soutiens que c'est un beau rêve, et j'irai jusqu'au bout, puisque j'ai
commencé... Nous nous habillerions de même comme deux soeurs... Nous
irions dans le monde ensemble toujours... Tu ne me gronderais pas plus
là-bas qu'ici... un peu moins, peut-être... Mon père serait heureux
comme un roi, et nous...
--Mais tu n'y songes pas! interrompit Maxence, qui tâchait de sourire,
moi, la femme de ton père?
Un observateur, même médiocre, eût deviné bien vite l'effort qu'elle
faisait. Mais Césarine était tout entière à son idée.
--Eh bien, s'écria-t-elle, est-ce un trop bas parti, mademoiselle?... M.
le comte de Mersanz n'est-il pas assez noble et assez riche pour vous?
--Je ne dis pas...
--Le trouvez vous laid ou mal tourné?...
--Il ne s'agit pas de cela...
--De quoi s'agit-il?... L'as tu vu à cheval?... Il a couru en
Angleterre, l'an dernier... Il s'est battu en duel cette année!...
Deux grands exploits, veuillez le croire!
--Mon âge..., voulut objecter Maxence.
--Tu veux parler du sien... Il a trente-sept ou trente-huit ans... et tu
arrangeais tout à l'heure assez mal les petits jeunes gens... Non, non,
mademoiselle, mon père n'est pas trop vieux pour vous, je vous en
réponds... C'est lui qui m'a appris la schottich... Quand il valse, tout
le monde fait cercle... et toi qui valses si bien... Ah! s'il n'était
pas remarié...
--Tais toi, dit Maxence, dont la voix était sensiblement altérée.
--Pourquoi me taire?...
--Je t'en prie!
Ce disant, Maxence tourna la tête. Césarine, qui la voyait de profil
perdu, crut découvrir une larme suspendue aux longs cils de sa paupière.
--On ne peut même plus plaisanter avec toi! murmura-t-elle.
Maxence se retourna vers elle brusquement et la regarda en face.
--Es-tu capable de garder un secret? demanda-t-elle tout bas.
--Tu as donc un secret?... balbutia Césarine étonnée.
--Ce n'est pas à moi, le secret, répondit Maxence; ce serait plutôt à
toi... si ce qu'on dit est vrai...
--A moi?...
--A ton père.
--Explique-toi, au nom de Dieu!
Maxence hésita un instant, comme si elle eût regretté déjà ses paroles;
mais il n'était plus temps de reculer.
--Il y a dans le monde des situations singulières, dit-elle en
choisissant ses expressions avec soin; des trompe-l'oeil... des
apparences mensongères... Tu n'as pas beaucoup d'expérience, mais tu
dois cependant me comprendre.
--Absolument pas! prononça carrément Césarine.
--N'as-tu pas ouï parler quelquefois d'unions qui n'étaient pas
sanctionnées par le mariage?
Césarine ouvrit de grands yeux.
--Est-ce que mon père?... commença-t-elle d'une voix étouffée.
--Mon Dieu! interrompit Maxence, le monde est plein de ces bruits qui
n'ont aucun fondement...
--Est-ce qu'on dirait?...
--Que ne dit-on pas, ma pauvre Césarine!
--Je veux que tu me répètes textuellement...
--Ce sont peut-être de purs bavardages.
--Tu m'entends bien... je le veux!
Ce dernier mot fut prononcé impérieusement.
--Puisque tu m'y forces, commença Maxence avec une expression de profond
regret et d'honnête répugnance, sache donc que le bruit public... ou
plutôt le murmure public, car cela se dit bien bas... sache donc...
Mais, s'interrompit-elle en tressaillant, quelqu'un s'approche.
--Pour Dieu! s'écria Césarine,--achève, je t'en supplie!
--Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir! chanta au bas du
cavalier la voix doucette de la petite bonne femme.
--Une autre fois..., dit Maxence.
--Ce n'est qu'un mot, sans doute, insista Césarine,--prononce-le.
--Plus tard... ce soir.
La petite bonne femme parut au coude du sentier tournant, souriante et
gaillarde.
--En voulez-vous? demanda-t-elle en prenant sa pose favorite.
Il faut vous dire qu'elle avait fait bonne recette dans le jardin. Elle
était contente et de joyeuse humeur.--La musique militaire qui venait de
passer lui avait mis de la joie à l'âme.
Elle regrettait bien un peu de n'avoir pas pu sortir pour suivre le
régiment au pas accéléré jusqu'au lieu de sa destination, mais il faut
faire son état.
