d'un chef unique, l'inconvénient souvent répété de la transmission
élective du pouvoir, il avait fallu plusieurs générations, César
d'abord, puis Auguste après César, et même Tibère après Auguste, pour
habituer les Romains à l'idée d'un pouvoir monarchique et héréditaire.
Il ne fallait pas tant de précautions en France pour un peuple façonné
depuis douze siècles à la monarchie, et depuis dix ans seulement à la
république. Il fallait un simple accident, pour revenir du rêve de
quelques esprits généreux mais égarés, aux vivants et indestructibles
souvenirs de la nation entière.
En tout pays déchiré par des factions, menacé par des ennemis
extérieurs, le besoin d'être gouverné et défendu amènera, tôt ou tard,
le triomphe d'un personnage puissant, guerrier comme César à Rome,
riche comme les Médicis à Florence. Si ce pays a vécu long-temps en
république, il faudra plusieurs générations pour le façonner à la
monarchie; mais si ce pays a toujours vécu en monarchie, et que la
folie des factions l'ait pour un instant arraché à son état naturel,
pour en faire une république éphémère, il faudra quelques années de
troubles pour inspirer l'horreur de l'anarchie, moins d'années encore
pour trouver le soldat capable d'y mettre un terme, et un voeu de ce
soldat, ou un coup de poignard de ses ennemis, pour le faire roi ou
empereur, et ramener ainsi le pays à ses habitudes, et dissiper le
songe de ceux qui avaient cru changer la nature humaine avec de vains
décrets, avec des serments plus vains encore. Rome et Florence,
long-temps républiques, aboutirent, l'une aux Césars, l'autre aux
Médicis, et mirent plus d'un demi-siècle à se donner à eux.
L'Angleterre et la France, républiques de dix années, aboutirent, en
trois ou quatre ans, à Cromwell et à Napoléon.
Ainsi la Révolution, dans ce retour rapide sur elle-même, devait venir
à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après l'autre, et se
donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant: lorsqu'elle avait
voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant la loi,
l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt,
l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État,
elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner;
et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire,
voulu une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie
sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans
le gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles,
l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle
devait venir faire, en présence de l'univers, la confession de ses
égarements! Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des
vérités immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre
humain! Ses erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves
leçons, données au monde avec une incomparable grandeur. Toutefois,
si, dans ce retour à la monarchie, la France obéissait aux lois
immuables de la société humaine, elle allait vite, trop vite
peut-être, comme il est d'usage dans les révolutions. Une dictature,
sous le titre de Protecteur, avait suffi à Cromwell. La dictature,
sous la forme de consulat perpétuel, avec un pouvoir étendu comme son
génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire au général Bonaparte,
pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour reconstruire cette
ancienne société détruite, pour la transmettre, après l'avoir
réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux qui,
plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses oeuvres. Il
était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence, que la
Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que
le rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
rétablissement de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir sa
noble tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à
vie, suffisait donc au général Bonaparte, et en le créant monarque
héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était, ni le meilleur pour
sa grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non
que le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi
ou un empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui
elle voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre
de Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position
naturelle et simple de premier magistrat de la république française,
n'avait point d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus
élevés. En devenant monarque héréditaire, il allait être mis en
comparaison avec les rois, petits ou grands, et constitué leur
inférieur en un point, celui du sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du
préjugé, il allait être au-dessous d'eux en quelque chose. Accueilli
dans leur compagnie, et flatté, car il était craint, il serait en
secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui est plus grave
encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, pour devenir
roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de son trône
nouveau! Que d'entreprises gigantesques, auxquelles succomberait
peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour une ambition
déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses propres excès!
Si donc, à notre avis du moins, l'institution du Consulat à vie avait
été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une
dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur
la tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot
emprunté à la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la
part de celui qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente
avidité de la part des nouveaux convertis, pressés de _dévorer_ ce
règne d'_un moment_. Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une
leçon aux hommes, nous en convenons, la leçon était plus instructive
et plus profonde, plus digne de celles que la Providence adresse aux
nations, quand elle était donnée par ce soldat héroïque, par ces
républicains récemment convertis à la monarchie, pressés les uns et
les autres de se vêtir de pourpre, sur les débris d'une république de
dix années, à laquelle ils avaient prêté mille serments.
Malheureusement, la France, qui avait payé de son sang leur délire
républicain, était exposée à payer de sa grandeur leur nouveau zèle
monarchique; car c'est pour qu'il y eût des rois français en
Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et les
Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée à servir
d'enseignement à l'univers: grand malheur, et grande gloire pour une
nation!
