C'était par un dimanche d'automne. Seigneur! le beau jour! comme le

soleil était brillant dans le ciel profond et pur! Il y avait un mois

déjà que le pauvre Léon n'avait vu la campagne. Il sortit de Paris par

je ne sais quelle barrière et s'en alla tout seul. Autour de Paris,

c'est bien plus laid que Paris lui-même. Ce n'est plus la ville; ce ne

sont pas encore les champs. L'ennui monte au cerveau à la vue de ces

villas bourgeoises qui semblent autant de gageures gagnées par le

mauvais goût contre le sens commun. Léon passa, jetant à droite et à

gauche son regard distrait, et se demandant pourquoi les maîtres maçons

avaient fait à la capitale des arts une si burlesque ceinture.--Il

arriva au Petit-Montrouge, dont il ne savait pas le nom.--Au bout du

village, une grille de fer forgé fermait une pelouse derrière laquelle

était un bosquet. Au delà du bosquet, il y avait un pavillon.

Tout cela datait de loin. Les arbres étaient magnifiques; la grille

élégante et svelte semblait railler ces lourdes barrières de fonte que

le commerce retiré et jouant au seigneur plante au-devant de sa petite

cour. Le pavillon, harmonieux et simple, n'avait point à son faîte le

hideux belvédère en vitres rouges et bleues. Cela datait de loin.

Sur la pelouse, des fillettes jouaient. C'était une pension.

Léon était venu chercher des arbres. Il regarda les grands tilleuls et

les marronniers dont les feuilles mourantes se teignaient de pourpre.

Comme il regardait, un volant passa au travers de la grille et vint

tomber à ses pieds.

Une jeune fille s'élança, toute rose et souriante, donnant ses cheveux

blonds au vent de sa course.

--Mon volant, s'il vous plaît, monsieur? dit-elle.

Si vous l'aviez vue! si vous aviez entendu, cette voix.

Elle avait une robe de mousseline blanche à petites raies bleues.--Léon

se souvenait de cela.

Il se baissa et faillit tomber en avant comme s'il eût été ivre. Il

rendit le volant. On lui sourit et on lui dit merci.

Ce fut tout.--Mon Dieu! que faut-il de plus?--Voilà pourquoi le pauvre

Léon devint fou.

Voilà pourquoi il déserta l'étude où était son avenir; voilà pourquoi il

ne parla plus guère de travailler ni de parvenir dans ses lettres à sa

mère; voilà pourquoi il fit la connaissance de ce tailleur qui

habillait un membre du Jockey-Club et des courtiers marrons; voilà

pourquoi il loua cet appartement de trois pièces avec terrasse; voilà

pourquoi il acheta des fleurs avec l'argent de ses repas, et pourquoi il

dépensa son mince revenu à louer des juments de manége.

Le pavillon de Montrouge appartenait à la pension Géran; la jeune fille

au volant était notre Césarine.

Léon sut presque tout de suite que Césarine était la fille unique de M.

le comte de Mersanz, dont maître Souëf était le notaire, et qui avait

huit cent mille livres de rente.

Il prit de la mélancolie, mais il continua de faire à la jeune fille

cette cour bizarre et muette qui le ruinait. Jamais il n'avait parlé à

Césarine!

Il vint se rasseoir auprès de la table et mangea un petit morceau de

pain dur avec un peu de fromage. Il but un verre d'eau.

Quand cela fut fait, il dit avec une sorte de contentement, exempt de

toute fanfaronnade:

--J'ai fait mon dernier repas.

Franchement, l'idée de ne pas recommencer un pareil festin n'avait rien

d'affligeant.

Il dénoua le paquet de papiers. C'étaient toutes ses lettres à Césarine.

Il en lut deux ou trois et pleura une larme. Son pauvre coeur d'enfant

faible et fou était là. L'amour vrai parle toujours bien, surtout le

jeune amour. Ces lettres eussent fait rire les camarades de Léon

Rodelet; pourtant, elles étaient belles. Léon les repoussa loin de lui

comme s'il eût craint de céder à la tentation de les relire toutes.

