Nous passâmes en Espagne, nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui

faisoit voile pour la Havane, d'où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le

congrès nous employa dans l'armée du général Washington. Pulauski,

consumé d'un noir chagrin, exposoit sa vie comme un homme à qui elle

étoit devenue insupportable; on le trouvoit toujours aux postes les plus

dangereux: vers la fin de la quatrième campagne, il fut blessé à mes

côtés. On l'emportoit dans sa tente. «Je sens que ma fin s'approche, me

dit-il; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays! Cruelle

bizarrerie de la destinée! Pulauski tombe martyr de la liberté

américaine, et les Polonois sont esclaves!... Mon ami, ma mort seroit

affreuse, s'il ne me restoit un rayon d'espérance. Ah! puissé-je ne pas

m'abuser!... Non, je ne m'abuse point, poursuivit-il d'une voix plus

forte. Un Dieu consolateur offre à mes derniers regards l'avenir,

l'heureux avenir qui s'approche: je vois l'une des premières nations du

monde sortir d'un long sommeil et redemander à ses oppresseurs son

honneur et ses droits antiques, ses droits sacrés, imprescriptibles,

ceux de l'humanité. Je vois dans une immense capitale longtemps avilie,

déshonorée par toutes les espèces de servitudes, une foule de soldats se

montrer citoyens, et des milliers de citoyens devenir soldats. Sous

leurs coups redoublés la Bastille s'écroule, le signal est donné d'une

extrémité de l'empire à l'autre, le règne des tyrans est fini; un peuple

voisin, quelquefois ennemi, mais toujours généreux, mais toujours digne

juge des grandes actions, vient d'applaudir à ces efforts inattendus,

couronnés d'un si prompt succès. Ah! puisse une estime réciproque

commencer et affermir entre les deux peuples une inaltérable amitié!

puisse cette horrible science de fourberies et de trahisons que les

cours ont appelée _Politique_ ne pas apporter d'obstacle à cette

fraternelle réunion! Nobles rivaux de talens et de philosophie,

François, Anglois, laissez enfin et laissez pour jamais ces discordes

sanglantes dont la fureur s'est trop souvent étendue sur les deux

mondes; ne vous partagez plus l'empire de l'univers que par la force de

vos exemples et l'ascendant de votre génie. Au lieu du cruel avantage

d'épouvanter les nations et de les soumettre, disputez-vous la gloire

plus solide d'éclairer leur ignorance et de briser leurs fers.

«Approche, ajouta Pulauski, regarde à quelques pas de nous, au milieu du

carnage, parmi tant de guerriers fameux, un guerrier célèbre entre tous

par son mâle courage, ses vertus vraiment républicaines et ses talens

prématurés. C'est l'héritier d'un nom depuis longtemps illustre, mais

qui n'avoit pas besoin de la gloire de ses aïeux pour illustrer son nom;

c'est ce jeune La Fayette, déjà l'honneur de la France et l'effroi des

tyrans: cependant il commence à peine ses immortels travaux. Envie son

sort, Lovzinski! tâche d'imiter ses vertus, marche le plus près que tu

pourras sur les pas d'un grand homme. Celui-ci, digne élève de

Washington, sera bientôt le Washington de son pays. C'est à peu près

dans le même temps, mon ami, c'est à cette mémorable époque de la

régénération des peuples, que la justice éternelle doit ramener aussi

pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la liberté. Alors,

Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille! Tu

combattis si glorieusement pour la Pologne! Que le souvenir de nos

injures et de nos exploits échauffe ton courage! Que ton épée, tant de

fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs!

Qu'ils frémissent en te reconnoissant! qu'ils tremblent en se rappelant

Pulauski!... Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme,

ils t'ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom!... Les barbares! ils

se sont partagé nos provinces! Lovzinski, voilà ce qu'il ne faut jamais

oublier. Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie, la vengeance

devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle,

tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.»

Il dit[4], il expira. La mort, en le frappant, m'enleva ma dernière

consolation.

[4] Pulauski fut tué au siège de Savannah, en 1779.

