HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME CINQUIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1845
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE.
LIVRE DIX-NEUVIÈME.
L'EMPIRE.
Effet produit en Europe par la mort du duc d'Enghien.--La Prusse,
prête à former une alliance avec la France, se rejette vers la
Russie, et se lie à cette dernière puissance par une convention
secrète.--Quelle était en 1803 la véritable alliance de la
France, et comment cette alliance se trouve manquée.--La conduite
de MM. Drake, Smith et Taylor dénoncée à tous les cabinets.--Le
sentiment qu'elle inspire atténue l'effet produit par la mort du
duc d'Enghien.--Sensation éprouvée à Pétersbourg.--Deuil de cour
pris spontanément.--Conduite légère et irréfléchie du jeune
empereur.--Il veut réclamer auprès de la Diète de Ratisbonne
contre la violation du territoire germanique, et adresse des
notes imprudentes à la Diète et à la France.--Circonspection de
l'Autriche.--Celle-ci ne se plaint pas de ce qui s'est passé à
Ettenheim, mais profite des embarras supposés du Premier Consul
pour se permettre en Empire les plus grands excès de
pouvoir.--Spoliations et violences dans toute
l'Allemagne.--Énergie du Premier Consul.--Réponse cruelle à
l'empereur Alexandre, et rappel de l'ambassadeur
français.--Indifférence méprisante pour les réclamations élevées
à la Diète.--Expédient imaginé par M. de Talleyrand pour faire
aboutir ces réclamations à un résultat insignifiant.--Conduite
équivoque des ministres autrichiens à la Diète.--Ajournement de
la question.--Signification à l'Autriche de cesser ses violences
dans l'Empire.--Déférence de cette cour.--Suite du procès de
Georges et Moreau.--Suicide de Pichegru.--Agitation des
esprits.--Il résulte de cette agitation un retour général vers
les idées monarchiques.--On considère l'hérédité comme un moyen
de consolider l'ordre établi, et de le mettre à l'abri des
conséquences d'un assassinat.--Nombreuses adresses.--Discours de
M. de Fontanes à l'occasion de l'achèvement du Code civil.--Rôle
de M. Fouché dans cette circonstance.--Il est l'instrument du
changement qui se prépare.--M. Cambacérès oppose quelque
résistance à ce changement.--Explication du Premier Consul avec
celui-ci.--Démarche du Sénat préparée par M. Fouché.--Le Premier
Consul diffère de répondre à la démarche du Sénat, et s'adresse
aux cours étrangères, pour savoir s'il obtiendra d'elles la
reconnaissance du nouveau titre qu'il veut prendre.--Réponse
favorable de la Prusse et de l'Autriche.--Conditions que cette
dernière cour met à la reconnaissance.--Disposition empressée de
l'armée à proclamer un Empereur.--Le Premier Consul, après un
assez long silence, répond au Sénat en demandant à ce corps de
faire connaître sa pensée tout entière.--Le Sénat
délibère.--Motion du tribun Curée ayant pour objet de demander le
rétablissement de la monarchie.--Discussion sur ce sujet dans le
sein du Tribunat, et discours du tribun Carnot.--Cette motion est
portée au Sénat, qui l'accueille, et adresse un message au
Premier Consul, pour lui proposer de revenir à la
monarchie.--Comité chargé de proposer les changements nécessaires
à la Constitution consulaire.--Changements adoptés.--Constitution
impériale.--Grands dignitaires.--Charges militaires et
civiles.--Projet de rétablir un jour l'empire d'occident.--Les
nouvelles dispositions constitutionnelles converties en un
sénatus-consulte.--Le Sénat se transporte en corps à Saint-Cloud,
et proclame Napoléon Empereur.--Singularité et grandeur du
spectacle.--Suite du procès de Georges et Moreau.--Georges
condamné à mort, et exécuté.--MM. Armand de Polignac et de
Rivière condamnés à mort, et graciés.--Moreau exilé.--Sa destinée
et celle de Napoléon.--Nouvelle phase de la Révolution
française.--La République convertie en monarchie militaire.
[Note en marge: Avril 1804.]
[Note en marge: État de l'Europe au moment de la mort du Duc
d'Enghien.]
L'effet produit par la sanglante catastrophe de Vincennes fut grand
sans doute en France; il fut plus grand encore en Europe. Nous ne nous
écarterons pas de la vérité rigoureuse, en disant que cette
catastrophe devint la principale cause d'une troisième guerre
générale. La conspiration des princes français, et la mort du duc
d'Enghien qui en était la suite, furent de ces coups réciproques, par
lesquels la révolution et la contre-révolution s'excitèrent à une
nouvelle et violente lutte, qui s'étendit bientôt depuis les Alpes et
le Rhin jusqu'aux bords du Niémen.
Nous avons exposé la situation respective de la France et des diverses
cours, à partir du renouvellement de la guerre avec la Grande-Bretagne;
les prétentions de la Russie à un arbitrage suprême, accueillies
froidement par l'Angleterre, courtoisement par le Premier Consul, mais
bientôt repoussées par celui-ci, dès qu'il avait reconnu les
dispositions partiales du cabinet russe; les appréhensions de
l'Autriche, craignant de voir la guerre redevenir générale, et cherchant
à se distraire de ses inquiétudes par des excès de pouvoir dans
l'Empire; les perplexités de la Prusse, tour à tour agitée par les
suggestions de la Russie, ou attirée par les caresses du Premier Consul,
presque séduite par les paroles de ce dernier à M. Lombard, prête enfin
à sortir de ses longues hésitations en se jetant dans les bras de la
France.
[Note en marge: Le roi de Prusse, mécontent de la Russie, et séduit
par les discours tenus à Bruxelles par le Premier Consul, se décide
pour l'alliance de la France.]
[Note en marge: Le roi de Prusse offre à la France réciproque des
États actuellement possédés par les deux puissances.]
[Note en marge: Conditions de cette garantie réciproque.]
Telle était la situation un peu avant la déplorable conjuration dont
nous venons de raconter les tragiques phases. M. Lombard était
retourné à Berlin tout plein de ce qu'il avait entendu à Bruxelles, et
en communiquant ses impressions au jeune Frédéric-Guillaume, il
l'avait décidé à se lier définitivement avec nous. Une autre
circonstance avait contribué beaucoup à produire cet heureux résultat.
