si elle s'accrocha quelque part; mais le pied lui manqua, et elle tomba
si rudement que la clef de ma chambre, s'étant échappée de sa main, vint
rebondir contre ma porte. Mon amante infortunée jeta un cri terrible.
Son mari, qui la suivoit de près, la releva; plusieurs femmes
accoururent, on la ramena chez elle. Un moment après le marquis s'écria:
«Elle est blessée! que mes gens se lèvent! que le suisse ouvre les
portes! qu'on amène le premier chirurgien!»
Oh! comme mon coeur palpita dans ce triste moment! que le malheur de la
marquise me causa d'inquiétude! qu'alors il me parut douloureux d'être
ainsi renfermé, de ne pouvoir apprendre si sa blessure étoit dangereuse,
si ses jours n'étoient pas menacés! Mon impatience s'accrut par mes
réflexions. Au milieu des embarras qu'un pareil accident alloit causer,
dans ces momens de trouble et d'agitation, Justine pourroit-elle quitter
sa maîtresse? songeroit-elle à me délivrer? Le temps étoit précieux, le
jour commençoit à paroître. Si je parvenois à m'échapper, si je pouvois
rentrer chez moi, Jasmin, le premier venu que j'enverrois à l'hôtel du
marquis, me rapporteroit des nouvelles de sa femme. Il falloit donc
tenter tous les moyens possibles de me procurer ma liberté. Le bruit de
la porte cochère qu'on ouvrit avec fracas, m'annonçant qu'un des plus
grands obstacles était levé, me donna l'espérance de pouvoir surmonter
ceux qui me restoient. J'essayai d'abord, mais inutilement, de tirer à
moi, par-dessous la porte, la clef restée dans le corridor. Je voulus
ensuite démonter la serrure en détachant les vis qui la fixoient; mais
elles étoient rivées en dehors.
J'examinois la serrure avec attention, je tâchois de l'ouvrir avec mon
couteau, quand La Jeunesse, dont je reconnus la voix, me dit tout bas:
«C'est toi, Justine? je te croyois chez ta maîtresse. Ouvre-moi donc.»
L'occasion étoit trop belle pour la laisser échapper; je prends mon
parti sur-le-champ, et, résolu de donner quelque chose au hasard, je
déguise ma voix en la diminuant. Je contrefais de mon mieux celle de
Justine, et, glissant, pour ainsi dire, les mots à travers la serrure,
je réponds: «C'est toi, La Jeunesse? dis-moi donc comment va ma
maîtresse?--Ta maîtresse va bien, la peau est à peine écorchée: monsieur
vient de nous dire que le chirurgien a dit que ce n'étoit rien; mais
comment ne sais-tu pas cela, toi? Ouvre-moi donc.--Je ne puis pas, mon
bon ami; Madame m'a enfermée.--Bah!--Oui, tiens, la clef est par terre
dans le corridor: cherche.»
La Jeunesse regarde et trouve la clef, il ouvre la porte et me regarde:
«Ah! mon Dieu, c'est le diable!» dit-il. Je tente le passage, il
m'adresse un grand coup de poing: je pare et je riposte. Le coup est si
prompt, si heureux, que le coquin tombe à la renverse avec une balafre
sur l'oeil. Je saute par-dessus lui, je me précipite sur l'escalier; mon
ennemi se relève et me poursuit. Plus agile que lui, parce que je ne
suis pas éclopé, parce qu'un motif plus pressant m'anime, je traverse
rapidement la cour, et déjà j'ai franchi le seuil de la porte cochère,
quand La Jeunesse, d'autant plus furieux qu'il désespère de m'atteindre,
s'avise de crier de toutes ses forces: «Arrête! au voleur!»
J'avois enfilé une rue de traverse: la peur me donnoit des ailes. La
Jeunesse, suivi de quelques autres domestiques, crioit encore; mais tous
étoient loin derrière moi. Je me croyois sauvé, lorsqu'au détour d'une
rue je tombai dans une patrouille de la garde de Paris. Le sergent
m'arrêta sur ma mine. En effet, il étoit impossible d'en présenter une
plus étrange. Tant de soins m'avoient occupé sur la fin de cette nuit
qu'alors seulement je m'aperçus du grotesque équipage dans lequel je
courois les rues. Une partie de mon habit brûlée, l'autre bariolée de
suie, toute ma personne barbouillée de fumée, et enfin ma tête enterrée
dans un bonnet de nuit de Justine: je ne m'étonnai plus qu'en me voyant
La Jeunesse eût dit: «C'est le diable!»