--Je veux que tout soit fini avant la nuit, murmura-t-il.

Il y avait encore un peu d'encre au fond d'une écritoire et une feuille

de papier blanc restait. Léon prit sa plume.

Il écrivit:

«Je me suis familiarisé avec vous à force de vous parler. Vous ne

m'entendez pas, mais qu'importe? Il y a déjà bien longtemps que je ne

vous appelle plus mademoiselle. Aurez-vous un sourire de pitié en me

lisant? car, cette fois, vous me lirez.--Vous devez être bonne comme les

anges dont vous avez la beauté. Vous me plaindrez peut-être.

»Si j'avais été riche et noble comme vous, Césarine, m'auriez-vous aimé?

Moi, j'aurais bien voulu être noble et riche pour vous aimer pauvre,

pour vous aimer humble. Ah! si j'avais pu seulement baiser le bout de

vos doigts avant de mourir.

»Depuis que je vous connais, voici le premier jour où je suis

tranquille. Hier, je vivais encore: c'est-à-dire que je craignais et que

j'espérais. Aujourd'hui, je ne crains rien: je vous aime comme je vous

aimerai demain dans le ciel.

»J'étais pieux avant de venir à Paris. A cette heure, je voudrais causer

avec le bon vieux prêtre qui dirigea mon enfance. Je voudrais lui faire

comprendre la nécessité absolue où je suis de quitter la vie et qu'il me

consolât comme on console les condamnés à mort. Je m'exprime mal:

consoler n'est pas le mot. Je voudrais... et pourquoi ne pas l'avouer?

je voudrais lui dire comme vous êtes belle et comme je vous adore.

»Je n'ai rien eu de cette passion, Césarine. Je n'ai jamais dit votre

nom à personne. Je vous cachais comme une maîtresse chérie. J'avais peur

de porter mon amour écrit sur mon front.

»Un seul homme l'a deviné. Pourquoi? Parce qu'il vous aime.--Un fou

pareil à moi, un soldat obscur, sans nom, sans avenir,--le plus digne

coeur, l'âme la plus vaillante et la plus droite qui soit au monde.

»Si jamais, ce qui est impossible, vous aviez besoin de secours ou

d'appui, souvenez-vous de celui-là. Il ne se tuera pas. Il sait

souffrir. Souvenez-vous du lieutenant Vital.

»La première fois que j'ai deviné son amour pour vous, j'ai eu la pensée

de le provoquer en duel.--Maintenant, je ne suis vraiment plus de ce

monde. Césarine, enfant adoré; je sens que je veillerai sur vous après

ma mort. Si le hasard le mettait à votre niveau, Vital vous rendrait

bien heureuse.

»Je l'aime. Il m'a aidé de son coeur et de sa bourse: pauvre bourse de

lieutenant! Quelque chose me dit que vous le connaîtrez et que vous

l'aimerez. Parlez de moi tous deux.

»Césarine, je ne regrette pas de vous avoir aimée. Vous avez été ma

perte, mais aussi mon bonheur. Peut-on payer trop, même au prix de la

mort, le rêve délicieux que j'ai fait? J'ai vécu un an tout entier avec

ce rêve; je vous ai eue à moi dans la veille enchantée de mes nuits; je

me suis agenouillé, ivre de joie, devant votre candeur que la couche

nuptiale effrayait. Que sais-je? ma main tremble, mon coeur bat,

oppressé par l'allégresse... Oh! n'espérez pas, n'espérez pas trouver

jamais un amour comme était le mien!

»Je vous envoie toutes mes lettres, toutes. C'est mon âme. J'ai

vingt-deux ans. Ma mère n'avait que moi.

»Adieu! Je baise ardemment ce papier que vous toucherez. Soyez heureuse.

Mettez mon nom dans votre prière, qui doit aller tout droit vers

Dieu.--Savez-vous mon dernier souhait? Une fleur cueillie par vous et

portée par vous sous votre corsage, tout près de votre coeur, puis

jetée sur ma tombe... Adieu!...