La Russie s'était montrée peu favorable aux idées de la Prusse, qui
consistaient dans une sorte de neutralité continentale, fondée sur
l'ancienne neutralité prussienne, et elle avait cherché à substituer à
ces idées un projet de tiers-parti européen, qui, sous prétexte de
contenir les puissances belligérantes, aurait abouti bientôt à une
nouvelle coalition, dirigée contre la France, et soldée par
l'Angleterre. Frédéric-Guillaume, blessé de l'accueil qu'avaient reçu
ses propositions, des conséquences visibles que pouvait entraîner le
projet russe, sentant que la force était du côté du Premier Consul,
lui fit offrir, non plus une stérile amitié, comme il faisait depuis
1800, par l'insaisissable M. d'Haugwitz, mais une véritable alliance.
D'abord il avait offert, à la France ainsi qu'à la Russie, une
extension de la neutralité prussienne, qui devait comprendre tous les
États d'Allemagne, et être payée de l'évacuation du Hanovre, ce qui
n'aurait eu pour nous d'autre effet que de rouvrir le continent au
commerce anglais, et de nous fermer la route de Vienne. Le Premier
Consul, conférant à Bruxelles avec M. Lombard, n'avait pas voulu en
entendre parler. Depuis le retour de M. Lombard à Berlin, et la
conduite récente de la Russie, le roi de Prusse nous faisait proposer
tout autre chose. Dans ce nouveau système, les deux puissances, la
France et la Prusse, se garantissaient le _status presens_,
comprenant, pour la Prusse, tout ce qu'elle avait acquis en Allemagne
et en Pologne depuis 1789; pour la France, le Rhin, les Alpes, la
réunion du Piémont, la présidence de la République italienne, la
propriété de Parme et Plaisance le maintien du royaume d'Étrurie,
l'occupation temporaire de Tarente. Si pour l'un de ces intérêts la
paix était troublée, celle des deux puissances qui ne serait point
immédiatement menacée, devait s'entremettre pour prévenir la guerre.
Si ses bons offices demeuraient inefficaces, les deux puissances
s'engageaient à réunir leurs forces, et à soutenir la lutte en commun.
Pour prix de ce grave engagement, la Prusse demandait qu'on évacuât
les bords de l'Elbe et du Weser, qu'on réduisît l'armée française en
Hanovre au nombre d'hommes nécessaire pour percevoir les revenus du
pays, c'est-à-dire à 6 mille; et enfin, si à la paix les succès de la
France avaient été assez grands pour qu'elle pût en dicter les
conditions, la Prusse exigeait que le sort du Hanovre fût réglé
d'accord avec elle. C'était, d'une façon indirecte, stipuler que le
Hanovre lui serait donné.
[Note en marge: Raisons qui avaient décidé la Prusse à s'engager aussi
avant dans la politique de la France.]
Ce qui avait décidé Frédéric-Guillaume à entrer aussi avant dans la
politique du Premier Consul, c'était la certitude de la paix
continentale, qui dépendait, à son avis, d'une solide alliance entre
la Prusse et la France. Il avait vu, avec une justesse de coup d'oeil
honorable pour lui, honorable surtout pour M. d'Haugwitz, son
véritable inspirateur, que, la Prusse et la France étant fortement
unies, personne sur le continent n'oserait troubler la paix générale.
Il avait reconnu en même temps qu'en enchaînant le continent, il
enchaînait aussi le Premier Consul; car la garantie donnée à la
situation présente des deux puissances, était une manière de fixer
cette situation, et d'interdire au Premier Consul de nouvelles
entreprises. Si la Prusse eût persisté dans de telles vues, et si on
l'avait encouragée à y persévérer, les destinées du monde eussent été
changées.
[Note en marge: Motifs qui auraient dû décider le Premier Consul à
accepter les offres de la Prusse.]
Les mêmes raisons qui avaient décidé la Prusse à faire la proposition
que nous venons de rapporter auraient dû décider le Premier Consul à
l'accepter. Ce qu'il voulait, en définitive, du moins alors, c'était
la France jusqu'au Rhin et aux Alpes, plus une domination absolue en
Italie, une influence prépondérante en Espagne, en un mot la
suprématie de l'occident. Il avait tout cela en obtenant la garantie
de la Prusse, et il l'avait avec un degré de certitude presque
infaillible. Sans doute le continent était rouvert aux Anglais par
l'évacuation des bords de l'Elbe et du Weser; mais ces facilités
rendues à leur commerce ne leur faisaient pas autant de bien que leur
faisait de mal l'immobilité du continent, désormais assurée par
l'union de la Prusse avec la France. Et, le continent immobile, le
Premier Consul était certain, en y appliquant son génie pendant
plusieurs années, de frapper tôt ou tard quelque grand coup sur
l'Angleterre.
[Note en marge: Difficultés survenues pour le mot d'alliance, que la
Prusse refuse d'insérer dans le traité proposé.]
Il est vrai que le titre d'alliance manquait à la proposition de la
Prusse: la chose y était certainement, mais le mot y manquait par la
volonté très-réfléchie du jeune roi.
[Note en marge: Raisons qui portaient la Prusse à diminuer
l'importance apparente du traité de garantie.]
