témoignoit aucune inquiétude sur les moyens d'en sortir, il avoit une
retraite assurée, et je le forcerois bien à me laisser sortir avec lui.
Cette réflexion toute simple se présenta tout à coup à mon esprit, je
n'en attendis pas une autre. Je saisis l'extrémité de la branche qui me
parut la plus longue et la plus flexible; je m'élançai: la branche se
courba, et, quoiqu'elle m'eût porté à peu de distance de la terre, je
tombai lourdement. Au bruit de ma chute, à l'apparition subite d'une
figure aussi étrange que la mienne, Dorothée frémit; Derneval se releva
brusquement, me saisit par le bras, et soudain m'appuya sur la poitrine
le bout d'un pistolet. «Oh! ne la tuez pas!» s'écria Dorothée d'une voix
très altérée. Je regardai mon ennemi tranquillement, et je lui dis d'un
ton calme: «Je ne crains rien, Monsieur, je sais bien que Derneval ne
m'assassinera pas; mais soyez tranquille aussi, je ne trahirai pas vos
amours fortunés.» Tandis que je lui parlois, Derneval me regardoit de
près. D'abord il fut trompé par ma coiffure féminine, par le petit
_caraco_ blanc; mais le caleçon déchiré attira aussi son attention, et
une toile très fine, modelant certaine forme délatrice, lui donna de
terribles soupçons. «Est-ce une femme?» s'écria-t-il. D'un coup de main
rapide il éclaircit ses doutes, et, dès qu'il fut sûr de mon sexe:
«Créature amphibie, vous me direz qui vous êtes!--Derneval, je suis
amant comme vous.--Amant de qui?--De la fille la plus belle et la plus
vertueuse que ce couvent renferme.--Monsieur, comment s'appelle-t-elle?
comment vous nommez-vous?» Je les regardai tous deux. «Je sais vos noms;
mais je ne vous les ai pas demandés. Derneval, qu'il vous suffise
d'apprendre que je suis gentilhomme.--Vous êtes gentilhomme! Monsieur,
je ne vous demande qu'un moment!»
Il remit son pistolet dans sa poche, et, tandis qu'il réparoit certaine
partie de son habillement fort en désordre, Dorothée, qui s'étoit, avant
tout, occupée du soin de se rajuster, me fixoit avec une attention que
je pris pour de la hardiesse. Son amant revint à moi. «Monsieur, quelle
que soit votre maîtresse, vous l'aimez apparemment autant que j'adore la
mienne, il faut que la mort de l'un de nous deux assure à l'autre un
éternel secret.--Derneval, sortons ensemble, je suis prêt à vous
satisfaire.--Et vous croyez que je le souffrirai! interrompit Dorothée
en se précipitant dans les bras de son amant. Mon cher Derneval! et
vous, Monsieur de Faublas!...--De Faublas! qui vous a dit?...--Je vous
reconnois; vous êtes le chevalier de Faublas, vous êtes le vivant
portrait d'Adélaïde, je vous ai vu quelquefois au parloir; vous y
demandiez votre soeur; votre soeur n'y alloit jamais sans cette jolie
Mlle de Pontis... Un jour, un jour je vous ai surpris lui baisant la
main... Ah! c'est Mlle de Pontis que vous aimez! c'étoit vous qui
chantiez hier cette romance dont j'ai retenu le refrain:
La plus modeste et la plus belle,
Celle-là m'a donné sa foi!
«Souvenez-vous qu'hier l'une de nos dames a passé avec moi près de votre
pavillon; vous avez dû l'entendre gronder nos jeunes filles qui vous
écoutoient, vous avez dû m'entendre les excuser... Chevalier, c'étoit
vous qui chantiez cette romance; c'étoit pour Mlle de Pontis que vous la
chantiez... Derneval, Faublas, poursuivit-elle en unissant nos mains
dans les siennes, la conformité de vos aventures doit vous inspirer une
égale confiance. Chacun de vous doit trouver dans l'autre un compagnon
discret, un ami fidèle, et vous iriez vous égorger! et Sophie ou
Dorothée seroit bientôt réduite à pleurer son amant!... Monsieur de
Faublas, jurez-moi une inviolable discrétion.--Je jure par Sophie!--Et
moi, par Dorothée!» s'écria Derneval. Nous nous précipitâmes dans les
bras l'un de l'autre, et cet embrassement réciproque fut le gage de la
fraternité que nous nous promîmes.
