Le bruit de la porte cochère qui crioit sur ses gonds me réveilla sur le

minuit. Le suisse, un trousseau de clefs à la main, fermoit toutes les

serrures et barricadoit toutes les portes. C'étoit l'instant que je

redoutois, c'étoit sans doute celui qu'on avoit attendu pour me venir

assiéger! J'en fus quitte pour la peur. Le suisse rentra paisiblement

dans sa loge; un domestique éteignit les réverbères; chacun s'alla

coucher.

Le silence profond qui régna bientôt dans l'hôtel me rassura totalement.

Il étoit clair qu'on ne songeoit pas à moi, et que ces mots _dans

celui-là_, qui m'avoient tant inquiété, indiquoient seulement une

aventure nocturne, dont j'allois être le témoin. Cependant je sortois

d'un embarras pour retomber dans un autre; ma prison paroissoit devoir

être le lieu de la scène qui se préparoit. Dans un espace aussi étroit,

un tiers ne pouvoit qu'incommoder les acteurs, et j'étois d'ailleurs

très intéressé à ce que ceux-ci, quels qu'ils fussent, ne me

découvrissent pas. Je ne pouvois donc sortir trop tôt du carrosse. Je

voyois encore de la lumière dans les appartemens; mais il n'y en avoit

plus dans la cour, mais le brouillard étoit toujours fort épais. Je

pouvois, sans craindre d'être aperçu, tenter enfin la descente: je

l'exécutai fort heureusement. Quel plaisir j'éprouvai, quand je sentis

le pavé de la cour! un jeune Parisien, engagé pour la première fois de

sa vie dans une promenade sur mer, ne ressent pas une joie plus douce en

rentrant dans le port.

Un léger retour sur moi-même calma l'ivresse de ce premier transport.

Puisque tout étoit fermé, je m'étois procuré seulement une prison moins

incommode; j'avois faim, j'avois froid; et, pour comble d'ennuis, une

horloge éternelle, sonnant des quarts quand je croyois compter des

heures, me fatiguoit de son bruit monotone, et me promettoit la plus

longue des nuits. Les bougies s'éteignoient peu à peu dans les

appartemens, une profonde obscurité régnoit partout; cependant personne

ne paroissoit encore! mon impatience étoit égale à ma curiosité.

Il est enfin trois heures du matin. J'entends quelque mouvement dans la

cour. Un homme dont je ne puis distinguer les traits s'avance doucement;

je recule avec précaution; il ouvre la portière et monte dans le

carrosse au moment où, pressé d'un désir curieux, je m'assieds

modestement derrière.

Après un quart d'heure de silence, l'inconnu frappe des pieds, et tout

d'un coup, apostrophant à la fois la nuit, le froid, le brouillard, et

une personne qu'il appelle chienne, il descend du carrosse, se promène

sous la remise, et, pour se distraire apparemment, il vient à deux pas

de moi satisfaire un besoin très malhonnête. Ce monsieur, dès qu'il a

fini, donne de nouveaux signes d'impatience.

«La chienne!» s'écrie-t-il à tout moment; et il accompagne cette

exclamation de quelques autres expressions plus énergiques. Enfin il

ajoute: «Que c'est bête de me donner rendez-vous ici, de ne pas vouloir

que j'aille dans sa chambre comme les autres fois! elle vient me conter

que, la nuit dernière, madame a entendu du bruit, et que ça tache son

honneur. Son honneur! je dis, ça se peut bien; mais faut-il pour cela

qu'elle me laisse pendant deux heures gober le brouillard et le rhume?

la chienne de femelle ne sait donc pas que, quand un homme est gelé...»

La complainte de l'amoureux (on devine que c'en étoit un) fut

interrompue par un léger bruit, qui attira son attention et la mienne.