Ce prince, effectivement, n'avait pas voulu l'y mettre; il avait même
tenu à diminuer l'importance apparente du traité, en l'appelant une
convention. Mais qu'importait la forme, quand on avait le fond; quand
l'engagement de joindre ses forces aux nôtres était formellement
stipulé; quand cet engagement pris par un roi honnête et fidèle à sa
parole, méritait qu'on y comptât? C'est ici le cas de remarquer l'une
des faiblesses d'esprit, non pas seulement de la cour de Prusse, mais de
toutes les cours de l'Europe à cette époque. On admirait le nouveau
gouvernement de la France, depuis qu'il était dirigé par un grand homme;
on aimait ses principes autant qu'on respectait sa gloire; et cependant
on s'en tenait volontiers à part. Même quand un intérêt pressant
obligeait à s'en rapprocher, on ne voulait avoir avec lui que des
rapports d'affaires: non pas qu'on éprouvât, ou qu'on osât manifester
pour lui le dédain aristocratique des vieilles dynasties pour les
nouvelles; le Premier Consul ne s'était pas encore exposé à des
comparaisons de ce genre, en se constituant chef de dynastie, et la
gloire militaire, qui faisait son titre principal, était l'un de ces
mérites devant lesquels le dédain tombe toujours. Mais on aurait craint,
en se déclarant formellement son allié, de passer aux yeux de l'Europe
pour déserteur de la cause commune des rois. Frédéric-Guillaume se
serait trouvé embarrassé devant son jeune ami Alexandre, et même devant
son ennemi l'empereur François. La belle et jeune reine, qui avait
autour d'elle une coterie pleine des passions et des préjugés de
l'ancien régime, coterie où l'on raillait M. Lombard parce qu'il était
revenu de Bruxelles enthousiasmé du Premier Consul, où l'on haïssait M.
d'Haugwitz parce qu'il était l'apôtre de l'alliance française, la belle
et jeune reine et ses entours auraient jeté les hauts cris, et accablé
le roi de leur blâme. Ce n'était là, sans doute, qu'un désagrément
intérieur, et Frédéric-Guillaume était souvent exposé à en éprouver de
semblables. Mais il n'aurait pu concilier ce traité formel d'alliance,
avec le langage équivoque, et dépourvu de franchise, qu'il tenait
ordinairement aux autres cours. Il voulait pouvoir leur présenter les
engagements pris avec le Premier Consul, comme un sacrifice qu'il avait
fait malgré lui au besoin le plus pressant de ses peuples. Ses peuples
en effet avaient un besoin urgent que le Hanovre fût évacué, afin que
l'Elbe et le Weser fussent débloqués. Pour obtenir de la France
l'évacuation du Hanovre, il fallait bien, aurait-il dit, lui concéder
quelque chose, et il s'était vu obligé de lui garantir ce que d'ailleurs
toutes les puissances, l'Autriche notamment, lui avaient garanti, soit
par des traités, soit par des conventions secrètes. À ce prix, qui
n'était pas une concession nouvelle, il avait délivré l'Allemagne des
soldats étrangers, et rétabli son commerce. Ajoutez à la convention
proposée le mot d'alliance, et cette interprétation devenait impossible.
Il est vrai que la stipulation relative au Hanovre était aussi
compromettante qu'aurait pu l'être le mot d'alliance, mais elle se
trouvait reléguée dans un article qu'on avait promis sous parole
d'honneur de laisser secret. Cette cour était, comme on le voit, aussi
faible qu'ambitieuse; mais on pouvait compter sur sa promesse une fois
écrite. Il fallait donc la prendre telle qu'elle était, se plier à ses
faiblesses, et se hâter de saisir cette occasion unique de l'enchaîner à
la France.
[Note en marge: Avantages de l'alliance prussienne.]
De nos jours, depuis que l'ancien empire germanique a été brisé, il
subsiste peu de sujets de rivalité entre la Prusse et l'Autriche, et
il en existe un fort redoutable entre la Prusse et la France, dans les
provinces rhénanes. Mais en 1804 la Prusse, placée assez loin du Rhin,
n'avait avec la France que des intérêts semblables, et avec l'Autriche
que des intérêts contraires. La haine que le grand Frédéric éprouvait
pour celle-ci, et qu'il lui inspirait, survivait tout entière. La
réforme de la constitution germanique, la sécularisation des
territoires ecclésiastiques, la suppression de la noblesse immédiate,
le partage des votes entre les catholiques et les protestants, étaient
autant de questions ou résolues ou à résoudre, qui remplissaient les
deux cours de ressentiment, pour le passé et pour l'avenir. La Prusse,
enrichie de biens d'église, représentant la révolution en Allemagne,
en ayant les intérêts, et presque le mauvais renom auprès des vieilles
monarchies, était notre alliée naturelle; et, à moins de ne vouloir
aucun ami en Europe, c'était à elle évidemment qu'il fallait
s'attacher.
En effet, l'Espagne comme alliée n'était plus rien, et, pour la
régénérer, on était condamné à se jeter plus tard dans des difficultés
immenses. L'Italie, déchirée en lambeaux dont nous avions la presque
totalité, ne pouvait pas nous procurer encore une force réelle; elle
nous donnait à peine quelques soldats, qui, pour devenir bons, car ils
en étaient capables, avaient besoin d'être long-temps encadrés avec
les nôtres. L'Autriche, plus habile, plus astucieuse que toutes les
autres cours ensemble, nourrissait la résolution, qu'elle dissimulait
à tout le monde et presque à elle-même, de se précipiter sur nous à la
première occasion, pour recouvrer ce qu'elle avait perdu. Et il n'y
avait à cela rien d'étonnant, ni de condamnable. Tout vaincu cherche à
se relever, et en a le droit. Autant la Prusse représentait en
Allemagne quelque chose d'analogue à nous, autant l'Autriche y
représentait ce qu'on pouvait imaginer de plus contraire, car elle
était l'image accomplie de l'ancien régime. Une raison, d'ailleurs, la
rendait inconciliable avec la France: c'était l'Italie, objet de sa
passion la plus vive, et d'une passion égale de la part du Premier
Consul. Dès qu'on tenait à dominer l'Italie, il ne fallait espérer que
des trêves, plus ou moins longues, avec l'Autriche. Entre les deux
cours allemandes toujours divisées, l'option pour celle de Vienne
était donc impossible. Quant à la Russie, en prétendant dominer le
continent, il fallait se résigner à l'avoir pour ennemie. Les dix
dernières années le prouvaient suffisamment. Même sans aucun intérêt
dans la guerre que nous soutenions contre l'Allemagne, avec un intérêt
conforme au nôtre dans celle que nous soutenions contre l'Angleterre,
elle avait sous Catherine pris une attitude hostile, sous Paul Ier
envoyé Suwarow, et sous Alexandre elle finissait, en voulant protéger
les petites puissances, par aboutir à un protectorat du continent,
incompatible avec la puissance que nous voulions y exercer. La
jalousie continentale en faisait pour nous une ennemie, comme la
jalousie maritime en faisait une de l'Angleterre. Ainsi l'Espagne,
alors déchue, n'ayant aucune force à nous offrir, l'Autriche étant
irréconciliable à cause de l'Italie, la Russie étant notre jalouse sur
le continent, comme l'Angleterre l'était sur les mers, la Prusse, au
contraire, n'ayant que des intérêts semblables aux nôtres, jouant
parmi les vieux gouvernements le rôle d'une parvenue, la Prusse se
trouvait notre alliée naturelle et forcée. La négliger c'était
consentir à être tout seul. Être tout seul, toujours, dans tous les
cas, c'était consentir à périr au premier revers.