Les deux amans écoutèrent patiemment le récit des événemens qui
m'avoient amené dans le lieu où je les avois surpris. Derneval me dit
ensuite: «La lune se cache de plus en plus; nous sortirons d'ici quand
l'orage qui se prépare éclatera, permettez que Dorothée et moi nous vous
laissions seul un moment.»
Le moment fut long. Lassé d'attendre, je m'endormis sous l'arbre au pied
duquel je m'étois jeté. Quand je me réveillai, de rapides éclairs
sillonnoient une épaisse nuée, au sein de laquelle le tonnerre rouloit
avec un épouvantable fracas; le ciel vomissoit des torrens d'eau. Je me
levai très surpris de ne pas voir paroître Derneval. Je m'avançai avec
inquiétude sous l'allée couverte, du côté qu'ils avoient pris pour
s'éloigner. Que les amans sont distraits et préoccupés! Tandis que les
élémens paroissoient prêts à se confondre, Derneval et Dorothée
s'amusoient à des bagatelles!
«Le ciel est en feu, me dit Derneval, on nous découvriroit peut-être à
la lueur des éclairs, il faut attendre encore.--Derneval, vous en parlez
à votre aise! je suis presque nu!--Mon cher compagnon, croyez-vous que
cette pluie ne me mouille pas aussi?--Ah! Dorothée est avec vous!»
Je m'éloignai triste et pensif. Une demi-heure après il fallut retourner
à Derneval, pour l'avertir qu'il ne tonnoit plus et qu'une obscurité
profonde favorisoit notre retraite. Il fit enfin ses adieux à Dorothée.
«Amans heureux! leur dis-je alors, ayez pitié d'un couple amant! Ah!
Dorothée! ah! vous qui savez comme il est doux de voir ce qu'on aime!
vous n'ignorez pas sans doute combien il est affreux d'en être séparé!
Ah! montrez-moi ma Sophie, vous le pouvez...» Derneval me prit par la
main, il me dit: «Dorothée vous estime, elle aime Mlle de Pontis, nous
sommes frères, vous verrez votre Sophie, vous la verrez.--La nuit
prochaine, mon cher compagnon?...--Non, notre imprudence, heureuse cette
nuit, pourroit ne pas l'être toujours. Je tremble d'exposer Dorothée,
vous ne voudriez pas compromettre Sophie? Chevalier, nous ne nous voyons
ici que deux fois par semaine à peu près, et la nuit du rendez-vous est
toujours une nuit pluvieuse ou sombre. Un signal dont nous sommes
convenus ne me trompe jamais; et, quant à vous, il ne sera pas difficile
de vous avertir, puisque vous logez dans ce pavillon. Soyez tranquille;
dans trois jours au plus tard vous verrez Mlle de Pontis: partons.»
Il me conduisit vers la partie du mur où son échelle de corde étoit
attachée. Nous vîmes que de là je gagnerois bien mon pavillon, mais que
je ne pourrois atteindre à ma fenêtre, sous laquelle nous retournâmes.
Derneval étoit d'une grande taille, il me fit monter sur ses épaules,
et, soutenant ensuite mes pieds avec ses mains, il me poussa
vigoureusement au moment où je saisissois les cordes de ma jalousie. Dès
qu'il me vit chez moi, il retourna à son échelle, au moyen de laquelle
il escalada le mur en un instant.
J'étois fatigué, j'avois faim, je m'endormis profondément en attendant
mon déjeuner, qui m'arriva sur les dix heures du matin. On me remit en
même temps une lettre venue pour moi par la petite poste: elle étoit de
Rosambert. Il m'apprenoit que, le soir même de mon enlèvement, madame ma
chère mère avoit osé venir lui demander ce que Mme du Cange étoit
devenue. Pour consoler cette mère désolée, et pour la déterminer en même
temps à croire qu'il n'avoit jamais connu sa fille, il avoit employé
l'un de ces argumens victorieux qui ne manquoient jamais leur effet sur
la Dutour. Au reste, il me recommandoit de ne pas sortir de chez moi, et
d'y garder l'incognito le plus absolu. Mme de B... me faisoit chercher
partout; des gens apostés rôdoient toute la journée autour du couvent;
mon père ne pouvoit faire un pas sans être observé, et l'hôtel du comte
étoit investi même pendant la nuit.
