réservons de nous entendre avec S. M. Impériale sur les mesures
ultérieures à prendre, afin de purger entièrement le nord de
l'Allemagne de la présence des troupes étrangères, et d'assurer
d'une manière solide pour l'avenir cet heureux résultat, en
avisant à un ordre de choses, qui n'expose plus l'Allemagne aux
inconvénients dont elle a dû souffrir depuis le commencement de
la guerre actuelle.
Cette déclaration devant être échangée contre une autre signée
par S. M. l'empereur de Russie et conçue dans le même sens, nous
promettons sur notre foi et parole royale de remplir fidèlement
les engagements que nous y avons pris. En foi de quoi nous avons
signé les présentes de notre main, et y avons fait apposer notre
sceau royal.
Fait à Berlin, le 24 de mai, l'an de grâce 1804, et de notre
règne le huitième.
_Signé_: FRÉDÉRIC-GUILLAUME. _Contresigné_, Hardenderg.
_Contre-déclaration de la part de la Russie._
La situation critique où se trouve le nord de l'Allemagne et la
gêne imposée à son commerce, de même qu'à celui de tout le Nord,
par le séjour des troupes françaises dans l'électorat de Hanovre;
de plus, les dangers imminents qui sont à prévoir pour la
tranquillité des États qui, dans cette partie du continent, n'ont
pas encore subi le joug des Français, ayant excité toute notre
sollicitude, nous nous sommes appliqué à chercher les moyens
propres à calmer nos appréhensions à cet égard.
L'invasion de l'électorat de Hanovre n'ayant pu être prévenue, et
les circonstances ayant malheureusement empêché dans le temps de
le délivrer de la présence des troupes françaises, nous avons
jugé, convenable de n'adopter pour le moment aucune mesure
active, tant que le gouvernement français se bornera à
l'occupation des possessions allemandes de S. M. Britannique;
mais aussi de ne point permettre que les armées françaises
dépassent en Allemagne la ligne derrière laquelle elles se
trouvent maintenant.
S. M. le roi de Prusse, que nous avons prévenu en toute confiance
de nos alarmes et des mesures qui nous paraissaient
indispensables pour écarter le danger que nous prévoyons, ayant
exprimé son assentiment à nos vues, ainsi que son désir de
concourir à des soins aussi salutaires, et de s'opposer à de
nouveaux empiétements du gouvernement français sur d'autres États
de l'empire étrangers à sa querelle avec l'Angleterre, nous
sommes tombé d'accord avec Sadite Majesté des points suivants:
1º L'audace et l'activité reconnues du gouvernement français lui
faisant entreprendre et exécuter spontanément ses desseins, il
est de nécessité absolue de surveiller les préparatifs qu'il peut
employer pour la confection de ses projets sur le nord de
l'Allemagne. On attachera donc un oeil vigilant sur le corps de
troupes qui séjourne dans ces contrées, et, en cas que leur
nombre soit augmenté, on s'empressera sans perdre de temps à se
mettre en posture propre à faire respecter la protection qu'on
est intentionné d'accorder aux États qui, par leur faiblesse, ne
sauraient se soustraire aux dangers dont ils sont menacés.
2º Pour prévenir toute incertitude sur l'époque de la mise en
activité des moyens destinés de part et d'autre, et ci-dessus
énoncés, à préserver le nord de l'Allemagne de toute invasion
étrangère, il est convenu avant tout, entre nous et S. M.
Prussienne, de déterminer le casus foederis du présent
arrangement. À cet effet, on s'est accordé à l'envisager comme
échu au premier empiétement que les troupes françaises
stationnées dans les États électoraux de S. M. Britannique se
permettront sur les pays adjacents.
3º Le _casus foederis_ échéant, S. M. le roi de Prusse, se
trouvant plus à portée du théâtre des événements, n'attendra pas
pour agir la réunion des forces respectives qui seront ci-dessous
spécifiées, et fera commencer les opérations aussitôt qu'elle
aura la nouvelle que les troupes françaises ont franchi la ligne
qu'elles occupent présentement dans le nord de l'Allemagne.