[Note en marge: Le Premier Consul, sans méconnaître les avantages de
l'alliance prussienne, croit pouvoir différer encore avant de choisir
un allié.]
M. de Talleyrand, quand il s'agissait des alliances, conseillait mal
le Premier Consul. Ce ministre, chez lequel les goûts ont exercé plus
d'influence que le calcul, avait pour l'Autriche une préférence
d'habitude. Plein des souvenirs de l'ancien cabinet de Versailles,
dans lequel on détestait le grand Frédéric à cause de ses sarcasmes,
dans lequel on aimait la cour de Vienne à cause de ses flatteries, il
croyait se trouver à Versailles même, quand on était en bons rapports
avec l'Autriche. Pour ces mauvaises raisons, il était froid, railleur,
méprisant à l'égard de la Prusse, et détournait le Premier Consul de
se fier à elle. Ses conseils, au reste, agissaient peu. Le Premier
Consul, dès son avénement, avait jugé avec son ordinaire sagacité de
quel côté se trouvait l'alliance souhaitable, et il avait incliné vers
la Prusse. Toutefois, plein de confiance en sa force, il n'était pas
pressé de choisir ses amis. Il reconnaissait l'utilité d'en avoir, il
appréciait la véritable valeur des uns et des autres, mais il croyait
qu'il aurait toujours le temps de s'en donner, et il voulait s'y
prendre à loisir.
[Note en marge: Il est blessé de ce que le mot d'alliance n'est pas
contenu dans le traité offert par la Prusse.]
[Note en marge: Le Premier Consul veut l'insertion formelle du mot
d'alliance dans le traité dont il s'agit.]
Quand M. de Lucchesini, par suite des conférences de Bruxelles,
apporta une lettre du roi lui-même, et le projet d'alliance, moins le
titre, le Premier Consul fut vivement piqué. Il regardait avec raison
les relations avec la France comme assez honorables, surtout comme
assez profitables, pour qu'on les avouât hautement.--J'accepte,
dit-il, les bases proposées; mais je veux que le mot d'alliance soit
dans le traité. Il n'y a qu'une profession publique de notre amitié
par la Prusse, qui puisse intimider l'Europe, et qui me permette de
diriger toutes nos ressources contre l'Angleterre. Avec un traité
pareil, je diminuerai l'armée de terre, j'augmenterai l'armée de mer,
et je me consacrerai tout entier à la guerre maritime. Avec moins
qu'une alliance publique et formelle, je ne pourrais pas opérer sans
danger ce revirement de nos forces, et j'aurais fait le sacrifice de
la clôture des fleuves, sans avantage suffisant.--
Il y avait beaucoup de vérité dans ce raisonnement. L'aveu complet de
notre alliance nous aurait donné une puissance morale, qu'un demi-aveu
ne pouvait nous assurer. Mais le fait même de l'union des forces avait
une valeur immense, et le fond devait ici l'emporter sur la forme. La
Prusse, liée avec nous jusqu'à l'obligation de prendre les armes dans
certains cas, aurait été bientôt compromise aux yeux de l'Europe,
poursuivie des mauvais propos des cabinets, irritée de ces propos, et
poussée malgré elle dans nos bras. Un premier pas vers nous rendait le
second inévitable. C'était donc une faute que de ne pas l'accueillir.
Le Premier Consul, outre le mot d'alliance qu'il voulait absolument,
contestait certaines des conditions demandées par la Prusse. Quant au
Hanovre, il était très-coulant, et ne faisait aucune difficulté de le
céder, le cas échéant, à la Prusse; car c'était la brouiller
fondamentalement avec l'Angleterre. Mais il était toujours
très-difficile relativement à l'ouverture des fleuves. Il s'indignait
à l'idée de rouvrir une partie du continent aux Anglais, aux Anglais
qui fermaient toutes les mers. Il était allé jusqu'à dire au ministre
de Prusse:--Comment, pour une question d'argent, pouvez-vous m'obliger
de renoncer à l'un des moyens les plus efficaces de nuire à la
Grande-Bretagne? Vous avez donné un secours de trois ou quatre
millions d'écus aux marchands de toiles de Silésie; il faut leur en
donner encore autant. Faites votre calcul: combien vous en
coûtera-t-il? six ou huit millions d'écus? Je suis prêt à vous les
fournir secrètement, pour que vous renonciez à la condition de
l'ouverture des fleuves.--
Cet expédient n'était pas du goût de la Prusse, qui voulait pouvoir
dire aux cours de l'Europe, qu'elle ne s'était autant engagée avec le
Premier Consul, que pour éloigner les Français de l'Elbe et du Weser.
[Note en marge: Effroi du roi de Prusse, quand on lui demande un
traité formel d'alliance avec la France.]
[Note en marge: Efforts de M. d'Haugwitz pour rapprocher le roi de
Prusse te le Premier Consul.]
Quand la proposition ainsi modifiée revint à Berlin, le roi fut
effrayé de l'idée d'une alliance explicite. L'empereur Alexandre, les
cours allemandes, étaient sans cesse présents à sa pensée, lui faisant
mille reproches de sa félonie. Il appréhendait aussi le caractère
entreprenant du Premier Consul, et il craignait, en s'enchaînant trop
complétement à lui, d'être entraîné à la guerre, qui était ce qu'il
redoutait le plus au monde. La cour fut même divisée, et agitée par
cette question. Bien que le cabinet fût très-secret, il perça au
dehors quelque chose de ce qui le préoccupait si vivement; et la cour
se déchaîna contre M. d'Haugwitz, qu'elle accusait d'être l'auteur
d'une telle politique. Cet homme d'état éminent, qu'une certaine
duplicité apparente, tenant plutôt à sa situation qu'à son caractère,
faisait calomnier en Europe, mais qui alors comprenait mieux qu'aucun
Prussien, nous dirons volontiers mieux qu'aucun Français, les intérêts
combinés des deux puissances, faisait tous ses efforts pour raffermir
le coeur de son roi épouvanté, et pour persuader au Premier Consul de
n'être pas trop exigeant. Mais ses efforts étaient vains, et dans son
dégoût il forma le projet de se retirer, projet qu'il exécuta bientôt.
