Un roulement de tambour se fit entendre dans la cour de la caserne de

Babylone. La petite bonne femme releva la tête.

--Charge en douze temps! s'écria-t-elle;--je la sauverai, la chère

créature, quand le diable y serait! Et je le marierai, lui... eh!

mais!... avec une des plus riches héritières de France et de Navarre...

En avant, marche!

D'un tour de main, elle prit tout ce dont elle avait besoin dans le

coffre et laissa retomber le couvercle avec bruit. Une minute après,

elle était en jupon, chantait _Fanfan la Tulipe_ à pleine voix. Au bout

d'une autre minute, elle chantait la _Marseillaise_ et achevait de

s'habiller.

Elle se regarda dans un petit miroir accroché contre la fenêtre.

--Dire qu'on a été jeune et la plus jolie fille de l'armée française!

dit-elle non sans une légère nuance de regret;--ah! bah! il y a si

longtemps! je ne sais pas pourquoi je m'en souviens encore.

Elle jeta sur ses cheveux blancs bien peignés un bonnet de mousseline

brodée et drapa sur ses épaules un petit châle aux couleurs trop

éclatantes.--La _Marseillaise_ était finie; elle avait entonné la _Mère

Michel_.

Écoutez, nous pouvons bien lui passer un peu de turbulence et de

coquetterie. C'était une crâne petite bonne femme!

Au moment de partir, elle cessa tout à coup de chanter. Sa physionomie

devint sérieuse. Elle appuya sa main contre sa poitrine.

--Comme mon coeur bat! se dit-elle;--c'est que je vais le voir... Ce

garçon là me rendra folle.--Le voir, répéta-t-elle en s'accoudant sur le

coffre fermé,--le voir tout mon content!... toute une soirée... Pour ça,

on ne peut pas se faire trop belle, pas vrai.

Elle souleva le couvercle et prit l'agrafe de diamants, qu'elle attacha

en guise de broche sur son casaquin de grosse laine.

--C'est égal, c'est égal, fit-elle cédant à l'extrême mobilité de sa

nature et revenant pour la troisième fois à sa première pensée,--ces

deux cents francs-là me chiffonnent... C'est le prix d'un marché...

Elle ferma sa porte et descendit l'escalier. Quand elle passa devant la

loge de la concierge, celle-ci lui demanda:

--Où donc allez-vous comme ça en grande tenue, maman Carabosse?

La petite bonne femme la regarda d'un air absorbé.--Elle n'avait fait

que songer aux deux cents francs, depuis son septième étage jusqu'au

rez-de-chaussée.

Au lieu de répondre à la concierge, elle se frappa le front tout à coup

et s'écria:

--Le contrat de mariage!... je parie vingt sous qu'il s'agit du contrat

de mariage.

Elle prit sa course comme si le feu eût été à la maison.

La portière referma son vasistas et dit aux courtisans qui emplissaient

sa loge:

--La pauvre maman Carabosse a un _toc_! La tête n'y est plus. Avez-vous

vu comme elle est fagotée?... Elle a fait crédit pour des pains au

beurre au clerc du _cintième_... et les locataires se plaignent qu'elle

cause toute seule dans son grenier.

Les courtisans de la portière, _servum pecus_, répétèrent en choeur:

--La tête déménage... La pauvre maman Carabosse a un _toc_!

VII

--La barrière des Paillassons.--

Nous sommes bien aise d'illustrer un peu la plus humble de toutes nos

barrières. C'est assurément un des lieux les moins connus qui soient au

monde. Elle figure sur les plans de Paris, mais elle n'a jamais été

ouverte, et consiste en un seul pavillon d'architecture baroque, enclavé

dans le mur d'enceinte et flanqué de deux jardinets humides qui ne

réussissent point à l'égayer. Ce pavillon est situé à l'extrémité de

l'avenue d'Harcourt, entre les barrières de Sèvres et de l'École: c'est

le point de l'enceinte le plus voisin des Invalides. Sans doute, cette

raison motiva la construction de la barrière projetée; mais, comme elle

se fût ouverte sur des marais complétement déserts, on y renonça.

Presque en face du bâtiment qui porte le nom de barrière des

Paillassons, de l'autre côté du boulevard extérieur, débouche la ruelle

Saint-Fiacre, maintenant inhabitée. Elle va du boulevard à la rue de

l'École.

