Je ne croyois être auprès d'elle que depuis un quart d'heure, quand nous

entendîmes sonner minuit. «Voici le moment de la retraite, mon ami, me

dit-elle, il faut que Justine vous reconduise elle-même jusqu'à la

porte, à cause de mon suisse qui n'entend pas raison. (La suivante

attentive accourut au premier coup de sonnette.) Petite, tu vas

reconduire ton amoureux.--Comment? son amoureux!--Eh! sans doute; vous

ne comprenez pas que Justine qui fait entrer un jeune homme le soir, qui

le reconduit à minuit, a tout à fait l'air d'avoir une affaire de coeur?

Je suis sûre que demain on le dira tout haut dans l'office; mais la

petite sait bien que je la dédommagerai amplement de ce qu'elle pourra

souffrir à cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain

sur les huit heures?--Au plus tard.--Mon ami, je serai malade pour tout

le monde... Allons, petite, reconduis-le: car, enfin, il faut ménager un

peu ta réputation; plus il s'en ira tard, et plus on s'égayera sur ton

compte... Allez sans lumière, pour qu'on ne vous voie pas dans le petit

escalier, et marchez bien doucement, de peur de vous blesser.»

Justine et moi nous entrâmes dans le boudoir. J'eus soin de bien fermer

la porte de la chambre à coucher qui y communiquoit, tandis que Justine

ouvroit à tâtons celle qui conduisoit à l'escalier dérobé. Au lieu de

suivre sur cet escalier ma conductrice, qui me tendoit la main, je

l'attirai doucement vers moi. «Mon enfant, lui dis-je si bas qu'à peine

elle entendit, tu te souviens bien de la scène de l'ottomane; je veux me

venger: aide-moi, ne dis mot.» Justine, toujours disposée à me servir,

me seconda si bien sur l'ottomane que la marquise elle-même n'auroit pu

mieux faire; jamais je n'éprouvai mieux combien eut raison celui qui, le

premier, écrivit: «La vengeance est le plaisir des dieux!»

Si l'on veut se pénétrer de mon esprit, considérer mon âge, examiner ma

position, on verra que je ne pouvois manquer au rendez-vous du

lendemain. La marquise m'attendoit avec impatience: elle me prodigua les

caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit

même ma curiosité, toujours empressée, avec une complaisance qui me

parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, elle arrêta mes

transports au moment de les couronner, et, prétextant encore sa fièvre

maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la

tendresse d'une amante, cette preuve si chère à tous les jeunes gens, si

nécessaire au plus ardent de tous! Je supportois ma peine assez

patiemment, dans l'espérance qu'au moins la jolie suivante, au moment du

départ, auroit pitié de moi; point du tout, la marquise, qui n'étoit

plus alitée, me reconduisit elle-même jusqu'à l'escalier dérobé. Je

voyois bien que Justine souffroit de ma douleur; mais pouvoit-elle me

consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien désolé.

Rosambert, que j'instruisis des rigueurs de ma belle maîtresse, n'en

parut point étonné. Il me dit: «Je vous ai prévenu que Mme de B...

régloit sa conduite sur les circonstances, et la changeoit selon les

événemens. Quelles que soient les qualités physiques et les facultés

morales de Mlle de Pontis, puisque le chevalier l'aime, elle est à ses

yeux spirituelle et jolie. Cette passion est légitime, honnête et

vertueuse; c'est un premier amour. Il naquit de la sympathie; il vit de

privations; il croîtra par les obstacles, l'habitude et l'espérance.

