--Quel âge avez-vous, monsieur Léon? s'interrompit-elle.

Comme il ne répondait pas assez vite, elle reprit:

--Vingt-deux ou vingt-trois ans... tout au plus... Non, non, vous ne

pouvez avoir aucun souvenir de cela!

--Qu'importe ici mon âge, et de quoi parlez-vous? demanda Léon avec

impatience.

La petite vieille tressaillit, car elle était déjà retombée dans sa

méditation.

--Mademoiselle Ernestine Rodelet..., murmura-t-elle;--une bien jolie

jeune personne, en ce temps-là... et bonne... et pieuse... fille unique

du banquier Rodelet, qui avait été dans les fournitures sous l'Empire et

qui comptait par millions, oui... tout comme M. le comte Achille de

Mersanz... Ils demeuraient au numéro 81... Vous aviez trois ans,

monsieur Léon...

Elle s'arrêta. Le cinquième clerc avait de la sueur aux tempes.

--Vous connaissez l'histoire de ma famille?... balbutia-t-il.

--Oui, oui..., fit la petite vieille,--et bien d'autres histoires... Je

sais l'histoire de trois maisons qui avaient chacune plus d'un étage...

Le numéro 81 était la plus grande... son histoire est aussi la plus

longue.

--Vous savez que ma mère...? commença Léon, qui gardait les yeux

baissés.

--Oui, oui.... je sais cela... et que Dieu vous pardonne si vous ne la

respectez pas, monsieur Léon... Ah! il vous a donné deux cents

francs!... S'il vous avait donné cent mille pièces comme cela, vous ne

seriez pas encore quittes!

--Écoutez! fit Léon au comble de l'agitation,--je ne sais pas si j'ai la

tête perdue... mais je ne vous comprends pas... Au nom du ciel,

expliquez-vous!

--Pas à présent, monsieur Rodelet, pas à présent. Ce serait long à

raconter... et il faut que vous soyez à six heures à votre étude...

Jésus Dieu! il en a eu dans les mains de l'argent, cet homme-là! Au nº

81..., au nº 34..., des familles ruinées sans ressource!... Et

impossible de le prendre... il se met toujours à l'abri... Mais que lui

reste-t-il de tout cela? Il ne garde rien. Il y a derrière lui quelqu'un

de plus fort que lui... un gouffre sans fond où tout tombe et

disparaît... un abîme... un diable... une femme!...--Quelque jour,

s'interrompit-elle en reprenant sa boîte et son panier,--nous

reparlerons de tout ceci, monsieur Léon... Si je me souviens

d'Ernestine Rodelet, ah! certes, certes... au premier, sur le devant,

douze domestiques, huit chevaux à l'écurie... jamais moins de cinq cents

francs à la concierge au 1er de l'an... Et le nº 81 était une bonne

porte... on nouait les deux bouts en gardant mille écus d'économie... Au

nº 34, ce n'était déjà plus ça... et quant au nº 7 _bis_... Ah! dame!

il y a maisons et maisons, c'est tout simple.

Elle se leva et resta un instant à regarder Léon, qui avait la tête

inclinée sur sa poitrine et semblait absorbé dans ses réflexions.

--Prenez garde à cet homme-là, dit-elle après un silence,--il en a tué

de plus forts que vous.

Léon la regarda comme s'il n'eût point compris. Elle poursuivit en

baissant la voix.

--Il y a là-bas une belle jeune fille qui pleure au souvenir de vous...

Pauvre petit fou, pourquoi êtes-vous venu vous noyer dans ce Paris!...

Elle tourna sur ses talons et gagna la porte de son pas preste et

furtif. Par derrière, à cause de sa taille exiguë et fine, vous

l'eussiez presque prise pour une fillette. La déformation de son torse

donnait à sa marche une allure singulière. C'est à peine si son pas

sonnait sur le parquet, et certes jamais tournure plus fantastique

n'avait valu à un être humain le surnom de fée.--Seulement, la fée

Carabosse était laide, vieille et bossue. Notre petite bonne femme

n'était que vieille et un peu jetée de côté. Quant à sa figure, qui

souriait sous ses cheveux blancs frisés, plus d'une coquette de quarante

ans l'eût enviée.