Le ministre de Russie à Berlin, M. d'Alopeus, Russe fougueux et
arrogant comme M. de Markoff, troublait Potsdam de ses cris. La
diplomatie autrichienne le remplissait de ses intrigues. Toutes les
passions étaient coalisées contre l'idée d'une alliance avec la
France. Néanmoins cette agitation intérieure ne s'étendait pas au
delà du cercle intime de la cour, et n'avait pas acquis à Berlin la
notoriété d'un événement public.
[Note en marge: La nouvelle de l'enlèvement du duc d'Enghien, survenue
au milieu des hésitations du cabinet prussien.]
[Note en marge: Effet qu'elle produit.]
Telle était la situation lorsqu'arriva subitement la nouvelle de
l'enlèvement du duc d'Enghien sur le sol germanique. Elle produisit un
effet immense. Le déchaînement du parti anti-français passa toutes les
bornes. L'embarras du parti contraire fut extrême. L'argument du
consul Lebrun, disant que cet acte causerait un grand bruit en Europe,
se trouva pleinement réalisé. Cependant, pour atténuer quelque peu
l'effet de cette nouvelle, on ajoutait que c'était une mesure de pure
précaution; que le Premier Consul avait voulu se saisir d'un otage,
mais qu'il n'avait pu entrer dans sa pensée de frapper un jeune prince
d'un nom aussi illustre, étranger d'ailleurs à ce qui venait de se
tramer à Paris. On était à peine arrivé à faire écouter ces excuses,
quand on apprit la terrible exécution de Vincennes. Le parti français
fut dès lors réduit à se taire, et à ne plus présenter même des
excuses. Le ministre de France Laforest, jouissant d'une grande
considération personnelle, se trouva subitement abandonné de la
société prussienne, et il raconta lui-même dans ses dépêches qu'on ne
lui adressait plus la parole. Il répéta, dans l'un de ses rapports
quotidiens, ces propres expressions d'une personne fort amie de la
légation française: «À juger de l'exaspération des esprits par
l'exaltation des propos, je ne doute pas que tout ce qui tient au
gouvernement français ne fût insulté, pour ne rien dire de pire, s'il
n'existait pas en Prusse des lois protectrices, et un roi dont on
connaît les principes.»
M. de Laforest disait encore, à la même date, que ces clabaudeurs,
après avoir témoigné une vive sensibilité, en apparence du moins, _ne
pouvaient contenir une sorte de joie insultante, et qu'ils
s'applaudissaient comme s'ils avaient remporté un succès important._
C'était, en effet, un succès important pour les ennemis de la France
que ce cruel événement, car il donna partout le dessous au parti
français, et fit nouer des alliances qui ne purent se dénouer qu'à
coups de canon.
[Note en marge: À l'effet produit par la mort du duc d'Enghien, on
oppose la publication des lettres de MM. Drake et Spencer Smith.]
[Note en marge: Réprobation générale en Europe contre MM. Drake et
Spencer Smith.]
Les fautes d'un adversaire sont une triste compensation aux fautes
qu'on a pu faire. L'Angleterre cependant nous ménagea cette
compensation. Elle avait commis un acte difficile à qualifier, en
fournissant l'argent nécessaire à un complot, et en ordonnant ou en
souffrant que trois de ses agents, ses ministres à Cassel, à Stuttgard
et à Munich, entrassent dans les plus criminelles intrigues. Le
Premier Consul avait envoyé un officier sûr, qui, s'étant déguisé et
se donnant pour un agent de la conspiration, s'était introduit dans la
confiance de MM. Drake et Spencer Smith. Il avait reçu d'eux, pour les
transmettre aux conjurés, et à titre de léger à-compte, vu la
difficulté de réunir à l'instant même des valeurs suffisantes en
numéraire, plus de cent mille francs en or, qu'il avait livrés
sur-le-champ à la police française. Le rapport de cet officier, les
lettres autographes de MM. Drake et Spencer, avaient été immédiatement
réunis, déposés au Sénat, et communiqués au corps diplomatique, pour
constater l'authenticité des écritures. Le fait ne pouvait être nié.
Ce rapport et ces pièces, insérés au _Moniteur_, et adressés à toutes
les cours, firent succéder un blâme sévère pour l'Angleterre, au blâme
passionné dont la France était depuis quelques jours l'objet exclusif.
Les hommes impartiaux virent bien que le Premier Consul avait été
provoqué par des actes odieux, et regrettèrent, pour sa gloire, qu'il
ne se fût pas contenté de la répression légale qui devait frapper
Georges et ses complices, de la réprobation que devait encourir la
conduite de la diplomatie anglaise. MM. Drake et Smith, renvoyés avec
indignation de Munich et de Stuttgard, traversèrent l'Allemagne
précipitamment, n'osant se montrer nulle part. M. Drake notamment,
passant par Berlin, reçut de la police prussienne l'injonction de ne
pas s'y arrêter un seul jour. Il ne fit que traverser cette capitale,
et alla s'embarquer en toute hâte pour l'Angleterre, emportant avec
lui la honte qui s'attachait à la profanation des fonctions les plus
sacrées.
[Note en marge: Paroles de M. d'Haugwitz, qui apprennent qu'il ne faut
plus songer à l'alliance.]