Il se leva, alla au-devant de la personne aimée, la joignit à peu de

distance, et lui reprocha sa lenteur. Elle se justifia par un baiser

bien appuyé. Cette façon de répondre plut apparemment beaucoup à

l'amant; il répliqua de la même manière, et la conversation s'anima au

point que le choc égal et soutenu de leurs lèvres amoureusement pressées

forma bientôt un concert dont un tiers observateur devoit peu goûter

l'harmonie.

A la crainte que j'avois d'être découvert se joignoit alors un désir

inquiet de savoir quelle étoit la beauté facile dont le langage avoit à

la fois tant de douceur et d'énergie; mais les ténèbres épaisses qui

m'avoient protégé contre l'amant déroboient l'amante à mes regards

curieux. L'heureux couple qui s'entendoit si bien sans parler monta dans

le carrosse. Il en partit aussitôt des soupirs étouffés, des gémissemens

tendres, et la caisse, violemment poussée, fit en une minute vingt

soubresauts, qui m'apprirent assez à quelle espèce d'exercice se

livroient ceux qui étoient dedans. Étrangement cahoté derrière, je

songeois à quitter ma place, quand la voiture, remise par degrés dans

son parfait équilibre, m'annonça que les athlètes reprenoient haleine.

«Mon cher La Jeunesse! dit alors une voix dont je reconnois les accens

si doux... hélas! et si trompeurs,... mon cher La Jeunesse!...--Ma chère

Justine!» répond aussitôt le butor; et je sens la caisse reprendre son

balancement perfide.

J'essaye de me glisser en bas, un grain de sable se rencontre sous mes

pieds, et s'écrase en criant. «Mon Dieu! dit Justine, qu'est-ce?

j'entends du bruit!... Vois dans la cour... Nous sommes surpris!»

La Jeunesse étonné descend, passe près de moi sans me voir, marche au

hasard dans la cour, et affecte de tousser. Justine, plus morte que

vive, est restée immobile dans le carrosse. Je me montre à la portière.

«C'est moi, charmante enfant, j'ai tout entendu; renvoie La Jeunesse

tout à l'heure; songe surtout qu'il me faut un gîte, et que je n'ai pas

soupé.--Quoi! Monsieur de Faublas, vous étiez là?--Oui, j'étois là; mais

renvoie La Jeunesse, donne-moi une chambre, donne-moi à souper. Je te

dirai après ce qui m'est arrivé, ce que j'ai entendu, ce que tu as

fait.»

A ces mots je regagne mon poste en tâtonnant. La Jeunesse revient, il

assure à Justine qu'elle s'est trompée, qu'il n'y a personne. Justine

soutient qu'elle a entendu du bruit, que quelqu'un est levé dans

l'hôtel. Elle a la cruauté de renvoyer son triste amant, qui ne la

quitte qu'après l'avoir embrassée plusieurs fois, et sur la parole qu'on

lui donne que, dès le lendemain même, on lui offrira sa revanche à une

heure et dans un lieu plus commodes.

Dès qu'il se fut éloigné, Justine me déclara qu'elle ne savoit où me

conduire. «Monsieur, me dit-elle, passe la nuit chez madame.--Quoi! le

marquis?...--Il l'a voulu absolument.--Ah! ah! mais tu as une chambre,

toi, Justine?--Oui, Monsieur, tout près de l'appartement de madame.--Eh

bien, mon enfant, conduis-moi dans ta chambre. Il y a sept mortelles

heures que je m'enrhume et que je jeûne ici; voudrois-tu m'y laisser

mourir de faim et de froid?--Oh! non, Monsieur de Faublas, oh! sûrement

non; mais c'est que... si ma maîtresse entend du bruit?--Bon! je n'en

ferai pas autant que La Jeunesse en a fait la nuit dernière.»

