femme?
LE BARON.
Que m'importe?
LE MARQUIS.
Il m'importe à moi, et je sais bien que c'est Mlle Duportail que
voilà... (_en montrant ma soeur_). Elle est un peu changée, par la
raison que je disois tout à l'heure.
LE BARON, _furieux_.
Par la raison que vous disiez tout à l'heure! Vous osez répéter!...
Morbleu! Monsieur, mettez un habit d'amazone à cet étourdi (_en montrant
le chevalier de Faublas_), et la demoiselle Duportail que vous avez vue,
vous la verrez encore.
LE MARQUIS, _regardant le chevalier d'un air stupéfait_.
Se pourroit-il?
Cependant M. Duportail et Rosambert partageoient leur attention entre
Adélaïde, qui paroissoit prête à pleurer, et le baron, dont leurs
représentations ne pouvoient modérer la fureur.
LE CHEVALIER DE FAUBLAS _s'approche du baron_.
De grâce, mon père!
LE MARQUIS, _regardant toujours le chevalier_.
Son père!
LE BARON _lance un regard terrible à son fils_.
Taisez-vous, Monsieur; savez-vous ce qu'on dit à votre soeur? J'arrive
au moment où on la félicite de ce qu'elle est accouchée avant terme et
de ce qu'il n'y paroît guère. Morbleu! déguisez-vous en femme, attrapez
des sots, mais ne compromettez pas votre soeur.
LE MARQUIS _regarde le chevalier avec la plus grande attention_.
Plus je l'examine... (_Il lui fait un geste menaçant, et court à M.
Duportail._) Si tu n'es pas un lâche, réponds-moi. (_En montrant
Adélaïde._) Cette demoiselle est-elle ta fille? (_En montrant le
chevalier._) Est-ce ce jeune homme que j'ai vu chez toi en habit
d'amazone?
M. DUPORTAIL, _avec le plus grand sang-froid_.
Monsieur, vous ne savez pas que ma naissance est au moins égale à la
vôtre; mais je suis trop heureux de pouvoir conserver sur vous quelque
avantage. Je me souviendrai des égards que se doivent encore des
gentilshommes quand ils deviennent ennemis, Monsieur: je ne vous
tutoierai pas; quant à vos questions, je voudrois bien n'être pas obligé
d'y répondre... Marquis, cette demoiselle n'est pas ma fille; c'est ce
jeune homme que vous avez vu chez moi en habit d'amazone.
M. de B... garda quelque temps un morne silence; il vint à moi, il prit
ma main, qu'il serra fortement: d'un coup d'oeil je lui fis comprendre
que je l'entendois. Mon père aperçut ces signes meurtriers, car je
l'entendis qui se disoit tout bas: «Ne pourrai-je jamais maîtriser mes
premiers transports? Colère aveugle! funeste emportement! si tu allois
me coûter mon fils!--Tu m'as indignement joué, me dit le marquis en
baissant la voix. Demain, à cinq heures du matin, trouve-toi à la _Porte
Maillot_. Je n'ai pas à me plaindre de ton père; mais Duportail et
Rosambert sont tes complices: dis-leur que j'emmènerai deux de mes
parens pour les punir. Adieu. Tu verras si je sais me venger.»
A ces mots il s'éloigna. Nous étions environnés d'une foule de gens que
le bruit de notre querelle avoit attirés. Adélaïde, étonnée et
tremblante, se soutenoit à peine; nous gagnâmes, aussi vite que sa
foiblesse put nous le permettre, le _Pont-Tournant_ où deux voitures
nous attendoient. Le baron monta dans la nôtre avec ma soeur; Rosambert
nous reçut, M. Duportail et moi, dans la sienne; et, pour échapper à la
foule qui nous suivoit, les cochers eurent ordre de nous mener ventre à
terre, et de ne regagner l'hôtel du baron qu'après avoir fait de longs
détours.
