Dès que j'entrai dans le boudoir, la marquise s'efforça de cacher le

mouchoir dont elle s'essuyoit les yeux. «Monsieur, me dit-elle, je vous

prie d'excuser mes importunités; je n'abuserai pas de votre

complaisance, je ne vous demande qu'un moment d'attention. Je ne vous

rappellerai pas, Monsieur, le service important que je vous ai rendu il

y a quelques jours; je ne vous parlerai pas de l'ingratitude extrême

dont vous l'avez payé; je ne vous demanderai point où vous avez passé le

temps qui s'est écoulé depuis le jour de votre fuite jusqu'à celui de

votre retour chez le baron: je sens qu'il ne me convient plus de

m'informer de votre conduite; je sens que mes plaintes, mes reproches et

mes questions seroient également inutiles. J'ai perdu tous mes droits

sur votre coeur, je veux au moins conserver votre estime: un danger

commun nous menace, je veux vous le montrer pour vous l'épargner. Jetez

avec moi les yeux sur le passé, Monsieur: je prétends me justifier à

vous-même de ma tendresse pour vous; et, pourvu que votre amitié me

reste... De grâce, ne m'interrompez pas... Pourvu que votre amitié me

reste, pourvu que vos jours soient en sûreté, je verrai tranquillement

le péril auquel sont exposés mon honneur et peut-être ma vie.

«Monsieur, vous vous rappelez sans doute comment le hasard qui seconda

si bien votre adresse vous mit dans mon lit?... Hélas! vous n'avez pas

oublié de quel prix votre audace fut récompensée! mais vous excuserez ma

foiblesse, si vous songez qu'à ma place aucune femme n'eût été plus

forte que moi[12]. Le lendemain, cependant, quand je vins à réfléchir

qu'un jeune homme que je connoissois à peine possédoit mon coeur et ma

personne, je fus épouvantée. Mais ce jeune homme brilloit de mille

qualités réunies: sa beauté m'avoit étonnée, j'étois charmée de son

esprit, il paroissoit sensible, il n'avoit pas seize ans! Je me flattai

de captiver sa tendre jeunesse, de former son coeur docile; j'osai

concevoir l'espérance de me l'attacher pour toujours. Je n'épargnai rien

pour serrer davantage des noeuds trop précipitamment formés, mais que je

voulois rendre indissolubles. Toutes mes espérances furent cruellement

trompées; j'avois une rivale, je le découvris malheureusement trop tard;

je fis de vains efforts pour ramener l'infidèle. Cependant il gémissoit

dans l'esclavage, j'osai former le projet de le délivrer. L'excès de mon

imprudence lui prouveroit l'excès de mon amour; ma témérité me rendroit

peut-être mon amant! Je n'examinai plus rien, j'exécutai l'entreprise la

plus hardie que jamais femme ait tentée!... Hélas! je l'exécutai pour le

bonheur de ma rivale, de ma rivale que sans doute le perfide a vue, pour

qui l'ingrat m'a trahie!... Ah! pardon, Monsieur, ma douleur m'égare; ce

ne sont pas là les expressions..., ce n'est pas ce que je voulois

dire... Monsieur, vous m'avez quittée: une autre vous haïroit peut-être;

moi, je vous demande votre estime et votre amitié.--Oh! mon amie...» Je

me jetai à ses genoux, je voulus prendre sa main, qu'elle retira.

[12] C'est elle qui le dit.

«Votre amitié, Monsieur, elle m'est bien nécessaire... Relevez-vous, de

grâce, relevez-vous, daignez m'entendre jusqu'à la fin, Monsieur. Votre

ancien travestissement a nécessité des travestissemens nouveaux, mille

imprudences ont suivi la première. Quelques précautions nous ont sauvés

jusqu'à présent, mais on ne sauroit tromper longtemps le public curieux

et malin. Le hasard qui nous a servis pourra nous perdre; il ne faut

qu'une indiscrétion de nos gens, qu'une rencontre imprévue, qu'un mot

échappé. Voilà les réflexions que j'aurois dû faire plus tôt; mais je

n'ai pas été sage, parce que je me croyois heureuse. Tant qu'un doux

espoir a pu m'abuser, je me suis étourdie sur le danger; mes yeux ne se

sont ouverts que lorsque l'étonnante fuite de Mme du Cange a pénétré mon

coeur de cette affreuse vérité que je n'étois pas aimée... Ah! si mon

erreur m'étoit restée, je serois encore au fond de l'abîme, sans l'avoir

aperçu!»