Mon ami, j'ai combattu pour les États-Unis jusqu'à l'heureuse paix qui

vient d'assurer leur indépendance. M. de C..., qui a longtemps servi en

Amérique, dans le corps que commandoit le marquis de La Fayette[5], M.

de C... m'a donné une lettre de recommandation pour le baron de Faublas.

Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif que bientôt nous nous

sommes liés d'une étroite amitié. Je n'ai quitté sa province que pour

venir m'établir à Paris, où je savois qu'il ne tarderoit pas à me

suivre. Cependant mes soeurs ont rassemblé quelques foibles débris de ma

fortune, jadis immense. Mes soeurs, instruites de mon arrivée ici et du

nom que j'y ai pris, m'écrivent que dans quelques mois elles viendront

consoler par leur présence l'infortuné Duportail.»

[5] Un jeune héros. J'ai compris fort aisément que Lovzinski me

parloit du marquis de La Fayette.

* * * * *

Lovzinski resta comme abîmé dans ses réflexions douloureuses; enfin il

me dit qu'il avoit mis en moi ses plus chères espérances; que le dessein

de mon père étoit de me faire voyager l'année prochaine. J'interrompis

M. Duportail pour l'assurer que je passerois quelques mois en Pologne,

et que je ne négligerois rien pour me procurer quelques lumières sur le

sort de Dorliska.

Il étoit tard quand je quittai M. Duportail; cependant mon premier soin,

en rentrant à l'hôtel, fut d'appeler M. Person. Il accepta avec

reconnoissance la bague que j'avois achetée le matin, et, sans se faire

beaucoup presser, il m'avoua que, la veille, il avoit instruit Adélaïde

de l'étrange visite que Mme de B... m'avoit rendue chez moi. «J'avois

remarqué ce joli cavalier, me dit-il; et vous devez vous souvenir que je

me trouvai sur l'escalier quand M. Duportail nomma la marquise de B...»

Je priai M. Person d'être à l'avenir plus réservé: il me quitta en me

renouvelant les assurances de son désintéressement et de sa discrétion.

Rosambert avoit donc raison! Sophie m'aimoit! une indiscrétion de M.

Person avoit fait tout le mal. Sophie jalouse!... Mais comment

l'apaiser? Comment dissiper ses alarmes? Comment la voir?... J'aurois pu

me dispenser de me mettre au lit; l'inquiétude chassa le sommeil: toute

la nuit je m'occupai de mes peines, des peines de Sophie. Il faut avouer

cependant que je songeai quelquefois au vicomte de Florville; mais la

marquise étoit si malheureuse! les momens que je donnai à son souvenir

furent si courts! les idées qu'il me fit naître furent si

différentes!... On seroit bien sévère si l'on ne m'excusoit pas.

Je ne savois encore quel parti prendre, quand le jour parut. Mon

conseiller arriva enfin pour me déterminer. «M. Person a fait la faute,

me dit Rosambert, c'est à lui de la réparer. Faites une lettre pour Mlle

de Pontis; que le cher gouverneur s'en charge, et la remette à Mlle de

Faublas, qui ne manquera pas de la porter à son adresse.» J'écrivis[6].

M. Person, devenu le plus complaisant des hommes, accepta sans

difficulté la commission délicate que je confiois à son zèle. Il la fit

assez promptement; il m'apporta une réponse de ma jolie cousine.

[6] Le lecteur a peut-être cru que j'allois lui donner, par ordre de

date, le journal de ma correspondance amoureuse. Qu'il se rassure:

de toutes les lettres que nous nous sommes écrites, il ne verra que

celles dont la lecture est absolument nécessaire pour l'intelligence

des faits.