Mlle de Pontis est donc une rivale dangereuse. Voilà, n'en doutez pas,

ce que s'est dit la marquise; mais, après avoir examiné les moyens de

son ennemie, elle a calculé ses propres forces et la foiblesse du jeune

Adonis dont il s'agit de disputer le coeur irrésolu...--Irrésolu,

Rosambert!--Eh! oui, irrésolu quant à présent. Vous adorez l'une; mais

vous ne pouvez vous décider à lui sacrifier l'autre... A votre âge,

l'attrait du plaisir a une force irrésistible. Vous savez de quel

plaisir je veux parler: Sophie ne peut vous l'offrir, celui-là! C'est

Mme de B... qui en est la dispensatrice intéressée; eh bien! mon ami,

irriter sans cesse vos désirs, les satisfaire quelquefois, ne les

épuiser jamais, en deux mots voilà son plan. C'est pour rendre ses

faveurs plus précieuses qu'elle en sera désormais avare. Croyez qu'elle

souffrira comme vous des privations qu'elle va vous imposer; mais, à

quelque prix que ce soit, la marquise a juré de vous conserver.»

Enfin, il est temps de retourner à Sophie! Elle luit enfin la troisième

journée! Je puis aller au couvent voir ma jolie cousine. Oh! comme

depuis trois jours elle étoit encore embellie!

Pendant deux mois, à peu près, j'eus le bonheur de l'entretenir au

parloir régulièrement deux fois par semaine. O pouvoir prodigieux des

vertus et de la beauté réunies! en quittant ma Sophie, j'imaginois

toujours qu'il étoit impossible que je l'aimasse davantage, et, chaque

fois que je la voyois, je sentois que mon amour étoit encore augmenté.

Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis

souvent la belle marquise, qui, toujours attachée au plan de réforme

qu'elle avoit en effet adopté, économisoit nos plaisirs, au point de me

refuser quelquefois le nécessaire. Il faut avouer encore que ma jolie

petite Justine, qui savoit très bien mon adresse, venoit _incognito_

chez moi recueillir les épargnes de sa maîtresse.

M. Duportail, impatient de retrouver sa chère fille, étoit parti depuis

six semaines pour la Russie, dans l'espérance de s'y procurer quelques

lumières sur le sort de Dorliska.

Un jour que j'étois avec Rosambert à l'Opéra, nous y rencontrâmes le

marquis de B... Il salua le comte d'un air froidement poli, mais il me

fit l'accueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus

de deux mois, il n'avoit pas eu le bonheur de pouvoir me joindre, et il

me demanda comment mon père se portoit. «Fort bien, Monsieur le

marquis: il est actuellement en Russie.--Ah! ah! cela est donc

vrai?--Assurément.--Monsieur, et Mlle Duportail?--Ma soeur se porte à

merveille.--Toujours à Soissons?--Oui, Monsieur.--Et quand revient-elle

dans ce pays-ci?--Au carnaval prochain», répondit aussitôt Rosambert.

Pour détourner cette plaisanterie dont je craignis l'effet, j'assurai au

marquis que ma soeur viendroit passer l'hiver à Paris. «Mais, reprit M.

de B..., vous ne demeurez donc plus à l'Arsenal?--Toujours,

Monsieur.--En ce cas, recommandez donc à vos gens d'être un peu plus

civils et plus attentifs. Ils m'ont bien dit que monsieur votre père

étoit allé en Russie; mais, quand je leur ai demandé de vos nouvelles et

de celles de mademoiselle votre soeur, ils m'ont répondu brusquement que

M. Duportail n'avoit pas d'enfans.--C'est que son père le gêne beaucoup,

interrompit Rosambert; il ne lui permet de recevoir personne.--Oui,

Monsieur, la réponse qu'on vous a faite est sans doute une suite des

ordres que mon père aura donnés.--Eh bien! je croyois monsieur votre

père plus raisonnable; un jeune homme doit avoir un peu de liberté. Une

demoiselle! oh! c'est différent! on ne sauroit veiller les filles de

trop près! et je connois des demoiselles très comme il faut, qu'on ne

tient pas assez..., à qui on laisse faire de mauvaises connoissances (en

disant cela, il regardoit Rosambert d'un air malin); mais vous! cela est

trop rigoureux! Tenez, je veux vous procurer quelque agrément, quelque

dissipation. La marquise est ici: je veux vous présenter à la

marquise.--Monsieur, je ne puis...--Venez, venez, elle vous recevra

bien.--Je ne doute pas que, présenté par vous... Mais, Monsieur...--Eh!