La marquise versoit un torrent de larmes; je me jetai encore à ses

genoux: «O ma tendre amie, je vous aime! je vous aime!

--Non, non, je ne le crois plus, je ne peux plus le croire.

Relevez-vous, Monsieur; je vous supplie de vous relever, je vous supplie

de m'écouter. Tôt ou tard, je le prévois, notre liaison sera découverte,

la multitude appellera mon amour une aventure galante; et cette

aventure, si les détails en sont trouvés piquans, fera un éclat

terrible! ce sera l'histoire du jour! Le marquis saura ses affronts, il

les saura... Chevalier, je vous demande une grâce, une unique grâce.

Songez dès à présent à vous dérober au ressentiment de M. de B...; je

l'attendrai courageusement quand j'y resterai seule exposée. Partez,

Faublas, partez! emmenez ma rivale, soyez heureux autant que vous m'êtes

cher, autant que je suis malheureuse!

--Qui! moi? je ferois une double lâcheté! je fuirois le marquis, je

laisserois la plus généreuse des femmes en butte à sa fureur!... Mais,

ma chère maman, pourquoi ces alarmes cruelles?...

--Elles sont trop bien fondées, Monsieur; apprenez l'embarras où je

suis. Un événement tout simple va bientôt éveiller les soupçons du

marquis et l'engager à chercher des éclaircissemens dont le résultat me

sera funeste. Monsieur, vous n'oublierez pas plus que moi cette fatale

aventure de l'ottomane, cette scène bizarre qui dans le temps nous a

tant chagrinés tous deux; vous paroissiez alors ne me voir qu'avec peine

au pouvoir d'un autre, et moi-même je souffrois d'être obligée de

partager un bien qui me sembloit n'être dû qu'à l'amant aimé. Je pris le

parti de refuser au marquis l'exercice de ses droits les plus

incontestables. Mon mari, trop exigeant, me faisoit de fréquentes

querelles, que je supportois à cause de vous. A cette époque, nos

rendez-vous se sont multipliés, et je n'ai pas toujours conservé dans

vos bras (ici la marquise rougit beaucoup) cette présence d'esprit si

nécessaire à une femme qui ne vit pas avec son mari. Enfin, Monsieur, il

y a près de trois mois que le marquis n'a couché dans mon appartement,

et cependant je suis... je suis enceinte.

--Enceinte! répétai-je avec un cri de joie; enceinte! je suis père! et

je vous abandonnerois!... Maman, ma chère maman, je vous ai toujours

aimée, vous me devenez plus chère que jamais.

--Je suis enceinte, répéta aussi la marquise, mais d'un ton si

douloureux que mon coeur en fut déchiré. Malheureuse mère! enfant plus

malheureux!» A ces mots elle s'étendit plutôt qu'elle ne se renversa sur

le canapé où je m'étois assis près d'elle. Ses yeux se fermèrent, sa

tête retomba mollement sur son sein; mais le mouvement égal de ce sein

doucement agité, ses lèvres toujours vermeilles, les roses de son teint

que me laissoit voir la toilette négligée du matin, et qui, loin de se

flétrir, brilloient d'un éclat plus doux; tout m'annonça que l'état de

foiblesse dans lequel je la voyois n'auroit pas de suites fâcheuses. Mes

baisers brûlans ne purent la rendre à la vie: je me précipitai dans ses

bras, elle tressaillit, et les plus vives sensations, graduellement

produites, la tirèrent enfin de sa léthargie. D'abord ses bras voulurent

me repousser, bientôt ils m'attirèrent: mon amante partagea mes

transports et me prodigua les noms les plus doux.

«Me voilà donc exposée à de nouvelles perfidies!» me dit-elle, dès

qu'elle eut repris ses sens. Je la rassurai par les protestations

réitérées d'un attachement toujours durable. Elle témoigna pourtant

quelque défiance, quand je lui dis que Mme du Cange s'étoit réfugiée

chez le comte de Rosambert; mais enfin elle parut me croire. Elle

m'apprit, en m'accablant des plus tendres caresses, qu'elle se croyoit

au second mois de sa grossesse; et je ne sortis du boudoir qu'après

avoir pris jour pour y revenir.