Justine me prit par la main, et tous deux, marchant sur la pointe du

pied, allongeant le cou et prêtant l'oreille, nous gagnâmes à tâtons la

petite chambre en question. Justine alluma une lampe et se hâta de faire

du feu. Elle n'osoit me fixer; mais son regard timide et détourné

sembloit me demander grâce, et je voyois sur le minois chiffonné de la

friponne un petit air boudeur et confus qui le rendoit plus piquant qu'à

l'ordinaire. Oh! que j'étois tenté de lui pardonner! oh! qu'un jeune

homme de dix-sept ans a peine à garder sa colère dans la chambre d'une

jolie fille de son âge! Je ne pouvois douter que La Jeunesse ne fût

heureux; mais je l'étois aussi; il ne s'agissoit donc plus que de savoir

lequel des deux on aimoit davantage. Oui; mais avoir un rival dans les

écuries de l'hôtel! partager mes plaisirs avec un valet! il ne falloit

en vérité rien moins qu'une idée aussi repoussante pour m'empêcher de

faire, en ce moment, une infidélité de plus à la marquise, une injure

nouvelle à ma Sophie.

Aussitôt que les réflexions délicates eurent étouffé les désirs

naissans, je sentis ma faim davantage: «Donne-moi donc à souper,

Justine.--Je n'ai rien, Monsieur de Faublas.--Quoi! rien du tout?--Ah!

si fait, dans ma commode deux pots de confitures.--Que deux,

Justine?--Oui, les voilà; je n'en donne qu'à mes bons amis, au

moins!--En ce cas, mon enfant, c'est donc La Jeunesse qui a entamé

celui-là. Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas étrillé ton La

Jeunesse, le jour qu'il galopoit après moi au pont de Sèvres.--Ah! vous

lui avez donné un coup de fouet! il avoit le bras tout noir!--Je ne

m'étonne plus de l'intérêt que tu pris dans le temps à cette

rencontre... Mon enfant, donne-moi du pain.--Je n'en ai point.--Pas une

bouchée?--Pas une miette.--Et à boire?--Oh! de l'eau plein ce pot à

l'eau.»

Deux pots de confitures! c'est le souper d'une religieuse. Il est sain,

mais il est léger; mais mon estomac n'étoit pas content, et, pour le

réconforter, il fallut avaler un malheureux verre d'eau, qui me gela le

palais et les entrailles. Quelle douleur! Justine paroissoit souffrir de

ma détresse. _Le feu n'alloit pas assez bien_; elle tisonnoit et

souffloit sans cesse. _Je devois geler_; elle boutonnoit mon habit. _Ce

chapeau ne suffisoit pas pour me garantir du froid_; il fallut me

laisser coiffer d'un de ses bonnets de nuit. _On sentoit des vents

coulis partout_; elle alloit, pour me les épargner, fourrer du papier

sous la porte. Justine, infatigable, prévenoit les besoins que j'avois,

et ceux même que je n'avois pas; Justine enfin me prodiguoit les

attentions fines et recherchées, les petits soins délicats, toutes ces

caresses empressées dont vous accable toujours une femme qui vous trompe

ou qui va vous tromper.

«Monsieur, me dit enfin la rusée suivante, curieuse de savoir comment je

m'étois trouvé l'espionnant à trois heures du matin, je croyois que vous

aviez eu le temps de regagner la porte cochère, je vous connois si

prompt, si leste! je n'avois pas songé que, dans le désordre où vous

étiez, il vous falloit quelques minutes...» Je l'interrompis pour lui

conter de point en point ce qui m'étoit arrivé dans l'hôtel depuis que

j'y étois entré. Elle se contraignit pour ne pas rire, quand je lui

parlai du boudoir; le souvenir de sa chute sur l'escalier la fit presque

rougir; un faux air de commisération parut sur sa maligne figure quand

je lui racontai mon emprisonnement dans le carrosse; mais, lorsque j'en

vins à la dernière partie de mon récit, que je comptois égayer par

quelques épigrammes, il se fit dans tout son maintien la plus prompte

des révolutions. La pauvre fille baissa les yeux, pencha la tête, pâlit

un peu, et, de sa main droite, comptant les uns après les autres les

cinq doigts de sa main gauche, elle hasarda timidement quelques mots

d'une justification fort difficile.