Si elle avait su que c'était le régiment du beau lieutenant Vital.--La
petite bonne femme aimait ce beau lieutenant comme la prunelle de ses
yeux.
Mais elle ne savait pas, et toutes ces petites folles s'arrachaient les
coquilles dorées contenant de belles devises, pas fortes sous le rapport
de la poésie, mais pleines de sens et donnant toujours d'excellents
avis.
--Moi, la première!
--Non, moi, moi, moi!
La petite bonne femme ne savait à laquelle entendre. Les têtes blondes
et brunes moutonnaient autour d'elle comme les vagues de la mer. Elles
trépignaient, les impatientes, elles se poussaient, elles tendaient
leurs deux sous au bout de leurs petits bras allongés.
--Maman Carabosse! bonne maman Carabosse!
Pensez-vous qu'il ne soit pas agréable de s'entendre appeler maman par
toutes ces bouches roses qui s'ouvrent en montrant deux rangées de
perles? La petite bonne femme en oubliait presque la musique militaire.
--Chacune son tour, mes mignonnes!... Quant à être jolies, les devises,
c'est tout premier choix, et n'y en a pas une autre dans Paris qui
pourrait vous en donner de pareilles... Voyez la dorure... et c'est de
vraies coquilles en bois... on peut mettre ça sur sa cheminée pour
ornement... on en apporte de la Chine et d'ailleurs qui ne sont pas si
jolies de moitié... Nous disons donc qu'on commence par vous,
mademoiselle Victorine: choisissez!
Victorine, un lutin qui avait d'énormes tresses sur le dos, fourra sa
petite main dans la corbeille et tira une coquille après avoir donné ses
deux sous. Elle se hâta de l'ouvrir et tout le monde l'entoura.
Victorine ne savait pas très-bien lire. Ce fut mademoiselle Anaïs qui
déchiffra par-dessus son épaule:
«Les enfants qui sont paresseux
Deviennent toujours malheureux.»
--Gare à toi, Victorine! cria-t-on de toutes parts.
--Victorine, tu as ton paquet!
Victorine n'était pas contente. Elle regrettait ses deux sous.
--A moi, à moi, à moi!
--Nous disons, fit la bonne petite femme, que c'est à mademoiselle
Cécile.
Cécile, heureuse et impatiente, prit sa coquille d'or et l'ouvrit.
--Tu n'as pas les mains propres, Cécile! cria un petit chiffon à qui on
faisait cent fois chaque jour le même reproche.
Cécile lut au milieu des rires joyeux:
«Ce n'est que par la propreté
Qu'on peut conserver sa beauté.»
--Attrape, Cécile!
Cécile fit la moue et dit:
--Ce n'est pas gentil!
--A mademoiselle Félicité!
Félicité fourra dans sa bouche le restant de son plaisir, au risque
d'étouffer. Sa coquille d'or portait:
«Il est un fort vilain défaut,
C'est de manger plus qu'il ne faut.»
--A mademoiselle Anaïs!
Dans chaque pension, il y a une pauvre petite Anaïs,--à qui on ne parle
jamais de sa mère.
Ces coquilles sont cruelles. Savez-vous ce que celle d'Anaïs contenait?
Deux vers trop connus, quoique peu rimés:
«Bonne renommée
Vaut mieux que ceinture dorée.»
--Ah! pour le coup..., commença une grande en éclatant de rire.
La petite bonne femme fixa sur elle ses yeux de telle façon, que la
grande resta muette.--Tudieu! quand elle voulait, la petite bonne femme
vous avait de ces regards...
--Qu'est-ce que ça veut dire! demanda la pauvre petite Anaïs.
Personne ne savait, excepté la grande, et la grande restait muette sous
le regard de la petite bonne femme.
--Ça veut dire, répondit celle-ci,--qu'il y a de belles demoiselles bien
sottes qui ne valent pas les chérubins comme vous, mon trésor.
La grande alla se promener.
--Maintenant, dit maman Carabosse quand tout le monde eut tiré, je vas
en casser une pour moi, à l'intention de toute la société.
Elle choisit la plus belle coquille et la sépara en deux. Elle lut à
haute voix:
«Travaillez bien, mes chers enfants,
Pour le bonheur de vos parents!»
Une devise de cette force-là vaut seule un long poëme. Pendant que la
petite bonne femme reprenait sa boîte et son panier, il y eut une triple
salve de vivats et tout le monde retourna à son jeu. La tour prends
garde, la corde, les barres, le cercle recommencèrent comme de plus
belle.--Jeanne, la jolie petite baronne, fut admise au jeu de barres.