La conduite de M. Drake et de son collègue apporta quelque diversion à
la mort du duc d'Enghien. Cependant le cabinet prussien, observant du
reste dans ses propos une parfaite convenance, devint tout à coup
silencieux, froid, impénétrable pour M. de Laforest: plus un mot
d'alliance, plus un mot d'affaires, pas même une parole sur le cruel
événement qu'on déplorait en tous lieux. On savait que MM. d'Haugwitz
et Lombard étaient désolés d'un accident qui ruinait leur politique;
on savait que M. d'Haugwitz en particulier avait pris la résolution de
quitter le timon des affaires, et de se retirer dans ses terres de
Silésie, fort appauvries par la guerre. Mais ces deux personnages ne
disaient plus rien. M. de Laforest ayant voulu provoquer un
explication, M. d'Haugwitz écouta ses observations avec beaucoup
d'égards, et lui répondit par ces graves paroles: En tout ceci,
monsieur, soyez persuadé que le roi a été particulièrement sensible à
ce qui touchait la gloire du Premier Consul. Quant à l'alliance, il
n'y faut plus penser. On a voulu trop exiger du roi; et d'ailleurs il
vient d'être rejeté subitement vers d'autres idées, par suite d'un
événement imprévu, dont ni vous ni moi ne pouvons empêcher les
conséquences.--
[Note en marge: Il se fait une révolution d'esprit chez le roi de
Prusse, qui se tourne du côté de la Russie.]
En effet, les dispositions du roi de Prusse étaient complétement
changées. Il songeait maintenant à se rapprocher de la Russie, et à se
ménager auprès d'elle l'appui qu'il avait d'abord cherché auprès de la
France. Il avait désiré obtenir du Premier Consul la réduction de
l'armée de Hanovre, et l'évacuation des bords de l'Elbe et du Weser,
en s'engageant à partager toutes les chances qui pouvaient menacer la
France. Décidé désormais à n'avoir rien de commun avec elle, il se
résignait à souffrir l'occupation du Hanovre, la clôture des fleuves
qui en était la conséquence, et cherchait, dans un concert intime
avec la Russie, les moyens de prévenir, de limiter au moins les
inconvénients qui pouvaient résulter de la présence des Français en
Allemagne. Il entra donc sur-le-champ en pourparlers avec
l'ambassadeur de Russie. Il était facile de mener une telle
négociation à bonne fin, car elle répondait à tous les voeux de cette
cour.
[Note en marge: Effet produit à Pétersbourg par l'événement de
Vincennes.]
[Note en marge: La cour de Russie prend spontanément le deuil.]
[Note en marge: Sang-froid du général Hédouville, notre ambassadeur.]
Pendant que l'effet du tragique événement dont l'Europe était occupée
s'affaiblissait à Berlin, il commençait à Saint-Pétersbourg. Il y fut
encore plus grand qu'ailleurs. Dans une cour jeune, vive,
inconséquente, dispensée d'être prudente par la distance qui la
séparait de la France, les manifestations ne furent point ménagées.
C'est un samedi que le courrier parvint à Pétersbourg. Le lendemain
dimanche était jour de réception diplomatique. L'empereur, blessé des
hauteurs du Premier Consul, et peu disposé à se contenir pour lui
complaire, n'écouta, en cette circonstance, que ses ressentiments, et
les cris d'une mère passionnée. Il fit prendre le deuil à toute sa
maison, sans même consulter son cabinet. Lorsque le moment de la
réception arriva, l'empereur et sa cour se trouvèrent en deuil, au
grand étonnement des ministres eux-mêmes, qui n'avaient pas été
prévenus. Les représentants de toutes les cours de l'Europe virent
avec joie ce témoignage de douleur, qui était une véritable insulte
pour la France. Notre ambassadeur, le général Hédouville, assistant,
comme les autres, à cette réception, se trouva pour quelques instants
dans une situation cruelle. Mais il montra un calme, une dignité, qui
frappèrent tous les témoins de cette scène étrange. L'empereur passa
devant lui sans proférer une parole. Le général, ne paraissant ni
troublé, ni embarrassé, promenant autour de lui un regard tranquille,
fit respecter par sa contenance la nation française, compromise par un
grand malheur.
[Note en marge: Dispositions présentes de l'empereur Alexandre.]
[Note en marge: Véritables motifs de l'éclat qu'il avait fait en
prenant le deuil.]
Après cet éclat imprudent, l'empereur se mit à délibérer avec ses
ministres sur la conduite à tenir. Ce jeune monarque sensible, mais
aussi vain que sensible, était impatient de jouer un rôle. Il en avait
déjà joué un dans les affaires allemandes, mais il s'était bientôt
aperçu que la politique du Premier Consul le lui avait accordé, plutôt
qu'il ne l'avait conquis. Il avait recommandé Naples, le Hanovre, sans
être écouté; il avait été blessé de la hauteur avec laquelle le
Premier Consul s'était plu à relever les torts de M. de Markoff, bien
qu'il blâmât lui-même la conduite de cet ambassadeur. Dans ces
dispositions, la moindre occasion lui suffisait pour éclater, et, en
cédant à la vanité blessée, il crut n'obéir qu'aux sentiments
d'humanité les plus honorables. Qu'on ajoute à cela un caractère
impressionnable au plus haut point, un défaut absolu d'expérience, et
on s'expliquera ses soudaines résolutions.
[Note en marge: La Russie joint une démarche politique à la
démonstration de cour qu'elle avait faite en prenant le deuil.]
À l'esclandre que nous venons de rapporter, il voulut joindre une
démarche politique, qui fût quelque chose de plus sérieux qu'une
démonstration de cour. Après lui avoir résisté, ses conseillers
imaginèrent pour le satisfaire un moyen très-hasardeux, celui de
réclamer contre l'invasion du territoire de Baden, en se disant garant
de l'empire germanique. C'était, comme on va le voir, une démarche
parfaitement inconsidérée.
[Note en marge: Elle veut réclamer contre la violation du territoire
germanique.]
[Note en marge: Malgré les objections du prince Czartoryski, le
cabinet russe adresse une note à Ratisbonne, pour réclamer contre la
violation du territoire germanique.]
La qualité de garant de l'empire germanique, que s'attribuait ici la
cour de Russie, était fort contestable, car la dernière médiation,
exercée de moitié avec la France, n'avait pas été suivie d'un acte
formel de garantie. Et cet acte était si nécessaire pour que la
garantie existât, que les ministres de France et de Russie avaient
souvent délibéré, avec les ministres allemands, sur la nécessité qu'il
y avait à le faire, et sur la forme qu'il convenait de lui donner.