Depuis deux heures, cependant, je me croyois un autre homme. Quelle

nouvelle la marquise venoit de m'apprendre! comme des idées de paternité

flattent l'amour-propre d'un adolescent! Déjà Faublas n'est plus ce

jeune étourdi faisant siffler dans ses mains une frêle baguette,

fredonnant l'ariette nouvelle, coudoyant les hommes, regardant les

femmes sous le nez, devançant à la course un char léger, passant comme

un éclair au milieu de deux commères qui jasent au coin d'une rue,

marchant sur le pied de ce badaud qui regarde un escamoteur, renversant

sur une borne cet autre nigaud qui lit une affiche, et toujours riant

comme un fou des burlesques accidens causés par sa vivacité! Non, la

démarche du chevalier, maintenant grave et mesurée, annonce un homme

raisonnable; la noble audace qui brille sur son visage est tempérée par

la douce joie dont son front rayonne; son regard fier avertit les

passans du respect qu'ils lui doivent; dans toute sa personne est

répandu je ne sais quel air de dignité, qui semble leur dire: «Honorez

un père de famille[13].»

[13] _Honorez un père de famille!_ Jeune étourdi! qu'oses-tu penser?

que dis-tu? Faublas, mon cher Faublas, prends garde à toi. C'est

surtout ici qu'ils te blâmeront amèrement, s'ils n'ont pas pitié de

ton âge. C'est ici qu'ils t'accuseront d'avoir plus de gaieté que de

délicatesse, plus de feu que de sensibilité, plus d'esprit que de

jugement. D'abord ils te diront que, de tous les sentimens, le plus

impérieux, le plus exclusif, l'amour, le véritable amour, ne souffre

ni direction ni partage; ils soutiendront que le volage amant de Mme

de B... n'eut jamais un attachement bien sérieux pour Mlle de

Pontis.

Toi qui adoras toujours ta Sophie, lors même que tu ne cessois de lui

donner des rivales, tu répondras, dans l'innocence de ton coeur, que

l'amant heureux d'une belle dame peut être aussi l'amant tendre

d'une jolie demoiselle. Ils contesteront: tu aimes à disputer, un

combat polémique s'engagera; peut-être que, selon l'usage de tout

temps pratiqué par les gens de lettres, ils te feront de beaux

complimens le premier jour, pour te dire de grosses injures le

lendemain. Si tu n'es pas plus modéré, plus poli, ou moins malin

qu'eux, le peuple oisif des cafés s'amusera, et la question restera

à juger. Mais un article plus délicat leur fournira contre toi des

armes victorieuses. Ils te diront que cet engagement sacré, commandé

par la religion, avoué par les lois, le mariage, est de tous les

liens le plus respectable, quoique le moins respecté; que ceux-là

seulement méritent d'être _honorés_, qui, dans une union paisible et

chaste, embrassent des enfans dont la naissance ne donne aucun

soupçon à l'heureux époux, ne coûte aucun remords à l'épouse

vertueuse. Ils te diront que jamais le coupable père d'un enfant

adultérin ne dut être appelé _père de famille_; que violer un

serment fait au pied des autels, c'est transgresser les lois

divines; que placer dans une famille abusée des héritiers

illégitimes, c'est troubler de la manière la plus inexcusable

l'ordre de la société. Jeune homme, ils te feront mille autres

observations non moins pressantes, et, quand tu seras plus formé, tu

conviendras, oui, tu conviendras qu'ils avoient raison; mais tu

n'admettras leurs principes que pour en tirer d'autres conséquences:

tu soutiendras la nécessité du divorce.

J'espérois trouver chez moi Rosambert, à qui je brûlois d'apprendre mon

bonheur. Jasmin me dit que le comte étoit, en effet, venu, mais qu'il

n'avoit pu m'attendre longtemps. Une maladie dangereuse tout à coup

survenue à l'un de ses oncles, dont il étoit seul héritier, l'obligeoit

d'aller s'enterrer sur-le-champ au fond de la Normandie, dans une terre

dont cet oncle étoit le seigneur. Rosambert n'avoit pu dire à Jasmin si

son retour seroit prompt; mais, au cas que son exil se prolongeât, il me

prioit de venir passer quelques jours avec lui, si j'en avois le

courage, et si mes amours me le permettoient.