«Infortunée marquise! m'écriai-je, comme je vous ai délaissée! de quelle
ingratitude j'ai payé vos soins généreux et tendres! Pourrois-je vous
faire un crime des mouvemens que vous vous donnez pour découvrir ma
retraite? Si vous ne me cherchiez pas, vous m'aimeriez moins!»
Je tirai de ma poche le portrait du vicomte de Florville, et je le
baisai. Je n'entreprendrai pas de justifier ces réflexions, peut-être
déplacées, quoique justes, et ce mouvement, sans doute condamnable,
quoique involontaire; tout ce que je puis dire au lecteur, pour
l'engager à me continuer son indulgence, c'est qu'un moment après je ne
songeai plus qu'à ma Sophie.
Je la vis paroître à sept heures du soir; elle étoit accompagnée d'une
femme dont l'habit m'effraya d'abord, mais que je reconnus bientôt pour
Dorothée. Toutes deux passèrent sous ma fenêtre. Dorothée pouvoit-elle
être belle auprès de Sophie, auprès de Sophie qui brilloit entre toutes
ses compagnes comme une rose au milieu des autres fleurs? Je ne pus me
modérer en la voyant si près de moi. Elles entendirent toutes deux le
cri de ma jalousie que j'allois lever: leur prompte retraite prévint mon
imprudence et m'en fit repentir. Elles eurent du moins l'attention de
s'asseoir sous l'allée couverte, à peu de distance et vis-à-vis de mon
pavillon. Sans doute elles s'entretenoient de moi, car ma jolie cousine
parloit avec feu et regardoit toujours ma fenêtre. Bientôt, aux gestes
de Dorothée, je compris qu'elle montroit à ma Sophie le côté du mur par
lequel Derneval s'introduisoit dans le jardin. Mon coeur étoit pénétré
de la plus douce joie.
Le lendemain, même promenade, même imprudence, même châtiment, même
plaisir.
Cependant le ciel étoit calme et serein. Plus impatient qu'un laboureur
dont une sécheresse de deux mois brûle les terres inutilement
ensemencées, j'invoquois les vents du Midi, j'allois sans cesse de la
girouette au baromètre. Le troisième jour enfin, de gros nuages
obscurcirent les rayons du soleil couchant. «La nuit sera pluvieuse, dit
Dorothée en passant sous ma fenêtre.--Et moi, je crois qu'elle sera
belle, répondit ma jolie cousine.--Ah! oui, bien belle!» m'écriai-je
assez haut. Les deux amies, qui redoutoient toujours ma vivacité,
s'éloignèrent promptement.
A minuit précis, Derneval fut au pied de mon pavillon; il me jeta une
échelle de corde, que je fixai sur ma fenêtre, et bientôt j'embrassai
mon frère. Nous avançâmes sous l'allée couverte: ma jolie cousine et sa
tendre amie nous y attendoient. «La voilà, me dit Dorothée; je vous la
livre avec confiance, Monsieur de Faublas; elle ne vous aimeroit pas
tant si vous n'étiez pas digne d'elle. Ah! croyez-moi, respectez sa
timide jeunesse; prolongez cette époque délicieuse de l'amour vertueux
et pur. Que votre union soit innocente, puisqu'elle peut l'être encore!
qu'un jour un heureux hyménée... Hélas! cet espoir vous est permis,
belle Sophie: cette odieuse enceinte ne vous renferme pas pour
toujours... D'affreux sermens...» Ses sanglots lui coupèrent la parole.
Derneval, impatient de la consoler, l'entraîna; je restai avec ma
Sophie.