mais, pourquoi toutes ces façons? me dit Rosambert. Madame la marquise

est très aimable.--N'est-il pas vrai, Monsieur, reprit le marquis en

s'adressant d'abord au comte et ensuite à moi, n'est-il pas vrai qu'elle

est très aimable, ma femme?... elle a beaucoup d'esprit. D'abord je ne

l'aurois pas épousée sans cela.--La vérité est que madame la

marquise a beaucoup d'esprit; et monsieur le sait bien! s'écria

Rosambert.--Monsieur le sait bien? répéta le marquis.--Oui, Monsieur, ma

soeur me l'a dit.--Ah! mademoiselle votre soeur! oui... Je vous assure,

Monsieur, qu'il ne manque à ma femme que d'être un peu plus

physionomiste; mais cela viendra, cela viendra,... j'ai déjà remarqué

qu'elle a un goût naturel pour les belles figures. Monsieur Duportail,

la vôtre est très prévenante, et puis vous ressemblez singulièrement à

mademoiselle votre soeur, que la marquise aime beaucoup. Venez,

suivez-moi, je vais vous présenter à la marquise.--En vérité, Monsieur

le marquis, je suis désolé de ne pouvoir mieux répondre à tant

d'honnêtetés; mais je me suis, pour ainsi dire, dérobé de chez moi; je

vais me cacher dans le parterre,... je ne puis paroître dans une loge...

Si quelqu'un des amis de mon père me voyoit, il le lui écriroit

sûrement, et vous n'avez pas d'idée de la scène que M. Duportail me

feroit à son retour.--Il y a des parens bien ridicules!... Je savois

bien que j'avois quelque chose à vous demander, Monsieur...

Connoissez-vous un certain M. de Faublas?» Je répondis sèchement non.

«Mais le comte le connoît peut-être? continua le marquis.--De Faublas?

répliqua Rosambert. Mais oui, je crois avoir entendu ce nom-là,... j'ai

vu cela quelque part.» Il prit le marquis par la main, et, affectant de

parler plus bas: «Ne parlez jamais des Faublas devant les Duportail: ces

deux familles-là sont ennemies!... Il y aura du sang répandu au premier

jour.--Tout cela s'est donc découvert? répliqua le marquis à

demi-voix.--Quoi, tout cela? répondit Rosambert.--Bon! vous m'entendez

de reste.--Non, le diable m'emporte!--Oh! que si; mais vous avez raison:

à votre place, je serois aussi discret que vous.--D'honneur! si je

comprends un mot!...--Allons, brisons là», dit le marquis. Il éleva la

voix. «Oh çà, dis-moi, Rosambert, car je suis un bon diable, je ne sais

pas garder rancune, moi! dis-moi pourquoi, depuis plus de six semaines,

tu n'es pas venu nous voir.--Des affaires.--Bon! des affaires; des

maîtresses!... On ne m'attrape pas, va! J'espère qu'au moins tu voudras

bien venir saluer la marquise!--Assurément... Chevalier, vous voulez

bien m'attendre ici un moment?»

Le marquis, en me quittant, me répéta qu'il regrettoit fort de ne

pouvoir me présenter à sa femme.

Un quart d'heure après Rosambert revint à moi en riant. «Mme de B... n'a

pas paru fâchée de me voir, me dit-il: elle m'a reçu poliment; nous nous

sommes traités réciproquement comme des gens de connoissance qui se

souviennent de s'être rencontrés souvent dans le monde. Pourtant la

marquise a été un peu étonnée quand son bon mari lui a dit que j'étois

ici avec M. Duportail le fils, qui n'avoit jamais osé lui venir

présenter ses devoirs. Vous concevez que, tout étant fini entre Mme de

B... et moi, je n'ai pas cherché à augmenter l'embarras de sa position;