O ma jolie cousine! ton souvenir m'occupa le reste de cette journée, et,

durant tout le cours de celle qui la suivit, un ciel nébuleux m'annonça

la nuit du rendez-vous. Je soupai avec le baron; ensuite, au lieu de

remonter chez moi, je descendis sous la porte cochère. Le suisse, enfin

gagné par mes libéralités, ne me vit pas sortir. Je me rendis derrière

le couvent, dans une rue écartée, où Derneval, accompagné de deux

fidèles domestiques, m'attendoit déjà. Les échelles de corde furent

bientôt attachées, bientôt j'embrassai celle que j'adorois. Il faut

avouer qu'elle eut cette nuit-là de grands combats à soutenir. Je

n'osois aspirer encore à l'entière possession d'une amante aussi honorée

que chérie; mais je voulois obtenir des faveurs plus précieuses que

celles qui m'avoient été jusqu'alors accordées. Il fallut toute la vertu

de Sophie pour arrêter mes entreprises à chaque instant renouvelées. A

quatre heures du matin nous nous donnâmes le baiser d'adieu. Jasmin,

muni d'une grosse clef, attendoit mon retour et m'ouvrit doucement les

portes de l'hôtel dès qu'il entendit le signal convenu.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la vigilance du baron, qui

dormoit tranquille, tandis que Sophie, ayant à combattre sa propre

foiblesse et mes désirs toujours renaissans, m'étonnoit par sa longue

résistance, me forçoit d'admirer les efforts heureux de sa vertu sans

cesse exercée, me renvoyoit chaque matin mécontent d'elle, me revoyoit

chaque nuit plus amoureux, et redoubloit mon supplice en m'avouant que

tant de privations ne lui paroîtroient guère moins douloureuses qu'à

moi, si elle n'en trouvoit un dédommagement bien doux dans le témoignage

de sa conscience pure et dans l'estime de son amant.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la jalousie de Mme de

B..., à qui mes journées étoient consacrées. La marquise me recevoit

souvent chez sa marchande de modes, quelquefois à sa maison de

Saint-Cloud, quelquefois aussi chez elle. J'arrivois rarement le dernier

aux rendez-vous. Ma belle maîtresse, charmée de mes empressemens, et

peut-être étonnée de ma constance, sembloit craindre surtout d'épuiser

mon amour. Son état, qui exigeoit tant de ménagemens, fournissoit

différens prétextes aux refus fréquens dont elle aiguillonnoit mes

désirs. C'étoient des foiblesses d'estomac, des migraines, des maux de

coeur, mille autres indispositions, qui toutes, me rappelant qu'elle

étoit mère, la rendoient plus intéressante à mes yeux. Étonné cependant

de voir sa taille, toujours aussi belle, garder les mêmes proportions,

j'attendois impatiemment cette _nuance d'arrondissement_ qui devoit

m'assurer la paternité. Aux questions pressantes que je lui faisois de

temps en temps, la marquise répondoit qu'il étoit possible qu'elle se

fût trompée d'un mois; que bien des femmes atteignoient le quatrième et

le cinquième avant que leur taille arrondie eût décelé leur grossesse;

enfin que le dérangement de sa santé et d'autres signes plus certains ne

lui permettoient pas de douter de son état.

Rosambert revint dans les premiers jours d'octobre. Son oncle, en

mourant, l'avoit mis dans l'embarras des richesses; les Normands,

naturellement plaideurs, l'avoient chicané; les jolies filles du pays de

Caux l'avoient consolé. A la nouvelle de la grossesse de Mme de B..., le

comte me félicita d'abord; mais, au récit des circonstances singulières

qui avoient accompagné la tardive confidence qu'on m'en avoit faite, il

sourit, et secoua la tête d'un air défiant.

«Mon ami, me dit-il, tout cela n'est pas clair; je crois que les alarmes

de la marquise n'ont pas dû vous inquiéter beaucoup, et son état me

paroît au moins problématique. D'abord, s'il est vrai qu'à l'époque de

cette aventure de l'ottomane elle ait renoncé à M. de B..., et c'est un

effort dont je la crois bien capable, il est encore moins douteux qu'aux

premiers indices d'une fécondité traîtresse elle se sera arrangée de

manière que son heureux époux puisse s'attribuer tout l'honneur du

chef-d'oeuvre qui seroit mis en lumière huit mois après. Ainsi, vous

concevez qu'elle n'a joué l'inquiétude que pour attendrir davantage

votre coeur compatissant. Mais il y a plus: je crois, mon cher Faublas,

que vous n'avez pas encore eu l'esprit d'être père. Qu'est-ce, je vous

prie, que cette grossesse dont on ne vous instruit qu'au bout de deux

mois? L'accident, heureux ou sinistre, ne vous intéressoit-il pas assez

pour qu'on vous l'apprît dès la première lune? Falloit-il, pour vous

avertir, attendre pendant trente jours que le second courrier manquât?