Qu'il me soit permis de répéter ici ce qu'on a dit mille fois: le
véritable amour est timide et respectueux. Passer des heures entières
avec une maîtresse adorée, tenir sur ses genoux la plus jolie des
filles, respirer son haleine, sentir palpiter son coeur et se contenter
de presser doucement sa main, ne prendre qu'en tremblant un baiser sur
ses lèvres, ne pas oser solliciter des faveurs plus précieuses, qui
semblent réservées pour l'amant aimé: voilà ce que le jeune Faublas
n'auroit jamais cru possible! voilà l'étonnante vérité dont sa jolie
cousine le convainquit dans ce premier rendez-vous! J'approchois de
Sophie, son âme purifioit la mienne.
C'est avec cette ardeur et ces voeux épurés
Que, sans doute, les dieux veulent être adorés!
VOLTAIRE, _Sémiramis_.
Et Derneval, à qui la tendresse de Dorothée ne laissoit plus rien à
désirer, Derneval étoit peut-être moins heureux que moi. Ce fut lui,
cette fois, qui vint m'avertir qu'il étoit temps de nous retirer, que
l'aurore ne tarderoit pas à paroître. «L'aurore! il n'y a pas une heure
que nous sommes ici!--Allons, Chevalier, interrompit Dorothée, prenez
courage; nous nous reverrons dans trois jours.--Ah! Sophie, je tremble
toujours que Mme Munich...--Mon cher cousin, quand, après souper, ma
gouvernante a bu quelques verres de ratafia, elle ne songe plus qu'à
dormir: c'est moi qui reste chargée du soin de fermer la porte de notre
petit appartement...--Allons, le temps se passe, interrompit encore
Dorothée, il ne faut pas que le crépuscule nous surprenne ici. Derneval!
dans trois jours, peut-être un peu plus tôt,... hélas! peut-être un peu
plus tard!--Adieu, ma Sophie; dans trois jours: un peu plus tôt, si cela
se peut; mais, je vous en prie, jamais plus tard. Adieu, ma Sophie.»
Pour cette fois, le Ciel s'intéressoit aux voeux d'un amant. Un temps
couvert me fit croire, le second jour, que le rendez-vous seroit avancé.
Ma jolie cousine, passant sous ma fenêtre à l'heure ordinaire, confirma
mon espoir. «La nuit sera pluvieuse! dit-elle.--O ma Sophie!...» Elle
n'attendit pas la fin de ma réponse.
Une heure après, mon traiteur frappa à ma porte. Je soupois, quand un
inconnu me remit une lettre, en me disant qu'il étoit chargé d'apporter
réponse. Voici ce que Rosambert m'écrivoit:
_Je crains de tomber malade, mon ami, je suis ce soir d'une
tristesse!... Il y a plus de deux heures que je n'ai ri. Aussi ai-je
l'âme pénétrée de ce que j'ai vu. Imaginez qu'en attendant l'heure de
la comédie j'ai été ce soir faire un tour de promenade au Luxembourg.
Une femme qui n'avoit pas mauvais tour se promenoit seule dans une
allée écartée; moi, par distraction ou autrement, j'ai suivi la jolie
rêveuse. J'ai passé derrière deux hommes assis sur un banc isolé. L'un
d'eux avoit un mouchoir à la main: «Ah! s'écrioit-il douloureusement,
je croyois qu'il m'aimoit; le cruel! il me livre volontairement aux
plus mortelles inquiétudes!» Mon cher chevalier, la voix de cet homme
m'a frappé. J'ai laissé pour un moment la petite que j'allois
atteindre, je suis revenu sur mes pas, j'ai fixé les deux amis, trop
préoccupés pour m'apercevoir. Faublas, celui que j'avois entendu se
plaindre pleuroit amèrement: c'étoit votre père!... L'autre, je crois
l'avoir rencontré quelquefois chez vous; si ce n'est pas M. Duportail,
c'est un homme qui lui ressemble beaucoup... Mon ami, le baron
pleuroit! cela m'a tant affecté que je n'ai plus songé à la quête du
galant gibier que je courois d'abord. Je suis rentré chez moi pour
vous écrire. Faublas, j'ai naturellement beaucoup d'amitié pour les
jolies femmes, je sacrifierai dans l'occasion mille petits scrupules
au désir d'avoir celle qui m'aura plu; mais il y a des devoirs!... Je
conviens que Sophie mérite bien qu'on fasse quelques fautes pour elle;
mais enfin votre père pleuroit! Chevalier, réfléchissez-y._
Je me recueillis un moment, et puis, appelant l'inconnu: «Monsieur, vous
direz à celui qui vous envoie que je lui ferai réponse demain.»
