La marquise lui livra sa main, dont il compta les lignes longues,

courtes, directes et transversales; ensuite il examina son visage; et,

après l'avoir regardée tendrement: «Madame, lui dit-il d'un ton qui

annonçoit combien il étoit content de lui, vous avez un mari qui vous

amuse beaucoup par ses saillies, et que vous aimez à la folie.--Fort

bien, Monsieur, répondit la marquise en retirant sa main; je ne veux pas

en savoir davantage, je vois que vous êtes un grand sorcier.

--A vous, belle dame!» Quand il m'eut considéré avec la même attention,

il me demanda si mon mari n'avoit pas deux noms? «Il n'en avoit qu'un,

Monsieur, il ne s'appeloit que du Cange.--Cela est singulier!--Pourquoi

donc, Monsieur?--C'est qu'il paroîtroit que le pauvre défunt a été...--A

été quoi, Monsieur?--Ah! vous vous fâcheriez. Comment vous dirai-je

cela?... Tenez, belle dame, je vais employer une figure. Il me paroît

que le fruit qui est maintenant sur l'arbre de vos amours y a été greffé

par... par un nommé Faublas, puisqu'il faut vous le dire.--Monsieur,

vous m'insultez!--Oh! qu'elle est drôle quand elle est en colère!»

s'écria l'épais financier en riant si fort que tout son corps paroissoit

agité de mouvemens convulsifs, et que la poudre de sa perruque tomboit à

terre par flocons. «Il paroît même, reprit le marquis, que cela est

arrivé dans un boudoir loué chez une marchande de modes,

rue...--Monsieur, ce que vous me dites là est fort impertinent.»

Mme de Verbourg, qui venoit de mettre sa belle robe, entra dans ce

moment. Elle fut très déconcertée en voyant le marquis de B... Après

avoir fait une révérence comique, elle vint à moi; je lui dis tout bas

de quoi il s'agissoit. Je ne sais quelle question le marquis faisoit

alors à sa femme; mais j'entendis celle-ci lui répondre: «C'est une mère

supposée.» Le marquis salua Mme de Verbourg, qu'il regarda beaucoup.

«C'est là madame votre mère? Mais je crois,... en vérité, Madame, je

crois avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?--Cela se peut bien,

Monsieur, répondit la Dutour qui perdoit la tête, cela se peut bien; j'y

vais quelquefois.--Où cela, Madame?--_Ousque_ vous disiez,

Monsieur.--Comment, Madame? est-ce que vous m'avez entendu parler du

boudoir? c'étoit une plaisanterie.--Quoi! du boudoir? Quoi que vous me

rabâchez donc, Monsieur, avec votre boudoir?--Rien, rien, Madame. Nous

ne nous entendons pas.--Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne

comprends plus rien à ce qu'ils disent.»

Ma belle maîtresse rioit de tout son coeur, et moi, qui étois las de me

contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours à ma gaieté.

«Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit!... Madame, madame

votre fille est un peu folle; prenez garde qu'elle ne fasse une fausse

couche.--Une fausse couche! répondit Mme de Verbourg, une fausse couche!

elle! pardieu! je voudrois bien voir ça!--Madame, prenez-y garde, vous

dis-je; madame votre fille monte à cheval, et cela est dangereux.--Sans

doute, interrompit Villartur, on peut tomber; cela m'est arrivé l'autre

jour.--Tomber! répondit le marquis, ce n'est pas cela que je crains pour

elle.--Eh! pourquoi ne tomberoit-elle pas? je suis bien tombé,

moi!--Pourquoi? parce qu'elle monte mieux que vous. Vous n'imagineriez

pas comme elle est forte, cette jeune dame-là! Mon ami Villartur,

quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerois pas

de vous battre avec elle.--Bon! voyons donc ça! s'écria le financier en

venant à moi.--Monsieur, lui dis-je, êtes-vous fou?» Il voulut me

prendre au corps, je le saisis par le bras droit. «Quoi que c'est donc

que cet homme-là qui veut tripoter madame ma fille?» dit la Dutour. Elle

empoigna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d'avoir

fait tourner en tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton

traversé d'une mince allumette. M. de Villartur, mû par une double

secousse, fit, comme ce frêle jouet[10], plusieurs tours sur lui-même en

chancelant, et finit par tomber sur le parquet. Les domestiques

accoururent au bruit. Le financier, aussi honteux que piqué, se releva

et sortit sans dire un seul mot. Le marquis le suivit pour le consoler,

et Mme de B..., qui donnoit à dîner chez elle, ne tarda pas à me

quitter.

