l'indifférence qu'elle avait manifestée pour la victime d'Ettenheim.
Mais il voyait clairement qu'on abusait à Vienne des empêchements que
semblait lui créer la guerre maritime. Il voulut que l'Autriche fût
bien édifiée à cet égard. Il avait deux manières de battre
l'Angleterre, l'une en se prenant corps à corps avec elle dans le
détroit de Calais, l'autre en écrasant ses alliés du continent. Au
fond, la seconde manière était plus facile et plus sûre que la
première, et, quoique moins directe, ne laissait pas que d'être
efficace. Si l'Autriche le provoquait, il était décidé, sans perdre un
instant, à lever son camp de Boulogne, et à entrer en Allemagne; car
il ne voulait passer la mer que lorsqu'il aurait désarmé tous les
alliés patents ou secrets de la Grande-Bretagne. Il fit dire aux deux
Cobentzel, tant à celui qui était ambassadeur à Paris qu'à celui qui
dirigeait les affaires à Vienne, que la Bavière était l'alliée de la
France depuis des siècles, qu'il ne la livrerait donc pas au mauvais
vouloir de l'Autriche; que si elle avait eu tort d'envahir trop
brusquement les biens de la noblesse immédiate, l'Autriche, par ses
injustes séquestres, avait réduit tous les princes allemands à se
dédommager par des violences des violences qu'ils subissaient; que la
Bavière avait pu faillir, mais qu'il ne la laisserait pas accabler
impunément, et que si l'Autriche ne rappelait pas les bataillons
qu'elle avait réunis en Bohême et en Tyrol, il était résolu à diriger
un corps de quarante mille hommes sur Munich, lequel y tiendrait
garnison en attendant la retraite des troupes impériales.
Cette déclaration précise et positive jeta messieurs de Cobentzel dans
un embarras indicible. Ils en sortirent par de nouvelles doléances sur
l'incessante inimitié dont l'Autriche était l'objet de la part de la
France, et sur l'état de profond désespoir auquel on allait la
réduire. Cependant M. de Talleyrand et M. de Champagny insistèrent, et
il fut convenu des deux côtés, que la Bavière évacuerait les terres de
la noblesse immédiate, mais que les troupes autrichiennes, s'arrêtant
d'abord où elles se trouvaient, finiraient ensuite par rétrograder,
afin de ne pas compromettre la dignité de l'empereur par une retraite
trop précipitée. Le cabinet autrichien fit entendre de nouveau que, si
on se prêtait à ses désirs, relativement à la proportion des voix
catholiques et protestantes dans la Diète, on pourrait compter sur lui
dans toutes les circonstances, dans celle notamment qui allait
s'offrir à l'occasion de la note adressée par la Russie à la Diète
germanique.
[Note en marge: Embarras des princes allemands causé par la note
russe.]
Cette note était arrivée à Ratisbonne, par le même courrier qui avait
porté à Paris les dépêches de Saint-Pétersbourg. Elle embarrassait
cruellement les princes allemands, pour leur dignité et pour leur
sécurité, car c'était une cour étrangère qui les invitait à se montrer
sensibles à une violation du territoire germanique, et, s'ils se
montraient sensibles à cette violation, ils encouraient au plus haut
point le ressentiment de la France. Matériellement on n'avait pas eu
le temps d'envoyer des instructions aux ministres près de la Diète;
mais ceux-ci, présumant les dispositions de leur cour, avaient paru
plutôt disposés à négliger la note qu'à lui donner un grand
retentissement. Le ministre prussien, M. de Goertz, le même qui a déjà
figuré dans les négociations germaniques, aurait voulu, quant à lui,
mettre toute cette affaire au néant. Mais les ministres autrichiens
ayant reçu leurs instructions, grâce à la proximité de Vienne, et
jouant, suivant leur usage, un double jeu, trouvant la note
inconvenante quand ils étaient en face des agents français, promettant
de la faire accueillir lorsqu'ils étaient en face des agents russes,
imaginèrent un moyen terme. On prit la note en considération, mais
chaque ministre dut en référer à sa cour, pour statuer ultérieurement
sur son contenu.--Vous voyez, dit M. de Hugel au ministre de Russie,
que nous avons fait admettre votre note. Vous voyez, dit-il au
ministre de France, qu'en ajournant la discussion à deux mois nous
l'avons amortie, car dans deux mois personne ne pensera plus à la
démarche de l'empereur Alexandre.--
Tel devait être effectivement le sort de cette démarche inconsidérée.