Malgré la surprise que me causoit à moi-même ce costume rembruni,
j'assurai au sergent que j'étois un honnête homme. Il paroissoit peu
disposé à m'en croire sur ma parole; et d'ailleurs La Jeunesse arriva
sur ces entrefaites, avec sa séquelle essoufflée. Tous les valets
m'environnèrent, et crièrent à tue-tête aux soldats qui me serroient:
«Arrêtez-le, c'est un coquin, c'est un voleur; amenez-le à l'hôtel.» Je
demandai qu'on me conduisît chez le commissaire du quartier: ma requête
fut trouvée si juste qu'on y satisfit sur-le-champ.
Le commissaire attendoit un scellé; quand il sut qu'il ne s'agissoit que
de recevoir une plainte, il parut mécontent d'avoir été réveillé si
matin. «Mon ami, me dit-il, qui êtes-vous?--Monsieur, je suis le
chevalier de Faublas, votre très respectueux serviteur.--Ah! pardon,
Monsieur. Où logez-vous?--Chez mon père, le baron de Faublas, rue de
l'Université.--Que faites vous?--Pas grand'chose, comme tant de jeunes
gens de famille.--D'où sortez-vous?--Dispensez-moi de répondre à
cette question-là.--Je ne le puis. D'où sortez-vous?--D'une
cheminée.--Monsieur, voilà de mauvaises plaisanteries que vous pourriez
payer cher.--Non, Monsieur, ce sont des vérités que mon habit prouve:
regardez.--Où alliez-vous?--Me coucher.--Belles réponses! où est le
plaignant?»
La Jeunesse se montra. «Mon ami, comment vous nommez-vous?» Je répondis
pour lui: «La Jeunesse.--Monsieur,... de grâce, me dit l'homme de loi,
je parle à ce garçon. (_A La Jeunesse._) Où logez-vous, mon ami?--Dans
le coeur d'une des femmes de madame la marquise, répliquai-je
aussitôt.--Monsieur, ce n'est pas vous que j'interroge. (_A La
Jeunesse._) Que faites-vous, mon ami?--Il caresse les demoiselles dans
les carrosses.»
Le commissaire frappa du pied; La Jeunesse me regarda d'un air interdit.
Le pauvre garçon, troublé, ne savoit plus que répondre aux questions
dont l'accabloit notre juge bourgeois. Il déposa cependant qu'il m'avoit
trouvé enfermé chez Mlle Justine, dans une chambre de l'hôtel du marquis
de B...; que je forçois une serrure, qu'en sortant _je l'avois
apostrophé, lui plaignant, d'un coup de poignet sur l'oeil_.
L'homme de loi, qui voyoit dans tout cela des choses très graves, me
pria de m'asseoir un moment; il parla bas à son clerc; quelques minutes
après, je vis arriver le marquis de B...
(_Il élève la voix en entrant._)
On vient de m'avertir qu'un voleur... Ah! ah! c'est M. Duportail!
LE COMMISSAIRE.
Monsieur Duportail! Ce n'est pas là le nom que monsieur nous a fait
écrire.
LE MARQUIS, _riant_.
Pardon, Monsieur Duportail; mais je vous vois dans un état!...
Comment?... Pourquoi?...
FAUBLAS, _se penchant à l'oreille du marquis_.
Il m'est arrivé l'aventure la plus plaisante!... Je vous conterai
cela,... mais ce n'est pas là le moment.
LE MARQUIS, _le regardant beaucoup_.
Oui,... oui,... mais comment diable arrive-t-il que vous vous trouviez
chez moi dans cet équipage?
LE COMMISSAIRE.
Monsieur le marquis, je vais vous lire la déposition.
FAUBLAS.
Inutile... (_Bas au marquis._) Je vous conterai tout cela.
LE MARQUIS, _le fixant d'un air incertain_.
Oui, oui; mais voyons la déposition.