Tous ceux qui ont fait à Paris leur cours de droit ou de médecine avant

1848, savent que le château de la Savate, tenu par Jean-François

Vaterlot, dit Barbedor, était situé dans cette ruelle. Il y avait là un

bosquet de marronniers dont l'écorce était lamentablement tatouée de

chiffres amoureux, renfermés dans des coeurs. Les marronniers

n'existent plus; ils ont emporté dans leur chute des milliers de

contrats non authentiques.--Le spéculateur qui les a déracinés nous

semble coupable au même titre que le destructeur de la bibliothèque

d'Alexandrie.

Le château de la Savate était une grande vilaine masure bâtie

en bois, mais qui avait je ne sais quel caractère farouche et

mélodramatique.--Barbedor savait des histoires terribles qui s'étaient

passées au château sous la Terreur et en d'autres temps.--Je crois que

ce château avait été construit expressément lors de la régularisation

des octrois pour favoriser une vaste entreprise de contrebande.

Barbedor prétendait qu'il était plus vieux que Paris,--et montrait la

chambre où Julien l'Apostat s'était reposé--la veille du jour où ses

caporaux lui offrirent le sceptre impérial.

Il y a maintenant un carré d'artichauts à la place de ce monument

historique.

Le château était une guinguette, on y vendait du vin à six sous le

litre;--mais ce Barbedor, maître homme s'il en fut, avait plusieurs

genres de clientèles.--Quand on voulait, on avait au château de la

Savate des glaces comme à Tortoni, des truffes comme chez Véfour.

Barbedor était membre de la Société des _forts-et-adroits_.

Ici, nous sommes forcé de soulever un petit coin du voile qui recouvre

les mystères parisiens. Certains, parmi nos lecteurs, pourraient ne

point connaître cette société aussi utile que recommandable.

Les forts-et-adroits sont des citoyens honorablement musclés, qui font

argent de leur vigueur et travaillent en public de quelque manière que

ce soit. Ils s'intitulent volontiers eux-mêmes _artistes_. Ils n'ont

pas moins de droits à cette glorification que les vétérinaires et les

gens qui remplissent au théâtre les rôles importants de vague, de canon,

ou de chaise de poste dans la coulisse.--Les forts-et-adroits peuvent,

du reste, pratiquer un état manuel ou autre comme tout le monde; mais,

dès qu'il s'agit de travailler, ils mettent généralement de côté leur

force et leur adresse: ce sont les paresseux par excellence.

Ils sont, d'ailleurs, trop fiers. Pour garder leur dignité d'homme

intacte et immaculée, ils choisissent de préférence les professions où

la main libre peut rester dans la poche. A Paris, ce sont eux presque

toujours, ces artistes, qui continuent dans le ruisseau le rôle

grotesquement travesti des chevaliers errants d'autrefois; ils protégent

et se battent. Ceci n'a pas lieu gratis.--Pour un mot de plus que nous

allions écrire, il nous a semblé tout à coup que cette page prenait

couleur de boue.

Il y en a pourtant d'honnêtes, à ce qu'on dit.

Les forts-et-adroits s'appellent aussi _bons-hommes_, quand ils se

bornent à pratiquer la lutte ou la gymnastique.

Naguère, avant la mort du lutteur Rabasson, «l'invincible paysan,» la

salle Montesquieu nous donnait chaque année quelques échantillons de ces

étranges combats. Nous offrons de gager qu'on ne suait pas plus

horriblement dans les arènes antiques.--Mais c'était beau, il faut bien

en convenir. Le cornac de ces robustes animaux faisait des discours

macaroni, qui seuls eussent valu le prix d'entrée.

Ce fort-et-adroit était assurément le plus éloquent des bons-hommes.

Et le troupeau qu'il gardait!--Il l'appelait «sa troupe.»--Quels torses!

quels cous! quels biceps! Il faut avoir vu ces jeux pour savoir combien

l'homme peut se rapprocher du lion et du tigre. C'était beau.

Rabasson et Marseille, l'Achille et l'Hector de cette Iliade, Blas,

l'Ajax indompté, Arpin, dont le pareil ne se trouve point dans Homère,

et Rivoire, sage et brave comme l'époux de Pénélope.