Il signa. Puis il fit un paquet des anciennes lettres et cacheta le tout

avec de la cire noire. Pauvre Léon! il calculait sa petite mise en scène

mortuaire. Sur le paquet, il mit une adresse ainsi conçue:

«Au lieutenant Vital, pour remettre par n'importe quel moyen à

mademoiselle C. de M...--Dernier service exigé par l'amitié.»

Après cela, que restait-il à faire? Prendre le pistolet, l'armer, poser

le bout du canon contre la base du front et lâcher la détente.

Toutes choses éminemment simples et faciles au premier aspect.

Léon prit en effet le pistolet, qui était chargé depuis plusieurs jours.

Il changea la capsule oxydée pour en mettre une autre toute neuve. Il

fit jouer la gâchette deux ou trois fois.

Il arma définitivement, et son visage prit une expression tragique. Le

canon froid toucha son front brûlant; cela le fit tressaillir.

Il remit le pistolet sur la table.

Le baron des Adrets n'aimait pas à nourrir ses prisonniers de guerre. Il

les faisait monter au sommet d'une tour, et, après confession préalable,

il les engageait à faire le saut périlleux. Les pauvres diables

obéissaient, ne pouvant résister. Il y eut un coquin de Gascon qui prit

son élan deux fois de suite et s'arrêta par deux fois au parapet de la

tour.

--Eh! paillard, lui cria des Adrets, n'as-tu pas honte de t'y prendre

ainsi à trois fois?

Le Gascon répondit sans hésiter:

--Capédédiou! on vous le donne en cent, monsu le baron!

Des Adrets se mit à rire et lui fit grâce.

Le Suicide, ce dieu fiévreux, fils bâtard de l'Orgueil et de la

Faiblesse, est un peu comme le baron des Adrets. On l'a vu pardonner

quelquefois aux Gascons qu'il tient en ses serres.

Léon était de Chartres; mais, sur la tour des Adrets, un fils de

Pontoise fût devenu Gascon.

Léon pensa qu'il n'avait pas écrit à sa mère.

Que lui dire?

Il y avait encore du pain et du fromage pour un jour,--et peut-on mourir

comme cela sans avoir même ouvert son courrier?

Qui sait! parfois, dans ces lettres qui arrivent un jour de suicide, on

trouve de bien bonnes choses: des successions...

On ne connaît pas tous les oncles qu'on peut avoir en Amérique.

Léon passa ses doigts glacés dans ses cheveux.

--Est-ce que je serais un lâche? se demanda-t-il.

Et il ressaisit d'un geste convulsif le pistolet fatal.

Mais en ce moment on frappa rudement à sa porte; et, comme Léon n'allait

pas ouvrir assez vite, le visiteur inattendu tourna lui-même dans la

serrure la clef qui était restée en dehors.

Convenez que Léon n'avait pas les premières notions du suicide. Laisser

sa clef sur sa porte.--Mais l'expérience vient avec l'âge. Une autre

fois il ferait mieux.

--Monsieur Léon Rodelet! dit une voix de basse-taille sur le seuil.

Léon se retourna et vit un personnage qu'il ne connaissait pas: habit

bleu boutonné, gilet de velours à pointes tombant sur un pantalon noir à

la cosaque; front fuyant très-découvert, nez d'aigle et moustaches

grisâtres taillées en brosse dure.--Léon eut envie de nier son identité

et de dire à cet individu qu'il se trompait.

Mais celui-ci le prévint et fit quelques pas à l'intérieur de la

chambre.

--Je ne suis pas un créancier, jeune homme, dit-il d'un air

important;--je viens, au contraire, vous tirer d'embarras.

--Qui vous a dit que je fusse dans l'embarras? demanda Léon offensé.

L'homme à moustaches se mit à rire.

--Le bruit public, répondit-il.

Puis, changeant de ton et d'allures tout à coup, il s'approcha de Léon

et lui arracha brusquement son pistolet.