Le commissaire alloit la lire; je tirai le marquis dans un coin de
l'étude, et, affectant de lui parler bas: «Tirez-moi d'ici promptement,
lui dis-je. Vous savez comme mon père me gêne; s'il apprenoit jamais!...
si le commissaire s'avisoit de l'envoyer chercher!»
LE MARQUIS, _haut_.
Il est donc enfin revenu de Russie, monsieur votre père?
FAUBLAS.
Oui.
LE MARQUIS.
Parbleu! c'est un homme bien singulier; il est introuvable, et vous
aussi. J'ai été vingt fois à l'Arsenal!...
LE COMMISSAIRE.
Mais monsieur ne demeure pas à l'Arsenal.
LE MARQUIS.
M. Duportail ne demeure pas à l'Arsenal?
LE COMMISSAIRE.
Monsieur ne se nomme pas Duportail.
LE MARQUIS.
Ne se nomme pas Duportail?... En voilà bien d'une autre!
LE COMMISSAIRE.
Riez, Monsieur, riez tant qu'il vous plaira; mais monsieur nous a
déclaré demeurer rue de l'Université, et s'appeler Faublas.
LE MARQUIS, _reculant tout étonné_.
Hein?... quoi?... comment?... qui parle de Faublas?
FAUBLAS, _à l'oreille du marquis_.
Chut! chut! j'ai donné ce nom-là, parce qu'il est fort désagréable de
décliner le sien chez un commissaire.
LE MARQUIS.
Je comprends!... Comment se porte mademoiselle votre soeur, Monsieur?
FAUBLAS, _d'un ton triste_.
Assez bien.
LE MARQUIS.
Un jour que je vous rencontrai à l'Opéra, vous me dites que vous ne
connoissiez pas ce M. de Faublas.
FAUBLAS.
Ah! c'est que vous me parliez du fils!... qui est un mauvais sujet...
Mais le père!... brave gentilhomme!
LE MARQUIS.
Ah çà! dites-moi donc par quel hasard mes gens vous ont poursuivi...
LE COMMISSAIRE.
Monsieur le marquis, écoutez la déposition, elle est sérieuse.
LE MARQUIS.
Eh bien! voyons: lisez, j'écoute.
FAUBLAS, _au marquis_.
Monsieur, le temps se passe.
LE MARQUIS.
Cela ne sera pas bien long.
FAUBLAS.
Mais je vous raconterai tout cela.
LE MARQUIS.
Sans doute; mais voyons ce que mes gens ont déposé... Vous pouvez être
tranquille; je sais bien que vous n'êtes pas un voleur.
Le commissaire lut la déposition tout entière; le marquis fit rentrer La
Jeunesse, resté dans la cour avec les autres domestiques. La Jeunesse
confirma tout ce qu'il avoit dit, et entra dans de nouveaux détails,
bien propres à éclaircir les faits que je ne pouvois nier.
LE MARQUIS.
Monsieur étoit enfermé dans la chambre de Justine!... Mais comment,
diable! J'y suis entré, et je ne l'y ai pas vu!
FAUBLAS.
Preuve que je n'y étois pas, Monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Mais ma femme y est entrée aussi, elle y est même restée assez
longtemps. Monsieur, elle ne vous a pas vu non plus, ma femme.
FAUBLAS.
Autre preuve que je n'y étois pas!... (_Au commissaire._) Monsieur, vous
voyez combien est vague l'accusation dont on me charge; trouvez bon que
je me retire.
LE COMMISSAIRE.
Non pas, Monsieur, non pas. Sentinelle, barrez la porte.
FAUBLAS.
Quoi! Monsieur, vous pourriez...
LE COMMISSAIRE.
J'en suis bien fâché, Monsieur; mais vous entrez dans un hôtel, on ne
sait comment ni par où; on vous trouve enfermé dans la chambre d'une
demoiselle... Cela n'est pas clair... Moi, je vois qu'on pourroit rendre
plainte en séduction.
FAUBLAS.
Juge de paix, recevez les dépositions, écoutez les témoins, attendez les
preuves, et, toujours fidèle au voeu de la loi, rejetez surtout les
perfides probabilités. Ce que vous appelez une conjecture n'est jamais
qu'une incertitude, surtout quand il y va de l'honneur, je ne dis pas
d'un noble, mais d'un citoyen, d'un homme, quel qu'il soit.