M. Duportail nous dit alors: «Messieurs, pourquoi faut-il que vous nous
ayez quittés? vous étiez à peine à trente pas, quand M. de B... nous a
abordés. Il m'a accablé de politesses, et a fait mille questions à
mademoiselle votre soeur, qui ne savoit que répondre. Je vous assure que
moi-même je comprenois peu de chose aux discours qu'il lui tenoit.
J'espérois que vous alliez revenir et m'aider à sortir de l'embarras
dans lequel je me trouvois. M. de B..., qui déjà m'avoit félicité vingt
fois du retour de ma fille et de la bonne santé dont elle paroissoit
jouir, M. de B... s'est adressé à mademoiselle votre soeur: «D'honneur,
Mademoiselle, vous vous portez fort bien; je vous trouve peu changée.»
Ici le marquis a baissé la voix; mais, comme je n'étois pas sans
inquiétude, j'ai prêté l'oreille. «Cela est étonnant, a-t-il dit, car,
si je calcule bien, vous êtes accouchée avant terme.» Mlle de Faublas a
fait un cri; je me suis écrié avec indignation: «Accouchée avant terme!
Monsieur, vous osez!...» Malheureusement le baron étoit déjà derrière
nous; tout à coup il s'est jeté entre sa fille et le marquis, et d'un
ton furieux il a dit à celui-ci: «Qu'appelez-vous _accouchée avant
terme_? vous me ferez raison de cet insolent propos.»
«Messieurs, vous savez à peu près le reste, et cette cruelle scène,
ajouta M. Duportail en me regardant, aura sans doute des suites
fâcheuses.--Oui, Monsieur, oui sans doute, elle en aura. Demain, à cinq
heures du matin, M. de B..., accompagné de deux de ses parens, nous
attendra tous trois à la _Porte Maillot_.--Encore un duel! encore du
sang! s'écria Rosambert.--Voyez, Faublas, me dit M. Duportail; voyez
quels sont les fruits d'une passion criminelle! Demain six braves hommes
vont s'égorger à cause de la marquise de B...! Demain, quel que soit
l'événement du combat, monsieur le comte et moi, nous serons punis
d'avoir participé à vos égaremens; nous en serons punis, car, tout
guerrier que je suis, je l'ai cent fois éprouvé, il est bien cruel de ne
sauver sa vie qu'en immolant un ennemi que souvent on estime. M. de
Rosambert et moi, nous allons bientôt verser le sang de deux hommes que
nous ne connoissons peut-être pas, qui jamais ne nous ont fait le
moindre mal...--Ah! Monsieur, je suis plus à plaindre que vous; je me
bats avec le marquis, avec le marquis, à qui j'ai fait tout le mal
possible!...--Il est fort singulier, interrompit Rosambert, que, dans
cette affaire-ci, je soutienne votre querelle! il est fort singulier que
je me batte pour vous parce que vous m'avez soufflé ma maîtresse...
Mais, Messieurs, trêve de réflexions, s'il vous plaît, nous n'avons pas
de temps à perdre. Demain, à six heures du matin, si nous ne sommes pas
morts, il faudra que nous sortions du royaume.--François, s'écria M.
Duportail, vous qui m'avez donné l'hospitalité, je ne vous quitterai
donc qu'après avoir transgressé la plus sage de vos lois!--Messieurs,
poursuivit Rosambert, où nous retirerons-nous?» Je répondis vivement:
«En Allemagne.--Oui, en Allemagne, si vous le voulez bien, nous dit M.
Duportail.--En Allemagne, soit», répliqua le comte.
Nous arrivâmes à l'hôtel. Adélaïde et le baron montoient déjà le grand
escalier: M. Duportail courut à eux, croyant que j'allois le suivre. Je
dis adieu à Rosambert. «Comment! où allez-vous donc?--Chez Derneval. Mon
ami, occupez-vous des soins que la circonstance exige, songez à assurer
notre fuite.--Mais ne vous verra-t-on pas dans la soirée?...--Je ne puis
répondre de rien; peut-être ne serai-je ici que demain à quatre heures
du matin.» Je m'éloignai au moment où M. Duportail revenoit sur ses pas
pour me chercher.