Mais, pour arriver à ce résultat, il y avait cependant plus d'un
embarras à vaincre. Les gouvernements allemands ne voulaient ni
blesser la France, dont ils avaient peur, ni désobliger la Russie,
dont éventuellement ils pouvaient avoir besoin. Leurs ministres
s'agitaient donc à Paris pour trouver la solution.--Arrangez-vous
comme il vous conviendra, leur dit le Premier Consul. Si la discussion
s'engage dans deux mois, de manière à parvenir officiellement à la
France, je ferai une réponse si haute, si dure, que la dignité du
corps germanique en sera cruellement humiliée. Il ne vous restera qu'à
souffrir cette réponse, ou à prendre les armes, car je suis résolu,
s'il le faut, à commencer par le continent la guerre que je fais à la
Grande-Bretagne.--
[Note en marge: Expédient imaginé par M. de Talleyrand pour annuler
les conséquences de la note russe.]
M. de Talleyrand, fidèle à sa préférence ordinaire pour la paix,
chercha par des expédients à prévenir la rupture. Les ministres
étrangers craignant le Premier Consul, trouvant au contraire dans M.
de Talleyrand une grâce parfaite, et une facilité qui du reste
n'excluait pas la hauteur, le recherchaient assidûment. Parmi les plus
soigneux et les plus intelligents se trouvait M. le duc de Dalberg,
neveu du prince archichancelier, et alors ministre de Baden à Paris.
C'est de lui que se servit M. de Talleyrand pour agir sur la cour de
Baden. Après avoir rappelé à cette cour tout ce qu'elle devait à la
France, qui avait tant agrandi ses États dans les arrangements de
1803, on lui fit comprendre aussi tout ce qu'elle en pouvait
redouter, si la guerre venait à éclater de nouveau. On l'engagea donc
à déclarer à Ratisbonne, qu'elle avait reçu du gouvernement français
des explications satisfaisantes, et qu'elle désirait en conséquence
qu'il ne fût donné aucune suite à la note russe. Tandis que M. de
Talleyrand en exigeait sous main une déclaration pareille, le cabinet
de Saint-Pétersbourg, s'appuyant sur la parenté de la maison de Baden
avec la famille impériale de Russie, tâchait de modifier cette
déclaration, au point de la rendre insuffisante. Mais la France était
plus proche et plus forte, et devait l'emporter. Du reste, deux mois
allaient s'écouler avant le jour de l'ouverture des débats; on
envoyait de Paris à Carlsruhe, de Carlsruhe à Paris, des projets de
rédaction, sans cesse modifiés, et on ne pouvait manquer de trouver
bientôt une solution convenable.
Le Premier Consul ne s'inquiétait guère de ces allées et venues, et
laissait faire son ministre des affaires étrangères. Il avait offensé
la Russie, et obligé l'Autriche à se tenir tranquille. Il inquiétait
la Prusse de sa froideur, et, quant à la Diète de Ratisbonne, il la
traitait comme la représentation d'un corps tombant de vétusté, malgré
tout ce qu'il avait fait pour le rajeunir; et il était prêt ou à ne
pas lui répondre du tout, ou à lui opposer quelque réplique
humiliante. Toutes ces affaires suscitées au dehors par la catastrophe
de Vincennes, avaient à peine détourné son attention des affaires du
dedans, livrées en ce moment à une véritable crise.
[Note en marge: Procès de Georges et Moreau.]
Bien qu'en peu de jours, l'impression produite par la mort du duc
d'Enghien eût reçu du temps l'atténuation qu'en reçoivent bientôt les
impressions même les plus vives, cependant il restait une cause
permanente d'agitation dans le procès de Georges, Moreau et Pichegru.