4º Tous les moyens que nous nous proposons d'employer à cette
même fin se trouvant prêts pour être mis en activité, nous nous
engageons de la manière la plus formelle à marcher au secours de
S. M. Prussienne au premier signal qui nous en sera donné et avec
toute la célérité possible.
5º Les forces qui seront employées de notre part à la défense du
reste du nord de l'Allemagne s'élèveront à 40 mille hommes de
troupes réglées, et pourront être augmentées jusqu'à 60 mille
hommes, suivant le besoin. S. M. le roi de Prusse s'oblige, de
son côté, d'employer à ce même usage un nombre égal de troupes
réglées. Une fois les opérations militaires commencées, nous nous
obligeons de ne poser les armes, ni d'entrer en accommodement
avec l'ennemi commun, que du consentement de S. M. Prussienne, et
après un accord préalable avec elle; bien entendu que S. M. le
roi de Prusse s'imposera également l'obligation de ne poser les
armes ni d'entrer en accommodement avec l'ennemi commun que de
notre consentement et après un accord préalable avec nous.
6º Immédiatement après le commencement des hostilités, ou plutôt
si la convenance en est reconnue, entre les deux cours
contractantes, le roi de Danemark et l'électeur de Saxe seront
invités à adhérer à ce concert, et à y coopérer par des moyens
proportionnés à leur puissance, ainsi que tous les autres princes
et États du nord de l'Allemagne qui, par la proximité de leur
pays, doivent participer aux bienfaits du présent arrangement.
7º Après qu'on aura atteint le but qu'on s'y propose, nous nous
réservons de nous entendre avec S. M. Prussienne sur les mesures
ultérieures à prendre, afin de purger entièrement le sol de
l'empire germanique de la présence des troupes étrangères, et
d'assurer d'une manière solide pour l'avenir cet heureux
résultat, en avisant à un ordre de choses qui n'expose plus
l'Allemagne aux inconvénients dont elle a dû souffrir depuis le
commencement de la guerre actuelle.
Cette déclaration devant être échangée contre un acte signé par
S. M. le roi de Prusse et conçu dans le même sens, nous
promettons sur notre foi et parole impériale de remplir
fidèlement les engagements que nous y avons pris.
En foi de quoi nous l'avons signée de notre propre main, et y
avons fait apposer le sceau de notre empire. Donné à
Saint-Pétersbourg, le......... l'an 1804, de notre règne le
quatrième.]
[Note en marge: Le roi de Prusse, cherchant à se mettre en règle avec
la France, lui fait une déclaration solennelle de neutralité, au
moment même où il se lie avec la Russie.]
Ce traité, de forme si singulière, dut rester secret, et nous demeura,
en effet, complétement inconnu. À peine était-il conclu, que le roi de
Prusse, courant perpétuellement d'un côté à l'autre, pour prévenir
tout danger de guerre, craignit, après s'être garanti du côté de la
Russie, de s'être trop découvert du côté de la France. La manière
brusque dont il avait cessé de parler d'alliance avec nous, le silence
grave et sévère gardé sur l'affaire du duc d'Enghien, lui parurent un
péril pour la paix. Il chargea donc M. d'Haugwitz de faire au ministre
de France une déclaration solennelle de neutralité, neutralité absolue
de la part de la Prusse, tant que les troupes françaises occupant le
Hanovre ne seraient pas augmentées. En conséquence, M. d'Haugwitz,
sortant tout à coup avec M. de Laforest d'un silence contraint, lui
déclara que son roi engageait sa parole d'honneur de rester neutre,
quoi qu'il arrivât, si le nombre de trente mille Français n'était pas
dépassé en Hanovre. Il ajouta que cela valait presque l'alliance
manquée, car l'immobilité de la Prusse, certaine aux conditions qu'il
y mettait, assurait l'immobilité du continent. L'emphase de cette
déclaration, assez peu motivée dans le moment, surprit M. de Laforest,
mais ne lui révéla rien. Néanmoins elle lui parut, singulière.
Frédéric-Guillaume avait cru, par là, se mettre en règle avec tout le
monde. Il n'y a rien de plus triste à voir que la faiblesse
malhabile, s'embarrassant dans le labyrinthe de la politique, et se
compromettant à force de vouloir parer à tout, comme un faible oiseau
qui se prend dans un filet, à force de s'agiter pour en sortir.