Comme elle était trop brave, elle fut prisonnière tout le temps de la
récréation.
Maman Carabosse se dirigea vers le cavalier pour faire sa visite à ces
demoiselles.
A sa question sacramentelle: «En voulez-vous?» Césarine répondit par un
geste d'impatience; mais Maxence, plus maîtresse d'elle-même, réussit à
sourire.
--Bonjour, maman, dit-elle;--avons-nous fait bonne vente?
--Il n'en reste plus que pour vous, mes chères belles, répondit la
petite bonne femme.
--Nous prendrons donc le fond du sac, dit Maxence, qui atteignit sa
bourse.
Césarine fit le même mouvement; mais elle garda son porte-monnaie à la
main sans l'ouvrir parce que M. Léon Rodelet venait de paraître là-haut
sur la terrasse fleurie. Césarine avait cru voir la main de ce hardi
Léon s'approcher, puis s'éloigner de sa bouche,--comme pour lui décocher
un baiser.
--Vous allez m'en donner des nouvelles! disait la bonne petite femme en
comptant ses plaisirs; mais qu'est-ce que vous regardez donc au paradis,
mamselle Césarine?
--Moi, répondit la jeune fille en rougissant;--la terrasse... les
fleurs...
--Tiens! tiens! fit maman Carabosse,--ça fait bien, d'ici... et M. Léon
est à son balcon... C'est la maison où je demeure, vous savez.
--Qu'est-ce que c'est que ce M. Léon? demanda Maxence d'un ton
indifférent;--un prince déguisé?
--Un cinquième clerc de notaire, répondit la petite bonne femme.
Maxence éclata de rire. Césarine avait envie de pleurer.
--Vous avez l'air toute chagrine, reprit la petite bonne femme, qui
ouvrit le double fond de sa boîte.--Allons! une devise pour vous
égayer... il n'y en a plus que deux... Choisissez.
Césarine prit la première venue qui disait:
«Tout ce qui reluit n'est pas or.»
Elle la jeta. Maman Carabosse la lut et dit en haussant les
épaules:--C'est comme ici près sur la terrasse!
Maxence avança la main pour prendre la coquille qui restait.
--La petite bonne femme retira la boîte.
Elle avait les yeux fixés sur Maxence, et l'expression de ce regard
était si étrange, que la jeune fille en éprouvait une sorte de malaise.
--C'est la noire, dit-elle.--ne la prenez pas!
--Comment, la noire?...
La petite bonne femme renversa sa boîte et fit tomber la coquille à
terre. On put voir alors que la dorure de cette dernière coquille était
rayée de filets noirs.
--Et qu'est-ce que contiennent les noires? demanda Maxence.
--La vérité.
--J'aime la vérité... Donnez.
--Je vous ai dit: Ne la prenez pas, mademoiselle de Sainte-Croix.
--Moi, je vous paye vos deux sous et je vous dis: Donnez-la-moi, maman
Carabosse.
La petite bonne femme se baissa et ramassa la coquille.
--Vous avez peur..., murmura-t-elle.
--Peur de quoi? s'écria Maxence avec fanfaronnade.
La petite bonne femme lui présenta la coquille en répétant:
--Vous avez peur.
--Ta main tremble..., dit en même temps Césarine intimidée;--ne l'ouvre
pas.
Maxence n'ouvrit pas la coquille, elle la brisa.
Le papier qu'elle contenait était entouré d'un filet de deuil.
--Ne lis pas! ne lis pas! s'écria Césarine.
Maxence commença d'une voix ferme et tout haut:
«A son insu, l'acide mord;
A son insu, la fange tache,
Et le vil poignard qui se cache,
A son insu donne la mort...»
A la fin de ce quatrain, la main et la voix de Maxence tremblaient.
--Cela n'a aucune signification! s'empressa de dire Césarine.
Elle ajouta en s'adressant à la petite bonne femme:
--N'est-ce pas?
Maman Carabosse refermait sa boîte.
Maxence avait la tête inclinée. Un voile de pâleur s'était répandu sur
son visage. Elle avait les yeux cloués au sol.
--Cela doit signifier beaucoup, au contraire..., murmura-t-elle.
La cloche qui annonçait la fin de la récréation sonna.
--Portez vous bien, mes belles demoiselles, dit maman Carabosse, qui
rejeta sa boîte sur son dos et descendit prestement le cavalier.