Et puis, remarquez que trois mois se sont écoulés depuis la confidence:

trois et deux font bien cinq. Cinq mois révolus, et rien ne paroît

encore! et, de votre propre aveu, il n'y a pas trace d'embonpoint! Que

diable! mon ami, voilà de ces choses sur lesquelles on ne peut tromper

un amant. Mon cher Faublas, je vous assure que ce petit chevalier-là est

avorté... Mon ami, cette grossesse a été imaginée pour vous ramener,

vous retenir et vous intéresser. Au reste, la ruse n'est pas mauvaise;

je n'en veux d'autre preuve que le grand succès qu'elle a eu.»

Les observations de Rosambert me paroissoient pressantes; mais il m'en

coûtoit beaucoup de renoncer au doux espoir dont j'étois bercé depuis

plusieurs mois. Je me promis de ne rien négliger pour éclaircir les

faits le soir même.

Justine étoit venue me dire qu'à l'entrée de la nuit je pourrois me

rendre chez sa maîtresse; je n'y manquai pas. Je n'eus pas besoin de

frapper aux portes de l'hôtel, elles étoient ouvertes; mais le suisse me

vit, je nommai Justine, et, me coulant derrière une voiture qui venoit

apparemment d'entrer, je gagnai l'escalier dérobé. Arrivé au boudoir,

j'ouvris la porte, j'entrai brusquement, et je ne fus pas peu surpris

d'entendre M. de B..., qui parloit très haut dans la chambre à coucher

de la marquise. A l'instant même, Justine, sans doute effrayée du bruit

que j'avois fait en ouvrant la porte, se précipita de la chambre à

coucher dans le boudoir.

«Il rentre dans le moment», me dit-elle en me poussant dehors. J'eus

bientôt descendu quelques degrés. «Mais voyez donc cette sotte qui

s'enfuit quand je lui parle», s'écria M. de B..., qui poursuivit

Justine. Il entra dans le boudoir à l'instant où elle tenoit d'une main

le flambeau dont elle m'éclairoit et de l'autre la porte entr'ouverte.

La rusée suivante, sans répondre un seul mot, acheva de tirer la porte,

qu'elle ferma à double tour, et puis elle me fit signe de l'attendre.

«N'ayez pas peur, me dit-elle dès qu'elle fut près de moi, il ne peut

plus nous joindre; mais, Monsieur, ce boudoir vous est funeste!»

Ici Justine laissa échapper des éclats de rire que le marquis entendit.

«L'impertinente! s'écria-t-il, elle rit de sa sottise, et elle me ferme

la porte au nez.» Je n'entendis pas le reste: car Justine, qui faisoit

d'inutiles efforts pour modérer sa gaieté, recommença à rire plus haut

qu'auparavant.

Je la pris dans mes bras: «Friponne, tu vas payer pour ta maîtresse!» A

ces mots je soufflai la bougie, je donnai un baiser à la rieuse, et je

l'assis doucement sur les marches. «Eh mais, Monsieur, que faites-vous

donc?... Quoi! sur un escalier?» Au lieu de répondre, je préparois le

moment fortuné; mais Justine, un peu trop vive, fit un mouvement brusque

et si malheureux que le flambeau, qui se trouvoit à côté d'elle, roula

du haut en bas de l'escalier avec un grand fracas. «Qu'est-ce que cela?

cria le marquis à travers la porte. Justine, vous avez fait un faux

pas?--Oh! ce ne sera rien, rien du tout, lui répondit-elle d'une voix

tremblante.--Oui! rien! répliqua-t-il, et elle ne peut pas parler!»

Pendant ce court dialogue, Justine s'efforçoit de me chasser du poste

que j'occupois et que je m'obstinois à garder. Quoiqu'il me parût fort

dur de quitter le champ de bataille avant d'avoir remporté la victoire,

il fallut m'y décider pourtant. Le marquis venoit de sonner ses gens, et

nous l'entendîmes leur ordonner d'aller relever Justine qui venoit de

faire un faux pas dans l'escalier dérobé. Je n'avois pas un moment à

perdre. Au risque de me rompre vingt fois le col, je descendis

l'escalier dans un désordre extrême. J'aperçus près de là une remise, où

je courus, non sans peine, me cacher et me rajuster de mon mieux. Je me

disposois à sortir de ma retraite pour traverser la cour, quand les

domestiques parurent au bas du grand escalier. Ils accouroient avec des

lumières; je n'eus que le temps d'ouvrir la portière d'un carrosse dans

lequel je me précipitai.

