mon coeur avoient besoin d'un égal repos; lorsqu'il falloit tout à coup
rompre le double charme, tout à coup et en même temps oublier les
lettres et l'amour; lorsqu'il le falloit? Eh bien, ma Sophie, notre
littérature, qui avoit fait le mal, étoit là pour le réparer. J'allois
demander à d'autres écrivains le bienfaisant sommeil, et c'étoit de mes
contemporains, je dois le dire à leur gloire, oui, c'étoit de mes
contemporains que j'obtenois ordinairement les plus violens narcotiques.
Bon Dieu! comme en ce genre elle est riche, la génération présente! Que
de Scudérys, que de Cotins, que de Pradons, elle a ressuscités! Que
d'écrivains fameux pendant un jour! hélas! hélas! et que de réputations
plus longtemps usurpées!... Quoi! même dans le sanctuaire! jusqu'au sein
de l'Académie! Eh! Monsieur S..., qui donc y pourra-t-on recevoir après
vous? Néanmoins je vous rends mille grâces! vos écrits si plats et si
barbares sont tout-puissans contre l'insomnie. Depuis huit jours ils
m'endormoient chaque soir; depuis huit jours, quand je ne lisois plus,
quand je ne dormois pas, je languissois dans ma prison.
Toute communication m'étoit fermée au dehors; je ne recevois aucune
lettre; on ne me permettoit d'écrire à personne. Le baron vint me voir:
je m'efforçai de le fléchir, il fut inexorable.
Après cette visite de mon père, quatre jours s'écoulèrent encore. Au
milieu de la cinquième nuit, je fus réveillé par un bruit sourd qui
partoit du jardin. Je courus ouvrir ma fenêtre, sous laquelle je vis une
échelle plantée. Je distinguai quatre hommes qui sembloient tenir
conseil. L'un d'eux monta hardiment, une pioche à la main: «Vous êtes le
chevalier de Faublas?--Oui, Monsieur.--Habillez-vous promptement tandis
que je vais travailler le plus doucement que je pourrai à lever un
barreau. Si vos gardes m'entendent, s'ils viennent à vous, voici deux
pistolets que vous leur montrerez, cela suffira pour les contenir.
Dépêchez-vous: votre ami vous attend dans sa chaise de poste, à la
petite porte du jardin.--Mon ami?--Oui, Monsieur. Le comte de
Rosambert.--Quel service!...--Chut!... Habillez-vous.»
Il ne fallut pas me le répéter une troisième fois. Je n'y voyois goutte;
mais je cherchois mes vêtemens à tâtons: jamais toilette ne fut plus tôt
faite. Cependant mon libérateur frappoit à petits coups redoublés; quand
le barreau fut ôté, je crus voir le ciel ouvert. Je passai d'abord une
jambe, ensuite l'autre; j'empoignai un barreau; j'appuyai le bout de mes
pieds sur l'échelle, et, quelque mince que fût mon individu, j'eus peine
à passer par l'étroite ouverture. J'en vins à bout cependant. Dès que je
me vis dehors et parvenu au milieu de l'échelle, je ne m'amusai point à
compter combien d'échelons me restoient à descendre: je sautai sur la
terre fraîchement remuée. Nous gagnâmes à toutes jambes la petite porte
du jardin, que mes libérateurs avoient ouverte, je ne sais comment; un
petit ravin me restoit à traverser, je le franchis d'un saut, je me
précipitai dans la chaise de poste. Je croyois tomber dans les bras du
comte de Rosambert, ce fut le vicomte de Florville qui m'embrassa!
Tandis que je restois muet de surprise, le postillon donnoit le coup de
fouet du départ; mes quatre libérateurs, aussitôt remontés à cheval,
suivoient ventre à terre la rapide voiture qui nous emportoit.
* * * * *
Je ne répondois rien aux questions dont la marquise m'accabloit.
«Chevalier, me dit-elle enfin, est-ce à l'excès de votre reconnoissance
que je dois attribuer ce silence inquiétant?--Madame...--Ah! je le sais
bien, je le sais bien que je ne suis plus pour vous que madame! et
cependant je m'expose à tout pour finir votre captivité!--Ma captivité!
c'est vous qui l'avez causée!--Faublas, si vous m'aimiez encore, ce que
je fais aujourd'hui suffiroit pour ma justification; mais écoutez-moi,
car je ne veux pas laisser le plus petit prétexte à votre ingratitude.