Je n'attendis pas que minuit fût sonné pour descendre au jardin; mais
mon impatience ne pouvoit avancer l'horloge du couvent. Les deux
charmantes recluses ne vinrent qu'à l'heure marquée. Aussitôt que
Derneval se fit entendre, Dorothée courut au-devant de lui. Je fus
étonné de les voir revenir tous deux une demi-heure après. «Chevalier,
me dit Dorothée, vous avez le secret de ma vie, mais je vous dois une
histoire détaillée de mes amours, longtemps infortunés.» Elle en
commença le touchant récit, qu'elle ne put finir sans verser un torrent
de larmes[11]. «Console-toi, ma chère Dorothée, console-toi, s'écria
Derneval; tu n'as pas longtemps encore à gémir dans ta prison: bientôt
je t'arracherai à l'esclavage, bientôt tes indignes parens frémiront de
ton bonheur, qu'ils ne pourront empêcher. Et vous, Chevalier,
poursuivit-il avec chaleur, vous que nos malheurs ont touché, vous
m'aiderez à les finir. Je rends grâces au hasard qui m'a donné un ami,
un frère d'armes, un compagnon tel que vous. Animés des mêmes motifs,
exposés à peu près aux mêmes dangers, dans notre intime union nous
trouverons notre sûreté commune. Les ennemis de Dorothée sont les
vôtres: je jure une haine éternelle à ceux de Sophie; et malheur à qui
troublera désormais nos amours mutuellement protégés!--Derneval, j'y
consens volontiers.» J'embrassai Dorothée; Derneval embrassa ma Sophie.
[11] Au moment où j'écris, je ne puis révéler les tragiques aventures
de ces amans. Un jour le lecteur les saura, et c'est alors que je
l'instruirai des raisons qui me forcent à les lui taire aujourd'hui.
Il n'étoit pas quatre heures du matin quand je rentrai dans mon
pavillon; cependant j'allai frapper au corps de logis qu'habitoit mon
propriétaire. Je le réveillai pour demander un _passe-partout_, et pour
lui dire qu'une affaire importante m'obligeoit de retourner à la
campagne, que peut-être mon absence seroit longue, mais que je me
réservois toujours son pavillon, pour avoir, dans tous les cas, un
_pied-à-terre_ à Paris.
Avant cinq heures je fus à la porte de Rosambert. Les domestiques ne
vouloient point réveiller leur maître, qui venoit de se coucher. Je fis
tant de bruit que le plus hardi alla dire au comte qu'une femme
demandoit à lui parler. «A cette heure-ci? qu'elle aille au diable!...
Écoute, écoute: est-elle jolie?--Oui, Monsieur.--C'est autre chose! il
n'est pas trop tôt! qu'elle entre... Eh! c'est Mme Firmin! ce tour-ci
vaut l'autre! (Il se jeta à mon col.) Il me paroît que ma
lettre...--Rosambert, faites-moi donner des habits d'homme, et je vais
de ce pas chez M. Duportail.--Je crois que vous le trouverez, mon ami.
Il est sûrement revenu, c'est sûrement lui que j'ai vu hier au
Luxembourg. En vérité, le baron m'a singulièrement touché. Savez-vous
qu'il est venu ici dix fois, le baron? il ne m'a jamais trouvé, j'avois
donné des ordres si précis!--Rosambert, faites-moi donner des habits.»
On me choisit parmi les siens ceux qui se trouvèrent les plus courts. Je
volai chez M. Duportail qui fut aussi charmé que surpris de me voir.
«Lovzinski, lui dis-je, je viens vous livrer le fils de votre ami; je me
remets en vos mains sans condition. Daignez seulement être médiateur
entre mon père et moi: voulez-vous bien me conduire chez le baron?--A
l'instant même, mon ami. Quel plaisir nous allons lui faire! Mon cher
baron, quel doux moment tu vas passer!»