Elle étoit courte; elle fut bientôt lue... Rosambert, sautez de joie,

baisez ces deux lignes; écoutez:

_Vous dites que vous n'aimez pas la marquise; ah! si je pouvois en

être sûre!_

Dans l'excès de ma joie, je sautai au cou de M. Person. «Vous êtes

content de cette réponse? me dit-il; eh bien, j'ai encore une nouvelle

plus heureuse à vous apprendre.--Dites, mon cher gouverneur, dites

vite.--Monsieur, mademoiselle votre soeur m'a d'abord demandé de vos

nouvelles avec beaucoup d'intérêt. Elle a rougi quand je l'ai priée de

remettre votre lettre à Mlle de Pontis: «Monsieur Person, vous direz à

mon frère que depuis hier Sophie, désolée, m'a tout conté; vous lui

direz que maintenant je connois mieux que lui la maladie de sa cousine,

et même que j'ai lu la recette en question. Je ne suis plus étonnée que

le baron se soit fâché!... Monsieur, attendez un moment, je vais porter

la lettre... C'est peut-être pousser la complaisance bien loin; mais mon

frère se chagrine, ma bonne amie souffre, je n'examine que cela.» Elle

est revenue quelques momens après avec ce billet. En me le donnant, elle

m'a demandé, d'un air embarrassé, si l'on ne vous verroit pas. Je lui ai

objecté l'expresse défense du baron. Elle m'a observé, en rougissant

beaucoup, que Mme Munich se levoit rarement avant dix heures; que le

baron ne se levoit jamais plus tôt; et qu'enfin la porte du couvent

s'ouvroit à huit heures précises. «Eh bien, Mademoiselle, lui ai-je dit,

demain matin monsieur votre frère...» Elle m'a interrompu: «Oui, demain

matin, qu'il n'y manque pas.»

Que la journée s'écoula lentement! quelle mortelle nuit la suivit! Cent

fois je fus tenté d'arrêter mon horloge et d'avancer mes montres! Enfin

j'entendis sonner l'heure tant désirée. Je volai au couvent: Adélaïde

vint au parloir, Sophie l'accompagnoit.

«Ah! ma soeur! ah! Mademoiselle!» Je joignis leurs jolies mains, que je

baisai tour à tour. Sophie, trop émue, fut obligée de s'asseoir. «Vous

nous avez donné bien du chagrin!» me dit-elle; et je vis ses yeux se

remplir de larmes. Comment exprimer la douceur de celles que je versai!

«Vous souffrez? me dit Adélaïde.--Non, ma soeur; jamais un moment plus

heureux...--Mais ceux que vous passez avec la marquise? interrompit

Sophie en tremblant.--Ma jolie cousine, ma chère Sophie, croyez-vous que

je puisse l'aimer?--Pourquoi donc la voyez-vous si souvent?--Je ne la

verrai plus, je vous promets que je ne la verrai plus.--Ah! si vous me

trompez!...--Pourquoi donc te tromperoit-il, ma bonne amie? Puisqu'il

t'aime, il est clair qu'il ne peut pas aimer cette Mme de

B...--Adélaïde, tu ne sais donc pas...?--Si fait, je sais ce que c'est

que la jalousie, tu me l'as dit hier; mais c'est un sentiment qui fait

du mal et qui n'est pas raisonnable. Pourquoi mon frère te diroit-il

qu'il t'aime, s'il ne t'aimoit pas?--Et pourquoi le dit-il à la

marquise?--Sophie, je vous jure que je vous adorai le premier jour que

je vous vis; vous seule m'avez fait éprouver ce sentiment tendre et

respectueux qu'inspirent l'innocence et la beauté, cet amour véritable

dont il faut brûler pour Sophie. C'est vous, c'est vous seule qui m'avez

fait sentir que j'avois un coeur, et je n'aimerai jamais que vous.--Si

vous saviez combien j'ai de plaisir à vous croire!»

Sophie se pencha sur le sein d'Adélaïde qu'elle embrassa. «Comme ton

frère te ressemble! lui dit-elle: il a tes yeux, ton teint, ta bouche,

ton front!» Elle l'embrassa une seconde fois. «En vérité, répondit

Adélaïde d'un petit ton boudeur, autrefois vous m'aimiez pour moi;

maintenant je crois que vous ne m'aimez plus qu'à cause de lui... Voilà

donc ce qu'on appelle de l'amour! J'avoue que, si je le trouvai triste

hier, il me paroît aujourd'hui bien séduisant... Mon frère, quand est-ce

que vous épouserez ma bonne amie?--Le baron prétend que je suis trop

jeune; mais, si mademoiselle le permet...--Pourquoi donc m'appelez-vous

mademoiselle? ne suis-je plus votre jolie cousine?--Ah! jolie, plus

jolie que jamais! plus que jolie! Si vous le permettez, j'irai parler à

M. de Pontis; je lui dirai que j'adore sa fille, que sa fille m'a

choisi; je lui dirai qu'il me donne ma femme, qu'il m'unisse à

Sophie.--Mon père n'est point à Paris... Des affaires de famille... Je

vous conterai tout cela: mais il faut que je vous quitte.--Quoi!