C'était en effet une fâcheuse, mais inévitable nécessité, que de faire
comparaître devant la justice tant de personnages d'espèce si
différente, les uns comme MM. de Rivière et de Polignac, chers à
l'ancienne aristocratie française, les autres comme Moreau, chers à
tout ce qui aimait la gloire de la France, et de les faire comparaître
au milieu de la curiosité publique vivement excitée, au milieu du
déchaînement des malveillants, toujours prompts à tirer des moindres
circonstances les interprétations les plus subtiles ou les plus
absurdes. Mais il fallait bien que justice fût rendue, et ce procès
allait troubler, pour un ou deux mois encore, le calme ordinaire au
gouvernement du Premier Consul.
[Note en marge: Suicide de Pichegru.]
Un accident, tout à fait imprévu, vint ajouter à l'aspect sombre et
sinistre de cette situation. Pichegru, prisonnier du Premier Consul,
se défiant d'abord de sa générosité, et croyant difficilement aux
offres de sa clémence que M. Réal lui avait apportées, s'était rassuré
bientôt, et s'était livré avec confiance à l'idée de conserver la vie,
et de recouvrer l'honneur en fondant un grand établissement à Cayenne.
Les offres du Premier Consul étaient sincères, car dans sa résolution
de ne frapper que les royalistes, il voulait gracier Moreau et
Pichegru. M. Réal, incapable d'un mauvais sentiment, eut dans la
poursuite de cette grande affaire un second malheur. Il était arrivé
trop tard à Vincennes; il parut trop rarement dans le cachot de
Pichegru, où l'intérêt de l'instruction l'appelait peu, vu qu'on
n'espérait rien tirer d'un homme aussi concentré et aussi ferme que
l'était cet ancien général de la République. Absorbé par mille soins,
M. Réal négligea Pichegru, qui, n'entendant plus parler des
propositions du Premier Consul, et apprenant la sanglante exécution de
Vincennes, crut qu'il n'y avait point à compter sur la clémence qu'on
lui avait offerte et promise. Mourir n'était pas ce qui coûtait le
plus à cet homme de guerre: c'était le dénoûment presque forcé des
intrigues coupables dans lesquelles il s'était engagé en sortant de la
droite route dès 1797; mais il fallait paraître entre Moreau et
Georges, l'un qu'il avait compromis, l'autre auquel il avait livré son
honneur, en venant figurer à ses côtés dans une conspiration
royaliste. Toutes les dénonciations qu'il avait essuyées à l'époque du
18 fructidor, et qu'il avait repoussées avec une feinte indignation,
allaient se trouver justifiées. Il perdait avec la vie les tristes
restes de son honneur déjà si compromis. Cet infortuné préféra la mort
immédiate, mais la mort sans la honte qui devait résulter d'un débat
public. Ce sentiment prouve qu'il valait un peu mieux que sa conduite
antérieure ne le faisait supposer. Il avait emprunté à M. Réal les
oeuvres de Sénèque. Une nuit, après avoir lu pendant plusieurs heures,
et avoir laissé le livre ouvert à un passage où il est traité de la
mort volontaire, il s'étrangla, au moyen d'une cravate de soie dont il
avait fait une corde, et d'une cheville de bois dont il avait fait un
levier. Vers la fin de la nuit, les gardiens, entendant quelque
agitation dans sa chambre, entrèrent, et le trouvèrent suffoqué, le
visage rouge, comme s'il avait été frappé d'apoplexie. Les médecins et
les magistrats appelés ne laissèrent aucun doute sur la cause de sa
mort, et la mirent en parfaite évidence pour tous les hommes de bonne
foi.
[Note en marge: Calomnies dont la mort de Pichegru devient
l'occasion.]
Mais il n'y a point de preuve assez claire pour les partis, résolus à
croire une calomnie, ou à la propager sans y croire. Sur-le-champ il
fut admis chez les royalistes, qui naturellement se plaisaient à
imputer tous les crimes au gouvernement, et chez les oisifs, qui sans
méchanceté aiment à voir dans les événements plus de complications
qu'il n'y en a, il fut admis que Pichegru avait été étranglé par les
sicaires du Premier Consul. Cette catastrophe, dite du Temple, était
le complément de la catastrophe dite de Vincennes; l'une faisait suite
à l'autre. Le caractère du nouveau Néron se déroulait ainsi
rapidement. À l'exemple du prince romain, il passait du bien au mal,
de la vertu au crime, presque sans transition. Et comme il fallait à
ceux qui se donnaient la peine de motiver leurs mensonges, une raison
à faire valoir pour expliquer un tel forfait, ils disaient que,
n'espérant pas convaincre Pichegru, on l'avait assassiné, pour que sa
présence aux débats manquât à la justification de ses coaccusés.