[10] Le grand nombre des écoliers appelle cela un toton.

* * * * *

J'étois étonné de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la

surveille. Il arriva le soir même, un peu avant la nuit fermée. Il me

dit en m'embrassant: «Je vous félicite de votre bonheur, mon ami, tout

succède à vos voeux, tout est prêt, suivez-moi.--Quoi! tout à

l'heure?--A l'instant même. (Je sautai à son cou.)--Mon ami, que de

remercîmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi...--Je

vous dirai tout cela là-bas, ma voiture vous attend; il n'y a pas un

moment à perdre, suivez-moi.--Mon ami, je vais donc abandonner la

marquise?--Oui, pour revoir Sophie.--Pour revoir Sophie! partons,

Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie

cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chère, faites préparer le souper.

Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le

jardin.»

Au lieu d'aller au jardin, nous montâmes dans la voiture du comte.

«Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu'à

la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert,

doucement.» Dès que les stores furent abaissés, Rosambert m'apprit que,

depuis notre dernière entrevue, il avoit découvert, retenu et meublé

pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie que, de

mes fenêtres, je pourrois voir tout ce qui s'y passeroit. Il m'avertit

que Mlle Duportail, devenue depuis peu Mme du Cange, seroit désormais

Mme Firmin.

Tout à coup la voiture, qui depuis cinq minutes brûloit le pavé, ne

roula plus que très lentement. Rosambert me dit: «Nous voilà déjà près

de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si

bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise.

Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, ôtons ce brillant

chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le

pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simple

_baigneuse_ que voici; à cette robe galante substituons ce petit

_caraco_ blanc. Belle dame, mettez ce _jupon_ hardiment: je ne serai pas

téméraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort

bien: allons, couvrez votre sein de ce _fichu_ de mousseline; arrangez

ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette ample

_thérèse_. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer!

Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez.» Il

ôta son habit, et s'enveloppa d'une grande redingote.

Nous descendîmes à la place Maubert, nous gagnâmes à pied la rue de ***.

Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un

grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur

mitoyen, qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je

remarquai que des fenêtres de mon premier étage il étoit fort aisé de

descendre, à l'aide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin.

Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin étoit celui du

couvent, ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avoit

pas négligé l'agréable. Un _forte-piano_ étoit près de ma fenêtre; on

avoit disposé l'instrument de manière qu'en faisant de la musique je

pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert

m'affligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous

serions privés du plaisir de nous voir tant que je resterois caché dans

cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas

d'aposter des gens qui éclaireroient toutes ses démarches, et que ma

retraite seroit bientôt découverte s'il avoit l'imprudence de venir m'y

visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et

que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres à l'adresse de M.

de Saint-Aubin, l'un de ses intimes amis.

Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient

beaucoup s'ils n'attribuoient mon insomnie qu'à l'impatience, en même

temps pénible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai

à ma chère Adélaïde, qui, depuis près d'un mois, séparée de sa bonne

amie, n'avoit pas eu la consolation de voir son frère... Hélas! je

songeai au baron, à qui ma fuite devoit causer de mortelles inquiétudes,

au baron qui devoit m'accuser d'indifférence et de cruauté... Mais

l'amour, l'amour plus fort que la nature étouffa mes remords naissans.

Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je,

en retournant chez un père irrité, exposer mon amante au danger d'une

éternelle séparation?

A la pointe du jour j'allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je

disposai la _jalousie_ de manière que je pusse voir sans être vu. Je

devois redouter les regards de Mme Munich, qui, m'ayant admiré autrefois

sous mes habits d'amazone, m'auroit peut-être reconnu malgré mon

travestissement nouveau. Un corps de logis considérable étoit devant

moi, à cinquante pas de distance. Il y avoit là tant de chambres! Où

étoit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le

bâtiment d'un bout à l'autre, et ne savoient où se fixer.

A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes

venoient visiter leur nouveau locataire et m'amenoient leur jardinière,

qui se chargea du soin de faire le petit ménage de Mme Firmin. Quant à

ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre

de traiteur, s'engagea, moyennant six francs par jour, à me fournir

exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon

que j'occupois, fut étonné des arrangemens que je prenois pour être

toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne

devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une

servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me

coûteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces

représentations très justes, que Mme Fremont appuyoit de son

approbation, je répliquai que, dégoûtée du monde, j'avois choisi un

logement isolé dans un quartier solitaire, tout exprès pour y vivre

absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent, désolés, me dirent-ils,

qu'une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de

s'enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma ménagère,

ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre

très succinctement, et de me laisser tranquille.