«Monsieur de Faublas, ne me dites pas ce qui s'est passé dans le

carrosse, je le sais, j'y étois.--Tu veux donc bien en convenir?--Oui;

mais je ne vous ai pas fait une infidélité.--Comment! es-tu bien sûre de

ce que tu dis là, mon enfant?--Certainement, je ne vous ai pas quitté

pour La Jeunesse, c'est, au contraire, La Jeunesse que j'ai trompé pour

vous.--Ah! ah!--Oui, Monsieur de Faublas, vous ne m'aimez que depuis

quelques mois, vous!--Et La Jeunesse?--Il y a plus de deux ans. Je vous

ai préféré dès que je vous ai vu, mais je n'ai pas voulu rompre tout à

fait avec lui, parce que je le ménage pour le mariage.--Tu t'y prends

bien!--Vous riez, mais soyez sûr qu'il m'épousera.--Sans doute, Justine,

il t'épousoit il y a une demi-heure!--Que je suis malheureuse! je vois

que vous êtes fâché contre moi, et peut-être que demain ma maîtresse me

chassera.--Quoi! tu penses que je lui dirai...?--Non, Monsieur, ce n'est

pas cela; mais madame la marquise n'est pas contente de ma chute sur

l'escalier; elle n'en a pas été la dupe. Quand je suis rentrée, monsieur

le marquis est venu à moi, il avoit l'air de me plaindre; mais madame

m'a regardée de travers. «Elle mérite cela, a-t-elle dit sèchement, elle

n'avoit qu'à descendre tout de suite, au lieu de s'amuser sur

l'escalier.» Elle ne m'a rien dit depuis, parce que monsieur ne l'a pas

quittée; mais elle a reçu mes services avec beaucoup d'humeur, et je

crains bien que demain...--Justine, si elle te renvoie, tu n'as qu'à

venir me le dire chez moi, je te chercherai une place, à une condition

cependant. Depuis cinq mois la marquise prétend qu'elle est

enceinte...--Ah! Monsieur, je vous assure...--Oui, ce que tu m'as assuré

plusieurs fois; mais aujourd'hui ne te hâte pas de répondre: je saurai

tôt ou tard la vérité, et, si tu ne me l'as pas dite, je

t'abandonne.--Mais, Monsieur, si je vous la dis...--Alors, ne crains

rien, je ne te compromettrai pas. Ainsi, Justine, il est donc vrai que

ta maîtresse n'est pas enceinte?--Monsieur, elle vous a conté cela dans

le temps pour se raccommoder avec vous; et cette nouvelle a paru vous

faire tant de plaisir que depuis elle n'a jamais pu se décider... Vous

auriez tort de lui en vouloir. Tout ce qu'elle en fait, c'est pour vous

plaire.--Oui, oui,... Justine, si elle te renvoie, je te chercherai une

place, et, en attendant, tiens.»

Je la forçai d'accepter les dix écus que je lui présentai. «Vous feriez

bien, me dit-elle, de vous jeter sur mon lit.--Mon enfant, je ne suis

pas mal sur cette chaise.» Justine insista; mais mon malheureux sort me

poursuivoit. Je refusai, en lui observant qu'elle devoit être plus

fatiguée que moi; que son lit lui étoit nécessaire; qu'un simple matelas

me suffiroit, si elle vouloit bien m'en faire le sacrifice pendant

quelques heures.

Justine, docile à regret, étendit par terre, près de la cheminée, sa

paillasse, sur laquelle elle mit un matelas; ensuite elle se jeta tout

habillée sur son lit, beaucoup diminué par le partage; puis, me

souhaitant une bonne nuit, elle me regarda tendrement et poussa un long

soupir. Je ne sais quoi me fit soupirer aussi malgré moi; mon

imagination, toujours vive, égaroit ma foible raison; j'allois

succomber, quand tout à coup je me rappelai ma Sophie. Il est vrai que

je me souvins aussi du balancement de la caisse. Quoi qu'il en soit, au

lieu d'aller au lit de Justine, je me précipitai sur celui qu'elle

venoit de me faire. Je posai ma tête sur mon bras devenu mon oreiller,

je m'endormis profondément, et je laisse au lecteur à décider si ce fut

le dégoût qui étouffa le désir, ou si, pour cette fois, l'amour tendre

triompha de l'amour libertin.