L'acte pourtant n'avait pas eu lieu. À son défaut, restait le titre
qu'on pouvait tirer du traité de Teschen, par lequel la France et la
Russie avaient garanti, en 1779, l'arrangement intervenu entre la
Prusse et l'Autriche, relativement à la succession de Bavière. Cet
engagement, limité à un objet spécial, conférait-il le droit de se
mêler à une question de police intérieure de l'empire? La chose était
douteuse. En tout cas, l'empire ayant à se plaindre d'une violation de
territoire, c'était d'abord à l'État lésé, c'est-à-dire au grand-duc
de Baden, à réclamer, tout au plus à une puissance allemande, mais
certainement pas à une puissance étrangère. On était donc entièrement
dépourvu de titre en soulevant cette question. On allait embarrasser
l'Allemagne, la désobliger même, car, bien qu'offensée, elle n'avait
pas envie de commencer une querelle dont l'issue était aisée à
prévoir. On commettait enfin, en faisant cet éclat, la plus grande
des légèretés. Quatre ans à peine étaient écoulés, depuis qu'un crime,
que des calomniateurs appelaient un parricide, avait ensanglanté
Pétersbourg, et procuré la couronne au jeune monarque. Les assassins
du père entouraient encore le fils, et aucun d'eux n'avait été puni.
N'était-ce pas s'exposer, de la part du plus audacieux adversaire, à
une réplique foudroyante? M. de Woronzoff, malade, avait été remplacé
par le jeune prince Czartoryski, et il faut dire, à la louange de
celui-ci, qu'il fit, tout jeune qu'il était, de fortes objections.
Mais les hommes âgés du conseil ne montrèrent pas plus de sagesse en
cette occasion, que le monarque adolescent lui-même; car les passions,
en fait de prudence, égalisent tous les âges. En conséquence, le
cabinet de Saint-Pétersbourg décida qu'il serait adressé à la Diète
germanique une note, pour éveiller sa sollicitude, et provoquer ses
délibérations sur la violation de territoire récemment commise dans le
grand-duché de Baden. Même note sur le même sujet dut être adressée au
gouvernement français.
[Note en marge: Le cabinet russe renvoie le nonce du pape, et rappelle
son ministre de Rome, pour exprimer son blâme contre l'extradition de
l'émigré Vernègues.]
[Note en marge: Il refuse de rappeler de Dresde l'émigré
d'Entraigues.]
On ne borna pas là les manifestations inspirées par la circonstance.
On voulut témoigner à la cour de Rome une désapprobation éclatante,
pour la condescendance qu'elle venait de montrer à l'égard de la
France, en livrant à celle-ci l'émigré Vernègues. Le ministre de
Russie à Rome fut rappelé à l'instant même. Le nonce du pape fut
renvoyé de Saint-Pétersbourg. On ne pouvait pas se permettre une
censure plus déplacée, plus blessante, des actes d'une cour
étrangère, ces actes fussent-ils blâmables. La Saxe, inquiète du
déplaisir que causait au Premier Consul la présence de M. d'Entraigues
à Dresde, avait prié la Russie de le rappeler. Le cabinet de
Saint-Pétersbourg répondit que M. d'Entraigues resterait à Dresde, car
on n'avait point à consulter les convenances des autres cours, dans le
choix des agents de la Russie.
[Note en marge: Empressement de la Russie pour la Prusse.]
Après ces démarches d'une haute imprudence, on s'occupa d'en prévenir
les suites, en cherchant à nouer des alliances. On avait naturellement
prêté une oreille complaisante et empressée au nouveau langage de la
Prusse, qui, après avoir quitté la Russie pour la France, quittait
maintenant la France pour la Russie, et tendait à s'unir avec le Nord.
On aurait bien désiré entraîner Frédéric-Guillaume jusqu'à former une
sorte de coalition continentale, indépendante de l'Angleterre, mais
inclinant vers elle. Cependant on fut obligé de se contenter de ce
qu'offrait le roi de Prusse. Ce prince, contraint de laisser le
Hanovre aux Français, depuis qu'il avait renoncé à négocier avec eux,
cherchait à se garantir des inconvénients attachés à leur présence, au
moyen d'une entente avec la Russie. Il ne voulait que cela, et il
était impossible de l'amener à vouloir davantage.
[Note en marge: L'alliance manquée de la Prusse avec la France,
convertie en une alliance de la Prusse avec la Russie.]
[Note en marge: Engagement de la Prusse envers la Russie signé le 24
mai 1804.]
En conséquence, après s'être efforcé, chacun de son côté, de faire
aboutir le résultat aux fins qu'on préférait, on convint d'une espèce
d'engagement, consistant dans une double déclaration de la Prusse à la
Russie, de la Russie à la Prusse, rédigée dans des termes différents,
et empreinte de l'esprit de chacune des deux cours. Voici le sens de
cet engagement. Tant que les Français se borneraient à l'occupation du
Hanovre, et ne dépasseraient pas le nombre de trente mille hommes dans
cette partie de l'Allemagne, les deux cours devaient demeurer
inactives, et s'en tenir au _statu quo_. Mais, si les troupes
françaises étaient augmentées, et si d'autres États allemands étaient
envahis, elles se concerteraient alors pour résister à cette nouvelle
invasion; et, si leur résistance à ce progrès des Français vers le
nord entraînait la guerre, elles devaient unir leurs forces, et
soutenir en commun la lutte engagée. L'empereur, pour ce cas, mettait,
sans aucune réserve, toutes les ressources de son empire à la
disposition de la Prusse. Ce déplorable contrat, signé par la Prusse
le 24 mai 1804, était toutefois accompagné de sa part d'une foule de
restrictions. Le roi disait dans sa déclaration, qu'il n'entendait pas
se laisser entraîner légèrement à la guerre, qu'ainsi ce ne serait pas
une augmentation de quelques centaines d'hommes dans l'armée qui
occupait le Hanovre, envoyés pour le recrutement annuel et régulier de
cette armée, que ce ne serait pas une collision accidentelle avec
l'une des petites puissances allemandes, qui le porteraient à braver
une rupture avec la France, mais bien l'intention formelle de
s'étendre en Allemagne, manifestée par une augmentation réelle et
considérable des forces françaises en Hanovre. Quant au jeune
empereur, il n'apportait à son engagement aucune restriction de ce
genre. Il s'obligeait purement et simplement à joindre ses armées à
celles de la Prusse, en cas de guerre[1].