Le cornac était Agamemnon, roi des rois, dont il rappelait énergiquement

le profil.--Puis venaient les phalanges des Grecs et des Troyens, tous

adroits, tous forts, tous bons-hommes, depuis Plantevin jusqu'à Ginos,

depuis Henri de Paris (Robert le Fort, qui n'était pas maladroit et qui

a fondé une si puissante dynastie, se disait aussi de Paris) jusqu'à

Pierre le Savoyard, depuis Bacquet l'Artilleur jusqu'à Pile-de-Pont.

Maintenant, Paris est veuf de ces joies. L'autorité ne veut plus

souffrir qu'un chrétien rende l'âme, étouffé par un autre chrétien, pour

amuser un parterre en blouse et des fauteuils en habits noirs.

Où combattent-ils? Quel pays heureux se pâme à voir le _temps de bras_,

le _temps de hanche_ ou la _ceinture_?

A part les lutteurs de profession, la Société des forts-et-adroits

compte d'innombrables adeptes. C'est une véritable franc-maçonnerie qui

comprend les boxeurs anglais, natifs de basse Bretagne, les professeurs

d'_adresse française_, les héros de la canne, du fleuret, du bâton,

pointe, contre-pointe, et même danse de salon!--les avaleurs de

sabres,--les gens qui portent sur leur dos une charrette chargée de

vingt-quatre personnes de bonne volonté,--les pères de famille qui se

couchent sur le dos pour lancer leurs enfants en l'air à grands coups de

pied: jeux atlastiques, dit l'affiche du Cirque, jeux icariens, répond

l'affiche de l'Hippodrome,--jeux de vilain, déciderai-je,--les Hercules

du Nord, à massue et à peau de léopard,--les mouches humaines qui

marchent au plafond,--les voltigeurs du trapèze, les désossés, les

tableaux vivants, que sais-je!...

Il y a une chose faite pour étonner profondément les esprits simples

comme le vôtre ou le mien: les forts-et-adroits se doivent mutuellement

secours et assistance dans toute bagarre. Contre qui, bon Dieu? Contre

les maladroits et les faibles?...

Le château de la Savate, domaine de Jean-François Vaterlot, dit

Barbedor, avait emprunté son nom à un genre de force et d'adresse bien

connu sous le règne de Louis-Philippe. On appelait alors _savate_ ce qui

se dit maintenant plus poliment _chausson_: c'est l'art de prodiguer au

prochain des coups de pied dans la figure,--ou boxe française.

Ne plaisantons pas: ceci touche au sport. Tout vrai gentleman peut

tendre la main à un boxeur.--A la salle Montesquieu dont nous parlions

tout à l'heure, il y avait de respectables messieurs, protecteurs

éclairés des arts, qui venaient, avec leurs décorations et leurs cheveux

blancs, donner des tapes amicales sur les muscles grands dorsaux des

athlètes.

Voilà pourquoi Vaterlot avait souvent l'occasion de servir à ses

pratiques des fromages glacés et des truffes, dans ce château de la

Savate où se consommaient tant de vin bleu, tant de veau froid et tant

de pommes de terre frites.

Barbedor avait une salle; Barbedor donnait des assauts. Il était de bon

ton de connaître Barbedor. Son public ordinaire se composait d'ouvriers

et d'étudiants; mais le boulevard de Gand faisait parfois l'école

buissonnière pour assister à ses fêtes, et il y avait des coins de la

salle où l'on parlait le pur anglais des jockeys.

Vers la fin de 1847, on commença à donner des assauts réguliers au

casino du boulevard Montmartre et ailleurs. La barrière des Paillassons,

si aimable qu'elle soit, se trouve un peu éloignée du centre. Peu à peu,

les virtuoses du château de la Savate désertèrent; sa clientèle cossue

les avait devancés. Barbedor dut profiter de la révolution pour faire

faillite. Le château, acheté par les maraîchers voisins, disparut un

beau jour. A la place où il était, jamais la charrue du laboureur ne

fera sonner les casques des héros, mais le soc y rencontrera longtemps

des marmites cassées et des tessons de bouteilles.

En 1836, c'était l'ère de gloire pour le castel de Barbedor. La

devanture, d'aspect pauvre et mélancolique, avait été badigeonnée à

neuf; on avait mis une petite balustrade en treillage vert des deux

côtés de l'allée étroite qui conduisait de la ruelle Saint-Fiacre à la

porte principale. La porte elle-même avait eu deux couches de peinture

jaunâtre, et l'enseigne représentant deux hommes demi-nus, dont l'un

lançait un coup de pied à l'oreille de l'autre, étalait, en outre, huit

belles majuscules fraîchement rechampies qui formaient le nom de

Barbedor.