déjà?--Oui, il faut que je rentre avant que Mme Munich se

réveille.--Demain, j'aurai donc le bonheur!...--Demain! tous les

jours...--Non, cela ne se peut pas. Non, cela ne se peut pas, répéta

Adélaïde, on s'en apercevroit... Mon frère, une fois par semaine.--Oh!

mais, répliqua Sophie, tu sais bien comme Mme Munich dort quand elle a

bu, et elle boit souvent.--Quoi! ma jolie cousine, votre

gouvernante...--Aime le vin et les liqueurs fortes; c'est une

Allemande.--Eh bien, en ce cas, je puis venir ici...--Dans trois ou

quatre jours, interrompit encore ma soeur; plus souvent ce seroit nous

exposer...» Sophie soupira. «Hélas! oui, dit-elle, si l'on alloit nous

séparer!... Adieu, mon cher cousin. (Elle s'éloignoit; elle revint.) Ah!

je vous en prie, n'allez pas chez la marquise.--N'y allez pas, mon

frère, me dit aussi Adélaïde; n'y allez pas, entendez-vous? et, si elle

vient chez vous, renvoyez-la.»

Lecteurs septuagénaires et goutteux, c'est à vous que je m'adresse. La

vieillesse et ses infirmités n'ont pas toujours roidi vos jambes et

glacé vos coeurs. Il fut un temps où vous eûtes aussi vos rendez-vous;

alors vous partiez plus légers, plus prompts que les vents, et vous

reveniez de même. Vous ne l'avez pas oublié sans doute, et par

conséquent vous jugez que mon père dormoit encore quand je rentrai chez

moi.

Je ne m'occupai le reste de la journée que de mon bonheur; la nuit

suivante fut aussi courte que la dernière m'avoit paru longue. Les

songes les plus doux embellirent mon paisible sommeil; ils me montrèrent

ma Sophie; et, ce qu'on croira difficilement peut-être, ils ne me

montrèrent qu'elle.

* * * * *

Il étoit près de midi quand je sonnai Jasmin. «Tu ne m'as pas rendu

réponse hier. Comment se porte Mme de B...?--Hier, Monsieur? vous ne

m'avez pas dit d'y aller.--Comment! Jasmin, vous n'y avez pas été! vous

savez qu'elle est malade!... Courez-y donc vite.»

Envoyer chez la marquise, ce n'étoit pas y aller, ce n'étoit pas manquer

de parole à Sophie. D'ailleurs, il y a des devoirs de société qu'un

galant homme ne peut se dispenser de remplir.

Jasmin revint une heure après: «Monsieur, Mlle Justine m'a dit que

madame étoit plus mal, et qu'on craignoit que la fièvre ne se

réglât.--On craint que la fièvre ne se règle; mais cela est donc

sérieux?--Oui, Monsieur, Mlle Justine m'a dit tout bas de vous avertir,

de sa part, que monsieur le marquis étoit parti ce matin pour

Versailles, où il doit rester trois jours.--C'est bon, Jasmin, allez.»

[Illustration: FAUBLAS CHEZ CORALIE]

La fièvre va se régler!... Pauvre vicomte de Florville!... Ce sont les

propos du baron,... c'est mon ingratitude:... car au fond elle a à se

plaindre de moi. Je l'ai trompée... Je n'avois qu'à lui dire que j'en

aimois une autre... Elle va plus mal! Et si le danger devenoit encore

plus grand! Si la marquise, à la fleur de son âge, périssoit consumée

d'une maladie lente!... J'aurois éternellement sa mort à me

reprocher!... Cette idée est insupportable... O ma Sophie, tu m'es bien

chère! mais faut-il, à cause de toi, laisser la marquise mourir de

chagrin?