J'ai pleuré votre inconstance, j'ai voulu ramener mon amant, j'ai fait
épier ses démarches: voilà mes crimes. La femme Dutour, chargée de mes
ordres, les a passés. J'ai su trop tard qu'une lettre anonyme avoit
instruit le baron de vos cruelles amours. J'ai bientôt appris que votre
absence n'étoit plus feinte, qu'on vous tenoit enfermé; je ne pouvois
deviner où. Ceux qui avoient suivi le fils ont suivi le père à son tour.
Pendant quatre jours entiers, le baron n'a pas fait un pas dont je ne
fusse instruite sur-le-champ; il est enfin venu vous voir lundi dernier.
On a examiné les environs, le jardin, la maison; vos fenêtres grillées
ont été remarquées. J'ai profité du premier voyage du marquis. Sous les
habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j'ai
tout risqué pour vous délivrer. Faublas, si vous me rendez responsable
des fautes commises par les gens que vous me forcez d'employer, vous
conviendrez du moins que l'heureuse hardiesse du vicomte de Florville a
bien réparé la fatale imprudence de la femme Dutour.--Madame, croyez que
je n'oublierai jamais le service...--Cruel! ces protestations froidement
polies m'annoncent que je suis absolument sacrifiée. Ainsi donc ce
qu'une autre femme n'auroit osé seulement imaginer, je l'aurai
entrepris, je l'aurai exécuté pour mettre dans les bras de ma rivale le
plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes!... Eh bien! s'il
n'y a plus d'autre moyen de conserver au moins son amitié, il faudra se
rendre justice, il faudra s'immoler... Faublas, j'en aurai le courage...
Monsieur, je renonce à vous, je vous rends à votre Sophie... Privée de
tout ce qui me fut cher, je serai peut-être heureuse de votre bonheur;
peut-être que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par
cette consolante idée que du moins j'ai contribué à assurer votre
félicité... Monsieur, où voulez-vous qu'on vous reconduise?»
Elle attendit ma réponse à cette question, qui ne laissoit pas de
m'embarrasser. Après un moment de silence, elle reprit: «Retourner chez
monsieur votre père, ce seroit aller chercher une captivité nouvelle...
M. Duportail est encore en Russie... Il n'y avoit que M. de Rosambert;
mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi,
je crois qu'il vous cherche. Monsieur, où voulez-vous donc qu'on vous
reconduise?»
Pénétré de la générosité de la marquise, touché de son attachement, en
même temps si noble et si tendre, je ne résistois qu'à peine au désir de
la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lèvres, que
cependant j'avois posées bien légèrement. «Répondez-moi donc, me
dit-elle d'une voix presque éteinte... Hélas! ma tendresse inquiète vous
avoit déjà préparé un asile aussi sûr que charmant, et vous n'y viendrez
pas! Et vous n'y viendrez pas! continua-t-elle d'un ton plus animé; je
vous perdrai pour toujours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrois
tranquillement!... Non, Faublas, ma douleur a pu m'égarer, j'ai pu le
dire; mais jamais, jamais je n'y consentirai. Moi, vous céder à une
rivale! mon ami, ne l'espérez pas. Cet effort est au-dessus d'une
mortelle, il est au-dessus de moi.»
Les foibles rayons du crépuscule tremblant commençoient à laisser
distinguer les objets. Depuis près de quinze jours je n'avois aperçu que
de rondes villageoises, dont les gros charmes, brûlés par un soleil
ardent, flétris par un travail opiniâtre, étoient peu faits pour me
tenter; encore n'avois-je pu les considérer qu'à travers une grille et à
plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvoit près
de moi le vicomte de Florville! L'aurore naissante me le montra plus
beau que ne parut jamais Adonis aux regards de Vénus enchantée! Et puis
la marquise pleuroit; une femme qui pleure est si intéressante! Je
voulus essuyer ses larmes: je ne sais comment je m'y pris, mais nos yeux
se rencontrèrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosité fatale égara
mes mains... O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et
j'en dois faire ici l'aveu, si ton coupable amant ne consomma pas à
l'instant son infidélité, c'est que ta rivale attentive ne lui permit
pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture étroite,
incommode et cahotée en tous sens, sur un pavé inégal, n'ont jamais
qu'un demi-succès.