Il y avait eu encore d'autres embellissements dont le but semblait plus

difficile à saisir. Barbedor avait fait construire un petit péristyle en

bois et en plâtre sur la ruelle qui rejoignait tortueusement la rue de

l'École à travers les terrains. Quelques tilleuls naïfs avaient été

plantés là en quinconce. Point d'enseigne de ce côté. Pour quiconque ne

connaissait pas l'autre façade de cet important édifice, sa maison se

présentait honnêtement, comme un de ces innocents cottages qui émaillent

le pourtour de Paris. C'était blanc, c'était bête, c'était bourgeois à

faire plaisir.

Les gens qui cherchent une signification à toute chose prétendaient que

Barbedor allait se marier et qu'il avait construit cet appendice mignon

pour y loger son bonheur conjugal.

En attendant, Barbedor vivait seul. Il avait eu jadis avec lui un neveu

du nom de Jean Lagard, qui était son élève; mais Jean Lagard l'avait

quitté pour courir le monde.

--C'était un très-gros homme, mangeant et buvant abondamment. Il passait

les trois quarts et demi de sa vie assis sous un tilleul malade qui

était au-devant de sa porte. Une table ronde dont le pied se fichait

dans le sol, supportait sa pipe, sa blague et son pot de bière. Du matin

au soir, il vidait la cruche bien des fois; sa pipe n'avait jamais le

temps de refroidir. Il restait là, les jambes croisées, les mains dans

ses poches, et présentant la plus parfaite image de l'inertie ennuyée.

A voir, sous sa veste de marchand de vin, cette masse de chair obèse et

déformée, vous eussiez certes pensé que les jours de force et d'adresse

étaient passés pour Jean-François Vaterlot, dit Barbedor; son aspect

excluait toute idée d'agilité.--Son aspect trompait. Bien qu'il

approchât de la soixantaine, Barbedor retrouvait au besoin ses muscles

sous sa graisse. Il boxait comme un ange et battait Lazarus à plate

couture. Il était agile à la manière de l'ours: c'était burlesque à

voir, mais terrible. Au bâton à deux mains, il rossait Leboucher de

Rouen et tenait tête à Trincart le Boiteux, qui est le Roland des

paladins de la trique. Les maîtres du sabre et de la canne avaient peur

de lui. Il n'avait trouvé en sa vie que notre Garnier de Clérambault

pour lui rendre des points au jeu du fleuret.

La moralité de Barbedor ne passait pas pour être aussi robuste que sa

constitution physique; néanmoins, il n'avait jamais eu de démêlés

sérieux avec la justice. La préfecture tolérait son établissement, et il

méritait cette faveur par son extrême prudence: jamais aucune rixe

n'avait lieu au château de la Savate. Dès que le diapason des voix

s'élevait dans la salle basse qui servait de cabaret, Barbedor jetait

tout le monde dehors et fermait boutique.

Il avait des cabinets; ce qui se passait dans les cabinets ne faisait

point de bruit.

En somme, dans ce quartier perdu et très-dangereux après la brune

tombée, le château de la Savate était plutôt une sécurité qu'un péril.

Barbedor, ancien soldat, menait sa maison militairement. Il avait un

chef, deux marmitons et quatre garçons,--sauf les jours d'extra. Comme

son casuel était très-capricieux, les fournisseurs de la rue de l'École

lui avaient consenti des abonnements. Il avait tout ce qu'il voulait à

la minute et ne payait que les objets consommés. Sa maison marchait, et

l'on peut dire que, si son neveu Jean Lagard avait voulu revenir au

bercail, Barbedor eût été un fort-et-adroit parfaitement heureux.