J'appelai Jasmin: «Retourne à Justine, demande-lui si, dans l'absence du

marquis, je ne pourrois pas voir Mme de B..., la calmer,... la consoler

un peu? Jasmin, si cela se peut, tu t'informeras de l'heure,... de la

porte par laquelle je dois entrer;... enfin tu arrangeras cela avec

Justine.--Oui, Monsieur.--Va vite.»

Il ne tarda pas à revenir. Justine lui avoit dit qu'elle ne croyoit pas

que madame fût en état de recevoir personne; qu'elle ne savoit pas si

madame seroit bien aise de la visite de monsieur le chevalier; que,

cependant, il n'y avoit qu'une scène à risquer. Je savois le chemin: ce

soir, sur les neuf heures, je n'avois qu'à me glisser par la porte

cochère, gagner promptement l'escalier dérobé, ouvrir la porte du

boudoir avec la clef qu'elle donnoit. Au reste, si madame se fâchoit,

Justine ne prenoit rien sur elle, et ce seroit mon affaire.

A neuf heures précises je frappai à l'hôtel du marquis. «Qui

demandez-vous?» cria le suisse. Je répondis: «Justine», et je me coulai

rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir: «Comment

va-t-elle?--Bien doucement.--Elle est là, dans sa chambre à

coucher?--Oh! mon Dieu, sûrement, et au lit.--Elle est alitée?--Oui,

Monsieur.--Cet imbécile de Jasmin ne m'a pas dit cela. Est-elle seule?

ses femmes...--Elle est seule, Monsieur; mais je n'ose vous annoncer»,

ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l'embrassai par

distraction. «Tiens, vois-tu cette chienne d'ottomane-là? je ne

l'oublierai de ma vie», et, toujours par distraction, je poussai Justine

dessus. Elle parut véritablement effrayée. «Mon Dieu! madame va

entendre, elle ne dort pas.» Effectivement la marquise, forçant sa voix

un peu éteinte, demanda qui étoit là. Justine ouvrit la porte de la

chambre à coucher: «Madame, c'est...» J'approchai du lit, je pris la

belle main qui entr'ouvroit les rideaux: «C'est moi, c'est votre amant,

qui, plein d'inquiétude...--Quoi! Monsieur, qui vous a ouvert la porte?

qui vous a permis?...--J'ai cru que vous excuseriez...--Eh bien!

Monsieur, que voulez-vous? insulter à ma douleur? redoubler mes

chagrins? augmenter mon mal?--Je viens pour le calmer.--Le calmer!

Monsieur, ferez-vous que je n'aie pas entendu ce que votre père a dit,

que je n'aie pas lu ce que vous avez écrit? (La marquise fit quelques

efforts pour me cacher ses larmes.)--Madame, devez-vous m'imputer les

torts du baron? Et quant à la lettre...--Monsieur, je ne vous demande

pas d'explication, je n'en veux pas.--Au moins, dites-moi si depuis hier

vous vous sentez un peu mieux.--Plus mal, Monsieur, plus mal. Mais que

vous importe? Quelle espèce d'intérêt prenez-vous à ce qui me

touche?--Pouvez-vous le demander!--Sans doute j'ai tort; je dois être

assez convaincue que vous ne m'aimez pas.--Ma chère maman!...--Laissez

ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hélas! trop court; ce

nom qui rappelle un enfant trop aimable et trop aimé! un enfant dont la

fausse candeur me séduisit, dont les charmes peu communs égarèrent ma

raison... Je me flattois qu'au moins sa tendresse étoit le prix de la

mienne... Hélas! il me trahissoit froidement! Cruel! si jeune encore,

vous possédez à ce point l'art de tromper!--Non, je ne vous trompe

pas.--Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un

mérite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement

sacrifiée, gémit de vous avoir connu, et, pour qu'il ne manque rien à

mon humiliation, allez trouver votre père, votre père qui ose me faire

un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne fils m'en

a cruellement punie; mais, Faublas, souvenez-vous du moins,

souvenez-vous toujours que cette femme qu'on vous a dite ardente, vive,

emportée, uniquement dévorée de la soif du plaisir, que cette femme ne

put résister au chagrin d'avoir été si cruellement traitée, et ne se

consola jamais de vous avoir perdu.--Ma chère maman, pouvez-vous

méconnoître le sentiment qui me ramène?--Oui, la pitié que vous ne

pouvez refuser à mes peines! l'offensante pitié!--Non: l'amour, l'amour

le plus vif.»