J'allai m'asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de

demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n'étoit pas avec

elles. Je les vis courir, danser, s'amuser à ces petits jeux qu'inventa

la paisible innocence. Que ces jeunes filles étoient jolies! mais,

hélas! Sophie n'étoit pas avec elles. Si je parvenois à les attirer près

de mon pavillon, peut-être que ma jolie cousine viendroit se joindre à

ses compagnes? Une musique tendre affecte si agréablement un coeur

amoureux! Sophie viendroit sans doute... Je la verrois!... Elle

reconnoîtroit la voix de son amant! Je me mis à mon _forte-piano_, et je

chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour:

Jeunes beautés, je vous supplie

De terminer vos jeux si doux:

Venez, venez; et parmi vous

Amenez-moi la plus jolie.

La plus jolie et la plus belle!

Celle-là m'a donné sa foi!

Où la verrai-je? où donc est-elle?

Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Montrez-la-moi, ma voix l'appelle;

Mes yeux la cherchent vainement:

Je ne pourrois que foiblement

Vous peindre ma crainte mortelle.

La plus modeste et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Où la verrai-je? où donc est-elle?

Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Je m'accompagnois de mon _forte-piano_. Aux premiers accords les

demoiselles étoient accourues sous mes fenêtres. Je finissois le second

couplet, quand je vis s'approcher deux femmes dont le costume m'effraya.

L'une des deux étoit vieille; elle gourmanda l'aimable jeunesse,

attentive à mes chansons. «Eh! laissons ces enfans s'amuser», dit

l'autre. Je crus la reconnoître; elle étoit jeune et jolie. «Voyez, la

musique a cessé depuis que nous sommes là! Il semble que notre aspect

seul effarouche les plaisirs. Allons-nous-en, ma soeur, laissons ces

enfans s'amuser. L'heure de la récréation est si courte! Et puis, elles

n'ont pas l'agrément d'entendre cela tous les jours. Ces morceaux ne

sont pas ceux que je touche, et d'ailleurs, je ne touche pas, à beaucoup

près, aussi bien; laissons ces enfans s'amuser.» Quand les deux dames

furent loin, je continuai:

Le doux penchant qui nous entraîne,

Vous aussi, vous l'éprouverez!

Un jour, un jour vous sentirez,

Vous sentirez toute ma peine.

La plus sensible et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Jeunes beautés, volez près d'elle,

Et daignez lui parler de moi.

Dites-lui que, séparé d'elle,

Je n'ai vécu que pour souffrir;

Dites-lui que je vais mourir

Si je ne la revois fidèle.

La plus aimable et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Jeunes beautés, volez près d'elle

Et daignez lui parler de moi.

Elles m'écoutoient avec attention, elles m'applaudissoient avec

transport; mais, hélas! Sophie, ma Sophie n'étoit pas avec elles.

Désespéré de ne la pas voir, je quittai l'instrument. Triste et rêveur,

je restois debout derrière ma jalousie; enfin j'aperçus,... je crus

entrevoir... une jeune personne se promener seule dans une allée

couverte, qui se prolongeoit jusque sous mes fenêtres. Je chantai ce

dernier couplet:

Mais dans ce bois quelle est donc celle

Qui se promène en soupirant?

Quand on poursuit son jeune amant,

Ainsi gémit la tourterelle.

Amour me dit: «C'est la plus belle

Qui t'a toujours gardé sa foi.»

Jeunes beautés, volez près d'elle,

Amenez-la, rendez-la-moi.

Je ne voyois la demoiselle que par derrière. Cette taille charmante,

c'est la sienne!... Cette allée couverte est celle où, si j'en crois

Adélaïde, ma jolie cousine venoit jadis soupirer son amour naissant et

malheureux... Ah! Sophie! c'est toi; c'est toi sans doute: avance donc

un peu... Tu t'éloignes!... Reviens, viens par ici!... Tourne-toi vers

ton amant, montre-moi ton visage adoré!

Une cloche maudite donna à l'instant même le signal de la retraite et

m'enleva mes espérances. Toutes les pensionnaires sortirent du jardin.