[Note 1: Ce traité, sous forme de double déclaration, ne doit pas être
confondu avec le traité secret de Potsdam, conclu le 3 novembre 1805
pendant que Napoléon marchait d'Ulm à Austerlitz, et qui fut arraché à
la Prusse par suite de la violation du territoire d'Anspach et de
Bareuth. Celui dont nous parlons ici n'a jamais été publié dans aucun
recueil diplomatique; il est même resté inconnu à la France. Parvenu à
le connaître, je le publie ici pour l'éclaircissement d'un fait
important, l'abandon de l'alliance française par la Prusse.
_Déclaration de la cour de Prusse._
Nous Frédéric-Guillaume III, etc., etc.
La guerre qui s'est rallumée entre l'Angleterre et la France
ayant exposé le nord de l'Allemagne à une invasion étrangère, les
suites qui dès à présent en sont résultées pour notre monarchie
et pour nos voisins ont excité toutes nos sollicitudes; mais
celles surtout qui pourraient en résulter encore ont exigé de
nous de peser et de préparer à temps les moyens d'y porter
remède.
Quelque pénible que soit l'occupation du Hanovre et son résultat
indirect, la clôture des fleuves, après avoir épuisé, pour faire
cesser cet état de choses, tout ce qui n'était pas la guerre,
nous avons résolu de faire à la paix ce sacrifice de ne point
revenir sur le passé, et de ne point procéder à des mesures
actives tant que de nouvelles usurpations ne nous y auront pas
forcé.
Mais si, malgré les promesses solennelles données par le
gouvernement français, il étendait au delà du _statu quo_ de ce
moment-ci ses entreprises contre la sûreté de quelqu'un des États
du Nord, nous sommes décidé à leur opposer les forces que la
Providence a mises entre nos mains.
Nous en avons fait à la France la déclaration solennelle, et la
France l'a acceptée; mais c'est surtout envers S. M. l'empereur
de toutes les Russies que la confiance et l'amitié nous faisaient
un devoir de nous en ouvrir, et nous avons eu la satisfaction de
nous convaincre que nos résolutions étaient absolument dans les
principes de notre auguste allié, et que lui-même était décidé à
les maintenir avec nous. En conséquence, nous sommes tombé
d'accord avec S. M. Impériale des points suivants:
1º On s'opposera de concert à tout nouvel empiétement du
gouvernement français sur les États du Nord étrangers à sa
querelle avec l'Angleterre.
2º Pour cet effet, on commencera à donner une attention suivie et
sévère aux préparatifs de la République. On attachera un oeil
vigilant sur les corps de troupes qu'elle entretient en
Allemagne; et, si le nombre en est augmenté, on se mettra, sans
perte de temps, en posture de faire respecter la protection que
l'on est intentionné d'accorder aux États faibles.
3º Si le cas d'une nouvelle usurpation existe en effet, nous
sentons qu'avec un adversaire aussi dangereux les demi-moyens
seraient funestes. Ce serait alors avec des forces proportionnées
à la puissance immense de la République que nous marcherions
contre elle. Ainsi, en acceptant avec reconnaissance l'offre de
notre auguste allié, de faire joindre incessamment nos troupes
par une armée de 40 ou de 50 mille hommes, nous n'en compterions
pas moins sur les stipulations antérieures du traité d'alliance
entre la Russie et la Prusse; stipulations qui lient tellement
les destinées des deux empires, que, dès qu'il s'agit de
l'existence de l'un, les devoirs de l'autre n'ont plus de bornes.
4º Pour déterminer le moment où le _casus foederis_ existera, il
faut voir les choses en grand et dans leur esprit. Les petits
États d'empire situés au delà du Weser peuvent offrir
passagèrement des scènes qui répugnent aux principes, soit parce
qu'ils sont le théâtre continuel du passage des troupes
françaises, soit parce que leurs souverains sont ou vendus par
l'intérêt à la France, comme le comte de Bentheim, ou dépendants
d'elle sous d'autres rapports, comme le comte d'Aremberg. Là les
déviations minutieuses qu'une représentation redresse, comme à
Meppen, ou qui ne compromettent la sûreté de personne, sont
étrangères à un concert dont la sûreté fut le motif. C'est sur
les bords du Weser que les intérêts deviennent essentiels, parce
que de ce point là il s'agit du Danemark, du Mecklembourg, des
villes anséatiques, etc.; et le _casus foederis_, par conséquent,
aura lieu à la première entreprise des Français contre un État de
l'empire situé sur la droite du Weser, et particulièrement contre
les provinces danoises et le Mecklembourg, dans la juste attente
où nous sommes que S. M. le roi de Danemark fera alors
conjointement avec nous cause commune contre l'ennemi.
5º Les marches énormes que les troupes russes auraient à faire
pour joindre les nôtres, et la difficulté d'arriver à temps pour
prendre part aux coups décisifs, nous font juger qu'il serait
convenable qu'on adoptât pour les différentes armes un mode de
transport différent. Ainsi, tandis que la cavalerie russe et les
chevaux d'artillerie défileront à travers nos provinces, il
semblerait préférable que l'infanterie et le canon partissent par
mer et fussent débarqués dans quelque port de la Poméranie, du
Mecklembourg ou du Holstein, selon les opérations de l'ennemi.
6º Immédiatement après le commencement des hostilités, ou plus
tôt si la convenance en est reconnue par les deux cours
contractantes, le Danemark et la Saxe seront invités à adhérer à
ce concert, et à y coopérer par des moyens proportionnés à leur
puissance, ainsi que tous les autres princes et États du nord de
l'Allemagne qui, par la proximité de leur pays, doivent
participer aux bienfaits du présent arrangement.
7º Dès lors, nous nous obligeons à ne poser les armes et à
n'entrer en accommodement avec l'ennemi que du consentement de S.
M. Impériale, et après un accord préalable avec elle, plein de
confiance dans notre auguste allié, qui a pris les mêmes
engagements envers nous.