Ainsi furent jetés, par la politique ambiguë du roi de Prusse, et sous
la vive impression de l'événement de Vincennes, les fondements de la
troisième coalition. La Russie, charmée d'avoir engagé la Prusse,
commença en même temps à tourner ses soins vers l'Autriche, et
s'efforça de complaire à cette puissance un peu plus qu'elle n'avait
fait jusqu'alors. Elle en avait le moyen facile dans les mains:
c'était de ne plus dire comme la France à propos des questions
pendantes encore en empire, et de dire exactement comme la cour de
Vienne.
[Note en marge: Conduite de la cour de Vienne dans l'affaire du duc
d'Enghien.]
[Note en marge: Cette cour montre une modération voisine de
l'indifférence.]
Il faut faire connaître maintenant de quelle manière avait été pris à
Vienne l'événement qui venait de troubler si profondément les cours de
Berlin et de Saint-Pétersbourg. S'il y avait une cour que l'enlèvement
du duc d'Enghien sur le sol germanique dût toucher, c'était
assurément celle d'Autriche. Cependant, les seuls ministres modérés en
cette circonstance furent ceux de l'empereur. Il ne leur échappa
aucune expression blessante pour le gouvernement français, aucune
démarche dont il eût à se plaindre. Et pourtant le chef de l'empire,
gardien naturel de la sûreté, de la dignité, du territoire de
l'Allemagne, était chargé, ou personne ne l'était au monde, d'élever
la voix contre l'acte commis dans le grand-duché de Baden. Il faut
même le dire, pour être vrai, tout eût été à sa place, si le calme que
montra la cour d'Autriche en cette rencontre s'était fait voir à
Pétersbourg, et si la promptitude à réclamer s'était manifestée à
Vienne. Personne n'eût trouvé surprenant que l'empereur demandât avec
modération, mais avec fermeté, des explications au Premier Consul, sur
une violation de territoire qui devait profondément inquiéter
l'Allemagne. Il n'en fut rien, ce fut même le contraire qui eut lieu.
On était jeune, inexpérimenté, à Pétersbourg, on était surtout loin de
la France; on était sage, dissimulé à Vienne, et surtout très-proche
du vainqueur de Marengo. On se tut. M. de Cobentzel, provoqué plutôt
par M. de Champagny que le provoquant lui-même, dit qu'il comprenait
les dures nécessités de la politique, qu'il regrettait à la vérité un
événement propre à susciter de nouvelles complications en Europe, mais
que le cabinet de Vienne veillerait, quant à lui, avec plus de zèle
que jamais, au maintien de la paix continentale.
[Note en marge: Motifs de la conduite modérée de l'Autriche.]
[Note en marge: Elle veut profiter de l'occasion pour résoudre à son
gré les questions restées pendantes en empire.]
[Note en marge: Abus de pouvoir de l'Autriche à l'égard des princes
indemnisés.]
Pour comprendre la conduite du cabinet de Vienne en cette
circonstance, il faut savoir qu'en attendant l'occasion favorable de
regagner ce qu'il avait perdu, occasion qu'il ne voulait pas faire
naître imprudemment, ce cabinet regardait avec une ardente curiosité
ce qui se passait à Boulogne, formant des voeux bien naturels pour que
les armées françaises s'engloutissent dans l'Océan, mais ne voulant
aucunement les attirer sur le Danube, car il connaissait leur
supériorité désormais irrésistible. Dans l'intervalle, il profitait
des occupations que la guerre maritime venait de créer à la France,
pour résoudre à son gré les questions qui n'avaient pas été résolues
par le recès de 1803. Ces questions, laissées en suspens faute de
temps, étaient, comme on doit s'en souvenir, les suivantes: la
proportion à établir entre les voix catholiques et protestantes dans
le Collége des princes; le maintien ou la suppression de la noblesse
immédiate; la nouvelle division en cercles, pour la police et le
maintien de l'ordre en Allemagne; la réorganisation de l'Église
germanique; le séquestre des biens mobiliers et immobiliers
appartenant aux principautés ecclésiastiques sécularisées; diverses
affaires enfin de moindre importance. La plus grave de ces questions
par ses conséquences, c'était le retard apporté à la nouvelle
organisation des cercles, car il en résultait un défaut de police qui
laissait tout au pouvoir du plus fort. La France étant en ce moment
entièrement tournée vers la guerre maritime, et séparée en outre de la
Russie, il n'y avait plus aucune influence extérieure capable de venir
au secours des États opprimés, et l'empire tombait de toutes parts
dans l'anarchie.