«Maman, nous retournons donc à Paris?--Oui, mon ami, parce qu'on
n'imaginera jamais que vous y soyez revenu; d'ailleurs, j'ai pris des
précautions si sûres que vous échapperez à toutes les recherches. Tandis
qu'on achetoit les services de ces quatre coquins qui ne me connoissent
que sous le nom du comte de Rosambert, je m'occupois à chercher un
logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient ici
solliciter un procès considérable. Elle s'appelle du Cange, et cette
dame du Cange, mon ami, c'est vous; mais, comme il n'auroit pas été
décent que vous vinssiez seule à Paris, la femme Dutour, impatiente de
réparer sa faute, s'essaye depuis quatre jours à jouer le personnage
important de Mme de Verbourg. C'est ainsi que se nommera, si vous le
voulez bien, la respectable mère de Mme du Cange. Déjà parée d'une robe
françoise de gros de Tours broché, à colonnes rapprochées, à grandes
fleurs rembrunies, Mme de Verbourg se donne des airs de qualité qui vous
feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rôle, si
elle parvient à adoucir quelques expressions énergiques qui échappent
fréquemment à sa brusque franchise. Elle a naturellement les manières
gauches et empesées de ces dames de paroisse qui n'ont jamais quitté
leur château provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame
votre mère. On vous trouvera aisément un cuisinier et une femme de
chambre. L'hôtel de *** est situé à deux cents pas au-dessus du mien:
c'est là que je vous ai loué et meublé un appartement que nos amours
embelliront. Si vous m'en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin,
dont je me réserve la jouissance. Il a une porte sur _les
Champs-Elysées_; c'est par là que je me rendrai chez vous presque tous
les jours. Mon docteur, prévenu que je n'irai point à la campagne cette
année, m'a déjà ordonné de prendre l'air tous les matins de bonne
heure.»
Les gens qui nous escortoient nous quittèrent à la barrière du Trône. Le
vicomte de Florville et moi nous allâmes descendre chez la marchande de
modes, où nous attendoient ma mère, Justine et mon nouveau laquais. La
Dutour commença par avouer sa faute, qu'elle me pria d'excuser; et
Justine, charmée de me revoir, n'acheva pas ma coiffure sans m'avoir
fait plus d'une espièglerie. Le vicomte de Florville avoit pourvu à tous
mes besoins. Je me mis dans le simple négligé d'une jolie voyageuse. On
chargea mes malles derrière ma chaise de poste, où Mme de Verbourg se
plaça près de moi. Nous allâmes descendre à l'hôtel de ***, rue du
Faubourg-Saint-Honoré.
Deux heures après, Mme la marquise de B..., suivie de sa femme de
chambre, vint savoir si Mme du Cange étoit arrivée. Nous nous
embrassâmes comme deux jolies femmes qui s'aiment bien, quand il y a
longtemps qu'elles ne se sont vues. Ma mère, qui savoit vivre, nous
laissa seuls. L'amour entra dans ma chambre à coucher au moment où Mme
de Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.
«Il est bientôt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On
sait à l'hôtel que je devois souper et coucher à la campagne; mais on
m'attend à dîner... A propos, vous êtes galant! dites-moi donc ce que
c'est qu'une certaine bouteille...?--Maman, une étourderie de
Jasmin!...--Et le portrait de Mlle Duportail, quand me le
donnerez-vous?--Tout à l'heure; il est dans une poche de veste du
chevalier de Faublas... Tenez, ma chère maman, le voici.--Demain, je
vous apporterai celui du vicomte de Florville.--Maman, le marquis ne
vous a-t-il pas parlé de Mlle Duportail?--Assurément, mon ami. Vous
vivez avec ce M. de Faublas! Vos parens vous cherchent bien loin, tandis
que vous êtes bien près! Au reste, il est fort scandalisé de la manière
dont vous avez traité son La Jeunesse. «Comment! Madame, m'a-t-il dit,
un coup de fouet à tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu'une
jeune personne doit rosser les gens de cette façon-là? Tenez, Madame, le
jour que je m'étois fait cette meurtrissure et qu'elle m'appuyoit une
pièce d'argent sur le front, vous savez comme elle me faisoit crier!
vous avez cru que j'étois délicat, que je faisois le dameret? Eh bien,
Madame, je souffrois comme un damné. Elle a un poignet d'enfer! c'est un
vrai petit démon que cette fille-là, et on le voit bien dans sa
physionomie.»