Il y avoit un peu plus de deux heures que je goûtois les douceurs d'un

repos bien nécessaire, quand je fus réveillé par cet horrible cri: _Au

feu!_

Je me lève, je me frotte les yeux; c'étoit moi qui brûlois, c'étoit

Justine qui crioit de toutes ses forces. Lui ordonner de se taire,

étouffer dans mes mains cruellement chauffées le feu qui a déjà consumé

la moitié du pan gauche de mon habit; rejeter dans la cheminée le tison

enflammé, qui, ayant roulé jusqu'à la paillasse, y avoit mis le feu

aussi bien qu'au matelas; saisir près de la toilette de Justine un grand

seau de faïence, qui, heureusement, se trouva plein d'eau; imbiber du

fluide presque glacé la paillasse et le matelas; d'un coup de main

arracher la couverture et les draps de Justine; jeter le lit de plume

d'un côté, le second matelas de l'autre; renverser le bois de lit d'un

coup de pied, ce fut l'affaire d'un moment: je fis tout cela plus vite

qu'on ne le lira.

Cependant plusieurs personnes, attirées par les cris de Justine,

accouroient à sa chambre; on lui crie d'ouvrir sa porte. Peu s'en faut

que je ne perde la tête en reconnoissant la voix de ma belle maîtresse

et celle de son sot époux. Où me cacher? il n'y a point de lit, il n'y a

point d'armoire! je ne vois que la cheminée, je m'y fourre: Justine

approche une chaise pour m'aider à y monter.

«Mais ouvrez donc, Justine», s'écrie le marquis. Justine, en tenant la

chaise, répond que le feu est éteint. «N'importe, ouvrez, réplique la

marquise, ou je vais faire jeter la porte en dedans!--Encore faut-il que

je m'habille, dit Justine en tenant toujours la chaise.--Vous vous

habillerez demain», répond son maître furieux.

Tous les domestiques sont accourus, on leur ordonne d'enfoncer la porte.

A l'instant même je m'élance et je me cramponne. Justine retire la

chaise, elle court à la porte, elle ouvre, on entre. La chambre se

remplit de gens, qui tous à la fois interrogent, répondent, commentent,

s'effrayent, se rassurent, se félicitent et ne s'entendent pas. Parmi

tant de voix confondues je distingue aisément la voix grêle du marquis.

«Cette impertinente! qui met le feu à mon hôtel! qui nous fait de ces

peurs-là! qui trouble mon sommeil et celui de sa maîtresse!» La

marquise, pendant que son mari gronde, fait jeter par la fenêtre la

paillasse et le matelas qui avoient fait tout le mal; elle visite la

chambre, et voit qu'il n'y a plus de danger. «Que chacun se retire!»

dit-elle. Les hommes obéissent d'abord; quelques femmes, plus curieuses

peut-être que zélées, offrent leurs services à ma belle maîtresse, qui

leur ordonne une seconde fois de se retirer.