En chemin, Lovzinski m'apprit que, sur un faux avis, il avoit été faire
à Saint-Pétersbourg un voyage inutile. Sensible à son malheur, je ne pus
m'empêcher pourtant de faire tout bas cette réflexion: «Tant que
Dorliska sera perdue, on ne pourra me la faire épouser.»
Nous arrivâmes à l'hôtel: M. Duportail me pria d'attendre dans le salon
et de le laisser entrer seul dans la chambre à coucher du baron. Il me
dit que c'étoit une précaution qu'il devoit prendre, moins pour engager
mon père à me pardonner que pour le préparer par degrés à la joie de mon
retour.
Je fus bientôt environné des gens de la maison, ravis de revoir leur
jeune maître; Jasmin, surtout, ne pouvoit contenir sa joie.
Il n'y avoit pas deux minutes que M. Duportail parloit au baron, quand
j'entendis celui-ci s'écrier: «Il est là, mon ami; allons, je suis sûr
qu'il est là. Mais qu'il entre, qu'il entre donc.» Je m'avançois vers la
porte, elle s'ouvrit avec violence: mon père, presque nu, se précipita
dans le salon; les domestiques s'éloignèrent par respect. Le baron me
prit dans ses bras et me couvrit de baisers. Je n'avois pas la force de
dire un seul mot. Tout à coup mon père, comme s'il se fût repenti de
m'avoir montré toute sa tendresse, me repoussa d'un air irrésolu. Je me
jetai à ses pieds, et, lui montrant une bourse encore pleine d'or: «Mon
père, vous voyez que ce n'est pas la nécessité qui me ramène à vous.» Il
se rejeta dans mes bras, me pressa contre son sein, m'embrassa vingt
fois, et mouilla mon visage de ses larmes. «Je n'avois plus que cette
crainte, disoit-il. Mon cher fils! mon bon ami! il est donc bien vrai
que tu m'aimes? J'avois peine à croire que cela ne fût pas! Faublas, mon
cher fils, tu ne sais pas comme ce moment me dédommage des maux que j'ai
soufferts! Cependant, mon ami, tu seras père un jour; ah! puissent tes
enfans t'épargner ces chagrins que tu m'as donnés!»
Mon père vit bien que mon coeur étoit plein, que mes sanglots
étouffoient ma voix. Il essuya mes larmes, qui se confondoient sur mon
visage avec les siennes. «Console-toi, mon cher enfant, me dit-il, je ne
t'en veux pas; sois bien persuadé que je ne t'en veux pas. Tu m'as
quitté, il est vrai; mais la circonstance t'excusoit. Tu m'as laissé
plusieurs jours dans l'inquiétude, mais enfin tu es revenu
volontairement. Va, j'étois plus inquiet que défiant; je n'ai jamais
douté de la bonté de ton coeur... Tiens, je t'aime peut-être plus encore
que je ne t'aimois. Eh! qui ne fait pas de fautes à ton âge? Quel jeune
homme a jamais réparé les siennes mieux que toi? Quel père plus heureux
que le tien peut se vanter d'avoir un meilleur fils?... Allons, mon ami,
le passé est oublié, reprends ton appartement, rentre dans tous tes
droits.»
M. Duportail s'étoit jeté dans un fauteuil, et nous regardoit tous deux
avec un plaisir mêlé de douleur: nous l'entendîmes murmurer le nom de sa
fille. Le baron, emporté par sa joie, se leva brusquement, alla à son
ami, prit sa main, et lui dit: «Elle se retrouvera, ta fille, elle se
retrouvera, et mon fils...» Il n'acheva pas, et s'adressant à moi:
«Faublas, vous renoncerez à Sophie?--A Sophie, mon père?--Oh! oui, je
l'exige, sur ce point-là je serai toujours inflexible: il faut me
promettre de ne plus aller au couvent.--Ne pas aller au couvent!--Mon
fils, je vous répète qu'il faut me le promettre.--Eh bien, mon père,
puisque vous l'exigez absolument, je vous assure que je n'irai plus au
parloir.--Voilà ce que je demande. Va, mon ami, va te reposer.--Mais
Adélaïde?--Oui, elle est dans l'inquiétude. (Il écrivit un moment.)