Et vous savez qu'il est à Paris et même ailleurs des coquettes de

quarante ans qui prisent haut leur figure.

--Allons, allons, dit-elle en ouvrant la porte pour se retirer,--je dîne

en ville ce soir et je ne serais pas étonnée si je parlais de vous...

Méfiez-vous de cet homme et rendez-lui son argent... méfiez-vous de

vous-même: vous n'épouserez jamais mademoiselle de Mersanz pour mille

bonnes raisons, et ensuite parce que je ne le veux pas... Si vous avez

trop grande envie de savoir ce que c'est que l'homme, allez le demander

à votre mère...

La porte se referma sur elle.--Léon resta seul.

Le jour où Léon avait tiré à la conscription, sa mère l'avait pris à

part dès le matin. Ils étaient restés plus d'une heure ensemble. A la

fin de cette entrevue, Léon embrassa sa mère, qui fondait en larmes. Il

était très-pâle.

Depuis lors, jamais aucune allusion au sujet traité dans cette entrevue

n'avait eu lieu ni de la part de Léon, ni de la part de sa mère. La

maison devint triste. Léon eut un bon numéro au tirage: cela n'apporta

point de joie. Le lendemain du tirage, madame Rodelet se mit au lit et

fit une longue maladie.

Il y avait là un secret de famille: quelque chose de douloureux et de

mystérieux, un de ces deuils qu'on n'ose point porter au dehors. Madame

Rodelet avait attendu jusqu'au dernier moment pour mettre Léon dans la

confidence. Il est des heures dans la vie où la loi se charge elle-même

de soulever tous les voiles; en face de ces solennités, on ne peut pas

reculer.

Léon sut qu'il ne portait point le nom de son père et qu'il était enfant

naturel. Sa mère s'humilia devant lui.--Mais ce ne fut qu'un instant,

car elle lui dit:

--Si je savais que cet aveu dût me faire perdre l'autorité sacrée que

j'ai sur vous, j'aimerais mieux mourir.

Léon baisa les mains de sa mère en pleurant.

Il aimait sa mère.--Cependant l'orgueil qui était en lui saignait.

Il demanda si quelqu'un au monde savait ce secret. Madame Rodelet lui

répondit: «Personne.»

Personne, excepté les auteurs du crime.

Ce fut à dater de cette époque que Léon prit dégoût de la maison. Il ne

pouvait souffrir la société de ceux qu'il avait connus quand il était

heureux. On se fait de ces illusions blessantes: Léon croyait que tous

ses amis lisaient maintenant son malheur sur son visage. Il songea à

venir à Paris, non point par amour pour Paris, mais par haine de sa

ville de Chartres.

Sa mère lui dit alors pour la première fois:

--Nous ne sommes pas riches.

Elle ne s'expliqua pas davantage, et, quand elle dut céder aux instances

de Léon, elle lui annonça que, dans aucun cas, sa pension ne pourrait

monter au-dessus de dix-huit cents francs par an. Léon trouva cela

superbe.

La petite bonne femme était, à ce qu'il paraît, très-bien renseignée sur

la position de madame Rodelet, car elle avait chiffré son revenu avec

une rigoureuse exactitude. Les dix-huit cents francs prélevés, la mère

de Léon gardait six cents francs pour vivre.

De l'histoire de sa famille Léon ne savait que deux faits bruts et sans

détails: la ruine de son aïeul et la chute de sa mère. Ces deux faits se

liaient en ce sens que la même main avait frappé les deux coups. La

veille de son départ pour Paris, Léon fit des questions. Madame Rodelet

se retrancha derrière son état de souffrance pour ne point répondre.

