Dès que les portes du couvent s'ouvrirent, je demandai Adélaïde. Elle

vint au parloir; sa bonne amie ne tarda pas à l'y joindre. «Bonjour,

Monsieur, me dit Sophie.--Monsieur! m'écriai-je.--Tenez, Monsieur, dit à

son tour Adélaïde, en me présentant un petit paquet.--Et vous aussi, ma

soeur! Monsieur!--Prenez donc. Hier, votre Jasmin étoit gris; il a remis

ce portrait à Mme Munich.--Et la bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye,

poursuivit Sophie, il l'a portée à la marquise de B...!--Oui, mon frère,

oui; vous abusez de mon amitié, vous trompez la tendresse de Sophie:

cela n'est pas bien. Sophie, qui s'expose tous les jours pour vous! Moi,

à qui le baron a fait hier encore une scène terrible! Monsieur, cela

n'est pas bien.--Quand il nous aura fait mourir de chagrin, reprit

Sophie en sanglotant, il regrettera sa cousine et sa soeur. (Je voulus

prendre sa main, elle la retira.) Laissez vos caresses, Monsieur; elles

sont douces, mais elles sont trompeuses.--Oui, Monsieur, oui, elles vous

ressemblent, s'écria Adélaïde: ma bonne amie a raison. (Elle passa son

mouchoir sur les yeux de Sophie, qu'elle embrassa ensuite.) Console-toi,

ma Sophie, lui dit-elle, ne pleure pas si fort: je t'aime, je t'aimerai

toujours; je ne te tromperai pas; je ne trompe personne, moi!--Adélaïde,

vois s'il prend seulement la peine de se justifier!--Ah! Sophie, mon

agitation, mes larmes, mon silence même, tout ne vous annonce-t-il pas

le remords dont mon coeur est déchiré? Oui, je vous l'avoue, ce

portrait, ce fatal portrait étoit pour Mme de B...--Vous nous l'avouez

parce que nous le savons, me dit Adélaïde.--Il étoit pour Mme de B...!

s'écria Sophie d'un ton douloureux.--Mais, ma jolie cousine,

n'excuserez-vous pas un moment d'erreur?--Un moment d'erreur! Depuis

qu'il me connoît, il me trahit! Un moment d'erreur!... Adélaïde, depuis

plus de deux mois, tu le sais, il me dit presque tous les jours, tous

les jours il m'écrit qu'il m'adore, qu'il n'adore que moi!... Un moment

d'erreur!--Sophie, ma jolie cousine!...--Et j'ai la foiblesse de le

croire! et j'ai le malheur de l'aimer!... et il le sait! Hélas! il le

sait... Mais, dis-moi, ma chère Adélaïde, ce qu'il attend de ses

trahisons. Qu'en attend-il? qu'espère-t-il?... Ingrat que vous êtes! je

ne l'ai pas exigé, votre amour! n'en ayez pas pour moi, si cela vous est

impossible; mais au moins ne dites point...--Ah! Mademoiselle!... Ah! ma

jolie cousine, vous ne savez pas combien vous m'êtes chère! Le jour,

votre image me suit partout; la nuit, elle embellit tous mes songes.

Sophie, vous êtes ma vie, mon âme, mon Dieu! Je n'existe que par vous!

je n'adore que vous!--Eh bien! Adélaïde, tu l'entends! Comme le cruel se

plaît à redoubler mes agitations, mon trouble, mes incertitudes! Ses

discours sont toujours les mêmes; mais sa conduite... Il veut ma mort!

il veut ma mort! (Je me jetai aux genoux de Mlle de Pontis.)--Mon frère,

que faites-vous! Si quelqu'une de nos religieuses passoit! si l'on nous

voyoit!... (Sophie se leva tout effrayée.)--Monsieur, si vous ne vous

asseyez pas, je m'en vais. (Je me remis à ma place en pleurant

amèrement.)--Ma bonne amie, dit Adélaïde, ce qu'il te dit paroît bien

vrai, pourtant! et il l'assure d'un ton bien naturel!--Va! tu ne le

connois pas. En sortant d'ici, il va courir chez cette marquise pour lui

en dire autant.--La marquise! Je vous jure que je ne la reverrai jamais,

jamais.--Mon frère, foi de gentilhomme?--Foi de gentilhomme, ma soeur!