Le lendemain, à sept heures du soir, la même personne revint au même

lieu. Placé derrière ma jalousie, je suivois tous ses mouvemens d'un

oeil inquiet. Sa démarche lente et mesurée annonçoit sa mélancolie

profonde; elle sembloit craindre le grand jour, elle cherchoit dans

cette promenade solitaire l'endroit le plus sombre. O vous qui

m'inspirez un intérêt si tendre, mon coeur me dit qu'il voit en vous ce

qu'il adore! Mais, si mes pressentimens me trompoient, s'il étoit

possible que vous ne fussiez pas Sophie, ah! du moins, j'en suis sûr,

vous aimez comme elle, et, comme elle, vous êtes séparée de celui que

vous aimez!

Je chantai le dernier couplet de ma romance: toutes les demoiselles

accoururent; celle que j'appelois ne m'entendit pas: que faire pour

attirer Sophie et pour éloigner ses compagnes? Si je continue de

chanter, les jeunes filles resteront sous mes fenêtres, et ma jolie

cousine, trop préoccupée, n'y viendra pas. Il faut se taire, il faut

d'un oeil impatient suivre tous les pas de la charmante rêveuse; il faut

attendre.

Quand je ne me fis plus entendre, les jeunes filles se dispersèrent dans

le jardin. Caché par ma jalousie, agenouillé sur mon balcon, je ne

perdois pas de vue l'intéressante demoiselle, qui se promenoit toujours

à pas lents... Enfin, elle fit quelques pas de mon côté: je la vis,...

c'étoit elle!... un peu pâle, un peu changée, mais toujours si belle!...

Elle étoit encore trop éloignée pour que j'osasse hasarder de lui faire

aucun signe; mais je m'enivrois du bonheur de la regarder. La cloche

fatale donna alors le signal maudit!

Déjà toutes les pensionnaires sont sorties du jardin; Sophie retourne

sur ses pas et s'éloigne tristement. Désespéré de voir s'échapper encore

l'occasion de lui parler, je ne puis contenir mon impatience. J'écarte

ma jalousie d'une main, et de l'autre je lance à ma jolie cousine son

portrait: il tombe sur son épaule. Sophie reconnoît la miniature, et,

dans l'excès de sa surprise, s'arrête pour regarder de tous les côtés:

le moment me paroît décisif. Trop amoureux pour être bien prudent, je

lève ma jalousie. Sophie voit à la fenêtre du pavillon une femme dont

les traits la frappent; elle avance quelques pas, me nomme et tombe

évanouie.

Dans ce moment critique, mon traiteur frappoit à ma porte; je lui criai

que je n'avois pas faim; et, sans considérer quelles suites terribles

pouvoit avoir mon extrême imprudence, poussé d'ailleurs d'un mouvement

involontaire, je m'élançai par ma fenêtre dans le jardin du couvent.

Heureusement pour moi, il n'y avoit déjà plus personne, personne que ma

Sophie. Quoiqu'un peu étourdi du saut périlleux que je venois de faire,

je courus sous l'allée couverte me jeter à ses pieds. Mes baisers lui

rendirent l'usage de ses sens. «Ah! mon cher Faublas, quel moment!...

Mais, hélas! qu'avez-vous fait? vous avez sauté par la fenêtre:

n'êtes-vous pas blessé?--Non, ma Sophie, non.--Mais si l'on vous a vu...

Mais comment rentrerez-vous dans ce pavillon? Nous sommes perdus tous

deux... Faublas, dites-moi la vérité, n'êtes-vous pas blessé?--Non, ma

Sophie, non. Je trouverai quelque moyen de remonter chez moi...--Vous

voulez déjà me quitter?...--Ma jolie cousine, si vous saviez comme j'ai

souffert!--Et moi! Faublas, vous n'en avez pas d'idée.»

Comme elle me parloit, nous entendîmes retentir dans les airs le nom de

Pontis, que plusieurs femmes répétoient en glapissant. J'avoue que je

fus épouvanté; je me jetai à plat ventre derrière une charmille. Sophie,

à qui la frayeur rendit des forces, vola au-devant de celles qui la

venoient chercher. «N'entendez-vous pas la cloche, Mademoiselle?

Faudra-t-il tous les soirs courir après vous?» lui dit aigrement Mme

Munich, dont je reconnus la voix sèche. Quelques religieuses, qui

avoient accompagné la gouvernante, grondèrent aussi ma jolie cousine:

elles sortirent toutes ensemble du jardin, dont elles fermèrent la

grille. Je me vis absolument seul, mais fort embarrassé.

