Quand ceux-ci venaient chez Barbedor, ils s'entouraient d'un grand

mystère, ils arrivaient séparément. Ils avaient seuls le privilége

d'entrer par la petite porte neuve qui s'ouvrait sur les cultures.

Clérambault avait sa voiture qui l'attendait au bout de la rue

Saint-Fiacre, sur le boulevard extérieur. Le coupé de la marquise

stationnait rue de l'École.

Et Barbedor, depuis quelque temps, prenait des airs d'importance. Il

négligeait la force et l'adresse. Les hercules se plaignaient de son

froid accueil. Il parlait à mots couverts de fortune faite et du

percement prochain de la barrière des Paillassons.

En ce temps-là, Jean Lagard était amoureux. Vous l'eussiez peut-être

deviné en le voyant accoudé ainsi, le soir, sur l'appui de sa croisée,

regardant tomber la brune, écoutant le vent chanter dans le feuillage

des marronniers. Jean Lagard avait pour connaissance une jeune fille

sans père ni mère, qui brodait en chambre dans la rue de Sèvres. Elle

était honnête; Jean Lagard comptait l'épouser et avait déjà pris

là-dessus l'avis de sa marraine. La petite bonne femme avait dit:

--Épouse, si elle t'aime.

Jean Lagard, nature fanfaronne et confiante, n'avait aucun doute à cet

égard. Cependant, depuis une semaine, il voyait du changement dans le

caractère de sa jolie brodeuse. On eût dit qu'un élément nouveau était

venu dans la vie de Justine. Elle passait plus de temps à sa toilette et

le métier chômait bien souvent.

C'était à cela que Jean Lagard réfléchissait quand il entendit et

reconnut la voix de la petite bonne femme, causant avec Barbedor. Ils

s'éloignèrent, marchant lentement tous deux sous les marronniers. Quand

ils se rapprochèrent, c'était Barbedor qui parlait. Il disait:

--Ce sont des choses au-dessus de votre portée, ma cousine. La fin

justifie les moyens, pas vrai? Que résulte-t-il de tout cela? De beaux

et bons mariages. Est-il défendu de se ramasser de quoi en faisant le

bien?

--Le bien!... répéta la petite bonne femme;--ce n'est pas faire le bien

que d'être complice d'une tromperie... cela se découvrira un jour ou

l'autre... Voilà déjà trois nièces que cette femme-là marie... les

autres étaient ses nièces comme celles-ci, j'en suis sûre... Et

avez-vous le coeur de chagriner ainsi le pauvre Jean Lagard qui l'aime

comme un fou?

Jean tressaillit à sa fenêtre et devint tout oreilles.

--J'empêche mon neveu de se casser le cou, voilà! répondit Barbedor d'un

ton bourru.

--Mon cousin, mon cousin! répliqua la petite bonne femme, dont la voix

prit des inflexions sévères,--je vous ai dit de quoi ils sont capables

tous les deux... vous savez l'histoire du nº 81... vous savez

l'histoire du nº 34...

Barbedor fit un geste d'impatience.

--Si on écoutait tous vos cancans..., commença-t-il.

Jean Lagard vit la petite bonne femme s'arrêter et se redresser.

--En sommes-nous là? reprit-elle vivement.--On peut être honnête dans

tous les métiers, mon cousin Jean-François... le vôtre n'a pas bonne

odeur, mais je vois bien que vous en voulez choisir un pire... C'est

bon: vous êtes d'âge à vous conduire... cherchez des nièces à madame de

Sainte-Croix... prêtez votre logis à ses coquineries...

--Ah! s'écria Barbedor exaspéré,--je ne m'étonne plus si le cousin

Roger, votre homme, vous a planté là dans le temps... Nom d'un coeur!

j'irais au diable, moi, pour ne plus vous voir ni vous entendre!

La petite bonne femme resta muette un instant. Jean Lagard crut la voir

porter la main à ses yeux comme pour essuyer une larme. Ce fut d'une

voix ferme, néanmoins, qu'elle repartit:

--Que Dieu pardonne à mon mari comme je lui ai pardonné!... Quant à

vous, Jean-François, j'ai cru vous devoir un bon avis; vous l'avez mal

reçu, ça vous regarde... Je ne dirai rien à mon filleul, parce qu'il

casserait quelque tête et peut-être la vôtre... Adieu!

La petite bonne femme s'en alla.