foi de gentilhomme, ma Sophie!--Mon Dieu! dit-elle d'une voix foible, en

posant sa main sur son coeur, mon Dieu!» Elle pencha la tête sur son

sein et s'appuya sur sa chaise; ses sanglots, qui redoubloient, lui

coupèrent la parole. «Ma chère Adélaïde, elle se trouve mal!--Non, non»,

dit Sophie. Adélaïde essuyoit les larmes dont le visage de son amie

étoit couvert. «Laissez-les couler, continua Sophie, laisse, ma bonne

amie; elles sont de plaisir celles-là! elles sont de joie!... Mon Dieu!

mon Dieu! quel pesant fardeau j'avois sur le coeur! comme je me sens

soulagée!»

Je pris sa main, sur laquelle je posai mes lèvres brûlantes. Ce nuage de

douleur dont ses charmes avoient paru voilés se dissipa tout d'un coup.

Tant de joie brilla sur son visage embelli! Ses yeux s'animèrent d'un

feu si doux! Elle laissa tomber sur moi un regard si tendre!... Avec

quelle ardeur je renouvelai le serment de lui être à jamais fidèle!

comme elle prit plaisir à me faire entrevoir dans l'avenir un hymen

fortuné!

Adélaïde, cependant, tenoit toujours le portrait de Mlle Duportail. «Mon

frère, Mme Munich m'a bien recommandé de vous renvoyer cela. Vous l'avez

mise dans une belle colère, Mme Munich! «Voyez donc ce fou, m'a-t-elle

dit, qui m'envoie son portrait! est-ce que je suis d'un âge...? Mais

c'est sans doute pour Mlle de Pontis; il l'aime, le baron a raison de le

dire. Ah! que M. le chevalier revienne ici! qu'il y revienne!...» Tenez,

mon frère, reprenez-le, votre vilain portrait!--Vilain! mais non, dit ma

jolie cousine en l'ôtant des mains d'Adélaïde; il est joli ce portrait!

on diroit que c'est le tien.--Eh bien! ma bonne amie, garde-le.--Oui,

gardez-le, ma jolie cousine.--Ce portrait! Monsieur de Faublas! Oh! non,

il me feroit mal! il me rappelleroit toujours cette Mme de B...! Je n'en

veux pas, je n'en veux pas!... D'ailleurs, ces habits de femme... C'est

un portrait qui vous ressemble, ce n'est pas le vôtre!--Ma Sophie, si

vous vouliez!...--Quoi?--Mon peintre est habile et discret: il feroit

mon portrait et le vôtre.--Et le mien aussi? répliqua-t-elle d'un air

incertain, en regardant Adélaïde.--Oui, ma bonne amie, lui répondit

celle-ci, le tien et même le mien, et peut-être une copie de chacun:

nous ferons des échanges.--Eh bien! mon jeune cousin, quand

l'amènerez-vous, votre peintre?--Mais demain, depuis huit heures jusqu'à

dix. Et tous les jours pareille séance jusqu'à ce que cela soit

fini.--Tous les jours! mais ma gouvernante... Il est vrai qu'elle dort,

et que jusqu'à présent elle ne s'est aperçue de rien.--Oui, interrompit

Adélaïde, elle dort! Mais le baron! prenez-y garde, mon frère.--Le

baron, ma chère Adélaïde! S'il lui arrivoit de se lever un jour plus tôt

que de coutume, il m'en coûteroit beaucoup sans doute, mais je

remettrois la séance au lendemain.--A demain donc, mon cher

cousin.--Sans faute.»

Au moment où je lui disois adieu, au moment où elle paroissoit lire avec

attendrissement sur mon visage le vif plaisir que me causoit une très

légère faveur qui m'étoit plutôt donnée que permise, au moment même une

religieuse entra brusquement. Elle commença par jeter sur toute ma

personne un regard curieux, mais rapide; puis, avec une douceur mêlée de

quelque fermeté: «Il me semble, Adélaïde, qu'il y a longtemps que vous

causez avec monsieur votre frère! et vous, Mademoiselle de Pontis,

comment ne vous apercevez-vous pas que je dois avoir commencé la leçon

depuis plus d'un quart d'heure? Je retourne au clavecin, où je vous

attends.» Les disciples vouloient bégayer une excuse: la maîtresse se

retira sans les écouter. «Mon Dieu! dit Sophie qui trembloit, ne vous

a-t-elle pas vu me baiser la main?--Je ne sais, ma cousine!...--Je ne

sais pas non plus; mais voulez-vous que je le lui demande?» Je ne pus

m'empêcher de sourire. Sophie parut d'abord s'en offenser; puis, ayant

un peu réfléchi: «Que je suis bonne! s'écria-t-elle. Allez, allez, soyez

tranquille, je ne le lui demanderai pas.--Ma jolie cousine, c'est la

maîtresse de musique, cette religieuse?--Oui, mon cher cousin; on

l'appelle Dorothée.--Elle est forte sur le clavecin?--Assez forte.