LE MARQUIS.
Permettez... Monsieur, où avez-vous connu Justine?
FAUBLAS.
Monsieur, je pourrois me dispenser de répondre à cela; cependant je veux
bien vous donner une preuve de ma complaisance. J'ai connu Justine en
même temps qu'une certaine femme Dutour, dont elle étoit l'amie, et qui
servoit ma soeur.
LE MARQUIS, _d'un air satisfait_.
Oui, qui servoit Mlle Duportail.
FAUBLAS.
Oui, Monsieur.
LE COMMISSAIRE, _avec humeur_.
Si mademoiselle votre soeur se nomme Duportail, vous vous nommez
Duportail aussi. Pourquoi faites-vous de fausses déclarations?
LE MARQUIS.
Il n'y a pas grand mal à cela; je sais pourquoi, moi, je sais pourquoi.
Laissez, Monsieur, laissez sur votre procès-verbal ce nom de Faublas...
(_Il vint à moi._) Je ne veux pas vous compromettre; mais dites-moi
amiablement ce que vous êtes venu faire chez moi.
FAUBLAS.
Quoi! vous ne devinez pas? J'ai connu Justine à cause de ma soeur; on
m'a trouvé dans la chambre de Justine: cette petite est si jolie...
LE MARQUIS.
Ah! petit libertin, vous avez passé la nuit avec elle! La marquise
seroit bien contente, si elle savoit que le frère d'une de ses bonnes
amies vient débaucher ses femmes!... Ah çà! mais, quand le feu a pris
chez Justine...
FAUBLAS.
Nous étions fatigués, nous dormions.
LE MARQUIS, _en riant_.
Vous avez dû avoir une belle peur, quand j'ai frappé à votre porte.
FAUBLAS.
Vous n'en avez pas d'idée.
LE MARQUIS.
Mais nous ne vous avons pas vu, où diable vous étiez-vous caché?
FAUBLAS.
Dans la cheminée.
LE MARQUIS.
Mais ma femme retournoit dans la chambre de Justine... Alors elle vous
auroit vu.
FAUBLAS.
Point du tout, je l'entendois venir, _je regrimpois_ dans la cheminée.
LE MARQUIS.
Et vous faisiez bien. Oh! ma femme ne peut souffrir chez elle le plus
petit désordre. Ce n'est pas qu'elle soit moins indulgente qu'une autre;
mais écoutez donc, une femme honnête ne veut pas être compromise. Qu'on
fasse tout ce qu'on voudra, pourvu que ce ne soit pas chez elle; elle
n'y trouve pas à redire. Et même, sur cet article, elle pousse
quelquefois l'indifférence trop loin; quelquefois elle excuse dans ses
amies des foiblesses... Monsieur, mademoiselle votre soeur est-elle
encore à Soissons?
FAUBLAS, _paroissant hésiter_.
Oui, Monsieur.
LE MARQUIS.
Quoi! vraiment! toujours dans ce couvent?
FAUBLAS, _jouant l'embarras_.
Oui, Monsieur,... oui... Pourquoi non?
LE MARQUIS.
Je vous demande cela parce que quelqu'un m'a dit l'avoir rencontrée dans
les environs de Paris.
FAUBLAS.
Dans les environs de Paris!... Ce quelqu'un-là s'est trompé, Monsieur,
ce n'étoit sûrement pas ma soeur... Mais, Monsieur le marquis, tout est
fini, je pense; allons-nous-en.
LE COMMISSAIRE.
Monsieur, tout n'est pas fini, j'attends quelqu'un.
Ce quelqu'un entra au moment même: c'étoit mon père. L'homme de loi lui
dit: «A qui ai-je l'honneur de parler, Monsieur?»
LE BARON DE FAUBLAS.
Monsieur, je suis le baron de Faublas.
LE COMMISSAIRE.
En ce cas, Monsieur, j'ai mille excuses à vous faire. Je vous avois fait
avertir, parce que ce jeune homme, chargé d'une accusation assez grave,
avoit pris votre nom et se disoit votre fils; mais sa déclaration étoit
fausse. Je suis fâché qu'on vous ait dérangé.
LE MARQUIS, _au commissaire_.