Dès que Mme de B... fut partie, Mme de Verbourg rentra. Je la priai
d'envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. «Madame ma fille, monsieur le
comte n'est pas à Paris.--Madame ma mère, je crois qu'il doit y être;
et, s'il n'y est pas, je veux du moins en être sûr.--Mais, Monsieur,
madame la marquise n'a pas ordonné...--Madame la marquise n'a pas
ordonné! Mais, ma chère, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez
donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour,
apprenez et n'oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va
pas tout à l'heure chez M. de Rosambert, j'y vais moi-même... Madame
Dutour, écoutez-moi; vous voyez ces trois louis: ils sont à vous si
le comte me vient voir aujourd'hui.--Mais s'il est à la
campagne?--Vraiment, j'en aurai bien du regret, mais les trois louis me
resteront. Ma chère, vous savez écrire, prenez une plume et du papier.»
Mme de Verbourg écrivit sous ma dictée:
_Mme du Cange désireroit entretenir monsieur le comte seulement
pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un
mauvais dîner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire
est très pressé._
J'appelai La Fleur: «Mon ami, tu vas porter ce billet à M. de Rosambert.
Aux questions qu'il te fera, tu répondras seulement que ta maîtresse est
jolie et demeure faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel de ***. Si par hasard
le comte n'étoit point à Paris, tu demanderas dans laquelle de ses
terres il est allé... Madame Dutour, songez aux trois louis.»
Mon domestique, en revenant, m'annonça que monsieur le comte le suivoit.
Quelques instans après, Rosambert entra chez moi d'un air leste et
galant. «Belle dame...» Il s'arrêta tout à coup, et, poussant de longs
éclats de rire: «Le diable m'emporte, s'écria-t-il, si je n'accourois
triomphant! mais je ne regretterai pas ma prétendue bonne fortune,
puisque j'embrasse mon ami.» Je m'adressai à Mme de Verbourg: «Madame ma
mère, voulez-vous bien nous laisser?--Madame ma mère! répéta Rosambert;
ah! voyons donc madame ma mère! (Il pirouetta plusieurs fois autour
d'elle et la fit tourner autour de lui.) Madame ma mère, vous êtes
charmante! vous avez une figure noble, un grand air, une robe
majestueuse; mais, comme dit fort bien votre fille, laissez-nous.
«Mon cher Faublas, qu'est-ce donc que cette mascarade?» Rosambert ne put
écouter le détail de mon enlèvement et mon travestissement nouveau sans
l'interrompre plusieurs fois par ses plaisanteries. «Enfin, me dit-il
quand j'eus fini, la marquise a si bien fait que vous voilà désormais en
son pouvoir!--Oui, Rosambert; mais ma Sophie? ma Sophie?--Nous y voilà!
Eh bien! que voulez-vous lui faire à votre Sophie? Elle est toujours au
couvent.--Vous le savez?--Oui, je le sais; je sais aussi que
mademoiselle votre soeur n'est plus avec elle.--Le baron...?--L'a
retirée de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congédié
l'honnête M. Person.--Rosambert, mais, si je reste ici, comment
verrai-je ma jolie cousine?--Mon cher Faublas, je vous offrirois bien ma
maison; mais cet asile ne seroit pas respecté, Mme de B... vous y
poursuivroit.--Mon ami, si vous m'abandonnez, je suis perdu.--Chevalier,
doutez-vous de mon amitié?--Non; mais je crains de trop exiger
d'elle.--Comment! si j'étois à votre place et que vous fussiez à la
mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n'osez me
demander?--Assurément, non.--En ce cas, parlez hardiment.--Rosambert,
quoique je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de la Brie,
quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante, à
laquelle je vous avoue que je suis encore attaché, je vous assure
cependant que je n'ai fait que changer de prison, si je ne revois ma
Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent où
elle est...--J'entends. La marquise vous a volé au baron; il faut, moi,
que je vous enlève à la marquise! Je ne vois à cela aucun inconvénient.
Je n'ai pu l'empêcher de s'approprier Mlle Duportail; eh bien! je lui
soufflerai Mme du Cange! cela est juste et consolant. D'ailleurs, je ne
serai pas fâché de voir comment celle qui m'a exposé aux rigueurs du
célibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi, Faublas,
comptez sur moi.»