Jean Lagard était tellement stupéfait, qu'il ne songea même pas à courir

après elle.--Que signifiait tout cela? Et comment Justine, sa promise,

s'y trouvait-elle mêlée?

Casser des têtes! Jean Lagard n'était pas à cela près.--Mais pourquoi?

Son cerveau travaillait.--Il se demandait surtout, mais bien

inutilement, ce que signifiaient ces paroles prononcées avec tant

d'amertume:

--Cherchez des nièces pour madame de Sainte-Croix.

Des nièces!--et pour quel genre de coquineries Barbedor prêtait-il sa

maison?

Celui-ci, après le départ de la petite bonne femme, continuait

d'arpenter le bosquet comme un furieux.

--Carabosse! grommelait-il;--de quoi se mêle-t-elle, celle-là!... Un

mariage est un mariage... Où est la loi qui défend de faire des

mariages?... on ne peut donc plus gagner sa vie?... Et la barrière des

Paillassons se percera donc toute seule!

Il alluma sa pipe et finit par se calmer peu à peu.

--Ta ta ta ta! fit-il enfin répondant aux derniers murmures de sa

conscience,--c'est pour le bien de mon neveu Jean Lagard... il est trop

jeune...

Une demi-heure après, Barbedor était enfermé dans sa chambre avec M.

Garnier de Clérambault et une femme vêtue de noir, dont un voile cachait

le visage.

Jean Lagard avait entendu s'ouvrir la porte de la façade neuve, qui

donnait sur les cultures. Ce qu'il avait pu saisir de l'entretien de son

oncle avec sa marraine le tenait en éveil. Il quitta son réduit tout

doucement et s'engagea dans le couloir qui conduisait à la chambre de

Barbedor.

Il vit de loin de la lumière sous la porte, et le son des voix parvint

jusqu'à lui.

Il crut saisir le nom prononcé de Justine.

Quand Jean Lagard fut à portée d'entendre, c'était l'habit bleu qui

parlait.

--De deux choses l'une, disait-il:--ou le nigaud épousera de bon gré, ce

qui est probable, car la jeune fille est ravissante, et je dois rendre

hommage ici au bon goût de l'ami Barbedor... ou il voudra reculer...

S'il épouse, tout est bien: on reconnaît à Justine cinq cent mille

francs en mariage...

Jean Lagard s'appuya, défaillant, contre le mur du corridor. Il

s'agissait de Justine!

--Sur lesquels cinq cent mille francs, continuait l'habit bleu,--nous

avons naturellement notre affaire. La petite a été très-facile à

endoctriner...

--N'est-ce pas, interrompit Barbedor avec sentiment,--n'est-ce pas

qu'elle n'aurait pas fait le bonheur de mon grand bêta de neveu?

--Votre neveu, répondit Garnier,--aurait vu trente-six millions de

chandelles... Suivez-bien. La petite a compris tout de suite et

admirablement les bases de notre opération... Elle a sauté comme un

cabri tout autour de sa chambre, à la seule idée d'avoir un équipage...

Ces fillettes qui se conduisent bien dans leurs mansardes, sont presque

toutes ambitieuses comme des démons... Quand on lui a dit qu'elle serait

baronne, j'ai cru qu'elle allait devenir folle!

Jean Lagard était maintenant tout auprès de la porte. La sueur coulait

sous ses cheveux. Il mit son oeil à la serrure.

Il vit les trois interlocuteurs rangés autour d'un guéridon où il y

avait une bouteille d'eau-de-vie et un seul verre. Le verre était devant

la femme voilée. Barbedor, il faut lui rendre cette justice, avait l'air

fort ému et l'indécision se peignait énergiquement sur son visage,

d'ordinaire si paisible. L'habit bleu avait ce nez au vent que nous lui

avons toujours vu et toute la vaillante apparence d'un commis voyageur

cossu qui s'est habitué à la victoire. La femme voilée restait

absolument immobile. Elle n'avait pas encore prononcé une parole.

--Tout cela est bel et bon, dit Barbedor;--mais, si votre baron

recule...

--Pas la moindre difficulté, répliqua Garnier;--pensez-vous, mon garçon,

qu'on puisse traiter ainsi sans façon la nièce propre de madame la

marquise de Sainte-Croix... la fille unique de feu M. le vicomte de

Génestal, en son vivant chargé d'affaires de Lippe-Augustembourg près la

cour de Bavière!...

Ceci était dit avec un si grand sérieux, que Jean Lagard en fut ébranlé.

Il se demanda si Justine avait réellement retrouvé une famille, comme

cela se voit en définitive de temps à autre.