De là je vis que Justine épargnoit la moitié du chemin à ceux qui la

venoient secourir. Elle fut ramenée comme en triomphe par les laquais,

charmés de l'avoir trouvée saine et sauve après une aussi terrible

chute. Déjà ces messieurs remontoient le grand escalier en faisant mille

exclamations joyeuses. Déjà je me préparois à profiter du moment pour

m'échapper; mais mon destin bizarre m'avoit réservé, pour cette soirée,

les plus ridicules malheurs. Du gros de la troupe se détacha tout à coup

un grand diable de palefrenier, qui, s'acheminant tout droit vers la

remise, commença par poser sa chandelle sur le marchepied du carrosse où

je restois dans une horrible transe. Il visita ensuite une voiture

remisée près de la mienne (c'étoit apparemment celle qui venoit de

ramener le marquis). Il fit encore quelques tours sous la remise, et,

revenant enfin s'asseoir sur le commode marchepied, après avoir ôté sa

chandelle, qu'il souffla: «Elle ne peut tarder à venir, dit-il,

attendons-la.» Dès que cette lumière, qui me gênoit cruellement, fut

éteinte, je me sentis plus tranquille. La nuit étoit si sombre, il

faisoit un brouillard si épais, qu'on ne distinguoit rien à quatre pas

de distance. Cependant un grand quart d'heure s'étoit écoulé, la

personne désirée n'arrivoit pas: je m'impatientois dans ma prison autant

que mon geôlier, qui juroit tout bas sur son marchepied.

Enfin, j'entendis un léger bruit dans la cour. Le palefrenier l'entendit

aussi, car il se leva en toussant doucement; on lui répondit sur le même

ton, on s'avança, on lui parla tout bas. «C'est bon, répéta-t-il assez

haut pour que je l'entendisse; dans celui-là», ajouta-t-il, et il frappa

sur mon carrosse. A ces mots, on quitta l'intelligent domestique, qui,

resté seul, vint à ma portière, la ferma à clef, passa de l'autre côté,

en fit autant, et ferma de même l'autre voiture remisée près de la

mienne. «Maintenant, se dit-il à lui-même, je puis allumer ce

réverbère»; et, comme s'il y avoit eu un parti pris de me désoler, il

alla précisément en face de la remise allumer un très gros fanal, qui,

dans le fond de cette cour, moins large que profonde, jetoit, malgré le

brouillard, un assez grand jour pour qu'on pût aisément distinguer tout

ce qui s'y passoit. Après cette belle opération, il s'éloigna en

sifflant.

Vous qui lisez cette funeste aventure, si vous aimez Faublas,

plaignez-le. On le chasse d'un boudoir, on le dérange sur un escalier,

on le poursuit sous une remise, on l'emprisonne dans un carrosse; il est

inquiet, il est morfondu, et, pour comble de malheur, il n'a pas soupé.

L'odeur des mets qu'on préparoit dans les cuisines venoit jusqu'à moi,

et je n'en ressentois que plus vivement combien il est douloureux

quelquefois d'avoir bon appétit. Ma situation cependant me paroissoit si

triste que ce n'étoit pas la faim qui me tourmentoit le plus. Ces mots,

_dans celui-là_, me faisoient faire de terribles réflexions. Avois-je

été découvert? le marquis, enfin bien instruit, préparoit-il sa

vengeance?

O mon ange tutélaire! ô ma Sophie! ce fut toi que j'invoquai dans ce

moment critique! Il est vrai que, toujours séduit par l'objet présent,

je t'avois oubliée pendant quelques heures; il est vrai que j'étois dans

l'infortune quand je t'adressai mon tardif hommage; mais honore-t-on

moins dans son coeur le Dieu dont on néglige quelquefois le culte, et

n'est-ce pas surtout lorsqu'ils sont malheureux que les hommes implorent

la Divinité?

J'eus tout le temps de songer à ma jolie cousine. J'aurois pu m'évader

peut-être, mais je n'osois le tenter, parce que les domestiques alloient

et venoient sans cesse dans la cour, parce que le fatal réverbère eût

éclairé tous mes mouvemens, parce qu'enfin, dans la crainte qu'on ne

m'eût découvert et qu'on ne me guettât au passage, j'aimois mieux

attendre l'ennemi que de l'aller chercher.

L'ennemi ne vint pas, et je finis par m'endormir dans mon poste.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5 · 第 10 / 14 段