Comment! sa déclaration étoit fausse? Mais ne vous ai-je pas prié,
Monsieur, de laisser ce nom de Faublas sur votre procès-verbal? (_Tout
bas au chevalier._) Vous ne sentez donc pas les conséquences de cela,
vous? Si une fois ce commissaire écrit votre véritable nom, il enverra
chercher votre véritable père, et cela fera une scène... Priez ce
monsieur de Faublas de vous laisser son nom, cela finira tout.
LE CHEVALIER DE FAUBLAS, _au marquis_.
Je n'ose.
LE MARQUIS.
Je vais lui dire, moi!... (_Au baron._) Dites qu'il est votre fils.
Cependant le baron, stupéfait de tout ce qu'il voyoit, regardoit tour à
tour le commissaire, le marquis et moi. «Monsieur, répondit-il enfin au
juge attentif, vos soins ne sont pas perdus, ma peine n'est pas inutile.
Dans l'état où je vois ce jeune homme, je devrois peut-être le
méconnoître; mais le lieu même où je le trouve sollicite mon indulgence
pour lui. Je le connois sensible et fier; s'il a fait quelque sottise,
un interrogatoire ici l'en a sans doute assez puni... Monsieur, ce jeune
homme vous a dit son véritable nom, il est mon fils.»
LE MARQUIS, _au baron_.
Bien! très bien!
LE COMMISSAIRE.
Mais je n'entends plus rien à cela; je vais envoyer chercher ce M.
Duportail.
LE MARQUIS, _au chevalier_.
Il n'entend plus rien à cela? je crois bien.
LE BARON, _avec fierté au commissaire_.
Monsieur, quand je dis qu'il est mon fils.
LE MARQUIS, _au baron, le tirant par son habit_.
A merveille. (_Au chevalier._) Il joue son rôle à merveille.
LE CHEVALIER, _au marquis_.
Oh! le baron est un homme d'esprit; et puis il a de grands torts à
réparer envers nous.
LE COMMISSAIRE, _au baron_.
Monsieur, tout cela est fort bon; mais il y a une plainte.
LE MARQUIS _crie de toutes ses forces_.
Je m'en désiste.
LE COMMISSAIRE, _au marquis_.
Cela ne suffit pas, Monsieur, l'affaire est d'une nature... Le ministère
public est intéressé.
LE BARON, _avec violence_.
Le ministère public intéressé!... De quoi s'agit-il donc?
LE MARQUIS.
Bah! d'une misère,... d'une intrigue d'amoureux.
LE COMMISSAIRE.
Une intrigue d'amoureux!
LE MARQUIS, _au commissaire_.
Eh! oui, Monsieur! une aventure galante.
(_Au baron._)
Ce n'est pas autre chose qu'une aventure galante, je vous le certifie,
moi!
LE COMMISSAIRE, _au marquis_.
Monsieur, il y a fausse déclaration, effraction, sévices, séduction.
LE BARON, _avec le plus grand emportement_.
Cela n'est pas possible; qui dit cela? qui ose attaquer ainsi l'honneur
de mon fils et de ma maison?
LE MARQUIS, _au chevalier_.
Ah! mais comme il joue donc son rôle! cela n'est pas concevable... (_Au
père._) Allez, Monsieur, tranquillisez-vous, il ne s'agit que d'un
rendez-vous galant. Monsieur votre fils a couché avec une des femmes de
ma maison, et pour se sauver il a rossé un de mes laquais, voilà tout.
LE BARON, _au commissaire_.
Monsieur, vous savez mon nom, ma demeure; vous trouverez bon que
j'emmène mon fils, en vous répondant de lui.
LE MARQUIS.
Oui, et moi aussi j'en réponds. (_Au chevalier._) Ah! c'est qu'il ne
faut pas perdre la tête!
LE COMMISSAIRE.
Messieurs, vous serez tenus de le représenter en temps et lieu, même par
corps.
LE BARON.
Ah! même par corps?
LE MARQUIS.
Oui, par corps, par corps; allons-nous-en.