Je pris une de ses mains, qu'elle ne retira plus. On ne peut se figurer

combien ses plaintes m'avoient ému, combien je souffrois de l'état où je

la trouvois.

«Ah! me dit-elle, que vous connoissez bien ma foiblesse et ma crédulité!

Allons, Faublas, asseyez-vous là. (Je me plaçai sur le bord de son lit.)

Eh mais, si quelqu'un entroit! si l'on vous voyoit! Faites-moi le

plaisir d'appeler Justine, elle est dans le boudoir... Petite, que ma

porte soit fermée à tout le monde... Tu diras à mes femmes que je

repose, et tu recommanderas bien dans l'antichambre qu'on ne laisse

entrer personne... Mon ami, vous souperez ici.--De tout mon

coeur.--Petite, demande une volaille... Tu leur diras que je suis

assoupie, fatiguée; mais qu'avant de m'endormir je me sens quelque envie

d'entamer une aile... Surtout je veux être tranquille. Toi, Justine, tu

auras un appétit excessif: tu m'entends bien?--Oui, Madame, répliqua la

soubrette en riant; oui, il faut ce soir que je mange comme deux.»

Dès que Justine fut sortie, je serrai la marquise dans mes bras, et,

après avoir préludé par de petites caresses, je voulus pousser très loin

mes entreprises. On m'opposa une résistance à laquelle je ne m'attendois

pas, et Justine, qui apportoit un poulet, me força de suspendre

l'attaque. La marquise ne voulut pas manger; moi, tout en dépeçant

l'animal, je considérois l'appartement avec une attention que ma belle

maîtresse remarqua. «Mais que regarde-t-il donc ainsi?--Cet appartement

que je reconnois avec plaisir, il me semble que c'est ici...» La

marquise me comprit: «Oui, c'est ici que la figure de Mlle Duportail m'a

joué un vilain tour.--Pourquoi vilain?--Pourquoi? parce que Faublas est

un trompeur.--Ah! vous allez recommencer la querelle! En vérité, maman,

vous êtes ce soir bien singulière. Vous voulez qu'on dispute, et vous ne

voulez pas qu'on se raccommode.--Justement, Monsieur le libertin et

l'ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le

contraire: c'est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la

dispute. Au reste, puisque nous en sommes là-dessus, demandez au baron

s'il ne faut pas...--Quoi! maman, il se pourroit que ce que mon père a

dit...? Ce seroit là ce qui empêcheroit...?--Que ce soit cela ou autre

chose, toujours est-il certain, Monsieur le conquérant, que ce soir il

n'y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-là!--Ah! ma

petite maman, c'est précisément dans ce sens-là qu'il y en aura.--Je

vous assure que non.--Je vous proteste que si.»

L'air déterminé dont j'affirmois parut effrayer la marquise: je la vis

s'arranger de la manière qu'elle jugea la plus propre à me contrarier.

«Oui, oui, faites vos dispositions; mais, dès que j'aurai soupé, quand

Justine ne sera plus là, vous verrez!--Justine ne s'en ira pas...

Petite, ne quitte pas mon appartement... Chevalier, asseyez-vous ici,...

un peu plus près de nous... Là, bien, j'ai quelque chose à vous dire.»