C'était la plus absurde comme la plus odieuse des inventions. S'il y
avait un accusé dont la présence aux débats fût nécessaire, dans
l'intérêt du Premier Consul, c'était Pichegru. Pichegru,
personnellement, ne pouvait passer pour un rival à craindre, depuis
que son affiliation constatée au parti royaliste l'avait perdu dans
l'opinion publique; d'ailleurs les dépositions des accusés de tous les
partis l'accablaient également. L'homme à redouter, s'il y en avait
un, par sa gloire encore intacte, par la difficulté de le convaincre,
c'était Moreau; et s'il y avait un accusé utile contre lui, c'était
Pichegru, qui avait servi de lien entre les républicains et les
royalistes. Pichegru, en effet, amené au débat, ne pouvant nier ni ses
relations avec Georges, ni ses relations avec Moreau, ne pouvant pas
plus les expliquer que les nier, servait inévitablement à rattacher
Moreau aux royalistes, c'est-à-dire à le couvrir d'une juste
confusion. Pichegru était donc une immense perte pour l'accusation. Et
enfin, à commettre un crime pour se délivrer d'une rivalité
redoutable, c'était Moreau, non Pichegru, dont il fallait ainsi
terminer la procédure. La supposition était donc aussi stupide
qu'atroce. Il n'en fut pas moins admis par les discoureurs des salons
royalistes, que le Premier Consul, pour se débarrasser de Pichegru,
l'avait fait étrangler. Cette indigne accusation devait tomber
promptement, mais en attendant elle jetait du trouble dans les
esprits, et les colporteurs de fausses nouvelles, en la répétant,
servaient la perfidie des inventeurs. Ce nouveau malheur réveilla pour
quelques jours les tristes impressions déjà produites par la
conspiration des princes émigrés. Cependant ces impressions ne
pouvaient être durables. Si les gens éclairés, amis du Premier Consul,
jaloux de sa gloire, devaient conserver au fond du coeur
d'inconsolables regrets, les masses sentaient bien qu'elles pouvaient
reposer sans crainte à l'abri d'une main ferme et juste. Personne ne
croyait sérieusement que les exécutions, les exils, les spoliations
allaient recommencer. Il faut même l'avouer, les hommes
individuellement engagés dans la Révolution, soit qu'ils eussent
acquis, ou des propriétés nationales, ou des fonctions publiques, ou
une célébrité embarrassante, étaient secrètement satisfaits de voir le
général Bonaparte séparé des Bourbons par un fossé rempli de sang
royal.
[Note en marge: Divergences de l'opinion publique à l'occasion des
derniers événements.]
Du reste, les sensations produites par les événements politiques se
renfermaient alors dans un nombre de personnes chaque jour plus
restreint. La participation extraordinaire que la nation avait prise
aux affaires publiques, pendant la Révolution, avait fait place à une
sorte d'inattention, provenant à la fois de lassitude et de confiance.
Dans les premiers temps du Consulat, on tenait encore les yeux fixés
sur le gouvernement avec une certaine anxiété; mais bientôt, en le
voyant si habile et si heureux, on s'était laissé aller à la sécurité,
au repos, et on était revenu au soin de ses affaires privées,
long-temps négligées pendant une révolution orageuse, qui avait
bouleversé à la fois la propriété, le commerce et l'industrie. De ces
masses soulevées, il ne restait d'attentives aux événements du jour
que ces classes qui ont assez de loisir et de lumières pour s'occuper
des affaires de l'État, et les intéressés de tous les partis, émigrés,
prêtres, acquéreurs de biens nationaux, militaires, gens en place.