Cependant quelqu'un lui a dit que vous en touchez beaucoup mieux

qu'elle.--Mais elle est toute jeune?--Toute jeune, oui.--Et elle m'a

semblé fort jolie?--Et il me semble, à moi, répondit-elle avec chagrin,

il me semble que, dans les circonstances les plus fâcheuses, vous pouvez

encore faire très promptement beaucoup de curieuses remarques,

d'intéressantes découvertes et de questions... désolantes.»

A ces mots, elle partit en pleurant et sans vouloir m'entendre.

Adélaïde, tout occupée du chagrin de son amie, ne vit point ma douleur;

Adélaïde vola sur les pas de Sophie. Je restai moins surpris de mon

étourderie qu'affligé du prompt départ qui la punissoit. Les peines de

ma jolie cousine m'offroient sans doute plus d'un motif de consolation;

cependant j'étois au désespoir quand je rentrai chez moi.

* * * * *

Jasmin, que j'interrogeai à mon retour, m'avoua que, la veille, il

n'avoit pu résister à la tentation de goûter l'eau-de-vie d'Hendaye.

Elle lui avoit paru si bonne qu'il en avoit bu à plusieurs reprises. Il

avoit rempli avec de l'eau ordinaire la bouteille diminuée d'un bon

quart, et puis il avoit été faire mes commissions. Je ne m'étonnai plus

qu'il les eût faites de travers, et je lui pardonnai son infidélité en

faveur de la sincérité de l'aveu. Cependant les nouveaux chagrins de

Sophie ne devoient point me faire oublier les promesses que je lui avois

faites.

Il étoit vraisemblable que la marquise, étonnée de ne m'avoir pas vu,

alloit envoyer chez moi; je rappelai Jasmin pour lui dire qu'il ne

falloit laisser entrer que mon père, M. de Rosambert et mon gouverneur.

«Mais, Monsieur, si Mlle Justine vient?--Vous lui direz que je n'y suis

pas.--Monsieur, mais Mme Dutour, le vicomte de Florville?--Vous direz

que je n'y suis pas.--Ah! ah!--Restez dans mon antichambre pour ne

laisser passer personne, et envoyez chez mon peintre pour le prier de

venir ici tout à l'heure.»

L'artiste vint dans l'après-dînée: il commença mon portrait; il vint

avec moi le lendemain pour ébaucher celui de ma jolie cousine. Ai-je

besoin de dire que, dans cette entrevue, l'entretien commença par une

explication sur Dorothée? Sophie ne concevoit pas qu'auprès de la

personne aimée un jeune homme pût regarder quelque autre femme et la

trouver jolie. Je croyois me justifier complètement par cette réponse

qu'une religieuse à mes yeux n'ayant plus de sexe, ce que j'aurois pu

dire d'une belle statue, je l'avois dit de Dorothée. Mais Adélaïde,

ouvertement déclarée contre moi, la cruelle Adélaïde aussitôt m'observa

que celle qui étoit venue troubler nos doux entretiens auroit dû me

paroître laide à faire peur. Sans doute, il me fallut plus d'une

subtilité pour affoiblir cette objection trop solide. Enfin je n'obtins

grâce qu'en représentant, les larmes aux yeux, qu'une étourderie n'étoit

pas un crime, et qu'au surplus une remarque flatteuse pour Dorothée ne

devoit en aucune manière inquiéter Sophie, dont les charmes étoient,

comme la passion qu'ils m'avoient inspirée, supérieurs à toute espèce de

comparaison. Alors ma jolie cousine consolée me rendit toute sa

tendresse; alors ma soeur, pour me témoigner le retour de sa confiance,

me dit: «Croyez, mon frère, que vous n'avez pas été vu baisant la main

de ma bonne amie, puisque notre maîtresse de clavecin, qui, dans la

journée d'hier, est venue souvent causer avec Sophie et moi, et nous a

même deux ou trois fois parlé de vous, n'a pourtant rien dit qui

indiquât le moins du monde qu'elle se fût, le matin, aperçue de quelque

chose.»