Maxence laissa tomber sa tête charmante sur le sein de Césarine et
répéta lentement:
A son insu, l'acide mord;
A son insu, la fange tache,
Et le vil poignard qui se cache,
A son insu donne la mort...
IV
--Le roman du cinquième clerc.--
«Tout ce qui reluit n'est pas or,» voilà une vraie devise de coquille,
pleine d'esprit, grosse de sens et à la portée de tout le monde.
Mais ce diable de quatrain sur l'acide, la fange et le poignard, avait
des allures tellement romantiques, que nous ne pouvons l'attribuer à un
poëte-confiseur,--à moins de supposer qu'un de ces jeunes Titans, fils
mal venus de Dante et de Shakspeare, n'eût abaissé sa verve à ce métier
innocent, un jour de famine.
Que le fidèle berger se méfie! Une douzaine de devises semblables
mettraient la déroute dans sa clientèle. La devise ne doit jamais sortir
de ce caractère prolixe qui est son charme. Elle doit donner ses
excellents avis à demi-voix et d'un air idiot, et, pour parler comme
elle:
«Ici-bas, le premier talent
Est de savoir garder sa place...»
Pour Césarine, la devise contenue dans la coquille noire était du
galimatias tout pur.--Mais, pour Maxence, la devise avait une portée
autre et terrible. C'était comme un flambeau menaçant qui venait
éclairer tout à coup son présent et son passé.
Elle n'avait pas la vie de tout le monde, cette belle jeune fille. Il y
avait derrière elle et autour d'elle des mystères qu'elle avait en vain
essayé de pénétrer. Son existence était une énigme dont elle-même ne
possédait point le mot.
La devise frappait avec une justesse navrante au point le plus
vulnérable de son être. Elle n'accusait point; elle semblait plaindre et
menacer à la fois.
Acide qui mord, fange qui tache, poignard qui tue,--tous trois à leur
insu.
Instruments inertes et aveugles...
Maxence avait déjà eu cette pensée: «Que suis-je?» Ce jour-là, elle se
demanda: «Suis-je un instrument?»
Elle se retira dans sa chambre où elle s'enferma. Elle passa le reste de
cette journée, assise sur le pied de son lit, la tête brûlante, le
regard fixe et sans larmes. Dix fois, Césarine vint frapper à sa porte;
Maxence ne répondit point.--La grande mademoiselle Mélite monta en
personne et n'eut pas un sort meilleur.
Il paraît que Maxence de Sainte-Croix avait des priviléges à la pension
Géran, car la grande mademoiselle Mélite s'en retourna comme elle était
venue et sans se plaindre.
--Elle a ses lunes! dit-elle à Philomène.
Vers le soir, Maxence se mit à genoux et pria.--En se relevant, elle se
couvrit le visage de ses mains, et, à travers ses larmes qui jaillirent
enfin, abondantes et amères, elle s'écria:
--Je l'aime, mon Dieu!... Cela les rend trop forts contre moi!
* * * * *
Césarine aussi était préoccupée, d'abord par sa devise: «Tout ce qui
reluit n'est pas or,» ensuite par la révélation entamée de
Maxence.--Qu'allait-elle dire, cette Maxence, au moment où la petite
bonne femme était venue les déranger!
Et pourquoi ce regard si moqueur lancé par la petite bonne femme à la
jolie terrasse de Léon Rodelet.
Cinquième clerc de notaire!--Mon Dieu! ces choses-là n'arrêtent pas les
jeunes filles.
Tout le long du jour, elle songea.--Une ou deux fois, elle vit cette
noble figure du lieutenant Vital.
Mais elle ne voulait pas. Vous entendez bien, c'était malgré elle
qu'elle revoyait dans son rêve l'éclair que le soleil arrache aux épées
nues.
Je vous demande s'il est temps encore, quand on songe ainsi tout
éveillée, d'étudier la géographie chez les demoiselles Géran?
La petite bonne femme habitait, comme nous l'avons dit, cette maison
neuve située à l'angle de la rue Plumet et du boulevard, où Léon Rodelet
avait un appartement donnant sur la terrasse. La fenêtre du grenier de
la petite bonne femme s'ouvrait juste au-dessus de la terrasse. Elle
n'avait donc pas besoin d'être sorcière pour connaître les manoeuvres
amoureuses du cinquième clerc de maître Isidore-Adalbert Souëf. Tant que
duraient les récréations de la pension Géran, Léon se promenait sur sa
terrasse. Il faisait, le pauvre garçon, tout ce qu'il pouvait pour
reluire, bien qu'il ne fût pas or, au dire de la devise. Il avait acheté
une magnifique robe de chambre en velours noir, semée de besans rouges,
qui se voyaient de loin; il avait une pipe turque; il avait une
longue-vue, un divan de cotonnade rouge, enfin ce qui paraît.