Léon partit. Une lettre de recommandation de sa mère lui ouvrit l'étude

de maître Souëf. Maître Souëf avait évidemment connu sa mère en des

temps meilleurs pour elle. Cependant, maître Souëf ni personne ne laissa

jamais échapper un mot qui pût donner prétexte à des questions.

Nous savons à quel genre de travail Léon s'était livré depuis son

arrivée à Paris. Son notaire guettait depuis longtemps l'occasion de le

renvoyer au pays chartrain.

Pour juger Léon Rodelet en une seule fois, il suffit de se mettre ici à

sa place. Figurez-vous un jeune homme ayant pénétré à demi le secret de

sa propre vie et placé tout à coup en face d'une personne qui se vante

de posséder ce secret tout entier. Neuf sur dix prendront la personne au

collet et ne lâcheront prise qu'après victoire.--Léon était le dixième.

Léon fut frappé d'une chose surtout. Sa mère lui avait dit: «Tout le

monde ignore notre malheur,» et voilà que sa mère se trompait! Il fut

atterré, il laissa partir la petite vieille. Quand elle fut sortie, il

voulut courir après elle,--et il ne courut pas.

Parce qu'il y avait une circonstance qui mettait pour lui tout le reste

dans l'ombre. La petite vieille lui avait dit: «Vous n'épouserez pas

Césarine de Mersanz!»

Qu'en savait-elle?

Elle avait ajouté: «Je ne veux pas!»

Qu'y pouvait-elle?--Quoi de commun entre l'héritière de tant de millions

et ce pauvre être, plastron des petits enfants du quartier, qui gagnait

sa vie à vendre des plaisirs et des pommes d'api?

Léon songeait. Il allait d'une chose à l'autre.--La petite vieille

lui en avait dit, par le fait, bien plus long que sa mère

elle-même.--Rodelet, le père, avait eu des millions.--Cet homme qui

avait mis les deux cents francs sur la table était mêlé au roman de

famille,--et son rôle semblait avoir été funeste.

Mais il avait promis d'introduire Léon à la pension Géran, et la petite

bonne femme avait dit au contraire: «Je ne veux pas!»

Entre ces deux-là, le choix de Léon ne pouvait être douteux.

Léon n'avait pas de pendule, mais il savait se guider d'après le soleil.

Six heures approchaient. Léon secoua la tête brusquement comme un homme

qui veut chasser d'autorité les pensées obsédantes. Il avait juste assez

de force pour nouer aussi un bandeau sur les yeux de son âme.

--Je la verrai, pensa-t-il, tandis que son coeur battait à se briser

dans sa poitrine;--je lui parlerai... Que lui dirai-je?...

Grave question.--Il prit le paquet de ses lettres et jeta au pistolet un

regard de dédain. Il fit même sauter dans le creux de sa main les

pièces d'or. Que de promenades à cheval pour ces deux cents francs!

--Voir la date d'un contrat, se dit-il, répondant à un vague reproche de

sa conscience,--ne voilà-t-il pas un grand crime!

Un son lointain de cloche arriva jusqu'à lui. C'était la récréation du

soir de la pension Géran. Il se précipita sur la terrasse. Les fillettes

s'éparpillaient déjà dans les gazons et commençaient leurs jeux.

D'ordinaire, à ce moment, Léon voyait les deux gracieuses jeunes filles,

Césarine et Maxence, les bras entrelacés et souriant toutes deux, monter

la rampe tournante du cavalier.

Mais ce soir elles ne vinrent point, et le banc qui était sous la

tonnelle resta solitaire.

Léon n'avait plus rien qui pût le retenir. Il enferma dans son armoire

d'attache ses papiers et son pistolet, puis il prit son chapeau et

sortit.--En donnant un tour de clef à sa porte, il entendit à l'étage

supérieur, la petite vieille qui chantait de sa voix flûtée, mais

fraîche encore et douce, malgré sa portée aiguë.