Nous sortîmes tous trois. «Ah! Monsieur, dit alors le marquis à mon
père; ah! Monsieur, comme vous jouez la comédie! Que de naturel! que de
vérité! vous donneriez des leçons à ceux qui s'en mêlent! (_Il s'adressa
à moi._) L'avez-vous entendu, quand il s'est écrié: «Qui ose ainsi
attaquer l'honneur de mon fils?...» De son fils! il me l'auroit persuadé
à moi-même, qui sais si bien ce qui en est.»
Tandis que le marquis parloit, le baron le regardoit d'un air qui
m'auroit beaucoup amusé, si je n'avois pas connu l'extrême vivacité de
mon père. Je tremblois que les bizarres complimens dont M. de B...
l'accabloit n'échauffassent sa bile; il se contint. Sa voiture
l'attendoit à la porte. «Point de façons, me dit-il, montez le premier.»
Le marquis voulut me retenir. «Eh bien! continua le baron, allez-vous
causer dans la rue, fait comme vous êtes?» Je m'élançai dans le
carrosse; le baron s'y plaça près de moi: nous saluâmes poliment le
marquis; mais nous le laissâmes retourner chez lui à pied.
Mon père dit alors: «Pourquoi voulez-vous absolument passer des nuits
hors de l'hôtel? Les journées ne sont-elles pas assez longues? Voyez à
quels dangers vous expose votre indocilité!» Je m'excusai de mon mieux.
«Votre santé que vous détruisez! poursuivit le baron.--Ah! mon père,
jamais reproche ne fut moins mérité; si vous saviez comme j'ai été sage
cette nuit!--Mon fils, croyez-vous parler encore au marquis de
B...?--Assurément non, mon père; mais je vous assure que je pourrois
passer dans l'année trois cent soixante-cinq nuits comme la dernière,
sans que ma santé en souffrît la moindre altération; et si vous me
permettiez de vous faire le détail...--Non, mon ami, gardez cela pour M.
de Rosambert.» Le baron ajouta: «Adélaïde, M. Duportail, vous et moi,
nous sommes invités pour demain à dîner chez M. le duc de ***, à
l'entrée du boulevard Saint-Honoré. Si le temps change, s'il fait beau,
nous partirons de bonne heure. Vous ferez tous trois un tour de
promenade dans les Tuileries; moi, je monterai un instant au château:
j'ai à parler à M. de Saint-Luc, qui y loge. N'oubliez pas cela, je vous
prie, et soyez prêt de bonne heure.»
Justine étoit chez moi quand j'y arrivai. La marquise avoit ressenti de
mortelles inquiétudes en apprenant qu'un voleur, caché dans la chambre
de Justine, avoit été arrêté et conduit chez un commissaire, où M. de
B... s'étoit aussitôt transporté. Elle avoit chargé sa femme de chambre,
non moins tremblante, de courir chez moi, d'y attendre mon retour, et de
me prier de l'instruire exactement d'une rencontre dont les suites
pouvoient être sérieuses. Justine pleura quand elle sut que je l'avois
sacrifiée pour sauver sa maîtresse. «Je sens bien, me dit-elle, que cela
ne pouvoit se faire autrement; mais monsieur va dire qu'il faut qu'on me
chasse; et madame, déjà fâchée contre moi, saisira peut-être avec
plaisir cette occasion de me renvoyer.» Je consolai la pauvre fille en
l'assurant que je lui trouverois une place, et que, dans tous les cas,
je ne l'abandonnerois pas.
Dès que Justine fut partie je changeai d'habits, je me débarbouillai, et
je courus chez Rosambert, à qui je racontai les joyeux accidens de la
nuit passée. Je lui dis ensuite que, s'il vouloit voir Adélaïde, il se
trouvât le lendemain aux Tuileries, dans l'allée qu'on appelle _l'allée
du Printemps_. Le comte me promit qu'il y seroit avant midi.
* * * * *
Dans l'après-dîner je reçus une visite de Derneval, qui m'annonça que la
nuit du lendemain nous verroit au couvent, quelque temps qu'il fît. «Mon
cher Faublas, ajouta-t-il, nous allons nous séparer!--Comment?--Les
affaires qui me retenoient ici sont terminées; tout est préparé pour la
grande entreprise que je médite depuis plusieurs mois. Dans la nuit de
demain j'enlève Dorothée.--Ah! Derneval, et comment verrai-je ma Sophie
quand vous nous aurez abandonnés?--N'avez-vous pas votre pavillon?--Mais
la grille du jardin?--Vraiment vous avez raison, je n'y songeois
pas.--Derneval, pourriez-vous livrer au désespoir votre ami et l'ami de
votre amante?--Non, Chevalier, non, je parlerai à Dorothée, nous ne
partirons pas que vous n'ayez une clef de la grille; croyez que, s'il le
faut, je différerai d'un jour l'exécution de mes projets.»