--Insensé! déclama-t-il avec les inflexions onctueuses d'un père

noble,--vous vouliez attenter à vos jours.

--Monsieur!... voulut dire Léon stupéfait.

--Silence! interrompit l'habit bleu boutonné, qui désarma le pistolet et

le jeta à l'autre bout de la chambre;--la Providence m'a envoyé vers

vous. Je vous domine de toute la hauteur de ma vertu!

Il avait croisé ses bras sur sa poitrine.

--M'apprendrez-vous...? commença encore Léon.

--Silence!

L'habit bleu prit une chaise et s'éventa à l'aide d'un vaste foulard.

--C'est haut, chez vous, reprit-il d'un accent moins emphatique.--Vous

devez trois termes ici: combien avez-vous de loyer?

--Monsieur, dit Léon résolûment,--je suis très-pauvre, j'essayerais en

vain de le nier... Mais je vous préviens que je n'accepte pas la charité

et que je ne souffre pas l'insolence... Exposez-moi, s'il vous plaît, le

motif de votre venue clairement, brièvement surtout, et puis...

--Et puis?... répéta l'habit bleu, qui cligna de l'oeil en le

regardant.

--Et puis sortez! acheva Léon en montrant du doigt la porte.

L'habit bleu fit un signe de tête approbateur.

--Vous êtes un gentil garçon, dit-il.

En même temps, il tira de sa poche un étui à cigares et choisit avec

soin un panatelas dont il coupa le bout avec les dents.--Il alluma un

amadou chimique.

--Fume-t-on chez vous? demanda-t-il en humant les premières bouffées.

Léon se leva, indigné. L'habit bleu posa tranquillement son cigare sur

la table et lui prit les deux poignets qu'il serra. Léon laissa échapper

un cri de douleur.

--Mon jeune ami, dit l'intrus,--faites bien attention à une chose: je

vous croquerais comme une rave si je voulais.

--Mais enfin, s'écria Léon, dont la colère s'augmentait par son

impuissance même,--que veut dire tout cela et que voulez-vous?

--Parbleu! mon fils, nous avons le temps, répliqua l'inconnu;--vous vous

brûlerez la cervelle aussi bien demain qu'aujourd'hui, n'est-ce pas?

Soyons donc raisonnables, que diable! et ne commençons pas par nous

quereller, quand nous sommes destinés, suivant toute apparence, à être

les meilleurs amis du monde.

Il le lâcha et reprit son cigare en disant:

--Peut-on vous en offrir?

--Non, répondit Léon.

--A la bonne heure... je ne trouve pas mauvais que vous ne fumiez pas,

moi, vous voyez bien...

--Il ne manquerait plus que cela! s'écria Léon.

--Mon Dieu, mon cher garçon, si je vous disais de fumer, vous fumeriez,

parbleu! comme un feu de bois vert.

--Il faudrait voir...

--Ah! ah! c'est tout vu, mon jeune camarade... j'en ai brûlé de plus

méchants que vous... par les deux bouts encore, comme nous disions à

l'armée... Pour ne pas revenir sur ce sujet toujours pénible à traiter,

je suis fort comme le levier d'Archimède, et j'ai trente-sept ans de

salle, dont trente et un employés inutilement à chercher le maître, le

prévôt ou n'importe, capable de me rendre un coup de bouton pour trois.

Il caressa la brosse grise qu'il avait sous le nez. Cela rendit un son

strident comme si on eût passé la main sur une corde.

Léon l'examinait maintenant curieusement.--On n'en peut vouloir beaucoup

et à fond à l'homme qui vient vous conter des balivernes tout en

détachant la corde où l'on va se pendre.

Cet homme, du reste, était vraiment un peu au-dessus de ses manières et

de son langage. Ce pouvait être un bretteur de bas ordre; mais alors il

avait dû fréquenter des gens à demi comme il faut.