Il s'arrêta, prêt à monter, mais il ne monta pas.

--Bah! fit-il,--je n'ai plus que le temps de me rendre à l'étude... Et,

d'ailleurs, quand je saurais, à quoi cela m'avancerait-il?

La rue Neuve Plumet est à deux pas de la rue de Babylone. En quelques

minutes, Léon fut à la porte de l'étude. Ses collègues étaient au grand

complet; ils attendaient pour voir s'il viendrait.

Entre clercs de notaires ou d'avoués, on est quelquefois bons camarades,

mais pas souvent; je ne sais pourquoi ces professions rabougrissent

l'âme et le corps.

C'étaient quatre garçons assez laids, échelonnés de vingt-cinq à

trente-cinq ans. Le maître clerc avait déjà presque l'air d'un

notaire.--Il possédait la cravate blanche, l'air discret, le flair

moisi: vingt-huit ans.--Beaucoup d'avenir.

Le second clerc, trente-cinq ans, physionomie bonnasse, ventre marqué,

mouchoir de poche à carreaux.--Pas d'avenir.

Le troisième clerc, touche d'étudiant, figure à pipe, métaphores

empruntées aux jeux de dominos, de billard, pantalon écossais, bottes

malheureuses, superbe écriture.--Peu d'avenir.--Vingt-sept ans.

Le quatrième clerc, vingt-cinq ans, teint rose, pas de barbe, voix

douce, lunettes d'écaille, grasseyement de velours, propre, aimant les

sucreries, aidant maître Souëf (Isidore-Adalbert) à passer son

paletot,--escarpins et bas blancs.--Joli avenir.

M. Charles Glayre, M. Martineau, M. Marcailloux et M. Bidois.

Ces quatre messieurs ne s'aimaient pas entre eux. Ils détestaient Léon

parce qu'il était trop bien mis.--Avis aux clercs conscrits.

--Tiens! tiens! s'écria Charles Glayre,--voilà M. Rodelet.

--Toujours grande tenue! dit le joli petit M. Bidois.

--Nous étions en train de jouer à «il viendra! il ne viendra pas!»

ajouta le chevelu Marcailloux.

Martineau, le vétéran qui n'espérait plus acheter d'étude, dit:

--Est-ce que vous comptez vous promener longtemps comme ça six jours par

semaine et le dimanche, monsieur Rodelet?

--Six et un! fit Marcailloux; domino.

--C'est que, continua Martineau,--votre besogne me retombe sur le corps

et ne me va que tout juste... Ah! mais!

--M. Rodelet monte si bien à cheval! grasseya doucement M. Bidois.

--Je m'embarrasse pas mal!... commença Martineau, qui était sanguin.

--Modérez-vous, messieurs! s'écria le premier clerc, comme si Léon eût

soutenu la discussion.--Je dois dire à M. Rodelet que le patron est

mécontent... très-mécontent...

--Oui, oui, ajouta Marcailloux,--le Rodelet susdit a bien fait de

venir... sans cela, il était...

Il y a un mot aux dominos qui exprime l'idée de ruine complète et de

mort.--Nous déplorons ici notre coupable insuffisance.

--Avant de partir, dit Léon au premier clerc, voulez-vous avoir

l'obligeance de m'indiquer ma besogne.

Le premier clerc lissait son chapeau de soie avec son foulard.

--Faites, Martineau, dit-il en prenant sa canne; à demain, messieurs.

Sa canne était, ma foi, à pomme d'or.

Dès que le premier clerc fut dehors, l'honnête Martineau prit de

l'aplomb, beaucoup. Il remit ses papiers dans son pupitre et ôta ses

fausses manches de lustrine, à l'aide desquelles il égalisa le poil

fauve de son chapeau.

--Vous avez entendu, monsieur Marcailloux, dit-il.