[Note en marge: Rôle de M. Fouché dans la révolution monarchique qui
se préparait.]
Il faut, à chaque changement, des hommes qui se chargent de réaliser
les idées qui sont dans tous les esprits, c'est-à-dire des
instruments. Il s'en trouva un, pour la révolution qui se préparait,
bien singulièrement approprié à la circonstance. M. Fouché avait
jusqu'ici, par un reste de sincérité, blâmé la rapidité de la réaction
qui ramenait la France vers le passé; il avait même obtenu la faveur
de madame Bonaparte, en paraissant partager ses craintes confuses;
mais il avait, pour ce même motif, encouru la disgrâce de son
ambitieux époux. À ce rôle ingrat d'improbateur secret, M. Fouché
avait perdu un ministère, et il ne voulait pas le jouer plus
long-temps. Aussi avait-il embrassé le rôle tout contraire. Dirigeant
spontanément la police, dans la poursuite de la dernière conspiration,
il s'était lui-même remis en place. Voyant le Premier Consul
profondément irrité contre les royalistes, il avait flatté sa colère,
et l'avait poussé à immoler le duc d'Enghien. Si la pensée qu'on a
souvent prêtée au Premier Consul, de conclure un pacte sanglant avec
les révolutionnaires, et d'en obtenir la couronne au prix d'un gage
effroyable, si cette pensée s'était fait jour dans l'âme de quelque
homme de ce temps, c'était assurément dans celle de M. Fouché.
Approbateur de la mort du duc d'Enghien, il était aussi le plus ardent
des nouveaux partisans de l'hérédité. Il surpassait MM. de Talleyrand,
Roederer et Fontanes, en zèle monarchique.
[Note en marge: Voeux secrets du général Bonaparte. Progrès successifs
de son ambition.]
Certes le Premier Consul n'avait pas besoin d'être encouragé pour
aspirer au trône. Il souhaitait le rang suprême, non pas que ce fut sa
constante pensée depuis ses campagnes d'Italie, ni même depuis le 18
brumaire, ainsi que l'ont supposé des narrateurs vulgaires; non, il
n'avait pas conçu tous les désirs à la fois. Son ambition avait grandi
par degrés, comme sa fortune. Arrivé au commandement des armées, il
avait aperçu de ce point élevé les hauteurs plus élevées encore du
gouvernement de la République, et il y avait aspiré. Arrivé à ces
hauteurs, il avait entrevu celles du Consulat perpétuel, placées
au-dessus, et y avait aspiré de même. Parvenu à ces dernières, d'où il
voyait distinctement le trône, il y voulait monter. Ainsi marche
l'ambition humaine, et ce n'était pas là un crime. Mais pour les
esprits clairvoyants, c'était un danger que cette ambition sans cesse
excitée, et sans cesse satisfaite, car c'était l'exciter encore que de
la satisfaire toujours.
[Note en marge: Absence des frères du Premier Consul au moment où se
prépare le rétablissement de la monarchie.]
Mais au moment de prendre un pouvoir qui ne lui appartient pas
naturellement, tout génie, quelque audacieux qu'il soit, hésite au
moins, s'il ne tremble pas. Dans ces situations, une involontaire
pudeur saisit l'ambition la plus ardente, et on n'ose pas avouer tout
ce qu'on désire. Le Premier Consul, qui s'entretenait peu des affaires
de l'État avec ses frères, avait en eux, lorsqu'il s'agissait de sa
grandeur personnelle, des confidents auxquels il aimait à tout dire,
et des confidents plus ardents que lui-même, car ils brûlaient de
devenir princes. On doit se souvenir qu'ils avaient regardé le
Consulat à vie avec dépit, et comme une tentative avortée. À l'époque
dont il s'agit, Lucien était absent, et Joseph allait quitter Paris.
Lucien, par une nouvelle inconséquence de sa façon, avait épousé une
veuve, belle, mais fort peu assortie à la position de la famille
Bonaparte. Brouillé avec le Premier Consul à cause de ce mariage, il
s'était retiré à Rome, jouant le proscrit, et semblant chercher dans
les jouissances des arts le dédommagement de l'ingratitude
fraternelle. Madame Lætitia Bonaparte, qui, sous la modestie d'une
femme née pauvre, et affectant de s'en souvenir, cachait quelques-unes
des passions d'une impératrice mère, se plaignait constamment et à
tort de Napoléon, et montrait pour son fils Lucien une préférence
marquée: elle l'avait suivi à Rome. Le Premier Consul, plein
d'affection pour ses proches, même quand il n'avait point à s'en
louer, avait accompagné sa mère et son frère de sa toute-puissante
protection, et les avait recommandés à la bienveillance de Pie VII, en
disant que son frère allait chercher à Rome les plaisirs des arts, et
sa mère, le bienfait d'un doux climat. Pie VII avait pour ces hôtes
illustres les attentions les plus empressées et les plus délicates.