J'entrai chez Derneval d'un air si effaré que d'abord il me demanda quel
malheur m'étoit arrivé.
«Mon ami, j'ai demain une affaire d'honneur; demain je meurs, ou Sophie
quitte la France avec moi. Il faut que la chaise de poste dans laquelle
vous devez enlever Dorothée emporte aussi Mlle de Pontis.» Derneval ne
fut pas médiocrement surpris; nous nous occupâmes le reste de la journée
des préparatifs de toute espèce que nécessitoit notre grande entreprise.
J'aurois pu, dans la soirée, passer un moment à l'hôtel; mais je
craignis que le baron ne m'y retînt. Un peu avant minuit je cachai mon
épée sous un ample manteau; Derneval prit la même précaution. Nous
sortîmes accompagnés de trois domestiques dont mon ami me garantissoit
la bravoure et la fidélité. Arrivés sous les murs du couvent, nous
jetâmes dans le jardin un gros paquet qui contenoit tout ce qu'il faut
pour habiller deux hommes de la tête aux pieds; et, dès que notre
échelle de corde fut attachée, nous ordonnâmes à deux de nos domestiques
de faire sentinelle à quelque distance, et au troisième, de s'en aller
pour nous amener notre chaise de poste à quatre heures précises.
Nous descendîmes au jardin: Derneval et Dorothée me laissèrent sous
l'allée couverte avec ma jolie cousine. Nous allâmes nous asseoir au
pied de ce marronnier si propice aux amours. Je regardois Sophie sans
lui rien dire, et j'arrosois ses mains de mes larmes.
«Que signifie donc ce silence? me dit-elle. Que veulent dire ces
pleurs?--Sophie, ces pleurs annoncent des malheurs affreux. Ne sais-tu
pas que Dorothée nous quitte?--Oui, mais son départ est différé d'un
jour, à cause de nous.--Non, ma Sophie, non, son départ n'est pas
différé, Derneval l'emmène cette nuit.--Cette nuit!--Oui, je ne puis te
voir au parloir, je ne pourrai plus te voir au jardin: nous voilà
séparés pour jamais. Ma Sophie, cette nuit est la dernière que nous
ayons à passer ensemble.--La dernière! s'écria-t-elle d'un ton
douloureux.--Oui, la dernière: Dorothée nous quitte, Dorothée
t'abandonne; elle sacrifie tout à sa tendresse pour Derneval! Derneval
est plus heureux que moi!--Ah! mon ami, pouvez-vous désirer un bonheur
qui me coûteroit le mien?--Sophie! voici la dernière nuit que nous ayons
à passer ensemble!--Mon ami, passons-la de manière que nous n'ayons
aucun reproche à nous faire demain.--Demain! demain nous gémirons
séparés! et cependant Derneval et Dorothée seront sur la route de
l'Allemagne.--De l'Allemagne!... Ils vont en Allemagne?--Oui, ma
bien-aimée.--Ils vont en Allemagne!... Eh bien, mon cher Faublas, nous
irons bientôt les rejoindre; Mme Munich m'assure que le baron de Gorlitz
ne tardera pas à me venir chercher.--Le baron de Gorlitz arrivera trop
tard.--Pourquoi trop tard?--Il arrivera trop tard, ma bien-aimée!--De
grâce, expliquez-vous.--Sophie, le départ de Dorothée est le moindre
malheur dont nos amours soient menacés.--Mais apprenez-moi donc...