au contraire, je l'ai charitablement aidée à me tromper moi-même: je

suis entré dans toutes ses idées aussi bonnement que son cher époux. Ce

qu'il y a de fort singulier, c'est que j'ai trouvé de temps en temps de

grandes obscurités dans cette plaisante scène, qui m'a d'ailleurs

beaucoup amusé. Vous m'expliquerez cela, Faublas. Tenez, quoique M. de

B... parlât bas dans ce moment-là, j'ai pourtant bien entendu qu'il

disoit à la marquise: «Madame, je vous le disois bien que cette Mlle

Duportail n'étoit pas une fille honnête. Tout cela s'est découvert; les

Duportail sont furieux; et, s'ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui

feront un mauvais parti. Je suis sûr que le voyage de la demoiselle à

Soissons et celui du père en Russie ne sont que des prétextes. Aussi ce

père a bien mérité cela: il gêne horriblement son fils, et il laisse

faire à sa fille tout ce qu'elle veut.» Voilà à peu près, continua le

comte, ce que le marquis a dit. Faublas, vous êtes au fait, faites-moi

le plaisir de m'apprendre ce que tout cela signifie.»

Je contai à Rosambert comment le marquis avoit trouvé mon portefeuille

dans un _mauvais lieu_, comment il avoit prouvé à sa femme que Mlle

Duportail étoit une p....., comment la marquise s'étoit fait rendre mes

lettres sur son ottomane, moi présent. Le comte donna un libre cours à

sa gaieté et finit par me demander pourquoi je n'avois pas voulu être

présenté à Mme de B... «Mon ami, lui répliquai-je, si j'étois follement

épris de la marquise et qu'il n'y eût pas eu d'autres moyens de la voir

que celui-là, je l'aurois employé; mais, puisque nous nous joignons

facilement, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, puisque les rendez-vous

ne nous manquent pas, pourquoi aurois-je encore été chercher des dangers

sous un travestissement nouveau?--Quoi donc! cela auroit produit des

scènes plaisantes! A votre place, la marquise n'auroit pas balancé.»

Après le spectacle, je suivis Rosambert à la loge de Mlle ***, qu'il

connoissoit particulièrement. Une danseuse étoit avec la princesse. «Il

est joli, dit celle-ci après m'avoir majestueusement toisé.--C'est

l'Amour, répondit l'autre, ou c'est le chevalier de Faublas!» Je

remerciai vivement l'honnête personne qui m'adressoit un compliment si

flatteur. «Chevalier, me dit-elle, je vous ai entrevu quelque part, et

depuis plusieurs mois j'entends parler de vous presque tous les jours.

Vous pouvez être une très belle fille; mais, quant à moi, j'aime mieux

un joli garçon.» Je fixai le comte: «Rosambert, il me paroît que vous

m'aviez annoncé!» Rosambert me donna sa parole d'honneur que non.

Cependant les deux dames se parloient à l'oreille; et Coralie (c'est le

nom de la danseuse), Coralie rioit comme une folle.

Ai-je besoin de dire que déjà la partie carrée se décidoit; que nous

soupâmes chez la déesse; que je ramenai la nymphe chez elle, et que j'y

partageai son lit? Qui ne sait pas qu'à l'Opéra les divinités sont de

bien foibles mortelles; que c'est le pays du monde où les passions se

traitent le plus lestement; que c'est là surtout qu'une affaire de coeur

commence et s'achève dans la même soirée?

Coralie n'étoit ni belle ni jolie; mais elle avoit la vivacité qui

plaît, les grâces qui attirent: on écoutoit avec plaisir son petit

jargon galant. Sur sa figure mutine régnoit la gaieté; son maintien, un

peu _dévergondé_, provoquoit le désir. Au reste, grande et bien faite,

belle main, joli pied, superbe peau! Coralie, d'ailleurs, possédoit si

bien l'art des voluptés secrètes! elle épuisoit avec tant de

discernement toutes les ressources du métier!... J'oubliai dans ses bras

Justine et Mme de B...