Il étoit temps de nous mettre à table. Pendant le dîner, qui fut long,
le comte s'amusa beaucoup aux dépens de Mme de Verbourg. Nous étions au
dessert quand le propriétaire de l'hôtel, M. de Villartur, financier
parvenu, curieux de voir ses nouveaux locataires, entra sans savoir si
sa visite ne nous gêneroit pas. Qu'on se figure l'ignorance et la bêtise
personnifiées, on aura de M. de Villartur une idée encore trop
avantageuse. Il trouva qu'on ne l'avoit pas trompé quand on lui avoit
dit que j'étois jolie. On conçoit que ce lourd personnage m'auroit
beaucoup ennuyé, si le ton prétendu galant qu'il prit avec moi ne
m'avoit laissé une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin
compagnon m'aida charitablement à persifler le pauvre homme, qui me
promit, en s'en allant, de revenir bientôt me voir. Rosambert avoit
affaire; en me quittant il me dit: «En attendant que j'aie trouvé ce que
vous désirez, j'espère, mon ami, que vous voudrez bien m'emprunter
quelque argent, dont je n'ai nul besoin aujourd'hui, et que je serai
bien aise de retrouver dans un autre moment.» Le soir même il m'envoya
deux cents louis.
Mme Dutour me donna un compte exact des frais qu'avoit occasionnés mon
enlèvement, et de ceux que nécessitoit mon séjour dans l'hôtel que
j'occupois. Le lendemain, dès que la marquise arriva, je la priai d'en
vouloir bien recevoir le remboursement. «Beaucoup de femmes, me dit ma
belle maîtresse, prétendent qu'entre amans une affaire d'intérêt doit
s'oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser,
et même je crois devoir me justifier du silence que j'ai gardé sur cet
article délicat. Je ne croyois pas que vous pussiez me rendre sitôt les
avances que j'avois faites; ainsi, je n'osois vous en parler de peur de
vous donner quelque mortification. Cependant je sentois qu'en les
taisant j'offensois votre délicatesse; mais enfin j'ai mieux aimé
mériter les reproches du chevalier que de m'exposer à chagriner mon
ami... Tenez, mon cher Faublas; gardez ce petit meuble: ce sera pour
vous un trésor, si je vous suis chère autant que je vous aime.»
C'étoit le portrait du vicomte de Florville. J'adressai à la marquise
des remercîmens énergiques; elle partagea d'abord les transports de ma
reconnoissance, dont bientôt elle se crut obligée de modérer l'excès. Il
ne m'étoit plus permis que de parler, quand on annonça M. de Villartur.
Mme de B... fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot
hommage entre la marquise et moi, et nous débita la fleurette à sa
manière. Dans le cours d'un entretien devenu comique par les inepties
dont l'épais financier l'assaisonnoit, nous remarquâmes que ce monsieur
croyoit à l'astrologie. Il connoissoit des magiciens, il avoit même vu
des vampires, des revenans; il finit par nous dire qu'il amèneroit un de
ses amis, à moitié sorcier, qui nous raconteroit nos aventures passées,
présentes et futures, quand nous lui aurions fait voir seulement nos
mains et notre visage. «Pardieu! s'écria Mme de Verbourg, qui venoit
d'entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera...?» Je marchai
si rudement sur le pied de ma chère mère qu'elle ne put achever. La
marquise rioit de toutes ses forces. M. de Villartur, enchanté, sortit,
en nous disant qu'il amèneroit dès demain l'astrologue.
Je ne vis pas Rosambert ce jour-là. La marquise vint le lendemain, de
très bonne heure, et présida à ma toilette, que je fis belle à cause de
l'astrologue, aux dépens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant
midi arriva M. de Villartur, qui nous cria qu'il amenoit le sorcier. Je
pensai tomber à la renverse quand, derrière le financier, j'aperçus le
marquis de B... Il vit sa femme, et fut étonné; il reconnut Mlle
Duportail, et s'arrêta stupéfait. «Quoi! s'écria-t-il, c'est là Mme du
Cange?--Oui», répondit Villartur.
M. de B..., les bras pendans, le regard fixe, la bouche entr'ouverte,
sembloit n'avoir pas assez de ses deux petits yeux pour me considérer.
«Oh! comme il vous regarde! me dit Villartur; votre physionomie l'a
frappé. Voyez comme il travaille déjà!» La marquise, qui conservoit
toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes, la
marquise alla à son mari, le prit par le bras, et le tira vers une
fenêtre assez près de moi. «Votre amie est plus pressée que vous,
continua le financier; mais elle a beau faire, c'est vous qu'il a bien
regardée. Votre physionomie l'a frappé, l'a frappé!... Oh! elle l'a
frappé!» répétoit-il toujours, en riant d'un gros rire.