Faublas, ne m'avez-vous pas dit cent fois qu'à l'arrivée du comte de
Gorlitz vous iriez vous jeter à ses pieds pour lui demander sa
fille?--En vain le baron de Gorlitz me l'accorderoit-il, si mon père ne
veut pas consentir à cet hymen.--Mais votre père l'approuvera dès que le
mien...--Sophie, je ne dois pas vous abuser; mon père me destine une
autre femme.--Une autre femme! et c'est vous qui me l'annoncez! cruel!
je vous entends trop bien!... je suis sacrifiée! je suis
sacrifiée!--Non, ma Sophie, non, rassure-toi. Je te renouvelle ici mes
sermens mille fois répétés; jamais une autre ne portera le nom de mon
épouse; mais, si tu n'es pas la mienne, n'en accuse que toi.--Moi!--Oui,
cet hymen si désiré, tu n'as pas voulu le rendre nécessaire.--Je ne vous
entends pas.--Ah! si depuis trois mois, moins rebelle aux voeux de ton
amant...--Mon cher Faublas, que me dites-vous?--J'aurois présenté ma
Sophie au baron de Faublas, je lui aurois dit: «Elle a reçu ma foi; nos
sermens sont écrits dans le ciel: j'ai séduit sa foible jeunesse, il ne
lui manque que le titre de mon épouse...»--Qui? moi!... Faublas!
j'aurois acheté par mon déshonneur...--Par ton déshonneur! tu ne m'aimes
donc guère, puisque tu te croiras déshonorée de m'appartenir!...
Cruelle! qu'attends-tu donc pour couronner l'amour le plus tendre? Nous
allons être séparés! bientôt on te conduira dans une terre étrangère,
loin de ton amant désolé! Sophie, ouvre les yeux sur les dangers qui
nous menacent: tu peux les prévenir, tu peux t'unir à moi par des liens
indissolubles et sacrés; daigne, ma tendre amie, daigne...--Non, non,
jamais je n'y consentirai; jamais.»
Je fis d'inutiles efforts pour triompher de sa vertu. Désespéré d'une
résistance opiniâtre qui ne me laissoit aucun espoir, je me livrai à
toute ma douleur. «Vos sanglots me déchirent le coeur, me dit Sophie,
mais qu'exigez-vous de moi?--Je n'exige plus rien.--Dans quel
accablement je vous vois plongé, mon ami, mon bon ami! (Elle serra mes
mains dans les siennes.)--Sophie! jamais douleur ne fut plus profonde et
plus juste. Sophie, les heures s'écoulent, le jour paroîtra trop tôt,
et, je vous le répète, cette nuit est la dernière que nous ayons à
passer ensemble.--O ciel! de quel ton il me parle! quel sombre désespoir
respire dans toute sa personne!... O mon ami! que vos larmes paroissent
douloureuses! (Elle les essuyoit avec son mouchoir.)--Elles sont
cruelles... Elles annoncent la mort.--Dans quel funeste
égarement!...--Ma bien-aimée, mon âme est dévorée d'un noir chagrin;
mais ne croyez pas que ma raison s'altère. Sophie, je pleure maintenant,
bientôt vous pleurerez aussi, bientôt une affreuse nouvelle, répandue
dans toute la ville, pénétrera jusque dans cette enceinte, et vos
tardifs regrets ne vous rendront pas votre amant.--Cruel! vous pourriez
attenter à votre vie?--Non, ce ne sera pas de ma main que partira le
coup mortel... Sophie! si ma vie vous étoit chère, je la défendrois
contre le marquis de B...--Grand Dieu! vous allez vous battre!»
Elle tomba en foiblesse, je lui prodiguai les soins que sa situation
exigeoit; mais, dès qu'elle commença à reprendre ses esprits, je
profitai de mes avantages avec une promptitude qui bientôt m'assura la
victoire.
Dernier combat de la pudeur vaincue, premier triomphe de l'amour
récompensé, moment de la possession, moment de volupté suprême! le plus
éloquent des écrivains a consacré vos délices dans un ouvrage
immortel[14]: il faut vous taire, puisqu'on ne peut vous exprimer aussi
bien.
[14] Tout le monde sent qu'il est ici question de la _Nouvelle
Héloïse_.
Quatre heures et les matines venoient de sonner, quand Derneval s'avança
sous l'allée couverte. Je courus au-devant de lui: il me dit que la
chaise de poste étoit arrivée; que Dorothée, obligée de le quitter pour
une demi-heure, rentreroit bientôt au jardin, et ne mettroit pas
beaucoup de temps à changer d'habits. Je l'interrompis pour le prier de
s'éloigner. «Ma Sophie est à moi, lui dis-je, il faut maintenant que je
la détermine à partir.»