«Comment avez-vous mis le feu ici? crie le marquis toujours en

colère.--Un moment, donc! lui dit la marquise; attendez donc qu'ils

soient tous partis.--Eh! parbleu, Madame, quand ils entendroient! Le

beau mystère!--Eh! mais, Monsieur, ne voyez-vous pas que cette enfant

est encore tremblante? Croyez-vous d'ailleurs qu'on se brûle

exprès?--Madame, vous voilà avec votre Justine, vous lui passez tout. Eh

bien! moi, je soutiens que c'est une sotte, une étourdie, qui finira

mal, je vous en avertis! Tenez, j'ai toujours remarqué dans sa

physionomie qu'elle étoit un peu folle. Voyez cette figure, n'y a-t-il

pas quelque chose d'égaré? n'aperçoit-on pas...?--Allons, Justine,

interrompit la marquise, apprenez-nous par quel accident...--Madame, je

lisois.--Une belle heure pour lire! s'écria le marquis: là! ne faut-il

pas avoir perdu la tête?--Madame, reprit Justine, je me suis endormie;

la lumière, que je n'avois pas éteinte, et qui étoit trop près du

matelas...--Y a mis le feu, interrompit encore le marquis; le

grand miracle! Et que lisiez-vous donc de si beau la nuit,

Mademoiselle?--Monsieur, répliqua la maligne suivante, c'est un livre

qui s'appelle... _le Physionomiste complet_.» Le marquis s'apaisa tout à

coup et se mit à rire. «C'est _le Physionomiste parfait_ qu'elle veut

dire.--Oui, Monsieur, oui, _le Physionomiste parfait_.--Eh bien!

Justine, n'est-il pas vrai que ce livre-là est amusant?--Oui, Monsieur,

bien amusant... C'est pour cela...--Et ce livre, où est-il?» demanda la

marquise. Après quelques instans de silence, Justine répondit: «Je ne

le trouve pas, il est apparemment brûlé.--Comment, brûlé!

s'écria le marquis, mon livre est brûlé! vous avez brûlé mon

livre?--Monsieur...--Et pourquoi prenez-vous mes livres, Mademoiselle?

qui vous a permis de prendre mon livre et de le brûler?--Eh! Monsieur,

lui dit la marquise, vous criez à me rompre la tête.--Comment! Madame,

l'impertinente brûle mon livre!--Eh bien! Monsieur, vous en achèterez un

autre.--Oui, vous en achèterez! vous en achèterez! vous croyez donc,

Madame, que cela se trouve comme un roman! il n'y avoit peut-être que

cet exemplaire dans le monde! et cette sotte le brûle!--Eh bien!

Monsieur, répliqua vivement la marquise, si ce livre est brûlé, s'il ne

s'en trouve pas d'autre, vous vous en passerez, je ne vois pas grand mal

à cela.--En vérité, Madame, l'ignorance... Tenez, je m'en vais, car je

vous dirois... Et vous, Mademoiselle, je vous le répète, vous êtes une

sotte, une étourdie, une folle; et il y a longtemps que je l'ai vu dans

votre physionomie.» Il s'en alla.

Posé en travers dans une cheminée étroite et sale, forcé d'appuyer la

tête et les épaules d'un côté, de roidir les jambes de l'autre, et, pour

plus grande sûreté, de tenir les bras écartés, je me trouvois dans la

plus incommode des situations. Je commençois à me fatiguer beaucoup.

Cependant il falloit prendre patience, il falloit savoir comment tout

cela finiroit; je recueillis mes forces et je prêtai l'oreille.

La marquise commença. «Le voilà parti! c'est ce que je voulois. Nous

sommes seules; j'espère, Mademoiselle, que vous voudrez bien m'expliquer

votre chute d'hier au soir, le bruit que j'entends chez vous depuis plus

de deux heures; et, comme vous sentez que je ne crois pas à cette petite

histoire du livre brûlé, je me flatte que vous daignerez

m'apprendre aussi par quel accident le feu vient de prendre

ici.--Madame...--Répondez, Mademoiselle, vous n'étiez pas seule

chez vous?--Madame, je vous assure...--Justine, vous allez

mentir!...--Madame, je lisois... comme je vous l'ai dit...--Vous mentez,

Mademoiselle; le livre dont vous parliez tout à l'heure est dans mon

cabinet.--Eh bien! Madame, je travaillois,... je cousois... Mais vous

toussez, Madame, vous vous enrhumez.--Oui, je m'enrhume, cela est vrai.