Ainsi tous trois, réconciliés, nous nous occupâmes du portrait de

Sophie; nous nous en occupâmes plusieurs jours de suite; et voyez de

quelle patience les artistes ont besoin de s'armer contre les amans!

d'abord je gourmandai le peintre, parce que la charmante miniature ne se

faisoit pas assez vite; bientôt je me plaignis de ce qu'elle étoit

presque achevée.

Ce fut mon portrait qui se trouva fini le premier; je ne possédai celui

de ma jolie cousine que la semaine d'après.

Cependant Justine et Mme Dutour se présentoient successivement à ma

porte tous les jours, et ne remportoient jamais que cette réponse

inquiétante: «Il n'y est pas.» Le comte, qui apprit avec étonnement ce

qu'il appeloit ma conversion subite, me soutint qu'elle ne dureroit pas.

«Rosambert, j'ai dit: «Foi de gentilhomme!»--Oui; mais croyez-vous que

Mme de B... restera tranquille? Elle n'a fait jusqu'à présent que des

démarches mesurées, peu décisives. Ne vous fiez pas à ce calme apparent;

il couvre quelques desseins secrets. La marquise médite en silence les

grands coups; ce sera, n'en doutez pas, le réveil du lion.»

Un matin que j'allois au couvent comme à l'ordinaire, je crus

m'apercevoir que j'étois suivi. Un homme assez bien couvert se tenoit à

quelque distance, régloit sa marche sur la mienne, et sembloit craindre

de me perdre de vue; en sortant du couvent, je le vis encore sur mes

pas.

Rosambert, à qui je fis part de mes soupçons, m'envoya deux de ses gens

pour m'accompagner. Je leur ordonnai de garder chacun un bout de la rue

dans laquelle étoit situé le couvent.

Un secret pressentiment sembloit m'avertir des malheurs qui menaçoient

nos amours. Ce jour-là, plus qu'à l'ordinaire, je pressai Sophie de

m'apprendre quelles affaires si importantes tenoient son père éloigné, à

quelle époque le retour de M. de Pontis étoit fixé, quels moyens il me

faudroit employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, après

avoir hésité quelques momens, prit la main de ma soeur et la mienne. «Ma

chère Adélaïde, toi en qui j'ai trouvé une soeur tendre, une véritable

amie, et vous, mon cher cousin, vous qui m'avez fait aimer l'exil où je

languissois, il est temps que vous sachiez un secret important qui n'est

connu que de Mme Munich, qui doit rester toujours entre vous et moi. Je

ne suis pas Françoise, le nom que je porte est supposé. Mon père, le

baron de Gorlitz, possède des biens considérables dans l'Allemagne sa

patrie, où ma famille est puissante et considérée. Je ne sais pourquoi

l'on m'a privée du bonheur de vivre dans son sein; mais il y a bientôt

huit ans que je suis en France. Ce n'est pas le baron qui m'y a amenée.

Un domestique françois, vieilli à son service, a pris dans le temps le

train d'un homme de qualité; il s'est fait appeler M. de Pontis: il a

dit qu'il étoit mon père, et m'a laissée sous la garde de Mme Munich,

dans ce couvent où, depuis, il est venu exactement tous les six mois

savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans je n'ai

joui que deux fois du bonheur d'embrasser mon père. Quand je demande à

Mme Munich pourquoi l'on m'a élevée en France, pourquoi le baron de

Gorlitz me refuse son nom, pourquoi il vient si rarement voir sa fille,

elle me répond tranquillement que ces précautions sont nécessaires; que

je bénirai un jour la sagesse d'un père qui m'aime tendrement. Depuis

quelques mois elle me répète souvent que le moment de mon retour en

Allemagne s'approche. Hélas! je ne sais plus si mon coeur le souhaite!

Qu'il me seroit doux de revoir ma patrie, ma famille et mon père! Mais,

Adélaïde, Faublas, qu'il me seroit cruel d'être séparée de

vous!--Séparée! jamais, Sophie, jamais. Partez demain pour l'Allemagne,

dès demain je vous y suivrai. J'irai vous demander au baron: s'il aime

sa fille, il ne s'opposera point à notre bonheur.»