Or, dans ce public, les impressions étaient partagées. Si les uns
déclaraient abominable l'acte commis sur la personne du duc d'Enghien,
les autres ne trouvaient pas moins abominables les complots sans cesse
renouvelés contre la personne du Premier Consul. Ceux-ci disaient que
les royalistes, pour ressaisir le gouvernement, dont ils étaient
indignes et incapables, s'exposaient à détruire tout gouvernement en
France; que le Premier Consul mort, personne ne pourrait tenir les
rênes du pouvoir d'une manière assez ferme; que l'on retomberait dans
l'anarchie et dans le sang; qu'on avait bien fait, après tout, de se
montrer sévère, afin de décourager les scélérats et les imprudents;
que les royalistes étaient incorrigibles; que, comblés de biens par le
Premier Consul, ils ne savaient être ni reconnaissants, ni même
résignés; qu'il avait fallu, pour en finir avec eux, les faire
trembler, au moins une fois. C'est là ce qu'on répétait dans les
cercles formés autour du gouvernement, où figuraient les chefs de
l'armée, de l'administration, de la magistrature, les membres du
Sénat, du Tribunat, du Corps Législatif. Et même, l'impression
produite par la mort du duc d'Enghien commençant à s'effacer, on
disait des choses à peu près semblables chez les gens paisibles,
désintéressés, qui demandaient qu'on les laissât enfin reposer à
l'abri du bras puissant qui gouvernait alors la France.
[Note en marge: Du conflit des opinions, naît une idée qui envahit en
un instant tous les esprits, celle du rétablissement de la monarchie.]
De ce conflit des esprits jaillit instantanément une idée, propagée
bientôt avec la promptitude de l'éclair. Les royalistes, considérant
le Premier Consul comme le seul obstacle à leurs projets, avaient
voulu le frapper, espérant que le gouvernement périrait tout entier
avec lui. Eh bien! s'écriait-on, il fallait tromper leurs criminelles
espérances. Cet homme qu'ils voulaient détruire, il fallait le faire
roi ou empereur, pour que l'hérédité, ajoutée à son pouvoir, lui
assurât des successeurs naturels et immédiats, et que, le crime commis
sur sa personne devenant inutile, on fût moins tenté de le commettre.
Ainsi qu'on le voit, le retour vers les opinions monarchiques avait
été rapide depuis quelques années. De cinq directeurs nommés pour cinq
ans, on avait passé à l'idée de trois consuls nommés pour dix ans;
puis de l'idée de trois consuls, à celle d'un seul consul de fait,
ayant le pouvoir à vie. Dans une telle voie on ne pouvait s'arrêter
qu'après avoir franchi le dernier pas, c'est-à-dire après être revenu
au pouvoir héréditaire. Il suffisait pour cela de la moindre secousse
imprimée aux esprits. Cette secousse, les royalistes s'étaient chargés
de l'imprimer eux-mêmes, en voulant assassiner le Premier Consul; et
ils donnèrent là un spectacle fort ordinaire, car, le plus souvent, ce
sont les ennemis d'un gouvernement qui, par leurs attaques
imprudentes, lui font faire ses progrès les plus rapides.
En un instant, soit au Sénat, soit au Corps Législatif, soit au
Tribunat, non-seulement à Paris, mais dans les chefs-lieux de
département, où les colléges électoraux étaient assemblés, dans les
camps répandus sur les côtes, on entendit presque spontanément
préconiser les idées de monarchie et d'hérédité. Ce mouvement
d'opinion était naturel; il était aussi quelque peu excité par les
manifestations des diverses assemblées qui voulaient plaire, par les
préfets qui cherchaient à signaler leur zèle, par les généraux qui
désiraient attirer sur eux les regards d'un maître tout-puissant, tous
sachant bien qu'en proposant la monarchie ils devinaient la secrète
pensée de ce maître, et qu'ils ne le blesseraient certainement point,
si par hasard ils devançaient le moment fixé par son ambition.
[Note en marge: Langage monarchique qu'on entend partout à la fois.]