Mais Barbedor se chargea de la désabuser.

--Les pièces pour établir cela..., commença-t-il.

--En règle! interrompit l'habit bleu.--Nous avons un gaillard qui

fabrique l'état civil aux petits oignons!... De sorte que, comprenez

bien, si notre baron fait la grimace, nous montons sur nos grands

chevaux... La Justine est mineure... Votre maison, mon vieux, est

l'asile de toutes les vertus, mais elle n'en a pas l'air... Faites donc

croire aux gens de justice qu'on a attiré une jeune fille ici pour

prendre le frais... Madame la marquise a des entrées superbes dans ces

occasions-là... Elle paraît tout à coup; elle évoque la mémoire de M. de

Génestal et même de son protecteur, l'auguste prince de Lippe; elle pose

ce dilemme: épousez ou indemnisez... Pas moyen d'en sortir; d'autant que

je suis là, jouant avec un certain atout le rôle d'un collatéral

offensé... Notez bien que l'indemnité est peut-être préférable au

mariage, puisque, dans ce cas-là, notre petite Justine peut resservir...

Cette explication avait le mérite d'être claire. Nous en profitons au

moins autant que le pauvre Jean Lagard, puisqu'elle nous apprend comment

M. Garnier de Clérambault usait de ses relations dans le grand monde

pour marier les gens,--et de quelle nature étaient les unions cimentées

par ses soins respectables.

Jean Lagard ne pouvait plus garder un doute sur le fait en lui-même. Il

tâchait de croire que tout ceci était un cauchemar. Quand l'évidence

victorieuse l'étreignait, il se rejetait du côté de Justine et se

disait:

--Rien ne prouve que Justine soit complice.

Il ajoutait en lui-même:

--Je la verrai demain... je l'interrogerai... je saurai...

--Et..., reprenait en ce moment Barbedor,--quand tentez-vous l'aventure?

--Mon bon, répondit l'habit bleu,--madame la marquise est d'avis qu'il

faut battre le fer pendant qu'il est chaud...

Le voile de la femme vêtue de noir s'agita, parce qu'elle faisait un

signe de tête affirmatif.

--Qu'entendez-vous par là? demanda Barbedor, qui avait peur de voir

l'exécution fixée à un jour trop proche.

Car il n'était pas encore aguerri.

--J'entends, repartit l'habit bleu,--que nous avons donné rendez-vous

ici, ce soir, à Justine et à M. le baron de Hanau.

--Ce soir! répéta Barbedor, qui sauta sur son siége.

Jean Lagard fut obligé de s'appuyer à la muraille du corridor pour ne

point tomber à la renverse.

--A propos, mon bon, dit l'habit bleu en prenant Barbedor par le bouton

de sa houppelande,--j'ai vu le ministre pour notre histoire.

--Ah!... fit le gros homme, qui resta la bouche ouverte,--vous voyez le

ministre, vous!

Il ne demanda point de quelle histoire il s'agissait. Il n'y avait

qu'une affaire: l'ouverture de la barrière des Paillassons pour faire

pièce aux deux coquines de Sèvres et de l'École.

--Nous aurons cela, nous aurons cela, reprit l'habit bleu,--ne vous

inquiétez pas... Je ne prétends pas que ça se fera tout seul, non...

mais, avec le crédit de madame la marquise, nous enlèverons la chose...

Figurez-vous que Son Excellence ne connaissait même pas la barrière des

Paillassons...

--Par exemple! se récria Barbedor humilié,--elle est sur tous les plans

de Paris!...

--Son Excellence..., reprit Garnier.

Il s'interrompit tout à coup pour prêter l'oreille.

--Chut fit-il;--j'entends une voiture dans la ruelle... ce pourrait bien

être notre Allemand.

Jean Lagard se disait:

--Si Justine pouvait ne pas venir!

L'habit bleu se pencha vers la femme voilée et lui dit à l'oreille:

--Vous savez qu'il est protestant... on ne peut lui chanter la romance

ordinaire.

--Vous retournerez cela, repartit la femme voilée;--vous direz qu'elle

est protestante et qu'on veut lui faire épouser un catholique.

La voiture s'était arrêtée devant la porte neuve du château de la

Savate.

L'agitation de Barbedor augmentait à vue d'oeil.

--Nom d'un coeur! gronda-t-il,--vous agissez trop sans façon, vous

deux!... moi, j'aurais voulu le temps de la réflexion... Que diable! du

moins, j'aurais envoyé ce pauvre Jean Lagard faire un tour à Senlis, où

nous avons de la famille.