Comme il se prolongea délicieusement l'entretien qui suivit

l'intéressante confidence que Sophie venoit de nous faire! Adélaïde,

lasse de nous avoir répété vingt fois qu'il étoit plus de dix heures,

que Mme Munich nous surprendroit, Adélaïde força ma jolie cousine de me

quitter. Je sentis mon coeur se serrer quand j'embrassai ma soeur, je le

sentis frémir quand je dis adieu à Sophie.

En sortant du couvent, j'aperçus mon Argus de la veille en sentinelle

dans une allée voisine. Quand il me vit à quelque distance, il quitta sa

retraite, apparemment pour m'épier jusque chez moi. Je le laissai se

rapprocher quelques pas, et tout à coup je me retournai sur lui: il ne

m'attendit pas; mais, s'il couroit bien, je courois mieux. Au détour de

la rue je le saisis par la jambe, à l'instant où l'un de mes hommes

apostés l'alloit prendre au collet. Le fuyard, perdant l'équilibre,

tomba par terre, poussa de grands cris, et s'efforça d'intéresser pour

lui la populace aussitôt ameutée. Déjà quelques séditieux crioient

vengeance, et se préparoient à me faire un mauvais parti, quand je

m'écriai: «Messieurs, c'est un espion.» A ce mot de proscription, mon

ennemi, abandonné de tous ses défenseurs, vit qu'il ne lui restoit

d'autre moyen de s'épargner les coups de bâton dont je le menaçois que

de déclarer celui qui le payoit pour m'observer; il me nomma Mme Dutour.

Je le renvoyai en l'exhortant à ne plus revenir.

Le lendemain, de très bonne heure, mon père me mena, à huit lieues de

Paris, voir une maison de campagne qu'il avoit achetée depuis plus d'un

mois. Nous visitâmes le jardin, qui me parut fort joli, les appartemens,

que je trouvai commodes et rians. Je distinguai surtout une chambre fort

agréable, fort gaie, mais dont les fenêtres étoient grillées. J'en fis

faire la remarque au baron. Il me répondit froidement: «Ces fenêtres-là

sont grillées, parce que cet appartement sera désormais le vôtre.--Le

mien, mon père!--Oui, Monsieur: j'avois acheté cette maison pour y jouir

de la belle saison, mais vous m'avez forcé de faire d'un lieu de

plaisance une prison.--Une prison!--Vous m'avez trompé, Monsieur; ce

n'est ni l'amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme,

c'est le séducteur de Sophie. Quand je m'applaudissois de votre

obéissance, vous abusiez de ma sécurité! vous alliez au couvent tous les

jours. Quelqu'un qui s'intéresse apparemment à vos démarches m'en a

donné l'avis secret. Lisez cet écrit anonyme, lisez.

_Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis

huit heures jusqu'à dix, monsieur son fils va voir au couvent Mlle de

Faublas et Mlle Sophie de Pontis._

«Je sais, Monsieur, continua mon père, le peu de foi que mérite un écrit

anonyme... Je ne vous ai pas condamné sur un titre aussi méprisable;

mais, comme, dans une affaire de la nature de celle-ci, on ne doit rien

négliger, je me suis informé: j'ai appris qu'on m'avoit écrit la vérité.

Monsieur, si vous n'aimez pas Sophie, vous êtes un lâche suborneur:

cette captivité domestique est pour vous un châtiment trop doux; si vous

l'aimez, au contraire, je dois travailler à vous guérir de cette passion

que je n'approuve pas, Monsieur: vous ne sortirez pas de cette chambre.

Trois hommes que je laisse ici seront en même temps vos domestiques et

vos gardiens; ils savent quelles gens je permets que vous receviez.»