Joseph était mécontent aussi, on n'imaginerait pas de quoi, si
l'histoire ne prenait soin de le raconter. Il s'était senti blessé de
ce que le Premier Consul avait voulu le nommer président du Sénat, et
il avait refusé ces hautes fonctions avec le ton de la dignité
offensée, lorsque M. Cambacérès était venu les lui offrir de la part
du Premier Consul. Ce dernier, qui n'aimait pas qu'on fût oisif, lui
avait fait dire alors d'aller chercher la grandeur, là même où il
avait trouvé la sienne, c'est-à-dire à l'armée. Joseph, nommé colonel
du 4e de ligne, partait pour Boulogne, au moment où s'agitait la
grande question du rétablissement de la monarchie. Le Premier Consul
était donc privé des deux confidents auxquels il s'en remettait
volontiers des affaires de sa grandeur personnelle. M. Cambacérès
auquel il s'ouvrait le plus ordinairement sur toutes choses,
générales ou personnelles, M. Cambacérès, à l'époque du Consulat à
vie, lui avait épargné l'embarras d'avouer ce qu'il souhaitait, en
prenant l'initiative, et en se faisant l'instrument d'un changement
universellement approuvé. Mais actuellement, M. Cambacérès se taisait
pour deux raisons, l'une bonne, l'autre mauvaise. La bonne raison,
c'est qu'avec sa rare prévoyance, il craignait les emportements d'une
ambition sans limites. Il avait entendu parler d'empire des Gaules,
d'empire de Charlemagne, et il tremblait de voir la grandeur solide du
traité de Lunéville sacrifiée à des entreprises gigantesques, par
suite de l'élévation du général Bonaparte au trône impérial. La raison
moins bonne, c'était son intérêt froissé, car il allait se trouver
séparé du Premier Consul par toute la hauteur du trône, et devenir, de
copartageant de la souveraineté, quelque petite qu'en fût sa part,
simple sujet du futur monarque. Il se taisait donc, et ne mettait
point, cette fois, comme la précédente, son influence au service du
Premier Consul. Le troisième consul Lebrun, parfaitement dévoué, mais
ne se mêlant jamais d'autre chose que de l'administration, ne pouvait
être d'aucune utilité.
[Note en marge: M. Fouché en l'absence des frères Bonaparte, et dans
l'inaction du consul Cambacérès, devient l'instrument de la nouvelle
révolution.]
M. Fouché, dans l'ardeur de son zèle, se fit l'agent spontané du
changement qui se préparait. Il aborda le Premier Consul, dont il
avait deviné les secrets désirs, lui représenta la nécessité de
prendre un parti prompt et décisif, l'urgence de terminer les anxiétés
de la France, en mettant la couronne sur sa tête, et en consolidant
ainsi définitivement les résultats de la Révolution. Il lui montra
toutes les classes de la nation animées du même sentiment, et
impatientes de le proclamer Empereur des Gaules, ou Empereur des
Français, comme il conviendrait à sa politique ou à son goût. Il
revint souvent à la charge, s'attachant à faire sentir les avantages
de l'à-propos, dans un instant où la France, alarmée pour la vie du
Premier Consul, était disposée à concéder tout ce qu'on lui
demanderait. Il passa presque des exhortations aux reproches, et
gourmanda vivement les incertitudes du général Bonaparte. Celui-ci
n'avait pas quitté sa retraite de la Malmaison depuis l'événement de
Vincennes. M. Fouché y allait sans cesse, et quand il ne pouvait
joindre le Premier Consul, sorti pour se rendre à la promenade ou
ailleurs, il s'emparait de son secrétaire intime, M. de Meneval, et
lui démontrait tout au long les avantages de la monarchie héréditaire,
et non-seulement de la monarchie, mais de l'aristocratie, comme appui
et ornement du trône; ajoutant que si le Premier Consul voulait la
rétablir, il était tout prêt à défendre la sagesse de cette nouvelle
création, et, s'il le fallait, à devenir noble lui-même.