Sur la fin de la négociation de 1803, l'Autriche avait séquestré les
dépendances des principautés sécularisées, qui se trouvaient sous sa
main. On se souvient que ces anciennes principautés ecclésiastiques
avaient, les unes des fonds déposés à la banque de Vienne, les autres
des terres enclavées dans divers États allemands. Ces fonds et ces
terres devaient appartenir naturellement aux princes indemnisés.
L'Autriche, alléguant on ne sait quelle maxime de droit féodal, avait
séquestré pour plus de trente millions de capitaux déposés à la banque
de Vienne, ou placés dans les rentes. C'étaient la Bavière et la
maison d'Orange qui éprouvaient la plus notable perte. L'Autriche
n'avait pas borné là ses entreprises. Elle traitait avec une foule de
petits princes, pour leur arracher certaines possessions qu'ils
avaient en Souabe, et se ménager ainsi une position sur les bords du
lac de Constance. Elle avait acheté la ville de Lindau du prince de
Bretzenheim, et lui avait cédé en échange des terres en Bohême, avec
la promesse d'un vote viril à la Diète. Elle traitait avec la maison
de Koenigseck, pour en obtenir, à de pareilles conditions, des
territoires situés dans la même contrée. Enfin elle poursuivait auprès
de la Diète la création de nouvelles voix catholiques, pour arriver à
l'égalité entre les voix catholiques et protestantes. La majorité de
la Diète ne semblant pas disposée à la satisfaire, elle menaçait
d'interrompre toute délibération, jusqu'à ce que cette question de la
proportion des suffrages fût résolue conformément à ses désirs.
[Note en marge: Les princes de second ordre imitant les violences de
l'Autriche, l'empire tombe dans l'anarchie.]
Les princes germaniques, lésés par les violences de l'Autriche, se
vengeaient en commettant des violences semblables sur les États plus
faibles qu'eux. La Hesse, le Wurtemberg faisaient envahir les terres
de la noblesse immédiate, avouant tout haut leurs projets
d'incorporation. La noblesse immédiate de Franconie s'étant adressée à
la chambre impériale de Wetzlar, afin de provoquer un décret contre
les usurpations dont elle était menacée, le gouvernement hessois avait
fait déchirer partout les affiches du jugement rendu par la chambre
impériale, donnant ainsi l'exemple du plus étrange mépris pour les
tribunaux de l'empire. On ne s'en tenait pas à ces excès, on refusait
de payer les pensions du clergé, dépouillé de ses biens par les
sécularisations. Le duc de Wurtemberg n'en voulait acquitter aucune.
Au milieu de cette réciprocité de violences, chacun se taisait dans
l'espoir d'obtenir l'impunité pour son propre compte. On ne se
plaignait pas des séquestres de l'Autriche, pour qu'elle laissât
exécuter tout ce qu'on entreprenait contre la noblesse immédiate, ou
contre les malheureux pensionnaires privés de leur pain. La Bavière,
la plus maltraitée par l'Autriche, s'en vengeait sur le prince
archichancelier, dont l'électorat avait été transféré de Mayence à
Ratisbonne. Le voyant avec peine sur le territoire de Ratisbonne
qu'elle ambitionnait depuis long-temps, elle le poursuivait de ses
menaces, lui prenait une quantité d'enclaves, et lui inspirait mille
inquiétudes sur son existence. La Prusse imitait ces façons d'agir en
Westphalie, et ne restait en arrière, en fait d'usurpations, ni de la
Bavière ni de l'Autriche.