Et il s'en alla, le parapluie sous le bras, narguant le beau soleil.

Marcailloux tira de sa poche une vilaine _blague_, brodée en faux. Il

roula une cigarette avec soin, affûta son chapeau gris à poils révoltés

sur son genou, et sortit en sifflant l'air de Marlborough.

Alors, M. Bidois mit ses gants de filoselle.

--Hein!... dit-il,--avez-vous vu cela?... Trois bonnes têtes!... Voici

ce dont il s'agit, monsieur Rodelet... épousseter les cartons sans rien

déranger... Au plaisir de vous revoir.

Il arrangea ses cheveux frisottés devant un petit miroir qu'il avait

dans sa poche, et s'en alla décemment, non sans adresser à Léon un

bienveillant sourire.

C'était une belle et bonne avanie qu'on faisait à Léon. Il ne songea

même pas à cela. Il était maître de l'étude. Tous ces cartons qui

tapissaient la muraille depuis le lambris jusqu'au plafond, étaient à

lui.--Il prit le plumeau et l'échelle comme s'il n'eût jamais fait autre

chose de sa vie et monta droit au dossier de M. le comte de Mersanz.

* * * * *

La petite bonne femme chantait toujours dans sa chambrette du sixième

au-dessus de l'entre-sol. Elle savait toutes sortes de chansons qui

n'étaient pas nouvelles. En chantant, elle se démenait, car elle était

pressée,--et souvent elle s'interrompait pour se dire:

--Deux cents francs! pourquoi lui a-t-il donné deux cents francs?

Cela l'intriguait, sans cependant qu'il y eût en elle aucune inquiétude.

--Il veut savoir sans doute le détail des biens de Mersanz,

pensait-elle.--Ah! il en pourra compter des châteaux, des fermes, des

futaies!... que sais-je, moi!... mais après..., en sera-t-il plus

avancé?

C'est étonnant ce qu'on peut mettre d'objets dans la chambre la plus

exiguë. Celle de la petite vieille était pleine comme un oeuf, mais

sans trop d'encombrement. Tout y était net et propret; vous n'y eussiez

pas trouvé un grain de poussière.

Les meubles consistaient en une couchette de noyer bien ciré, un

guéridon, trois chaises et deux coffres qui tenaient à eux seuls la

moitié de la chambre. Les ornements ne manquaient pas. Il y avait tout

autour des murailles une profusion de petites estampes coloriées,

représentant toutes des militaires. Vous eussiez dit le réduit d'un

invalide de la grande armée, d'autant mieux qu'on voyait au-dessus d'un

petit poêle à cuisine, placé dans l'enfoncement de la fenêtre mansardée,

un briquet de fantassin et une aiguille à déboucher la lumière des

fusils, avec sa chaînette de cuivre. Un bonnet de police couronnait ce

trophée.

Dans la ruelle du lit, composé d'un simple matelas, manquant

d'embonpoint et très-aplati par l'usage, mais entouré de rideaux de

coton blancs comme la neige, un bénitier était pendu avec sa branche de

buis. Sous le bénitier, il y avait une image de la Vierge.--La petite

vieille était bonne chrétienne.

De sa lucarne, on apercevait les trois quarts de Paris en panorama: une

vue superbe, sauf les premiers plans, formés par des tuyaux de poêle. Ce

à quoi elle tenait le plus dans cet immense tableau dont elle jouissait

à raison de soixante francs l'an, c'était à la colonne Vendôme, où

Napoléon posait pour elle du matin jusqu'au soir, dominant les beaux

arbres des Tuileries.

Elle n'était pas souvent chez elle; mais, dès qu'elle remontait ses sept

étages, elle donnait un coup d'oeil amoureux à son Napoléon.