Tel était le zèle de cet ancien républicain revenu si complétement de
ses erreurs. Son activité inquiète, plus excitée cette fois que de
coutume, le portait à se remuer au delà du besoin. Il s'agitait comme
ces gens qui veulent avoir le mérite de pousser ce qui marche tout
seul.
Il n'était presque personne, en effet, qui ne fût disposé à seconder
les voeux du Premier Consul. La France voyant depuis long-temps se
préparer un maître, qui du reste la comblait de gloire et de biens, ne
voulait pas lui refuser le titre qui plairait le plus à son ambition.
Les corps de l'État, les chefs de l'armée, qui savaient combien toute
résistance était désormais impossible, et qui avaient vu dans la ruine
de Moreau le danger d'une opposition intempestive, se jetaient avec
empressement au-devant du nouveau César, pour être au moins distingués
par leur zèle, et profiter d'une élévation qu'il n'était plus temps
d'empêcher. C'est l'ordinaire disposition des hommes d'exploiter
l'ambition qu'il leur est impossible de combattre avec succès, et de
se consoler de l'envie par l'avidité. Il n'y avait pour tout le monde
qu'un embarras, celui de remettre en usage des mots qu'on avait
proscrits, d'en répudier d'autres qu'on avait adoptés avec
enthousiasme. Une légère précaution dans le choix du titre à conférer
au futur monarque, pouvait faciliter la chose. Ainsi en l'appelant
Empereur et non pas roi, la difficulté était fort diminuée.
D'ailleurs, pour tirer la génération présente d'un pareil embarras,
personne n'était mieux fait qu'un ancien jacobin tel que M. Fouché, se
chargeant de donner l'exemple à tous, maître et sujets, et
s'empressant de proférer, le premier, les mots qu'on n'osait pas
encore avoir à la bouche.
[Note en marge: Les journaux anglais employés à prononcer les premiers
le mot de monarchie.]
M. Fouché arrangea tout avec quelques meneurs du Sénat, le Premier
Consul voyant ce qui se faisait, l'approuvant, mais feignant de n'y
être pour rien. On craignait de prendre l'initiative dans les
journaux français, car leur dépendance absolue de la police aurait
trop prêté à leur opinion le caractère d'une opinion de commande. On
avait des agents secrets en Angleterre, et on fit dire, dans certains
journaux anglais, que, depuis la dernière conspiration, le général
Bonaparte était inquiet, sombre et menaçant; que chacun vivait à Paris
dans l'anxiété; que c'était la conséquence naturelle d'une forme de
gouvernement où tout reposait sur une seule tête, et qu'aussi les gens
paisibles en France souhaitaient que l'hérédité, établie dans la
famille Bonaparte, procurât à l'ordre actuel des choses la stabilité
qui lui manquait. Ainsi la presse anglaise, ordinairement employée à
diffamer le Premier Consul, fut employée cette fois à servir son
ambition. Ces articles, reproduits et commentés, causèrent une
sensation très-vive, et donnèrent le signal attendu. Il y avait à
cette époque plusieurs colléges électoraux assemblés dans l'Yonne, le
Var, les Hautes-Pyrénées, le Nord et la Roër. Il était facile d'en
obtenir des adresses. On en provoqua également de la part des conseils
municipaux des grandes villes, telles que Lyon, Marseille, Bordeaux et
Paris. Enfin, les camps réunis le long de l'Océan furent à leur tour
mis en fermentation. Les militaires, en général, étaient de toutes les
classes la plus dévouée au Premier Consul. À part un certain nombre
d'officiers et de généraux, les uns républicains sincères, les autres
animés par la vieille rivalité qui divisait les soldats du Rhin et
d'Italie, la plupart des chefs de l'armée voyaient leur propre
élévation dans cette élévation d'un homme de guerre au trône de
France. Ils étaient donc parfaitement disposés à prendre l'initiative,
et à faire ce qu'on avait vu souvent dans l'Empire romain, à proclamer
eux-mêmes un empereur. Le général Soult écrivait au Premier Consul
qu'il avait entendu généraux et colonels, que tous demandaient
l'établissement d'une nouvelle forme de gouvernement, et étaient prêts
à donner au Premier Consul le titre d'Empereur des Gaules. Il lui
demandait ses ordres à cet égard. Des pétitions circulaient dans les
divisions de dragons campées à Compiègne; ces pétitions se couvraient
de signatures, et allaient arriver à Paris.
[Note en marge: Le signal donné, une foule d'adresses partent en même
temps des colléges électoraux et des conseils municipaux des grandes
villes.]