En franchissant la porte du château, on entrait dans le cabaret. Une

cloison mobile séparait de la salle cette pièce, qui servait de parterre

les jours d'assaut; la salle était une manière de grange, soutenue par

des piliers de bois peints en jaune. Elle était tout entourée de

trophées composés d'armes d'assaut, de duel et de guerre, depuis le

briquet du fantassin jusqu'à la latte hautaine du cuirassier, en passant

par les fleurets, épées, bâtons, bancals, etc. Les gants fourrés, les

masques et les plastrons complétaient le coup d'oeil. Entre les

trophées, se voyaient bon nombre de ces estampes si pleines de caractère

qui servent de diplôme aux forts-et-adroits. Ces estampes représentent

invariablement une galerie circulaire avec panoplies, drapeaux et

panaches. Les galeries sont pleines de sous-officiers, de bourgeois et

de prodigieuses dames; sur chaque médaillon pendu aux piliers se lit une

devise: «Honneur aux braves!.. Respect au beau sexe!..» Deux champions

sont au centre, qui se prodiguent avec joie des coups de ceci ou de

cela, suivant la nature du brevet, à moins que ce ne soit un brevet de

maître à danser (danse de salon;) auquel cas un caporal et une

demoiselle tiennent seuls l'arène: la demoiselle, rouge comme un piment,

le caporal droit, fier, une main à la couture, l'autre arrondie avec une

grâce orgueilleuse qu'il ne faut point essayer de décrire. Au-dessous de

l'estampe est le diplôme, signé par les maîtres et prévôts.

Barbedor avait assez de diplômes personnels pour tapisser la salle. Il

était maître en tous arts de force et d'adresse. Parfois, quand il avait

bu assez de bière, il venait se promener avec sa pipe dans cette salle

qui parlait si haut de ses exploits; ses grosses mains se croisaient

paresseusement derrière son dos, et il se redressait tout seul au milieu

de sa fierté.

Au premier étage du château étaient les cabinets pour bombances; au

second, le logis des maîtres et des serviteurs; mais la topographie

intérieure était loin d'être aussi simple que cet exposé pourrait le

faire croire: c'était, aux deux étages, un véritable dédale de couloirs

et de corridors où Jean-François Vaterlot, malgré sa force et son

adresse, se perdait parfois lui-même quand il avait remplacé la bière

par l'eau-de-vie.

Nous terminerons cette monographie du château de la Savate en disant que

la clientèle de Jean-François Vaterlot n'avait droit qu'à l'entrée

officielle donnant sur la ruelle Saint-Fiacre. L'autre, celle qui

s'ouvrait sur le marais, était toujours fermée, ce qui ne contribuait

pas peu à lui garder cette physionomie décente et un peu triste que nous

avons indiquée.

Le soir du jour où commence notre histoire, vers six heures et demie,

Barbedor était seul au-devant de sa porte, fumant paisiblement et buvant

sa bière. Les fourneaux refroidissaient dans la cuisine; il n'y avait

personne au cabaret, personne dans les cabinets. Le chef parlait déjà

de renvoyer la viande au boucher, les légumes à la fruitière, et les

deux aides somnolents rêvaient la volupté d'une longue nuit. Les

garçons, plus éveillés, jouaient au bouchon sous les marronniers.

Barbedor réfléchissait.

--La routine! se disait-il avec amertume,--la routine... le chemin

battu, quoi!... Ils vont à la barrière de l'École, ils vont à la

barrière de Sèvres, c'est un pli pris... Ils savent bien qu'ils ne

trouveront pas ailleurs si bon et si beau qu'ici, mais ils vont

ailleurs... Pour les amener chez moi, il faut le tremblement: des

assauts qui coûtent les yeux de la tête... Pourquoi? Parce que la

chambre des députés s'occupe de cinquante millions de bêtises, au lieu

de percer la barrière des Paillassons, voilà!

Barbedor ôta sa pipe de sa bouche et but sa choppe d'une seule lampée.

--J'ai fait des pétitions, reprit-il,--j'ai dépensé du temps et de

l'argent... mais on se moque des gens qui ont des idées... la

routine!... Celui qui a inventé la vapeur est mort sur la paille... moi,

j'ai inventé la barrière des Paillassons, nom d'un coeur!... On

attendra après ma mort pour dire: «C'était pourtant un garçon qui avait

du toupet!»

--Vous n'attendez personne, patron? demanda le chef par la fenêtre de la

cuisine.

--J'attends toujours du monde, répliqua Barbedor sans se

retourner;--est-ce que ce n'est pas une honte, Casseur, ma fille, de

voir comme ça le dôme par-dessus le mur d'enceinte, à deux pas, et de

dire qu'il faut passer par une de ces deux _coquines_ pour y aller!

Le chef se nommait M. Pontoux, dit Casseur. Tous les forts-et-adroits

ont un surnom. C'était bien le moins que le chef du château de la Savate

fût un fort-et-adroit.

Quant aux _coquines_ dont parlait Jean-François Vaterlot, c'étaient les

barrières de l'École et de Sèvres, ses voisines,--ses ennemies!