Et il mimait là-haut la passion de son mieux.
Il aimait bien véritablement Césarine de tout son coeur et plus qu'il
n'eût voulu. Il savait que Césarine était une des plus riches héritières
de Paris; il savait qu'elle était noble et que son père, colonel à
trente ans, avait donné sa démission lors de l'avénement de
Louis-Philippe. Cela supposait de certaines opinions peu favorables à
une mésalliance; mais, d'un autre côté, M. le comte de Mersanz, depuis
1830, avait épousé la fille d'un simple capitaine de l'Empire, qui
s'appelait Roger tout court. C'était au moins une preuve de tolérance à
l'égard des alliances bourgeoises. Ce que Léon espérait, nous ne
pourrions pas le dire; mais enfin, il espérait puisqu'il s'efforçait.
Léon était le fils d'une brave dame de Chartres, qui lui faisait une
pension de cent cinquante francs par mois, en attendant qu'il eût des
appointements chez le notaire.
Avec ce revenu de cent cinquante francs par mois, Léon Rodelet
entretenait sa terrasse et montait à cheval tous les jours pour passer
avenue de Saxe à l'heure de la récréation. En outre, il s'habillait à
merveille, suivant docilement les inspirations de son tailleur, qui
fournissait un membre du Jockey-Club et plusieurs courtiers marrons.
Pour soutenir cette vie, il faut manger peu, boire de l'eau et faire des
dettes.
Léon Rodelet avait adopté ce régime.
Il devait à tout le monde et maigrissait d'autant. Son meilleur repas
était le déjeuner au pain sec et au vin de l'étude.--Après ce déjeuner,
il prenait un cure-dents et montait à cheval.
Il y avait déjà du temps qu'il menait cette existence. Ses affaires
d'amour avançaient peu. Chaque jour, il écrivait plusieurs lettres à
mademoiselle de Mersanz, mais il n'osait jamais les envoyer.--Quiconque
n'a jamais écrit de ces lettres qu'on n'envoie pas, ignore une des plus
vives joies qui se puissent imaginer au monde.
C'est le souhait des contes de fées, exaucé pour un instant; c'est le
désir fou, signant une trêve avec son ennemi intime l'impossible; c'est
la bataille à l'aise et sans danger; c'est le rêve avec des prétextes
plausibles pour croire à la réalité.
Chères lettres! phrases folles et charmantes! poésie des aspirations
solitaires! hardiesses poltronnes de la vingtième année! on sourit en
repassant vos enfantillages lointains dans sa mémoire; mais comme on
vous regrette!
Léon Rodelet avait vingt et un ans.
Jusqu'à la fin de la récréation, il resta ce jour-là sur son balcon,
vêtu de sa fameuse robe de chambre à ronds rouges et coiffé du bonnet
grec brodé d'or. Ces bonnets grecs sont pour piquer la jalousie. Ils
signifient, dans le langage symbolique des Léon amoureux:
«O Césarine! une main charmante me broda cette coiffure; mais, pour un
sourire de vous, je la lancerais par la fenêtre!»
Les vraies mains qui les brodent sont des pattes affreuses, soudoyées
par les chapeliers.
Léon s'accoudait à son balcon, dévorant des yeux mademoiselle de
Mersanz, qui tournait vers lui de temps à autre un regard furtif.
Lorsque la cloche sonna, il ôta galamment son bonnet grec; mais Césarine
ne faisait plus attention à lui.
Il quitta le balcon et rentra dans son appartement. «Tout ce qui reluit
n'est pas or.» L'appartement de ce malheureux Léon ne reluisait pas du
tout. La terrasse était l'enveloppe dorée, l'appartement faisait déjà
partie du fruit amer. Hélas! hélas! les sarcasmes de Maxence avaient
cruellement raison. Léon Rodelet n'était pas un parti pour mademoiselle
de Mersanz.
L'appartement avait trois pièces toutes fraîches et assez bien ornées,
car on trouve toujours à louer les cinquièmes étages avec terrasse. Les
mariées du treizième arrondissement aiment à porter leurs nids sur ces
hauteurs, afin d'y nourrir des pigeons blancs, sans compter les joies
du repas d'été sous la tente de coutil rayé.