Je vois que je ne pourrai pas savoir la vérité ce soir. Je vous laisse,

Mademoiselle, demain je serai sans doute plus heureuse, ou bien... (Elle

revint sur ses pas.) Il faut, de peur d'un nouvel accident, éteindre

cela tout à fait», dit-elle.

Elle prit en même temps le pot à l'eau, qui se trouva sous sa main, et

le vida sur les trois ou quatre tisons qui se consumoient dans les coins

de la cheminée. Aussitôt s'éleva une épaisse fumée qui, entrant à la

fois par ma bouche, mon nez et mes yeux, faillit m'étouffer. Mes forces

m'abandonnèrent, je tombai sur mes pieds. La marquise recula d'effroi.

Je sortis promptement de la cheminée; la terreur fit place à

l'étonnement. Nous nous regardions tous trois en silence.

«Mademoiselle, dit enfin la marquise à Justine, en la fixant d'un oeil

courroucé, il n'y avoit personne chez vous!» Et puis m'adressant un doux

reproche: «Faublas! Faublas!» Justine se jeta aux genoux de sa

maîtresse: «Ah! Madame, je vous assure...--Quoi! Mademoiselle, vous osez

encore!...» Pendant que la pauvre Justine tâchoit de fléchir et de

persuader la marquise, je considérois avec attention la simple parure de

celle-ci. Un seul jupon, mal attaché, couvroit négligemment des charmes

que mon imagination auroit devinés, que mes yeux avoient vus, que ma

mémoire me rappeloit. De longs cheveux noirs épars couvroient ses

épaules d'albâtre, et retomboient mollement sur sa gorge entièrement

découverte... Que ma maîtresse étoit belle!... j'oubliai la supposition

de grossesse, et, saisissant une main que je baisai: «Ma chère maman,

les apparences sont souvent trompeuses.--Ah! Faublas, à qui m'avez-vous

sacrifiée?--A personne; un mot d'explication, et ma justification ne

sera pas difficile.» Justine voulut m'appuyer de son témoignage. «Vous

êtes bien audacieuse, lui dit sa maîtresse...--Oui, vous avez raison,

bien audacieuse», s'écria le marquis de B..., qui, lassé d'attendre sa

femme, la venoit chercher.

La marquise souffle la lumière, me donne un baiser sur le front, et me

dit tout bas: «Faublas, un peu de patience, je reviendrai dans un

instant.» Elle élève la voix et s'adresse à Justine: «Mademoiselle,

sortez, venez avec moi.» Justine, qui connoît les êtres, ne fait qu'un

saut; la marquise sort, repousse son mari qui alloit entrer, tire la

porte, la ferme à double tour, retire la clef, et me voilà encore une

fois en prison!

Pour cette fois, mon esclavage me parut supportable; un doux espoir au

moins m'étoit permis. Mes comiques tribulations, si étrangement variées,

prolongées si cruellement pendant la nuit entière, alloient sans doute

finir, et la marquise, bientôt revenue, ne pourroit me refuser le juste

dédommagement de tant de maux soufferts pour elle. Cette consolante idée

ranima mon courage, je pris une chaise que j'adossai contre la porte,

et, comme un chasseur à l'affût, j'attendis ma proie.

Bientôt j'entendis du bruit dans l'appartement des époux; on parloit

vite, on parloit haut; on disputoit avec aigreur. Je jugeai que la

marquise, ne pouvant se débarrasser de son mari, avoit pris le parti de

le quereller, et je ne doutai pas qu'elle ne réussît bientôt à

l'impatienter assez pour l'obliger à quitter la place: il en arriva tout

autrement. Après d'assez longs débats, la marquise accourut de sa

chambre vers la mienne. «Voilà bien, disoit-elle avec feu, la scène la

plus scandaleuse! ne me suivez pas! Monsieur, gardez-vous de me suivre!»

Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5 · 第 11 / 14 段