Sans être dicté, le langage fut uniforme partout. Il fallait,
disait-on, mettre un terme aux hésitations, aux faux scrupules, et en
venir à la seule institution qui fût stable, c'est-à-dire à la
monarchie héréditaire. Tant que les royalistes espéreraient détruire
le gouvernement et la Révolution d'un seul coup, ils renouvelleraient
leurs forfaits, et peut-être ils finiraient par réussir. Ils ne
recommenceraient plus, ou du moins ils auraient un moindre intérêt à
recommencer, quand ils verraient à côté du Premier Consul des enfants
ou des frères prêts à lui succéder, et le gouvernement nouveau ayant,
comme l'ancien, la propriété de se survivre à lui-même. Placer une
couronne sur cette tête précieuse et sacrée, sur laquelle reposaient
les destinées de la France, c'était y placer un bouclier, qui la
protégerait contre les coups des assassins. En la protégeant, on
protégerait tous les intérêts nés de la Révolution; on sauverait d'une
réaction sanguinaire les hommes compromis par leurs égarements; on
conserverait aux acquéreurs de domaines nationaux leurs biens, aux
militaires leurs grades, à tous les membres du gouvernement leurs
positions, à la France le régime d'égalité, de justice et de grandeur
qu'elle avait conquis. D'ailleurs tout le monde, ajoutait-on, était
revenu à de saines idées. Tout le monde avait peine à comprendre
comment on s'était laissé entraîner, par des théoriciens insensés, à
faire de cette vaste et vieille France une République, comme celles de
Sparte et d'Athènes. Tout le monde reconnaissait qu'en détruisant la
monarchie pour la république, on avait dépassé les premiers et
légitimes voeux de la Révolution de 1789, qui ne voulait que la
réforme des abus, l'abolition du régime féodal, la modification de
l'autorité royale, et non son renversement; que si en 1802, lors de
l'institution du Consulat à vie, une fausse honte avait retenu les
législateurs de la France, aujourd'hui que cette fausse honte était
passée, aujourd'hui que les crimes des royalistes avaient achevé de
dessiller tous les yeux, il fallait prendre son parti, et constituer
le gouvernement par un acte complet et définitif; qu'après tout on ne
ferait ainsi qu'ajouter le droit au fait, car en réalité le général
Bonaparte était roi, mais roi absolu; tandis qu'en lui décernant la
royauté, sous sa véritable forme, on traiterait avec lui, on
limiterait cette royauté, on donnerait d'un même coup de la durée au
gouvernement, et des garanties à la liberté.
Tel était le langage général, quelques jours après les scènes
douloureuses que nous avons rapportées plus haut.
[Note en marge: Spectacle singulier et instructif de la France
retournant à la monarchie.]
Quel spectacle que celui de cette nation qui, après avoir essayé de la
république sanglante sous la Convention, de la république modérée mais
inerte sous le Directoire, dégoûtée subitement de ce gouvernement
collectif et civil, demandait à grands cris la main d'un militaire
pour la gouverner, se montrait si pressée d'en avoir un qu'elle allait
prendre l'infortuné Joubert en l'absence du général Bonaparte; courait
au-devant de celui-ci à son retour d'Égypte, le suppliait d'accepter
un pouvoir qu'il n'était que trop impatient de saisir, le faisait
consul pour dix ans, puis consul à vie, et enfin monarque héréditaire,
pourvu qu'elle fût garantie, par le bras vigoureux d'un homme de
guerre, de cette anarchie dont le spectre effrayant la poursuivait
sans cesse! Quel enseignement pour les sectaires, qui avaient cru,
dans le délire de leur orgueil, faire de la France une république,
parce que le temps en avait fait une démocratie! Qu'avait-il fallu
pour ce changement d'idées? Quatre années seulement, et une
conspiration avortée contre l'homme extraordinaire, objet de l'amour
des uns, de la haine des autres, de l'attention passionnée de tous! Et
admirez encore la profondeur de cet enseignement! Cet homme venait
d'être en butte à une tentative criminelle; mais il venait, à son
tour, de commettre un acte sanguinaire; et, dans ce moment même, on ne
craignait pas de l'élever sur le pavois, tant on le sentait
nécessaire! On le prenait non pas moins glorieux, mais moins pur. On
l'avait pris avec son génie, on l'aurait pris sans ce génie, on
l'aurait pris quel qu'il fût, pourvu qu'il fût puissant; tant on
souhaitait la force, au lendemain de si grands désordres! N'avons-nous
pas vu autour de nous, et de nos jours, des nations effrayées se jeter
dans les bras de soldats médiocres, parce qu'ils présentaient au moins
les apparences de la force?