L'étonnement dans lequel ce discours m'avoit jeté ne peut se comparer

qu'à la douleur qu'il me causa. J'avois d'abord écouté sans pouvoir dire

un seul mot, je fis ensuite d'inutiles efforts pour répondre modérément:

«Mon père, oserois-je vous demander pourquoi vous n'approuvez pas mon

amour pour Sophie?--Parce que le père de cette jeune personne l'ignore,

parce qu'il se pourroit qu'il ne voulût pas vous donner sa fille, parce

que moi-même je vous destine une autre femme.--Et quelle est donc cette

infortunée que vous avez choisie, mon père?--M. Duportail est mon intime

ami, il vous estime...--Ah! c'est Dorliska que j'épouserai? une fille

perdue, ou peut-être morte!--Pourquoi morte? Je crois que mon ami

retrouvera sa fille; le Ciel doit cette consolation au plus malheureux

des pères. Lovzinski fait de nouvelles recherches, et vous, mon fils,

quand l'absence et le temps, qui usent toutes les passions folles,

auront détruit la vôtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en

Pologne...--Oui, et là, comme les chevaliers errans, j'irai de porte en

porte chercher une fille pour l'épouser!--Monsieur, vous ne remarquez

pas que vos réponses sont d'une indécence!...--Pardon, mon père, vingt

fois pardon. L'excès de ma douleur...--Mon fils, je n'ai plus qu'un mot

à vous dire. Préparez-vous à réparer les longues infortunes d'un

gentilhomme pour qui mon amitié ne doit pas être vaine...--Mon père, je

tiendrai parole à Lovzinski; j'irai jusqu'au bout du monde, s'il le

faut, chercher sa Dorliska.--Et vous renoncerez à Mlle de

Pontis?--Plutôt mourir mille fois!--Jeune homme!--Mon père, je ne

partirai pour la Pologne qu'après avoir obtenu la main de Sophie. Je le

jure par vous, par elle, par ce qu'il y a de plus sacré.--Respectez mon

autorité, ou craignez...--Eh! qu'ai-je à craindre, Monsieur? Vous me

séparez de Sophie! quel mal plus grand pouvez-vous me faire? Otez-moi la

vie, cruel que vous êtes; ôtez-la-moi, vous me rendrez service.»

Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte, et me

laissa en prison.

Que de réflexions pénibles m'agitèrent en cet affreux moment! Perdre la

liberté, c'eût été peu de chose; mais perdre Sophie!... Sophie!... Mon

absence réveilleroit sa jalousie! Elle me croiroit infidèle et parjure!

Et si son père venoit la chercher, si elle se hâtoit de quitter un pays

que ma perfidie lui auroit fait détester! Si Mlle de Gorlitz, paroissant

à la cour de Vienne dans tout l'éclat de sa beauté, alloit choisir un

époux parmi tant de jeunes seigneurs bientôt épris de ses charmes! Si

elle alloit me trahir en croyant se venger!... Mlle de Pontis dans les

bras d'un autre!... Oh! non, jamais. Sophie désespérée me resteroit

fidèle! Mais son barbare père ne pourroit-il pas la forcer de contracter

un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendroit

prisonnier, dans un village ignoré, son fils mourant d'inquiétude et de

douleur?

Cruelle marquise, c'est par toi sans doute que le baron a su mes amours

fortunées. C'est ta jalouse rage qui dicta ce perfide écrit! Que tu me

fais payer cher les rapides plaisirs que tu m'as donnés! Ah! du moins,

si ta vengeance n'avoit poursuivi que moi!

Il est vrai que j'ai sacrifié Mme de B...; et, si mes torts ne

justifient pas tout à fait sa haine, ils font au moins qu'elle ne

m'étonne pas. Mais l'injustice du baron, je ne puis la concevoir: il

exige que je sacrifie mon bonheur à son amitié pour M. Duportail! Il

punit comme le crime le plus inexorable un penchant légitime et

vertueux! il me sépare de tout ce qui m'est cher! il m'enlève à Sophie!

il m'enferme comme un criminel! Il veut donc ma mort? Eh bien, je ne

tarderai pas à le satisfaire. C'est apparemment pour prolonger mon

supplice qu'ils ont écarté tout ce qui pouvoit aider à me débarrasser du

fardeau de mon existence; mais, s'ils parviennent à m'empêcher

d'attenter à ma vie, ils ne peuvent m'obliger à m'occuper du soin de sa

conservation. Qu'ils m'apportent de quoi manger; qu'ils m'apportent...,

je jette les plats par la fenêtre, tout ira dans le jardin, à travers

ces infâmes barreaux.

Je persistai dans cette résolution violente, jusqu'à ce qu'un vif

appétit, déterminé par une diète de cinq heures, m'eût fait envisager

les choses plus sainement. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une

plaisanterie! A tout âge, en tous temps, en tous lieux, dans quelque

situation qu'on se trouve, l'estomac influe prodigieusement sur le

cerveau. Un malheureux qui est à jeun ne raisonne pas du tout comme un

malheureux qui vient de faire un bon repas.