Dès que Sophie ne fut plus là, je ressentis un malaise général, sans

doute produit par la secousse violente que je m'étois donnée. Ce n'étoit

pas cette douleur passagère qui m'inquiétoit le plus, il s'agissoit de

rentrer chez moi. Je ne pouvois tenter l'escalade du mur que lorsque la

nuit seroit tout à fait venue, que lorsque tout le monde seroit couché

dans le couvent; et la circonstance exigeoit qu'en attendant le moment

de m'évader, je prisse au moins la précaution de me cacher quelque part.

Un vieux marronnier, dont les branches étoient basses et le feuillage

épais, m'offroit un asile plus sûr que commode: comment monter sur cet

arbre, dans l'équipage où je me trouvois? Je pris le parti d'ôter mes

jupons: je les roulai fortement ensemble, et, me glissant derrière les

arbres, le long du mur, jusqu'à mon pavillon, je lançai le petit paquet

dans ma chambre, par la fenêtre restée entr'ouverte. Ensuite je revins

au marronnier, sur lequel je grimpai lestement; mais son écorce

raboteuse fit de longs accrocs au léger caleçon dont mes cuisses

restèrent plutôt embarrassées que couvertes.

Je demeurai là trois heures entières, espérant toujours que la lune,

dont quelques nuages épars affoiblissoient déjà les rayons, me

retireroit tout à fait sa lumière importune; cependant, sur les onze

heures, le calme profond qui régnoit partout m'enhardit à descendre. En

vain j'essayai de remonter chez moi, en vain je cherchai, le long du mur

nouvellement crépi, quelque endroit d'un accès facile. Lorsque, parvenu

à quelques pouces de hauteur, je voulois, avec mes mains péniblement

accrochées, m'élever davantage, mes pieds restoient pendans, je ne

trouvois plus où les cramponner; il falloit bien retomber.

Je me livrai pendant près d'une heure à ce rude exercice; enfin mon

courage m'abandonna avec mes forces. Les doigts en sang, le corps

froissé, je me couchai par terre et m'abandonnai tristement à mes

réflexions. Comment ferois-je, lorsque le jour, bientôt revenu,

montreroit aux religieuses un homme enfermé dans leur jardin? un homme!

car je n'avois plus de jupons, et mon très mince caleçon, déchiré en

plusieurs endroits, trahiroit mon sexe: ces femmes effrayées iroient

chercher main-forte. Mme Munich me reconnoîtroit; je retomberois au

pouvoir d'un père sévère, jaloux de son autorité: le baron me

renfermeroit encore, il m'enlèveroit pour toujours à Sophie, à Sophie

cruellement compromise, et peut-être déshonorée!... Déshonorée!... Cette

horrible idée redoubloit mon désespoir, quand j'entendis un petit cri

aigu et prolongé, tel à peu près que le produit une grille qu'on

s'efforce d'ouvrir doucement.

Je me précipitai vers mon marronnier protecteur; je n'atteignis sa cime

qu'aux dépens de mon pauvre caleçon, qui pendoit par lambeaux. Après

quelques minutes de calme, un léger bruit frappa mon oreille: une femme,

dont le clair de la lune me laissoit distinguer le costume remarquable,

s'avançoit avec précaution sous l'allée couverte, en regardant de tous

les côtés. A l'instant même je vis un homme paroître sur le chaperon du

mur, le long duquel il descendit avec une agilité qui me surprit. Il se

glissa derrière les arbres, et vint sous l'allée couverte joindre celle

qui l'attendoit. Tous deux s'assirent au pied du marronnier, sur lequel

je demeurois immobile et attentif. Je les entendis s'applaudir

mutuellement du succès de leur témérité, se faire les plus tendres

protestations, confondre leurs soupirs, et accompagner de ces douces

épithètes consacrées par l'amour leurs noms, qu'ils répétèrent plusieurs

fois. Je reconnus dans l'amant l'unique rejeton d'une maison illustre. A

son véritable nom, que je dois taire, on me permettra de substituer

celui de Derneval. L'amante, ce n'étoit pas une pensionnaire, ce n'étoit

pas une dame en chambre; l'amante, je l'appellerai...: c'étoit

Dorothée... Amour! quelles nobles familles tu réunissois dans ces deux

personnes! mais quel temps! quel lieu tu avois choisis! Il est donc vrai

que tu pénètres quelquefois dans ces maisons de paix où l'on t'a juré

une haine éternelle! il est donc vrai que tu as des autels partout! Je

vis le couple heureux que tu brûlois de tes flammes te faire, à l'ombre

d'un arbre qu'il croyoit discret, le plus doux, le moins chaste des

sacrifices.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5 · 第 8 / 14 段