Jean Lagard dort comme un bienheureux, dit Garnier.

Barbedor demanda:

--Vous a-t-on vu monter?

--Jamais!... nous sommes entrés tous deux par la porte de derrière...

nous apportions un objet qui ne devrait pas être vu.

--Quel objet?

La femme voilée se versa un verre d'eau-de-vie et dit:

--Ne faites pas attendre M. le baron de Hanau, s'il vous plaît.

Elle passa le verre sous son voile et le replaça, vide, sur la table.

--Ce qu'il y a de sûr, pensait Jean Lagard,--c'est que Justine ne vient

pas!

L'espoir renaissait en lui.

--Allons, mon bon, dit doucement l'habit bleu, qui frappa sur l'épaule

de Barbedor,--vous avez entendu madame la marquise. Descendez au-devant

de M. le baron.

--Mais..., objecta Barbedor,--la petite jeune personne...

L'attention de Jean Lagard redoubla.

--Ne prenez point souci de cela, répliqua l'habit bleu.

--C'est mes affaires, dit l'aubergiste;--je veux savoir.

--Elle viendra, je vous le promets.

--De bon gré?

--Parbleu!

--Serai-je là?

--Non pas!

Barbedor, qui avait fait déjà un mouvement vers la porte, s'arrêta

court.

--Alors, dit-il,--je vais envoyer paître votre baron allemand... J'ai

idée que la fillette viendra ici de force.

La femme voilée frappa du pied. Garnier la calma du regard.--Le neveu

Jean remercia son oncle dans son coeur.

--Et si vous étiez bien sûr du consentement de Justine? demanda l'habit

bleu.

--Dame!... fit Barbedor.

--Vous n'auriez plus d'objection?

--Faudrait que la fillette me dît elle-même: «Me voilà; je suis venue

parce que ça me convient...»

L'habit bleu sourit et interrogea de l'oeil la femme voilée, qui

secoua la tête affirmativement. Jean Lagard guettait toujours par le

trou de la serrure. Il vit l'habit bleu se diriger vers le fond de la

chambre, où se trouvait l'entrée d'une seconde pièce donnant sur

l'escalier de service et faisant partie de la bâtisse nouvelle. C'était

par là qu'on gagnait la sortie de derrière.

L'habit bleu ouvrit la porte de cette seconde pièce et dit:

--Approchez, mon enfant.

Justine parut aussitôt en fraîche et charmante toilette. Elle ne

semblait nullement déconcertée. Comme Barbedor la regardait tout ébahi,

elle dit:

--Il faut bien tâcher de se faire un sort, n'est-ce pas?

Tout le sang de Jean Lagard lui monta au cerveau. Il se prit la tête à

deux mains; puis, d'un coup de pied vigoureux, il jeta bas la porte.

Tous les regards stupéfaits se tournèrent vers lui. Il se mit à rire.

--Bonsoir, mon oncle, dit-il;--salut, la compagnie... Je viens vous

faire mes adieux pendant que le baron allemand n'est pas encore là.

VIII

--Le veau gras.--

On a vu de ces déceptions amoureuses transformer en parfait coquin le

plus honnête jeune homme de la terre. Par contre, les romans et les

drames prétendent, ce qui est bien consolant, que l'amour heureux peut

faire un honnête homme et même un héros du plus parfait coquin qui soit

au monde. Cela rentre dans le système des compensations.

Lagard n'était pas né dans un milieu absolument pur. Les

forts-et-droits sont parfois de bons drilles, mais ils n'ont pas la

prétention de quintessencier la vertu. Jean Lagard, fils d'un homme qui

faisait l'exercice avec une pièce de huit et soutenait cent livres à

bout de bras pendant trente-cinq secondes, avait plutôt appris le saut

périlleux que le catéchisme. Tout occupé qu'on était de lui enseigner la

violente gymnastique des saltimbanques, personne n'avait pris le temps

de lui donner des leçons de morale.

Et cependant, il avait son genre de probité; il avait même une manière

d'honneur et plus de fierté que bien des gens, incapables de faire la

grenouille au haut d'une perche.--La conduite de Justine lui avait brisé

le coeur tout net. Il était guéri de cet amour radicalement et sans

retour. C'était une fibre rompue au dedans de son âme.

--Eh bien, reprit-il en donnant à son rire une expression presque

enjouée,--quand vous me regarderez comme un événement!... J'ai tout vu,

tout entendu, voilà...