Deux États seulement se conduisaient avec justice: premièrement le
prince archichancelier, qui, devant son existence aux arrangements de
1803, s'appliquait à les faire respecter par les membres de la
Confédération; secondement l'électeur de Saxe, qui, désintéressé au
milieu de ces prétentions de tout genre, demeuré immobile dans son
ancienne principauté, sans avoir rien perdu ni acquis, votait
stérilement pour le respect des droits de chacun, par sagesse et par
honnêteté.
[Note en marge: L'Autriche prend fait et cause pour la noblesse
immédiate.]
Tout ce qu'on avait fait de coupables concessions à l'Autriche, en lui
permettant d'opprimer les uns, pour qu'elle permît d'opprimer les
autres, ne l'avait point désarmée, particulièrement à l'égard de la
Bavière. Se croyant assez forte pour ne plus rien ménager, elle venait
de prendre fait et cause pour la noblesse immédiate, dont elle était
la protectrice naturelle et intéressée, à cause du recrutement de ses
armées.
On a déjà vu que la noblesse immédiate, relevant de l'Empereur, et non
des princes territoriaux chez lesquels ses terres étaient enclavées,
ne devait pas à ceux-ci de contingent militaire. Ceux des habitants
qui avaient le goût des armes, s'enrôlaient dans les troupes
autrichiennes, et procuraient, dans la Franconie seule, plus de deux
mille recrues par an, appréciables par la qualité bien plus que par le
nombre. C'étaient, en effet, de vrais Allemands, fort supérieurs aux
autres soldats de l'Autriche pour l'instruction, la bravoure et les
qualités guerrières. Ils fournissaient tous les sous-officiers des
armées impériales, et formaient en quelque sorte le cadre allemand,
dans lequel l'Autriche versait les sujets de tant d'espèces qu'elle
renferme dans ses vastes États. Aussi était-elle résolue sur ce point
à tout braver, excepté la guerre avec la France, plutôt que de céder.
Sans s'inquiéter de ce qu'on pourrait lui reprocher d'excès de
pouvoir, elle déféra au Conseil aulique, comme un acte de violence
relevant exclusivement de la police de l'empereur, les empiétements
commis contre la noblesse immédiate; et, avec une promptitude peu
ordinaire à la procédure germanique, elle fit rendre une décision
provisoire, qualifiée de _Conservatorium_ dans la langue
constitutionnelle de l'empire, et en confia l'exécution à quatre États
confédérés: Saxe, Baden, Bohême, Ratisbonne. Elle fit marcher par la
Bohême d'un côté, par le Tyrol de l'autre, dix-huit bataillons, et
menaça la Bavière d'une invasion immédiate, si elle ne retirait ses
troupes des diverses seigneuries qu'elle avait envahies. On comprend
que, dans une telle situation, l'Autriche avait fort à ménager le
Premier Consul; car, bien qu'occupé du côté de l'Océan, il n'était
homme à reculer nulle part. L'irritation d'ailleurs qu'on venait
d'exciter en lui, le rendait plus susceptible et plus redoutable que
de coutume. C'est là ce qui explique la réserve des diplomates
autrichiens dans l'affaire du duc d'Enghien, et l'indifférence réelle
ou apparente qu'ils montrèrent en cette grave circonstance.
Nous avons déjà signalé les dispositions qu'avaient fait naître, chez
le Premier Consul, les attaques dirigées contre sa personne. Les
bienfaits dont il s'était plu à combler les émigrés n'avaient point
désarmé leur haine. Les égards qu'il avait témoignés à l'Europe
n'avaient point calmé sa jalousie. Irrité au plus haut point d'obtenir
si peu de retour, il avait senti s'opérer dans son âme une révolution
subite, et il était disposé à maltraiter tout ce qu'il avait le plus
ménagé jusqu'alors. La réponse aux manifestations que nous venons de
rapporter ne se fit pas attendre; et après avoir déploré l'égarement
de ses passions, nous allons avoir de nouveau l'occasion d'admirer
toute la grandeur de son caractère.
[Note en marge: Réponse du Premier Consul à toutes les cours et sa
conduite au sujet des violences de l'Autriche dans l'empire.]
