à Paris, de demander au Premier

Consul, pour prix de ce qu'il demandait lui-même. Du reste, on devait

lui déclarer que, sauf le débat des conditions, le principe de la

reconnaissance était admis, sans différer, par l'empereur François.

[Note en marge: Consentement du Premier Consul aux désirs de

l'Autriche.]

Quoique le Premier Consul eût peu douté des dispositions des

puissances, leurs réponses le remplirent de satisfaction. Il prodigua

les témoignages de gratitude et d'amitié à la cour de Prusse. Il

remercia non moins vivement la cour de Vienne, et répondit qu'il

consentait sans difficulté à reconnaître le titre d'empereur au chef

de la maison d'Autriche. Seulement, il n'aurait pas voulu publier

cette déclaration immédiatement, pour ne pas paraître acheter la

reconnaissance de son propre titre, à un prix quelconque. Il aimait

mieux, par un traité secret, s'engager à reconnaître plus tard le

successeur de François II pour empereur d'Autriche, si ce successeur

venait à perdre la qualité d'empereur d'Allemagne. Au surplus, si la

cour de Vienne insistait, il était prêt à céder sur cette difficulté

qui n'en était pas une, car, en réalité, tous ces titres n'avaient

plus d'importance véritable. Depuis Charlemagne jusqu'au dix-huitième

siècle, il n'y avait eu en Europe qu'un seul souverain portant le

titre d'empereur, du moins en Occident. Depuis le dix-huitième

siècle, il y en avait eu deux, le Czar de Russie ayant pris cette

qualification. Il allait y en avoir trois, d'après ce qui se passait

en France. Il y en aurait un jour quatre, si la future élection

germanique donnait à l'Allemagne un empereur pris en dehors de la

maison d'Autriche. On croyait même que le roi d'Angleterre, ayant

appelé PARLEMENT IMPÉRIAL le Parlement uni d'Écosse, d'Angleterre et

d'Irlande, pouvait être tenté de s'intituler empereur. Dans ce cas il

y en aurait cinq. Tout cela ne méritait point qu'on s'y arrêtât.

C'étaient de pures appellations qui n'avaient plus la valeur qu'elles

avaient eue jadis, lorsque François Ier et Charles-Quint se

disputaient le suffrage des électeurs germaniques.

[Note en marge: Suite donnée aux projets du Premier Consul.]

Indépendamment de ces assurances tranquillisantes de la part des

principales cours, le Premier Consul avait reçu de l'armée les

témoignages d'adhésion les plus empressés. Le général Soult,

notamment, lui avait écrit une lettre pleine des déclarations les plus

satisfaisantes, et dans les quinze ou vingt jours qu'on avait mis à

correspondre avec Vienne et Berlin, les grandes villes de Lyon,

Marseille, Bordeaux, Paris, venaient d'envoyer des adresses

énergiques, dans le sens du rétablissement de la monarchie. L'élan

était général, l'éclat aussi public qu'il pouvait l'être; il fallait

donc en arriver aux démarches officielles, et s'expliquer enfin à

l'égard du Sénat.

[Note en marge: Réponse du Sénat long-temps différée, faite le 25

avril.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 33 段