Léon avait eu pour concurrente, au moment de louer, une madame Brunet,
veuve des écoles, adonnée aux serins, aux chats ténors et aux barbets.
Le propriétaire la regrettait. Léon était entré, sur la promesse de
meubler convenablement les trois pièces: il n'avait meublé que la
terrasse.
En dedans, il n'y avait qu'une demi-douzaine de chaises en mauvais état
de réparation, une table, une toilette et un lit de fer. Total quarante
francs à la criée. Pour se montrer équitable envers les différentes
parties de son logement, Léon avait mis deux chaises dans chaque
chambre.
Léon vint s'asseoir devant sa table, où il s'accouda, la tête entre ses
mains. Il y avait plusieurs lettres sur la table. Toutes étaient
cachetées. Depuis deux ou trois jours, Léon n'ouvrait plus sa
correspondance, sûr qu'il était d'y trouver des motifs de détresse. Il
connaissait les écritures. Les lettres qui étaient là éparses venaient
de son tailleur, de l'étude, du propriétaire, tous créanciers de Léon.
Léon ne payait qu'au manége.
A deux ou trois reprises, il regarda ces lettres, comme s'il eût voulu
les décacheter; mais un invincible dégoût le retenait.--Il tira de sa
poche une autre lettre, fermée aussi, qui portait le timbre de
Chartres.
--Ma mère! murmura-t-il, ma pauvre mère!... Elle me gronde... si elle
savait comme je souffre!
Il jeta la lettre avec les autres; mais les larmes lui vinrent aux yeux.
--C'est la fin, reprit-il d'un ton morne et découragé... J'ai eu tout ce
que ce misérable amour peut me donner... Il me reste le choix: me faire
soldat ou mourir!...
Il se leva. Il était assez calme. Il prit dans une cachette, sous une
petite caisse à fleurs, la clef d'une armoire d'attache, qui lui tenait
lieu à la fois de secrétaire et de buffet. Dans l'armoire, il prit un
morceau de pain dur, un reste de fromage, un paquet de papiers et un
pistolet.
--C'est la fin, répéta-t-il; mon histoire n'est pas longue: j'ai vécu
comme un sot; je meurs de même.
Il mit sur la table le pistolet, le paquet de papiers, le pain et le
fromage.
Pour tout homme d'expérience, il eût été parfaitement évident que cet
enfant allait se tuer. Il n'y mettait ni emphase dramatique ni hâte
fiévreuse. Il allait se tuer parce qu'il était au bout de son rouleau,
comme on dit, parce qu'il entrevoyait, dans un éclair de raison, le
profond égarement de sa voie, et parce qu'il n'était pas assez brave
pour se retourner brusquement et marcher en sens contraire.
Il avait essayé de lutter, pas longtemps et pas beaucoup. Il avait été
vaincu.
Sa résignation n'était que l'excès de la lassitude.
Comme il posait le pistolet sur la table, son regard rencontra la glace,
qui était au propriétaire. Ses longs cheveux noirs, frisés le matin même
par le coiffeur, encadraient son front pâle et blanc. Il n'y avait sur
ce front ni pensée bien haute ni bien virile audace. Mais cette dernière
heure a son auréole.
--Là-bas, à Chartres, Anna me trouvait beau, dit-il; Anna est belle...
et bonne!... Pourquoi vient-on à Paris?
Éternelle question des vaincus! Anna l'eût aimé, Anna, sa belle petite
cousine qui le cherchait, tout enfant, dans les jeux de la maison
paternelle.
Mais cette image de Césarine, souriante et radieuse dans sa sérénité
fière, passa au-devant de ses yeux. Anna s'enfuit, pauvre souvenir de
seize ans...
Il ferma ses paupières qui brûlaient. Césarine était là, son rêve, sa
folie.
Où l'avait-il vue? comment cela s'était-il fait?--Il était heureux. Il
arrivait de Chartres. Sa mère montrait ses lettres aux voisines, tant
elles annonçaient de sagesse. Il parlait de travailler, de parvenir, de
tout ce qui donne de l'orgueil aux mères. Il était de bonne foi, cela
se voyait.--Sans sortir des bornes du possible, cette pauvre veuve
pouvait rêver pour son fils chéri une étude de notaire dans l'avenir.
Or, quelle gloire! Et que de larmes joyeuses pour arroser cette
ambition, qu'elle n'osait dire aux voisines jalouses!