La cour de Prusse s'était tue, et avait cessé de parler d'alliance. On
se tut avec elle; mais le Premier Consul fit réprimander durement M.
de Laforest, pour avoir rapporté trop fidèlement dans ses dépêches
les impressions du public de Berlin. Quant à la cour de Russie, la
réplique fut instantanée, et cruelle. Le général Hédouville eut ordre
de quitter Saint-Pétersbourg sous quarante-huit heures, sans alléguer
d'autre raison de son départ que celle de sa santé, raison d'usage
chez les diplomates, pour donner à deviner ce qu'ils ne veulent pas
dire. Il devait laisser ignorer s'il partait pour quelque temps, ou
pour toujours. M. de Rayneval devait seul continuer à résider, en
prenant la qualité de chargé d'affaires. Il n'y avait du reste à
Paris, depuis le renvoi de M. de Markoff, qu'un agent de ce grade, M.
d'Oubril. Le Premier Consul opposa ensuite à la dépêche du cabinet
russe une réponse qui fut douloureuse pour l'empereur. On rappelait,
dans cette réponse, que la France, après avoir usé jusqu'ici des
meilleurs procédés envers la Russie, et l'avoir mise de moitié dans
toutes les grandes affaires du continent, n'était point payée de
retour; qu'elle trouvait les agents russes, sans exception,
malveillants et hostiles; que, contrairement au dernier traité de
paix, qui obligeait les deux cours à ne se créer aucun embarras l'une
à l'autre, le cabinet de Saint-Pétersbourg accréditait des émigrés
français auprès des nations étrangères, et couvrait des conspirateurs
du prétexte de la nationalité russe, pour les soustraire à la police
de la France; que c'était violer à la fois l'esprit et la lettre des
traités; que si on voulait la guerre, il n'y avait qu'à le dire
franchement; que le Premier Consul, qui ne la désirait pas, ne la
craignait pas non plus, car le souvenir de la dernière campagne
n'avait pas de quoi l'alarmer (allusion au désastre de Suwarow); que,
relativement à ce qui s'était passé à Baden, la Russie se constituait
bien légèrement la garante du sol germanique, car ses titres pour
intervenir étaient fort contestables; qu'en tout cas, la France avait
usé d'un droit de défense légitime contre des complots tramés sur sa
frontière, au vu et au su de certains gouvernements allemands, comblés
par elle de biens, et la payant par la plus noire ingratitude; qu'au
surplus, elle s'en était expliquée avec eux; qu'elle s'en expliquerait
avec eux seuls, et qu'à sa place la Russie en aurait fait autant; car,
si elle avait été informée que les assassins de Paul Ier étaient
réunis à une marche de sa frontière, et sous sa main, se serait-elle
abstenue d'aller les y saisir?
[Note en marge: Allusion cruelle à la mort de Paul Ier, dans la
réponse adressée à la Russie.]
L'ironie était cruelle envers un prince auquel on reprochait de
n'avoir puni aucun des meurtriers de son père, et que, pour ce motif,
on accusait, bien injustement d'ailleurs, de complicité dans un
horrible attentat. Elle devait prouver à l'empereur Alexandre combien
il était imprudent à lui de se mêler de l'affaire du duc d'Enghien,
quand la mort de Paul Ier rendait la réplique si facile et si
terrible.
Relativement à l'Allemagne, la Russie ayant récemment approuvé la
conduite de l'Autriche, et la prétention qu'affichait celle-ci de
déférer au Conseil aulique les questions constitutionnelles, le
Premier Consul déclarait nettement que la France se séparait désormais
de la diplomatie russe, pour la suite à donner aux affaires
germaniques; qu'elle n'admettait pas que les questions restées en
suspens fussent résolues dans le Conseil aulique, simple tribunal de
l'empereur plutôt que de l'empire; que ces questions devaient, comme
toutes les autres, se traiter à la Diète, corps suprême, seul
dépositaire de la souveraineté allemande. Ainsi, le dissentiment était
complet sur tous les points; les résolutions étaient aussi tranchées
que le langage.
[Note en marge: Conduite à l'égard de l'Autriche.]