Tiens, voilà le nom du couvent dans lequel elle est maintenant; cours-y,
cours-y vite: tu n'as pas d'idée du plaisir que tu lui feras.»
Je remontai chez moi pour y changer d'habits, et j'allai voir ma soeur,
qui plaignit beaucoup sa bonne amie, dont elle ignoroit le bonheur.
Je me rendis ensuite chez Derneval, à qui j'appris le changement de ma
demeure, et les raisons qui l'avoient déterminé. Il loua beaucoup la
sage précaution que j'avois prise de nous ménager, en tout événement, un
asile dans le pavillon; il me promit qu'avant la fin de la journée
Dorothée seroit instruite de ces événemens, qu'elle ne manqueroit pas
d'apprendre à Sophie. Nous arrêtâmes que la nuit du surlendemain nous
irions au couvent, s'il faisoit beau. On sait que les nuits pluvieuses
ou sombres étoient pour nous les belles nuits; on sait que, sur ce
point, les amans et les voyageurs n'ont jamais été d'accord.
* * * * *
[Illustration: FAUBLAS CHEZ JUSTINE]
Le même soir Justine vint chez moi. «Bonsoir, ma petite Justine; il y a
bien longtemps que nous ne nous sommes rencontrés seuls!--Oh! Monsieur,
y eût-il cinquante ans, je vous prie d'abord d'écouter ce que j'ai à
vous dire. Madame la marquise...--Tu es toujours bien jolie, mon
enfant!--Monsieur, ma maîtresse m'envoie...--Elle sait déjà que je suis
ici, ta maîtresse?--Oui; ce matin vous êtes rentré par la grande porte,
on est venu le lui dire aussitôt... Mais finissez, Monsieur;
souvenez-vous de nos conventions.--De quelles conventions
parles-tu?--Vous oubliez tout. Il y a quelque temps, il a été décidé
entre nous que, lorsque je viendrois ici de la part de ma maîtresse, je
commencerois toujours par ma commission.--Eh bien, dépêche-toi donc de
parler, ma petite Justine.--Monsieur, ma maîtresse a été bien surprise,
bien affligée de votre fuite... Mais finissez donc.--Eh! finis toi-même:
tu fais des préfaces comme un auteur sifflé. Ta maîtresse a été bien
surprise!... crois-tu que je n'aie pas deviné cela?--Un instant,
Monsieur.--Tiens, les exordes m'ennuient toujours, mais dans ce
moment-ci surtout... Au fait, ma petite Justine, au fait.--Ma maîtresse
m'a chargée de vous annoncer que vos amours secrets...--Mes amours
secrets!... que veut-elle dire?--Mais vos amours avec elle ne sont pas
publics, j'espère?--Tu as raison; oui, oui.--Elle dit que vos amours
sont menacés d'un grand malheur; elle prévoit un événement fâcheux qui
pourroit découvrir au marquis le secret de votre déguisement.--Le secret
de mon déguisement! Mais ma belle maîtresse seroit perdue!--Aussi elle
se désole, elle pleure, elle gémit. «Au moins, s'écrie-t-elle
quelquefois, si je pouvois le voir!»--Eh bien, où est-elle? où faut-il
aller?--Là! voyez: tout à l'heure je ne pouvois finir assez tôt;
maintenant le voilà qui veut me quitter!--Ah! Justine, excuse; mais tu
me dis que ta maîtresse se désole! quel est donc cet événement qu'elle
craint?--Monsieur, je n'en sais rien. Demain, à dix heures du matin,
elle vous le dira chez sa marchande de modes: vous y viendrez, n'est-ce
pas?--Très certainement; je n'abandonnerai pas la marquise dans une
situation aussi critique... Ah çà! mon enfant, voilà ta commission
faite.»
Depuis si longtemps j'étois privé du plaisir de voir la jolie femme de
chambre qu'on ne sera pas étonné qu'elle soit restée un quart d'heure
avec moi.
La situation de la maîtresse étoit si triste qu'on ne sera pas plus
surpris de l'empressement avec lequel je courus au rendez-vous, le
lendemain, à dix heures du matin.