Son costume était cossu, et il ne portait sur sa personne aucun de ces

stigmates de misère, maladroitement cachés, qui marquent si

énergiquement les batteurs de pavé.

Pendant que Léon le regardait, il eut la complaisante délicatesse de

tenir ses yeux fixés sur la terrasse.

--Est-ce assez? demanda-t-il à la fin;--me reconnaîtrez-vous à

l'occasion?... Pour plus de commodité, je vais vous dire qui je suis: M.

Garnier de Clérambault, ancien officier supérieur, exerçant à Paris une

profession délicate et honorable dans laquelle de nombreux succès ont

couronné ses efforts... et que le dieu des bonnes gens envoie vers vous,

mon petit homme, pour vous dire: «Vous êtes gueux comme un rat:

voulez-vous de l'argent?... Vous êtes amoureux comme feu Céladon et plus

timide que Némorin le pasteur: voulez-vous qu'on vous donne les moyens

de voir votre belle d'un peu plus près?...» Voilà, ma vieille... Ce

n'est pas la peine de s'arracher les yeux, pas vrai? Et nous allons nous

entendre comme deux bons enfants, j'en suis sûr... Touchez là.

V

--La gageure.--

La figure de Léon Rodelet avait pris une expression de réserve défiante.

C'était un honnête jeune homme, bien qu'il glissât depuis longtemps déjà

sur la pente au bas de laquelle sont toutes les folies et toutes les

chutes.--Son coup de pistolet l'eût arrêté au moment où il n'avait

encore commis que de pauvres fredaines d'enfant naïf et faible.

--Monsieur, dit-il,--j'ai beau chercher, je ne puis trouver aucune

espèce de motif plausible à l'intérêt que vous voulez bien me témoigner

et que je n'ai pas sollicité.

--Entendons-nous! interrompit M. Garnier de Clérambault,--je n'ai pas

dit que je vous portasse le moindre intérêt.

--Vos offres...

--J'ai parlé d'une affaire...

--Je ne fais pas d'affaires, monsieur.

--Par exemple! s'écria l'habit bleu, qui haussa les épaules:--tout le

monde fait des affaires, mon bon!... Tenez, quand vous avez loué cet

appartement, sachant bien que vous ne pourriez point payer, c'était une

affaire... Quand vous avez couvert de fleurs cette terrasse au lieu

d'acheter une couverture passable pour votre grabat, c'était encore une

affaire... Ne changez pas de couleur et ne vous emportez pas, c'est dans

votre intérêt que je discute en ce moment... Pour faire des affaires, il

n'est pas du tout indispensable d'avoir des marchandises à livrer... Moi

qui remue des millions, je n'ai ni un mètre de toile, ni une tasse de

café...

--Vous avez peut-être quelque talent...

--Beaucoup de talent, mon fils, c'est vrai; mais c'est en quelque sorte

du luxe...

--Moi, dit Léon, dont les yeux se tournaient toujours vers la porte,--je

vous avoue franchement que je ne sais aucun métier, que je ne me

connais aucune aptitude... et que je suis parfaitement résolu, en

dernière analyse, à ne faire aucune affaire avec vous.

M. Garnier de Clérambault prit son cigare délicatement entre l'index et

le pouce, se renversa sur sa chaise, et lança au plafond, selon l'art,

une longue spirale de fumée.

--Moi, mon bon, répliqua-t-il,--je vous avoue franchement que j'ai

besoin de vous et que vous ferez,--en dernière analyse,--tout ce que je

voudrai... Il ne s'agit ni de métier ni d'aptitude... Vous êtes

déplorablement bavard,-comme tous les enfants... Voici le cas: je

cherche un homme dans certaine position; vous avez cette position...

elle n'est pas belle... je vous agrafe au collet, et quand je tiens

quelqu'un, je vous prie de croire que je ne le lâche pas.

--Prétendriez-vous user de violence? dit Léon.