--Mon neveu..., voulut interrompre Barbedor au comble de la confusion.

--La paix, papa! fit Jean Lagard,--je ne vous en veux point, au

contraire... Sans vous, j'aurais épousé cette fille-là, et, comme je ne

peux pas me noyer sans avoir la corde au cou, étant maître nageur,

j'aurais mis un pavé de plus sous le pont.

Il tendit sa main à Barbedor, qui lui donna la sienne en baissant les

yeux.

--Sans rancune, ajouta-t-il.

Puis il fit un pas vers l'habit bleu. Sa main restait tendue.--Garnier

voulut imiter Barbedor et serrer cette main; Jean Lagard lui sangla un

coup sec sur les doigts en disant:

--Vous, ce n'est pas cela!

Garnier rougit et se recula. C'était un ancien bretteur.

--Est-ce que nous voulons travailler? dit-il en retroussant ses manches

avec un style qui prouvait que les relations dans la _bonne société_

n'absorbaient pas tous ses instants.

Justine était toute pâle. Elle tremblait.

La femme voilée but tranquillement un second verre d'eau-de-vie.--Puis

elle fourra sa main sous le revers de sa robe de soie noire. Elle en

retira un pistolet qu'elle arma.

--Nom d'un coeur! s'écria Barbedor,--est-ce que vous pensez faire peur

à mon neveu avec des joujoux comme ça?

La femme voilée haussa les épaules.

--C'est de l'argent qu'il veut, dit-elle froidement,--il a raison, ce

garçon-là!

--De l'argent!... se récria Barbedor.

--La paix, papa! interrompit encore Lagard;--j'ai des bras pour vivre...

c'est ça que vous vouliez dire, pas vrai?... Vous vous trompez: les bras

tombent quand le coeur s'en va.

Il avait des larmes dans la voix.--Justine se prit à sangloter.

Jean l'entendit. Il éclata de rire.

--C'est l'affaire du moment, reprit-il,--une dent qu'on arrache,

quoi!... Après, on n'y pense plus... Seulement, j'ai fantaisie de faire

bombance pendant un mois ou deux ou davantage pour me remettre... et

celle-ci a dit vrai: je veux de l'argent.

Barbedor releva les yeux sur lui. Son regard avait une expression à

peindre. Il avait mieux auguré de son neveu: c'était un

désappointement,--mais c'était aussi une joyeuse surprise, parce que son

neveu se rapprochait ainsi de son niveau.

Le neveu comprit tout cela.

--Vous n'y êtes pas, papa, dit-il avec un dédain où renaissait sa

rancune.--Vous et moi, ça fait deux.

--Voilà pour vivre! reprit-il en montrant ses bras robustes et

admirablement modelés;--le reste, c'est pour mourir...

--Ah! fit Barbedor en pâlissant,--tu veux te tuer à force de boire.

--On verra, dit Lagard.

--L'homme, ajouta-t-il en se tournant vers Garnier,--un à-compte sur mes

appointements.

Garnier ouvrit son portefeuille.

--Rien qu'un billet de mille pour aujourd'hui, dit Jean Lagard.--Vous me

garderez le reste.

Garnier lui donna ce qu'il demandait. Jean Lagard ne remercia point,

tourna le dos, et sortit.

C'était ainsi que Jean Lagard et son oncle s'étaient séparés. Barbedor

ne l'avait jamais revu depuis ce temps. Il savait seulement que son

neveu menait une vie bizarre et désordonnée, tantôt à Paris, tantôt

ailleurs, travaillant quelquefois à n'importe quelle besogne, mais ivre

le plus souvent et traînant sa gaieté fiévreuse de cabaret en cabaret.

La petite bonne femme avait aussi complétement abandonné Barbedor.

Nous serions fâché que le lecteur eût envie de connaître la fin de

l'histoire de Justine et du baron de Hanau. Nos renseignements sont fort

incomplets. Nous ne savons si le baron épousa, ou s'il solda

l'indemnité; mais, quant à être dupe, nous pouvons certifier sur

l'honneur qu'il le fut.

Barbedor, livré à lui-même, se mit de plus en plus entre les mains du

couple intrigant qui lui promettait monts et merveilles. On était

toujours sur le point de faire quelque gigantesque affaire au delà de

laquelle était l'opulence. Barbedor prêtait sa complicité passive;

Barbedor attendait; rien ne venait.