Dire ce qu'il y avait de haine dans le coeur de Barbedor contre les

barrières de Sèvres et de l'École est impossible.

Il avait rêvé une fois qu'il était empereur, et le premier acte de sa

puissance avait été non-seulement de faire ouvrir la barrière des

Paillassons, mais encore de faire murer les deux coquines.

Pontoux, dit Casseur, répondit:

--Quant à ça, oui, patron... En plus que, si on perçait une porte,

là-bas de chaque côté de la baraque, la rue Saint-Fiacre deviendrait une

des plus conséquentes de Grenelle... Faut-il éteindre et renvoyer les

côtelettes?

--Pas encore, fit le patron, qui appuya sa tête contre sa main.

Casseur rentra dans sa cuisine et dit aux marmitons.

--Je vas me faire payer mes quinze jours... La cassine branle.

--Si la police avait voulu me permettre les combats de coqs, pensait

Barbedor;--ça amuse les gens de l'autre côté de l'eau... Je vous demande

de quoi se mêle la police!... des coqs!... elle mange bien du poulet, la

police!... J'ai pensé à faire venir des bas Bretons pour les faire se

bûcher à coups de tête... la lutte à main plate dépérit... le chausson

s'en va... la canne baisse...--C'est un fait, ça, tout de même,

s'interrompit-il en hochant la tête,--je ne suis pas superstitieux, mais

n'y a pas à dire: depuis que mon vaurien de neveu Jean Lagard m'a planté

là, j'ai la malechance!

Il essaya de rebourrer sa pipe, qui lui brûla les doigts.

--C'est le Clérambault qui est la cause de ça, reprit-il,--et c'te

femme... Voilà des années qu'ils me promettent ma fortune... Si mes

oreilles s'échauffent une bonne fois...

Il emplit sa choppe et se mit à boire lentement.

--Ah! fit-il,--je ne verrai pas percer ma barrière!

Son front s'inclina sous cette pensée décourageante.

Puis je ne sais quelle lueur passa dans son esprit. Il revit, par le

souvenir, ces jours radieux où le château de la Savate était le

rendez-vous de la _meilleure société_. Les assauts faisaient salle

comble; il y avait des Anglais qui venaient parier des tas de guinées.

Jean Lagard, à la fleur de l'âge, boxait comme Adams; Jean Lagard

luttait comme Turc ou Leboeuf, ces athlètes oubliés qui brillèrent

d'un si vif éclat; Jean Lagard tirait comme Lozes,--et, pour se reposer,

Jean Lagard jouait avec des poids de cinquante livres qui semblaient,

entre ses mains, plus légers que des plumes.

Et gai, ce Jean Lagard! et toujours en train! Il aimait à rire, il

aimait à boire comme la commère de la chanson. La joie de la maison s'en

était allée avec lui.

Il y avait quatre ou cinq ans de cela. Un soir que Jean Lagard était

accoudé sur la barre de sa fenêtre qui donnait sur le bosquet de

marronniers, il entendit que Barbedor causait en bas avec quelqu'un. Il

reconnut la voix de sa marraine. La marraine de Jean Lagard était notre

bonne amie, la petite marchande de plaisirs.

--Mon cousin, disait-elle, car elle avait réellement des liens de

parenté avec Barbedor,--mon cousin, je sais ce qui se passe chez vous

aussi bien et mieux que vous ne le savez vous-même. Si je voulais, je

vous dirais pourquoi vous avez mis les maçons là-bas sur vos derrières.

Barbedor tressaillit.

La petite bonne femme baissa la voix pour continuer:

--La marquise vient souvent; Garnier aussi... vous vous mettrez dans de

mauvaises affaires.

Mais Barbedor s'était remis; il haussa les épaules et se prit à siffler

un air en vogue au théâtre du Montparnasse.

--Vous ne connaissez pas ces gens-là, mon cousin, poursuivit la petite

bonne femme.

Jean Lagard, bon garçon sans soucis, n'était pas de ceux qui écoutent

aux portes, mais sa marraine avait toujours été sa meilleure amie, et,

d'ailleurs, le sujet l'intéressait tout particulièrement. Il détestait

d'instinct cette femme qu'on appelait la marquise et son acolyte éternel

M. Garnier de Clérambault.

La fabrique de mariages, Vol. 1 · 第 7 / 9 段