La demie de six heures venait de sonner à la caserne de

Babylone.--Encore un avantage que nous allions oublier de noter. La

petite bonne femme n'avait pas besoin de pendule: elle était entre deux

horloges, celle de Babylone et celle des Invalides,--deux horloges

militaires. Elle n'en usait que modérément, parce qu'elle aimait mieux

régler sa vie par le son des tambours.

--Je suis en retard, dit-elle en soulevant le couvercle d'un de ses

grands coffres;--pas habillée... et le temps qu'il faut pour aller à la

barrière des Paillassons!... Ah! je ne vendrai rien ce soir... Cela

coûte cher de dîner en ville!

Le coffre contenait de belles piles de plaisirs passés l'un dans l'autre

et arrangés avec un soin minutieux. La petite bonne femme chargea sa

boîte et prit dans un coin du coffre ce qu'il fallait de fraîches

pommes d'api, bien couchées dans des rognures de papier blanc, pour

emplir son panier. Elle faisait tout cela lestement et adroitement; les

plaisirs n'étaient point foulés, les pommes ne s'offensaient point l'une

l'autre, mais la boîte n'aurait pas pu contenir un plaisir de plus, ni

le panier une seule pomme.

--La!... fit-elle;--demain, je verrai si mademoiselle Maxence a bien

dormi... Je parie que celle-là ne m'achètera plus de devises!

Elle referma son coffre et s'accouda dessus.

--Cette Maxence a compris!... murmura-t-elle toute rêveuse;--comme elle

a embelli depuis un an! J'ai vu le comte la dévorer des yeux, l'autre

jour... Saperlotte! je ne veux pas que Béatrice pleure... Pauvre belle

créature!

Une larme vint aux bords de sa paupière, mais un sourire malin la sécha.

--Quoique ce ne serait pas mal, reprit-elle,--de faire endêver un peu le

père Roger... Il ne l'a pas volé... Mais je lui trouverai sa marche

quelque jour à M. le capitaine...

Elle traversa la chambre pour gagner le côté de la fenêtre où était le

second coffre. Ses idées allaient et venaient comme celles d'un enfant.

--Maxence! reprit-elle encore;--eh bien, ça me fait de la peine,

quoi!... à cet âge-là, on aurait pu la tourner au bien... Quels yeux

elle vous a!

Puis, en levant le couvercle du second coffre:

--Je ne peux pas avaler ces deux cents francs, moi!... Pour sûr, il y a

un coup monté... Il employa ainsi un grand nigaud de jeune homme dans

l'affaire du nº 81.

Ce pronom _il_ se rapportait sans doute à l'habit bleu qui avait donné

les deux cents francs.

--Mais encore une fois, poursuivit-elle,--que peut-on faire dans l'étude

de maître Souëf?... Les châteaux du comte de Mersanz ont leurs

fondements en terre, ses fermes aussi, aussi ses moulins... On aura beau

violer le secret des cartons, ça n'abattra pas ses futaies!

Le contenu du second coffre ne ressemblait nullement à celui du premier.

Les fillettes de la pension Géran ne l'eussent assurément point fouillé

avec le même plaisir; mais, pour la petite bonne femme, c'était tout le

contraire: elle aurait donné dix coffres pleins de pommes d'api, vingt

coffres pleins de plaisirs, pour les bragos bizarres et disparates qui

s'offrirent à sa vue quand le couvercle fut soulevé.

Il y avait d'abord un de ces petits berceaux à la main dont l'habitude

se perd, mais que portaient autrefois les Alsaciennes voyageuses, quand

elles allaient par les campagnes au temps de la moisson, un de ces

berceaux que nous avons vus dans des estampes de l'époque impériale, au

bras des jeunes vivandières suivant l'armée;--il y avait ensuite un

costume complet de vivandière, avec le jeu de timbales en étain et le

baril, peint en rouge et en bleu;--il y avait une épaulette rouge, un

sac de soldat, une boîte de carton contenant une croix d'honneur.

Il y avait un mouchoir de batiste, taché de larges gouttes de sang,

noirci par les années. Ce mouchoir portait des initiales, timbrées de la

couronne ducale.