Elle passa un bras derrière moi, appuya sa tête sur mon épaule; et,

après m'avoir donné un baiser: «Faublas, m'aimez-vous? dit-elle en

baissant la voix.--Maman, n'en doutez plus.--Je vous en demande une

preuve.--Quoi donc? m'écriai-je avec inquiétude.--De ne pas insister ce

soir sur le raccommodement...--Pourquoi cela?--Mon ami, j'ai la fièvre,

vous la gagneriez.--Eh bien! qu'importe?--Qu'importe! répéta-t-elle en

m'embrassant; j'aime cette réponse-là: que n'est-elle aussi sage qu'elle

me paroît flatteuse!... Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas

d'un bonheur qui vous coûteroit votre santé! Quelle femme assez peu

délicate pourroit acheter à ce prix quelques instans rapides d'une

jouissance d'autant moins douce qu'elle est plus répétée? Quelle femme

assez aveugle, assez insensible, pourroit, en se donnant à toi, ne céder

qu'à l'attrait du plaisir? Qui! moi! j'énerverois tes forces!

j'épuiserois ta jeunesse! j'altérerois un des plus beaux ouvrages de la

nature! je détruirois un de ses chefs-d'oeuvre les plus séduisans! Non,

mon cher Faublas, non. Pour t'épargner des regrets, je combattrai tes

désirs et ma propre foiblesse; dans tous les temps tu me trouveras prête

à m'immoler pour ton bonheur; et, loin de te préparer des jours tristes

ou douloureux, je donnerai, s'il le faut, ma vie, pour prolonger, pour

embellir la tienne. O des amans le plus aimable et le plus aimé! ce

n'est pas pour moi seulement que je te chéris; va, quoi qu'on en puisse

dire, c'est toi, c'est toi-même que j'adore en toi... Mon bon ami,

promets-moi de ne pas insister ce soir... Je renverrai Justine; tu seras

là, je te verrai, je t'entendrai, je m'endormirai peut-être sur ton

sein; je serai trop heureuse... Mon bon ami, donne-moi ta parole

d'honneur... Chevalier, répondez-moi donc... Mais voyez comme il

réfléchit pour une chose si simple!»

La marquise avoit raison: je réfléchissois. Je pensois à Sophie; je

faisois à ma jolie cousine l'hommage des privations qu'on m'imposoit;

et, cette idée m'inspirant le courage de les supporter, je promis à sa

rivale d'être sage. Aussitôt Justine reçut l'ordre de s'éloigner.

«Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d'un air de

satisfaction. Causons tranquillement: ce plaisir-là, s'il est moins vif

qu'un autre, est plus durable... De quoi riez-vous?--D'une idée

peut-être singulière.--Dites, mon ami, dites.--Si l'on pouvoit imposer à

une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux

heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq

minutes qu'alors elle emploieroit à son gré?...--Mon ami, beaucoup de

belles dames trouveroient l'alternative embarrassante. On dit qu'il y en

a pour qui le plaisir de parler sentiment est le _nec plus ultra_ de

l'amour; toutes les autres fonctions d'une maîtresse coûtent

singulièrement à leur complaisance: d'honneur, je crois que, s'il en

existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous

assure qu'il s'en rencontreroit beaucoup, mais beaucoup, à qui ce

bavardage et cette inaction de deux heures paroîtroient fort ridicules.

J'en connois qui aimeroient bien mieux rester muettes toute leur

vie.--Ce n'est pas vous, maman.--Moi, je serois du parti qui accorderoit

les deux autres.--Oui?--Oui, mon ami. Les deux heures de conversation,

ce seroit pour aujourd'hui, supposons, et les cinq minutes de bonheur,

je les garderois pour demain.--Pour demain? souvenez-vous-en

bien.--Ah!...--Ah! vous l'avez dit.--Oui, mais ce n'étoit qu'une

supposition.»

La marquise mit beaucoup du sien dans l'entretien que nous eûmes

ensemble; et je lui découvris mille perfections que je n'avois pas

encore eu le temps d'apercevoir. Elle m'étonna par une foule de traits

satiriques, ingénieux ou brillans; il lui échappa même quelques pensées

un peu philosophiques, mais pas une seule réflexion morale. J'admirai

surtout en elle cette élocution élégante et facile que l'usage du grand

monde donne quelquefois, cet esprit naturel et fin qui ne s'acquiert

jamais; un goût épuré, dont auroient grand besoin beaucoup de nos beaux

esprits que je ne nomme pas, et plus de savoir que n'en a communément

une femme belle ou jolie.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5 · 第 3 / 14 段