Il ne faut pas croire pourtant que ce fort-et-adroit se fût laissé

abuser sans raisons spécieuses. Il avait mis en usage toutes les

précautions usitées dans le commerce. Avant de faire construire cette

fameuse façade qui donnait à ses derrières une apparence si honnêtement

bourgeoise, il avait recueilli des renseignements par d'autres et par

lui-même, sur M. Garnier de Clérambault et madame la marquise de

Sainte-Croix. De ces renseignements, il résultait que c'était pour lui

beaucoup d'honneur d'avoir la confiance de pareils personnages.

Clérambault avait une maison, une vraie maison, rue du Bac, avec des

commis et des bureaux à grillages. Son établissement faisait plaisir à

voir. Ses employés, portant l'habit noir et la cravate blanche, avaient

toujours l'air de revenir de la noce ou d'y aller. Ils parlaient bas,

ils avaient des sourires discrets.

Du reste, c'était comme aux bains Vigier. Il y avait le côté des dames

et le côté des hommes, plus un lieu neutre: le parloir où les deux sexes

se rencontraient.

Mais une jolie chose, c'est le registre.

Si vous voulez voir quelque jour jusqu'où peut monter la poésie des

fils de Mercure, ouvrez le registre ou les registres d'une de ces

boutiques où se vend l'hyménée.

Et précautionnez-vous d'un garde-vue vert pour n'être point ébloui!

Ce sont des noms radieux et des fortunes incandescentes! Il y a là des

occasions qui flamboient.

Princes russes et filles naturelles de souverains, veuves de nababs,

mulâtresses possédant tous les diamants du Penjaub!--colonels en

disponibilité, inventeurs qui vont retourner, comme une crêpe dans la

poêle, la face étonnée du monde,--pairesses du Royaume-Uni, grands

d'Espagne de toutes les classes, drogmans de l'ambassade

turque, rentières des États du pape, baronnes de la rue neuve

Saint-Georges,--Américains (révérence parler), présidents de plusieurs

républiques mal connues, reines d'îles désertes, mandarins, caciques et

brahmes, dont l'un est nu-propriétaire de la pagode de Jaggernaut.

J'en passe et des plus absurdes. Je mets au défi les craqueurs de génie

qui écrivaient jadis pour Odry, d'inventer de pareilles impertinences.

Tout est là, tout!

Les livres de M. Garnier de Clérambault étaient bourrés de fariboles

semblables,--à cause des relations qu'il avait dans le grand monde.

Le registre qui contenait les noms d'hommes, devant être feuilleté par

de jolies mains, était relié en velours; celui qui renfermait la liste

féminine étant destiné à passer par des doigts graves et forts, avait

une reliure de veau.

Sur la cheminée du parloir se prélassait une pendule représentant le

jeune Hymen, fils de Vénus et de Bacchus. L'Amour, son frère utérin, lui

présentait le flambeau symbolique. Sur le socle était gravé

l'allaitement de Jupiter enfant par la chèvre Amalthée. Tout autour des

lambris, on voyait des estampes faites pour inspirer le goût du ménage:

Philémon et Baucis, Éponine et Sabinus, Pétus et Arria, Priam et la

respectable Hécube, mère de cinquante fils et de cinquante filles,--tous

vivants.

Je ne sais pas si jamais M. Garnier de Clérambault avait fait un

mariage, mais il avait beaucoup de clients. L'industrie de ces courtiers

de félicité est fondée sur toutes sortes de choses, excepté sur la

réussite de leurs efforts.

Il paraît cependant qu'on a vu des unions cimentées par les soins de ces

travailleurs. La _Gazette des Tribunaux_ met au jour parfois les

désastreuses suites de ces unions; donc, elles existent.

Mais qui peut se marier ainsi?--Uniquement les personnes qui ne sont pas

mariables.

Barbedor n'allait pas si loin que cela. Il avait vu les bureaux et les

registres; cela lui avait donné la plus haute idée de son ami et

protecteur M. Garnier de Clérambault.--D'autant mieux que celui-ci, au

sein même de son sanctuaire et derrière son propre grillage, lui avait

renouvelé la promesse de faire percer la barrière des Paillassons.

Quant à madame la marquise de Sainte-Croix, ce n'était pas une maison

qu'elle avait, c'était un hôtel, ou, pour mieux dire, un palais. Elle

demeurait rue de Varennes et passait pour dépenser un revenu de plus de

cent mille francs.

La fabrique de mariages, Vol. 1 · 第 8 / 9 段