--Allons donc! fit l'habit bleu;--vous faites des questions de l'autre

monde!... Voulez-vous me permettre, d'ailleurs, de supposer le cas où un

agent de l'autorité pénétrerait ici sur votre appel ou autrement... Ma

philanthropie est bien connue. Il y a dans cette mansarde, sans compter

le pistolet, dix fois plus de preuves qu'il n'en faut pour établir la

préméditation d'un suicide... Eh bien, me voilà, moi, Garnier de

Clérambault, ami éclairé de l'humanité...

Il se leva et acheva en fourrant sa main sous le revers de son habit

bleu, à la place du coeur:

--Me voilà! fidèle aux principes de toute ma vie! J'ai monté cinq étages

au-dessus de l'entre-sol pour empêcher un malheureux enfant d'attenter à

ses jours!

Il n'y a pas dans notre génération un seul jeune homme armé contre cette

façon d'argumenter qui consiste à tourner au comique un beau mouvement

ou un sentiment respectable. C'est l'esprit du siècle; c'en est aussi la

plaie. Nous avons tous ri aux sacriléges gaietés de Robert Macaire. La

moquerie est chez nous un géant assez grand pour étouffer dans ses bras

le dieu de l'éloquence.

Léon eut un sourire.

--Vous êtes, dit-il, un plaisant original.

--Je suis M. Garnier de Clérambault, s'il vous plaît, mon petit homme,

repartit l'habit bleu avec fatuité;--je fréquente le grand monde, j'en

ai, je crois, les manières... Mais, quand je suis forcé de m'aboucher

avec Pierre ou Paul, je tâche d'imiter Alcibiade et de siffler avec les

merles... Voyons un peu: pourquoi vouliez-vous vous brûler la cervelle?

--Ceci me regarde, monsieur.

--Beau secret! fit l'habit bleu;--voici un paquet adressé à mademoiselle

Césarine de Mersanz...

--Monsieur!... interrompit Léon, pâle de colère et aussi d'étonnement.

--Ce paquet, poursuivit Clérambault,--contient une certaine quantité de

fadaises qui se résument par celle-ci: «Vivant, je n'aurais pas osé vous

imposer mon style; mais, à l'heure où vous recevrez ce colis, j'aurais

cessé d'exister; en conséquence...»

--Vous passez toutes bornes, monsieur, interrompit Léon;--or, je vous

prie de sortir de chez moi.

Au lieu d'obéir, Clérambault prit une des lettres qui se trouvaient sur

la table. Léon voulut la lui arracher: il contint Léon de la main gauche

comme il eût fait d'un enfant.--De la main droite, il décacheta

tranquillement la lettre.

--Comment! dit-il avant de lire,--vous n'avez pas même eu la curiosité

de lire ce qu'il y avait dans tout cela!... Moi qui comptais d'abord

vous écrire. Vous vous seriez, parbleu! fait sauter le crâne à côté de

mon autographe!

Léon écumait. Il faisait effort pour ressaisir la lettre ouverte.

Clérambault lut:

«Paris, 3 mai 1836...»

--Elle a déjà quatre jours!... s'interrompit-il.--Bon! bon! se

reprit-il,--une tête imprimée... «Shlossmaker et Mariembach,

tailleurs...» Vous connaissiez l'écriture, vous saviez d'avance... Ma

parole! ils vous menacent de vous fourrer à Clichy!...

--Sur mon honneur! criait Léon avec rage, vous me payerez ceci,

monsieur!... Je veux vivre en effet, pour vous tuer comme un chien

partout où je vous rencontrerai!

--Voilà déjà un pas de fait, riposta l'imperturbable habit bleu;--vous

voulez vivre... je vous dis que nous allons nous entendre!

Il prit une autre lettre.

--Elle était du propriétaire et contenait aussi des menaces.

Une troisième, signée par le traiteur, était bourrée de gros mots.

Au moment où Clérambault avançait la main pour saisir la quatrième, Léon

lui cria d'une voix étranglée:

--C'est de ma mère!