Je retournai vers mon amante, et, lui montrant les habits d'homme que
j'avois apportés pour elle, je la conjurai de s'en vêtir et de laisser
les siens. «Comment? pourquoi?--Derneval et Dorothée partent pour
l'Allemagne, ton coeur ne te dit-il pas que nous partons avec eux?--Moi!
je donnerois à mon père l'affreux chagrin... Hélas! ne suis-je donc
assez coupable?--Écoute-moi, ma Sophie.--Non, je ne veux pas vous
écouter; non, cruel, vous m'avez perdue! Mon déshonneur étoit préparé...
(Elle se jeta dans mes bras.) Faublas, maintenant tu peux tout sur ton
épouse; mais prends pitié d'elle! ah! n'abuse point de tes droits! ah!
ne rends pas son déshonneur public!--O ma chère Sophie! je voudrois
t'épargner des alarmes cruelles; mais tu me forces à te rappeler que le
marquis...--Hélas!--Ne tremble plus pour des jours auxquels les tiens
sont attachés; ton époux sera victorieux, ton époux... La famille
entière du marquis, il la défieroit maintenant! Mais tu ne connois pas
les lois du royaume, Sophie: si après avoir vaincu mon ennemi je reste
ici, je suis exposé à perdre la tête sur un échafaud.--Ah! malheureuse!
où suis-je? qu'ai-je fait?--Sophie, il faut partir: nous irons en
Allemagne; le baron de Gorlitz ne pourra te refuser à ton amant, et mon
père confirmera mon bonheur... Ma chère Sophie, souffre que ton époux
t'habille.»
Les trois quarts sonnent avant que Sophie soit entièrement travestie.
Dorothée vient nous joindre; Derneval, impatient, me représente qu'il ne
faut pas que l'aurore le trouve dans la ville, et que j'ai affaire à la
_Porte Maillot_.
«Quoi! nous ne partons pas tous quatre ensemble? s'écrie Sophie.--Ma
bien-aimée, l'honneur m'appelle; je te laisse avec Dorothée, je te
remets sous la protection de Derneval. Derneval ne gagnera guère qu'une
poste sur moi; il doit m'attendre à Meaux: dans deux heures je vous
rejoins.» Sophie se jette dans mes bras. «Je ne vous quitte pas! je ne
vous quitte pas!» Derneval frappe du pied. «Le brouillard nous favorise
encore, dit-il; mais le jour va nous surprendre ici.» Je m'arrache des
bras de Sophie. «Faublas! si vous me quittez, je ne partirai pas.--Eh
bien, Sophie, je ne te quitterai pas, hâtons-nous de sortir d'ici.»
Derneval avoit prévu que nos deux amies auroient trop de peine à
escalader le mur avec des échelles de cordes, il s'étoit pourvu de deux
courtes échelles de bois. Dorothée, depuis longtemps préparée à son
enlèvement, fut bientôt dans la rue; mais Sophie seroit tombée vingt
fois si je ne l'avois suivie de près. Arrivée à la chaise de poste, elle
voulut m'y voir monter le premier. «Mais, Sophie, l'honneur
m'appelle!--L'honneur! eh! ne vous ai-je pas sacrifié le mien? Ingrat
que vous êtes! je ne vous quitte point, vous ne vous battrez pas! je ne
veux pas que vous vous battiez!»
Voilà ce qu'elle me disoit, quand j'entendis sonner cinq heures. Jamais
situation ne fut plus cruelle que la mienne! Dans mon désespoir, je tire
mon épée pour m'en frapper. Derneval m'arrête. Sophie, tremblante,
s'écrie: «Eh bien! je vous obéis, je pars!» Tandis qu'on la place près
de Dorothée, je dis à Derneval: «Il est cinq heures: s'il faut que je
m'en aille à pied, j'arrive trop tard, je suis déshonoré. Je vais
démonter un de vos trois hommes; qu'il se rende le plus vite qu'il
pourra à l'hôtel, où je vais passer pour ordonner qu'on lui donne le
cheval que sans doute on a préparé pour moi.» Sophie, presque mourante,
se penche à la portière. «Mon ami, me dit-elle; ah! du moins, menez-moi
sur le champ de bataille.--Mes chers amis! ma Sophie! dans deux heures
je vous rejoins.--Barbare! cher amant, cher époux, songe à toi, défends
ma vie!»