[Illustration: RECONNAISSANCE DE DORLISKA]
Derneval me laissa livré à des réflexions cruelles, qui m'agitèrent
toute la soirée et toute la nuit suivante. «Il part, me disois-je, il
part avec ce qu'il aime! et moi je reste, et peut-être ne verrai-je plus
ma Sophie! Sophie osera-t-elle ouvrir cette grille? osera-t-elle venir
seule au jardin? Et puis l'enlèvement de Dorothée ne fera-t-il pas dans
ce couvent un éclat terrible? Ne prendra-t-on pas les plus sages
précautions pour empêcher qu'à l'avenir un pareil attentat ne se
renouvelle? Le jardin ne sera-t-il pas mieux gardé qu'auparavant? Ah! ma
jolie cousine, il ne me sera plus permis que de t'apercevoir quelquefois
à travers les jalousies de mon pavillon. Ah! Derneval! ah! Dorothée!
vous nous abandonnez! est-ce là ce que vous nous aviez promis?...» C'est
ainsi que, ne prévoyant pas les grands événemens qui se préparoient, je
reprochois à Derneval son départ précipité, que bientôt j'allois désirer
plus ardemment que lui.
Il y eut encore cette nuit un brouillard épais, qui tomba au lever du
soleil. Le baron, plus tôt éveillé qu'à l'ordinaire, trouva que le temps
étoit humide et froid. Il ne savoit s'il iroit chercher Adélaïde, il
craignoit que sa chère fille ne s'enrhumât. J'observai à mon père que le
soleil alloit échauffer l'air, et qu'aucune journée de l'automne ne
seroit plus belle. M. Duportail, qui arriva sur les dix heures, fut de
mon avis: nous allâmes tous trois chercher ma soeur à son couvent, et
bientôt nous descendîmes aux Tuileries. Le baron ordonna à ses gens
d'aller nous attendre au _Pont-Tournant_. «Je monte, nous dit-il, chez
M. de Saint-Luc, promenez-vous...--Dans l'allée du Printemps, mon
père?--Oui. Je suis à vous tout à l'heure.»
Nous fîmes plusieurs tours d'allée: Rosambert parut enfin; il remercia
le hasard qui lui procuroit une aussi heureuse rencontre. Il fit à
Adélaïde tous les complimens qu'elle méritoit, et pendant un quart
d'heure il s'occupa tellement de la soeur que le frère étoit oublié.
Cependant je faisois mille efforts pour m'attirer son attention.
Impatient de le consulter sur les malheurs nouveaux qui menaçoient mes
amours, je le pris par le bras, et le priai de m'accorder un moment. Il
daigna enfin m'entendre: nous doublâmes le pas sans nous en apercevoir.
Ma soeur, qui ne pouvoit régler sa marche sur la nôtre, resta derrière,
accompagnée seulement de M. Duportail. Nous ne songeâmes à revenir sur
nos pas que quand nous fûmes au bout de l'allée. En nous retournant,
nous vîmes Adélaïde fort loin de nous, au milieu de trois hommes: nous
nous hâtâmes d'approcher. A quelque distance nous reconnûmes dans les
deux nouveaux venus mon père et M. de B...; ils se parloient avec
chaleur. «Courons vite, me dit Rosambert, il se fait là-bas quelque
quiproquo.» Au moment où nous arrivâmes, le marquis disoit à mon père:
«De quoi vous mêlez-vous, Monsieur?»
LE BARON DE FAUBLAS.
De quoi je me mêle! Connoissez-vous celle que vous insultez?
LE MARQUIS.
Si je connois Mlle Duportail!
LE BARON, _avec emportement_.
Ce n'est pas Mlle Duportail, Monsieur, c'est ma fille. M. Duportail n'a
pas d'enfans.
LE MARQUIS, _très vivement_.