Pendant ce temps-là je prêtois une oreille attentive à ce qui se disoit
derrière moi; et la marquise, si elle n'avoit pas voulu que je
l'entendisse, auroit recommandé à son mari de parler plus bas. «Ne
l'ai-je pas deviné, Madame? disoit le marquis. Ah çà, elle est donc
enceinte?--Ne vous en êtes-vous pas aperçu? répliqua la marquise.--Moi?
tout de suite. Elle n'est pas avancée, la grossesse?... Quatre ou cinq
mois, peut-être?--Tout au plus.--Je le vois bien. Comme je vais me
venger!--Mais, Monsieur, ne la chagrinez pas.--Oh! je ne casserai pas
les vitres.»
M. de Villartur, qui, ayant fini de rire, recommençoit à me parler,
m'empêcha d'entendre le reste.
«Savez-vous bien, me dit le marquis en venant à moi, savez-vous bien que
je vous trouve un peu changée?--Ah! ah! interrompit Villartur, vous la
connoissez donc?--Oui, quand j'ai connu madame, elle étoit encore
fille... Ah çà! mais vous vous êtes mariée tout de suite?--Oui,
Monsieur.--Et vous voilà déjà veuve!--Hélas! oui.--Tout cela en trois ou
quatre mois, c'est bien prompt, au moins!... Il ne faut pas demander si
le défunt étoit aimable?... Mais pourquoi donc n'êtes-vous pas en
deuil?--Pour des raisons qu'on vous dira, répondit Mme de B...--Moi, je
crois que le pauvre mari est déjà oublié.--Pourquoi donc cela,
Monsieur?--Parce que le chagrin ne vous a pas empêchée de faire des
parties de campagne.--Moi, Monsieur!--Vous direz peut-être que non? Ne
vous ai-je pas rencontrée sur le chemin de Versailles, au pont de
Sèvres?--Oui,... mais, Monsieur...--Ne parlez pas de cela, Monsieur, lui
dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pas que vous la
mortifiez?--Madame du Cange, reprit le marquis, charmé de l'embarras que
j'affectois, savez-vous qu'il n'est pas prudent de monter à cheval dans
l'état où vous êtes? Prenez bien garde aux fausses couches.--Monsieur,
vous croyez donc que je suis enceinte?--J'en suis sûr. Mais tenez, au
carnaval dernier, je me suis aperçu... Gageons que le mariage étoit déjà
fait? On le tenoit secret, n'est-il pas vrai?--Mais, Monsieur...--Tout
ce que je puis vous dire, ma belle dame, c'est qu'à cette époque il y
avoit déjà quelque chose dans vos yeux... Je ne vous ai pas parlé de mes
talens pour l'astrologie, parce que j'étudiois, je n'étois pas encore
assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste... Eh bien, au
carnaval dernier, j'ai remarqué dans votre figure quelque chose qui
annonçoit un sang... Demandez à madame, je lui ai dit... D'honneur, j'ai
senti le mariage. Quant à la grossesse, je ne pouvois pas tout à fait
deviner... Écoutez donc, cela étoit encore bien frais!... Mais
aujourd'hui, cela est différent! On ne peut plus s'y méprendre!... Belle
dame, votre figure est toujours fort jolie, votre taille charmante,...
mais ce visage est un peu fatigué; et puis, voyez-vous ici? Un soupçon
d'embonpoint, une nuance d'arrondissement, cela commence à pointer.»
M. de B..., encouragé par les rires que la marquise ne pouvoit étouffer
sous son éventail, me demanda qui seroit le parrain du petit poupon.
«Sans doute monsieur votre père?» Je tâchai de rougir; et, prenant un
ton humilié: «Monsieur, mon père ignore mon mariage...--J'avois donc
raison!--Monsieur, et si par hasard vous rencontriez mon père ou mon
frère, je vous prie de ne pas leur dire que vous m'avez vue.--Ne
craignez rien.--Mais M. de Villartur!--Villartur, ma belle dame, il ne
sait pas votre nom de fille, et vos parens ne vous connoissent pas sous
votre nom de femme. D'ailleurs, il est discret, Villartur.
--Certainement, interrompit celui-ci. D'abord moi, je ne me mêle jamais
de dire ce que je ne sais pas... Oh! çà, Monsieur le marquis, je vous
avois amené pour dire la bonne aventure à ces dames: vous en connoissez
une, cela empêche-t-il...?--Non, non; vous avez raison, je vais leur
dire leur bonne fortune. (Il s'approcha de sa femme.) Allons, Madame,
commençons par vous.»