Je vis partir la chaise de poste, et je gagnai au grand galop la rue de
l'Université. Jasmin m'attendait à la porte de l'hôtel: «Hâtez-vous, mon
cher maître, hâtez-vous. Monsieur le baron vous a fait chercher de tous
les côtés; désespéré de votre absence, il s'est fait seller un cheval,
il a pris son épée; je crains bien qu'il ne soit allé se battre pour
vous.--Ah! mon Dieu!»
Je partis ventre à terre; Jasmin galopoit sur mes pas: «Monsieur, vous
ne prenez donc pas votre bon coureur?--Va-t'en au diable,... retourne à
l'hôtel, un homme va venir te demander un cheval, donne-lui le mien.»
Je poussai si vigoureusement celui que je montois qu'en peu de temps je
découvris la _Porte Maillot_. Bientôt j'aperçus le baron environné de
plusieurs hommes. Aux gestes que je lui vis faire, je jugeai qu'il
défioit le marquis. Il me parut que M. Duportail, Rosambert et les deux
parens de M. de B... s'opposoient à ce combat.
Dès qu'on me vit, on se sépara. «J'en étois sûr, s'écria
Rosambert.--Monsieur, me dit le baron, vous arrivez bien tard!--Trop
tard, mon père, trop tard sans doute, puisque vous alliez exposer vos
jours.» M. de B... m'interrompit: «S'il n'avoit été question que de
faire la jolie femme, tu te serois levé plus matin. Viens donc,
femmelette lâche et perfide, ta mort va tout à l'heure venger mes
affronts.»
Nos épées se croisèrent. La grande supériorité que j'avois acquise dans
l'art de l'escrime et le sang-froid que j'opposois à la fureur du
marquis balançoient en ma faveur l'immense avantage que donnoit à
celui-ci une attaque sans danger. A la vue de mon ennemi, je m'étois
rappelé mes torts envers lui, et, quoique excusable à bien des égards,
je sentois que j'avois plus d'un reproche à me faire. Je ne pouvois me
déterminer à menacer la vie d'un homme dont j'avois affligé
l'amour-propre et compromis l'honneur. Content de parer ses coups, je le
laissois se consumer en efforts inutiles, et, me fiant absolument sur
mon adresse, je me flattois que, bientôt épuisé de fatigue, il seroit
trop heureux de sauver ses jours en s'avouant vaincu. Mon espérance fut
trompée. Mon père, demeuré spectateur d'un combat si affreux pour lui,
se tenoit à dix pas de là; je pouvois le voir suivre d'un oeil inquiet
le mouvement rapide de nos épées. Plus d'une fois je crus qu'emporté par
son impatience, il alloit s'élancer dans la lice; bientôt il courut à un
arbre prochain, et, l'embrassant avec force, il s'y tint péniblement
cramponné. M. de B..., la menace et l'injure à la bouche, ne cessoit de
provoquer ma colère, et me pressoit toujours avec une vigueur dont
j'étois étonné. Il n'avoit pu cependant me faire perdre un pouce de
terrain, et jusqu'alors ma tranquille résistance n'avoit fait
qu'augmenter sa fureur. Tout à coup, maîtrisant les transports de sa
rage, il me trompa par une feinte adroite; je revins un peu tard à la
parade, le fer ennemi, trop légèrement écarté, glissa le long de ma
poitrine, qui soudain se teignit de sang. Mon père jeta un cri d'effroi
et tira son épée; mais aussitôt il s'arrêta et la brisa comme indigné;
puis, levant les yeux au ciel, joignant ses mains, et se jetant à
genoux: «O Ciel! ô Ciel! s'écria-t-il, mon Dieu! ayez pitié de moi! Dieu
tout-puissant, conservez-moi mon fils!»