Le dimanche 4 germinal (25 mars), quelques jours après la mort du duc
d'Enghien, plusieurs adresses des colléges électoraux furent
présentées au Premier Consul. L'amiral Ganteaume, l'un de ses amis
dévoués, présenta lui-même l'adresse du collége du Var, dont il était
le président. Elle disait en termes formels qu'il ne suffisait pas de
_saisir_, d'_atteindre_ et de _punir_ les conspirateurs, mais qu'il
fallait, par un large système d'institutions qui consolidât et
perpétuât le pouvoir dans les mains du Premier Consul et de sa
famille, assurer le repos de la France, et mettre fin à ses longues
anxiétés. D'autres adresses furent lues dans la même audience, et,
immédiatement après ces manifestations, en vint une d'un ordre plus
élevé. M. de Fontanes avait reçu la présidence du Corps Législatif, et
avait obtenu ainsi, par la faveur de la famille Bonaparte, une place
qu'il méritait d'obtenir par ses seuls talents. Il avait mission de
féliciter le Premier Consul pour l'achèvement d'une oeuvre immortelle,
le Code civil. Ce Code, fruit de tant de savantes veilles, monument de
la forte volonté et de l'esprit universel du chef de la République,
avait été terminé dans la présente session, et le Corps Législatif
reconnaissant avait résolu de consacrer ce souvenir, en plaçant, dans
la salle de ses séances, le buste en marbre du Premier Consul. C'est
là ce que M. de Fontanes venait annoncer dans cette audience, et
certes, de tous les titres de l'homme qu'on voulait glorifier, il n'en
était aucun qu'il fût plus convenable de rappeler, dans un moment où
l'on allait le faire souverain héréditaire d'un pays organisé par son
génie. M. de Fontanes s'exprima comme il suit:
[Note en marge: Discours de M. de Fontanes à l'occasion de
l'achèvement du Code civil.]
«CITOYEN PREMIER CONSUL,
»Un Empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre
puissante administration. La sage uniformité de vos lois en va
réunir de plus en plus tous les habitants. Le Corps Législatif
veut consacrer cette époque mémorable: il a décrété que votre
image, placée au milieu de la salle de ses délibérations, lui
rappellerait éternellement vos bienfaits, les devoirs et les
espérances du peuple français. Le double droit de conquérant et
de législateur a toujours fait taire tous les autres; vous l'avez
vu confirmé dans votre personne par le suffrage national. Qui
pourrait nourrir encore le criminel espoir d'opposer la France à
la France? Se divisera-t-elle pour quelques souvenirs passés,
quand elle est unie par tous les intérêts présents? Elle n'a
qu'un chef, et c'est vous; elle n'a qu'un ennemi, et c'est
l'Angleterre.
«Les tempêtes politiques ont pu jeter quelques sages eux-mêmes
dans des routes imprévues. Mais sitôt que votre main a relevé les
signaux de la patrie, tous les bons Français les ont reconnus et
suivis; tous ont passé du côté de votre gloire. Ceux qui
conspirent au sein d'une terre ennemie renoncent irrévocablement
à la terre natale; et que peuvent-ils opposer à votre ascendant?
Vous avez des armées invincibles, ils n'ont que des libelles et
des assassins; et tandis que toutes les voix de la religion
s'élèvent en votre faveur au pied de ces autels que vous avez
relevés, ils vous font outrager par quelques organes obscurs de
la révolte et de la superstition. L'impuissance de leurs complots
est prouvée. Ils rendront tous les jours la destinée plus
rigoureuse en luttant contre ses décrets. Qu'ils cèdent enfin à
ce mouvement irrésistible qui emporte l'univers, et qu'ils
méditent en silence sur les causes de la ruine et de l'élévation
des empires.»
Cette abjuration des Bourbons faite en face du nouveau monarque
désigné, avec cette solennité de langage, était, quoique indirecte, la
plus significative des manifestations. Cependant on ne voulait rien
publier avant que le corps le plus élevé de l'État, le Sénat, chargé
par la Constitution de prendre l'initiative, eût fait une première
démarche.
Afin d'obtenir cette démarche, il était nécessaire de s'entendre avec
M. Cambacérès, qui dirigeait le Sénat. Pour cela, il fallait
s'expliquer avec lui, et s'assurer sa bonne volonté; non pas qu'on eût
quelque résistance à craindre de sa part, mais sa simple
désapprobation, quoique silencieuse, aurait été un désagrément
véritable, dans une circonstance où il importait que tout le monde
parût entraîné.
[Note en marge: Explication entre le Premier Consul et ses deux
collègues Lebrun et Cambacérès.]