--Voyons ce qu'elle dit, répliqua Clérambault;--si elle me voyait en ce

moment, croyez-vous qu'elle ne tomberait pas aux genoux du sauveur de

son fils!...--La paix! s'interrompit-il encore d'un ton presque

sérieux;--je respecte votre mère, jeune homme... J'ai été jeune aussi;

j'ai eu des hauts et des bas... Toutes vos misérables petites

souffrances sont des enfantillages auprès des tortures que j'ai

endurées, moi, Garnier de Clérambault, gentilhomme et fils de famille...

Mais je n'ai jamais songé à me détruire, parce que j'aimais ma mère!

Léon courba la tête. C'était un enfant. Clérambault jeta un rapide coup

d'oeil sur le contenu de la lettre.

--Elle a raison, dit-il gravement;--je l'approuve de toutes mes

forces... Elle supprime la pension de cent cinquante francs par mois

qu'elle vous faisait.

--J'aurais voulu, murmura Léon affaissé sur lui-même,--j'aurais voulu

mourir avant de savoir cela!

Clérambault le lâcha. Léon n'était plus en mesure de se révolter contre

la grossière obsession de cet homme. Son propre accablement le domptait.

L'habit bleu profita de cela pour lire encore deux ou trois lettres qui

toutes invectivaient et menaçaient.

--C'est monotone, dit-il en gardant la dernière entre ses doigts sans

l'ouvrir.--Résumé général: vous n'avez plus crédit nulle part; tout le

monde veut vous mettre à Clichy; votre propriétaire va vous jeter

dehors, et madame votre mère vous coupe les vivres. Voilà votre

passif.--A l'actif, nous trouvons une trentaine de pots de fleurs, le

mobilier spartiate qui meuble ce séjour et un paquet de lettres,

probablement très-ridicules, adressées à une jeune fille

archimillionnaire qui ne vous connaît pas...

Il se leva et fit un tour dans la chambre; après quoi, il ramassa le

pistolet, qu'il rapporta sur la table.

--Ma foi, mon jeune camarade, reprit-il,--je ne vous croyais pas si bas.

Cette coquine de pension supprimée rembrunit les horizons. Avec cent

cinquante francs par mois, on fait semblant de vivre, et cela suffit

quelquefois, en attendant qu'on gagne au gros lot à la loterie de

l'existence humaine... mais rien! ce n'est pas assez... Je conçois

maintenant votre idée de vous faire sauter la cervelle, et, franchement,

si mon offre ne vous va pas, je vous laisserai tranquille.

Voyez un peu comme nous sommes faits. Cette conclusion produisit sur

Léon Rodelet une impression pénible. Tout à l'heure, il se serait battu

pour conquérir le droit de se briser le crâne; maintenant, l'idée de se

retrouver seul en face de la mort l'épouvanta. Il faut donc bien

confesser, en allant au fin fond des choses, que l'importunité de ce

grand brutal d'habit bleu n'était pas aussi cruelle qu'on pourrait le

penser.

Léon commençait à y tenir; il avait peur de la voir cesser.

--Monsieur, dit-il, n'ayant garde de laisser percer ce bout

d'oreille,--au dénoûment de cet obscur et triste drame qui a été ma vie,

vous êtes venu jeter un intermède grotesque. Vous avez usé de violence

envers moi; je suis si las, mon indifférence est si profonde, que je

n'ai pas déployé contre vous, en cette circonstance, l'énergie d'un

homme. Je le sais; je ne m'en repens pas. A quoi m'eût servi de punir

votre insolence ou de briser ma faiblesse contre votre force? Je ne sais

si vous êtes un fou, comme je l'ai cru d'abord; je ne sais si vous êtes

un marchandeur de conscience, comme j'ai dû le penser quand vous êtes

entré, malgré moi, dans le secret de ma détresse. Peu m'importe

assurément... Vous avez parlé de me donner de l'argent, cela prouve que

vous me prenez pour un autre...

Il s'arrêta un instant, et poursuivit en baissant la voix:

--Vous avez parlé aussi...

La fabrique de mariages, Vol. 1 · 第 4 / 9 段