Je ne pus soutenir le spectacle déchirant du désespoir de mon père. Le
marquis, à son tour, vivement pressé, se défendit vaillamment, mais ne
retarda que de quelques instans le coup fatal. Sa chute devoit finir les
mortelles anxiétés du baron. Cependant je vis mon père tomber sur le
gazon presque en même temps que mon ennemi. J'imaginai que le baron me
croyoit grièvement blessé; je courus à lui, et, découvrant ma poitrine:
«Rassurez-vous, ce n'est qu'une légère meurtrissure.» Mon père, sans
dire un seul mot, se releva, regarda ma blessure et la baisa. Je voulus
me jeter dans ses bras, il me retint et me montra le champ de bataille.
Je promenai mes regards autour de moi; je vis que l'un des parens du
marquis étoit étendu sans mouvement, et que l'autre faisoit bander la
plaie qu'il avoit dans le flanc. Un chirurgien pansoit Rosambert, que
soutenoient M. Duportail et plusieurs domestiques. «Nous avons fait coup
pour coup, me dit le comte, dès que je fus près de lui: mon adversaire
ne me paroît pas trop blessé, j'en suis bien aise; mais il m'a jeté par
terre, j'en suis fâché.» Le baron ne tarda pas à nous joindre; il
entendit le chirurgien nous assurer que le comte n'étoit pas
mortellement blessé, mais qu'il ne pouvoit sans danger s'exposer aux
fatigues d'un long voyage. «J'aurai soin de lui, s'écria le baron,
sauvez-vous.--Oui, sauvez-vous, répéta Rosambert; allons, Faublas,
embrassons-nous et va-t'en.» Mon père me tint longtemps pressé contre
son sein. «Voilà une malheureuse affaire qui dérange nos projets, dit-il
à M. Duportail: Lovzinski, sers-lui de père jusqu'à ce que je puisse
vous aller trouver. Que je ne vous retienne plus, mes amis, partez:
voici d'excellens coureurs qui vous porteront en moins d'une heure à
Bondy, où vous trouverez une chaise. J'ai fait placer des relais jusqu'à
Claye, vous ne prendrez des chevaux de poste qu'à Meaux; faites la plus
grande diligence jusqu'à ce que vous soyez en lieu de sûreté; ne vous
arrêtez qu'à Luxembourg.»
Enfin nous partons, nous trouvons à Bondy la chaise de poste, le
postillon de mon père, et mon fidèle Jasmin. Les relais se succèdent
rapidement jusqu'à Meaux; c'étoit à Meaux aussi que Derneval devoit
prendre des chevaux de poste; c'étoit là qu'il avoit promis de
m'attendre un quart d'heure. Je demande si l'on n'a pas vu trois jeunes
gens suivis de trois domestiques. On me répond qu'ils sont partis depuis
une demi-heure. Mêmes questions, mêmes réponses à Saint-Jean les
Deux-Jumeaux, à la Ferté-sous-Jouarre, à Montreuil-aux-Lions. Derneval
avoit toujours une demi-heure sur moi, il craignoit apparemment qu'on ne
le poursuivît, il se hâtoit; avoit-il tort? Mais quelle devoit être
l'inquiétude de Sophie!
M. Duportail, étonné de m'entendre multiplier les questions et de me
voir prodiguer l'argent, me demande quel intérêt si vif je prends à ces
jeunes gens. «Monsieur, ce sont trois frères qui ce matin ont eu, comme
nous, une affaire d'honneur; il faut absolument que je les joigne. Ah!
je vous en prie, courons à franc étrier.--Mais, mon ami, si nous
laissons notre chaise, il faudra peut-être faire le reste de la route à
cheval.--Ah! je ne crains pas la fatigue.--Et moi, Faublas, j'y suis
accoutumé.»