Je m'emparai donc, sans me faire prier, des mets qu'on m'apporta pour

mon dîner, et je me disois tout bas en les dévorant: «Vraiment, j'allois

faire une belle sottise! Et qui consoleroit ma jolie cousine, si j'étois

mort? Qui lui diroit que la dernière palpitation de mon coeur fut un

soupir d'amour pour elle? Il faut manger pour vivre; il faut vivre pour

revoir, pour adorer, pour épouser Sophie.»

Le troisième jour de ma détention, le baron m'envoya mes livres, mes

instrumens de mathématiques, mon forte-piano. Mon premier soin fut de

rendre grâces à sa clémence paternelle, qui me ménageoit dans ma

retraite quelque dissipation; mais, quand je vins à réfléchir que les

soins qu'on prenoit d'adoucir ma captivité m'annonçoient combien elle

seroit longue, je sentis un vif désir de la terminer promptement. Tandis

qu'on meubloit ma chambre de ces effets nouveaux, je fis pour m'évader

une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile, et je

demeurai convaincu, après avoir examiné la situation de ma prison et le

régime établi pour sa sûreté, que, loin de négliger les précautions

nécessaires, on en prenoit de fort inutiles. J'avois encore dans ma

bourse trois morceaux de ce métal tout-puissant qui ouvre les portes et

brise les grilles, j'offris mes soixante-douze livres à mes geôliers,

que je m'efforçai de gagner par les plus belles paroles: on refusa mon

or, on rejeta mes promesses. Je ne sais comment mon père avoit fait,

mais il avoit trouvé trois domestiques incorruptibles.

Je fus bientôt honoré des visites de ceux que le baron me permettoit de

recevoir. Parlerai-je d'un marchand retiré, qui citoit sa conscience à

tout propos; d'un gentilhomme du lieu, qui me répéta cent fois le nom de

ses chiens et l'âge de sa jument, avant de me dire qu'il avoit une femme

et des enfans; d'un moine à rouge trogne, qui buvoit fort bien un vin

médiocre, quoiqu'il préférât le meilleur, de son camarade joufflu,

célèbre par son adresse à découper une volaille, et qui servoit chacun

de manière que le meilleur morceau, oublié, je ne sais comment, dans un

coin du plat, lui restoit toujours? Laissons ces gens-là, qui se

trouvent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires,

qu'un hasard bien singulier rassembloit dans ce petit village de la B...

C'étoit un curé qui avoit de l'esprit! un régent de collège qui n'étoit

pédant que par distraction et impoli que par caprice! un vieux militaire

qui ne juroit pas toujours! un vieil avocat qui disoit quelquefois la

vérité!

Quelle société pour l'ami de Rosambert, pour l'élève de Mme de B...!

quelle société pour l'amant de Sophie! Je souffrois moins quand je

restois seul: alors, ma jolie cousine, j'étois avec vous; les yeux fixés

sur votre portrait, je croyois vous parler en admirant votre image.

Image consolatrice et révérée, de combien de larmes je t'arrosai! que de

baisers tu reçus! que de fois, posée sur mon coeur, tu le sentis

tressaillir d'impatience et d'amour!

Je dois néanmoins l'avouer, les belles-lettres aussi contribuèrent à

charmer l'ennui de ma solitude. Mais, ô ma Sophie! pour échapper

quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne falloit rien

moins que les plus estimables talens ou les plus beaux génies dont notre

moderne littérature puisse s'enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian, Le

Monier et Imbert, Deshoulières et Beauharnois, La Fayette et Riccoboni,

Colardeau et Léonard, Dorat et Bernis, de Belloy et Chénier, Crébillon

fils et de La Clos[7], Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et Marmontel,

Destouches et de Bièvre, Gresset et Colin, Cochin et Linguet, Helvétius

et Cerutti, Vertot et Raynal, Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste et Le

Brun, Gessner et Delille[8], Voltaire et _Philoctète_ et _Mélanie_[9],

ses élèves; Jean-Jacques surtout, Jean-Jacques et Bernardin de

Saint-Pierre.

[7] _Les Liaisons dangereuses._

[8] Gessner n'est pas des nôtres; mais à quel poète françois aurois-je

comparé le chantre des _Jardins_?

[9] Qui ne connoît pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?

Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5 · 第 6 / 14 段