Il y avait un biscaïen et un éclat d'obus,--un bout de tresse de

dragon,--une cartouchière russe,--un hausse-col d'officier avec un trou

de balle au milieu.

Et bien d'autres choses également curieuses. C'était un musée guerrier.

La petite bonne femme avait peut-être vu nos grandes batailles.

Il fallait bien qu'il y eût un motif à cette étrange manie qu'elle avait

de se mettre au pas de tous les régiments qui passaient.

Outre le _musée_, le coffre contenait les hardes de la petite vieille;

mais sa garde-robe n'était pas envahissante. A part sa toilette de tous

les jours, elle n'avait qu'un casaquin, une jupe et quelques chemises.

Nous ne pouvons cependant omettre, en parlant de toilette, un écrin

contenant une boucle en brillants qui devait être fort étonnée de se

trouver en pareille compagnie.

La petite bonne femme avait ouvert son coffre pour y prendre son

casaquin des jours de fête, sa jupe habillée et une chemise blanche. Il

n'y avait qu'à la voir pour deviner que sa toilette ne devait pas être

longue.--Mais il y a des souvenirs qui absorbent et des objets qui

réveillent invinciblement le souvenir.

Quand le coffre fut ouvert, la petite vieille, qui se prétendait

pourtant bien pressée, n'atteignit ni sa chemise, ni sa jupe, ni son

corsage. Elle resta tout bonnement en contemplation devant ses débris.

Le sang vint abondamment à ses joues pâles; sa courte taille se redressa

toute fière et toute vaillante; ses narines se gonflèrent, son regard

brilla. C'était là tout son passé, heureux ou malheureux, on le voyait

bien; c'était là toute sa vie.

Chaque objet contenu dans le coffre présentait un symbole. Une longue

histoire était là en abrégé. Elle commençait au baril rouge et bleu de

la vivandière; le berceau la continuait, puis l'épaulette, puis la

croix d'honneur, puis le mouchoir qui avait un écusson ducal et de

grandes taches de sang, puis le hausse-col percé d'une balle, puis

encore l'agrafe de diamants.

--Il y en a fichtrement qui seraient mortes! dit-elle en posant son

poing sur sa hanche d'un air fanfaron;--mais je suis en vie et, jour de

Dieu! les deux enfants auront du bonheur.

Elle frappa sur le baril, et, continuant:

--Ça a roulé!... il faisait plus chaud qu'à vendre des plaisirs... Quand

il fallait porter ça d'un côté, le berceau de l'autre, on en avait

assez... Ran, plan, plan, ran, plan, plan!... Et la grosse caisse... et

le canon!... Est-il Dieu possible qu'il ait couché là dedans... c'est si

petit, et il est si grand!

Nous pouvons affirmer que cet autre pronom _il_ ne se rapportait plus à

l'habit bleu.

--Et pourtant, reprit-elle attendrie,--il me semble qu'il est encore

là!... Il était beau... je ne sais pas s'il a jamais pleuré... Du plus

loin que je me souviens, je vois son cher sourire.

Elle toucha le berceau comme une relique sainte,--puis elle rapprocha le

petit oreiller de ses lèvres.

--Oui, oui! s'écria-t-elle avec un mouvement d'exaltation,--les enfants

seront heureux!

Elle tira de sa poche quelques francs, fruit de sa recette du jour, et

les déposa dans un coin du coffre, où il y avait déjà un petit tas

d'argent.

--En attendant, dit-elle,--j'ai suffi à tout par la grâce du bon Dieu...

il n'a jamais manqué de rien... Il en sait aussi long que son général...

Pourquoi ne l'aimerait-elle pas, puisqu'il est beau comme un ange, et

spirituel aussi, personne ne peut dire non, et brave, et bon!...

La fabrique de mariages, Vol. 1 · 第 6 / 9 段