Mais, par une singularité que je n'entreprendrai pas d'expliquer,

l'image des vertus les plus pures vint, au sein du libertinage, se

présenter à mon esprit troublé; et, ce qui n'est pas moins digne de

remarque, je m'avisai de vouloir parler dans un de ces momens où l'homme

le plus étourdi, exempt de toute distraction, ne laisse échapper que de

très courts monosyllabes ou de longs soupirs étouffés. «Ah! Sophie!»

m'écriai-je. J'aurois dû dire: «Ah! Coralie!...» «Sophie! répéta la

nymphe sans se déranger; Sophie! vous la connoissez? Eh bien, c'est une

sotte, une bégueule, une pécore, qui n'a jamais été jolie, qui est

fanée, et à qui il est arrivé la semaine passée...» Elle ne put en dire

davantage; mais, quoiqu'en parlant prodigieusement vite, elle avoit si

bien employé son temps que je ne savois lequel admirer le plus, ou de

l'étonnante agilité de ce corps si souple, ou de l'extrême volubilité de

cette langue si déliée.

Il étoit dix heures du matin quand je quittai Coralie. Le baron, informé

de mon absence, attendoit impatiemment mon retour. Il me fit souvenir,

d'un ton sévère, qu'il m'avoit prié de ne jamais coucher ailleurs qu'à

l'hôtel. Je montai chez moi; M. Person m'y attendoit. J'allois lui

reprocher sa trahison, il me prévint: il m'observa qu'il étoit

impossible que le baron ignorât cette échappée nocturne; qu'en pareil

cas, le devoir d'un gouverneur étoit d'avertir un père, et que se

laisser prévenir par le suisse ou par quelque autre domestique, c'eût

été fort maladroitement découvrir notre intelligence. Je n'avois rien à

répondre à de si bonnes raisons, et puis j'étois déjà occupé de toute

autre chose. Jasmin venoit de me remettre une lettre qu'on lui avoit

laissée depuis plus d'une heure. Je voyois avec surprise qu'elle étoit

adressée à Mlle Duportail. Je décachetai promptement, et je lus:

_Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que Mlle

Duportail n'est point à Soissons, et que sans doute elle se cache dans

les environs de Paris. Si cela est, cette charmante enfant, qui doit

se souvenir de moi, montera demain matin à cheval, avec son habit

d'amazone, et viendra, suivie d'un seul domestique, couvert d'un habit

bourgeois, me joindre, à huit heures précises, au bois de Boulogne, à

la porte de Boulogne même. Je suis, s'il faut l'en croire, celui

qu'elle aime encore, etc._

Le vicomte DE FLORVILLE.

«En effet, m'écriai-je, j'ai depuis longtemps parole avec le vicomte:

allons, ce sera pour demain matin... Jasmin, tu vas venir avec moi.»

J'allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de

le porter de ma part à Mlle Coralie, rue Meslay, porte Saint-Martin.

Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu'avoit dit Mlle

Coralie: «Monsieur, elle m'a fait répéter plusieurs fois votre nom:

«C'est bien de la part du chevalier de Faublas? Un jeune homme... tout

jeune... qui a tout au plus dix-sept ans?--Mais, Mademoiselle, lui ai-je

dit, est-ce que vous ne le connoissez pas?» Elle a répondu: «Si fait;

mais il est bon de s'expliquer. Vous direz au chevalier de Faublas que

je l'attends demain à souper.»

«Demain à souper, Jasmin! mais cela s'arrange assez mal: je passerai la

journée avec le vicomte de Florville! Allons, n'importe, je ne veux pas

désobliger Coralie.»

Jasmin me laissa, et je me livrai à mes réflexions: «O ma jolie cousine,

que d'injures, que d'infidélités je te fais!... Des infidélités! mais

non. J'offre à mes maîtresses un hommage impur, que ma vertueuse amante

rejetteroit, qui profaneroit les charmes de Sophie... Mais... Mme de

B...! Justine! Coralie en même temps! trois à la fois!... Eh bien,

fussent-elles cent, qu'importe? ou plutôt mon excuse n'est-elle pas dans

le nombre? Si Mme de B... étoit aimée, lui donnerois-je des rivales? La

marquise m'occuperoit-elle, si j'avois un attachement sérieux pour

Justine ou pour Coralie?... Non, non. Ces trois intrigues-là ne

signifient rien,... ce ne sont que des goûts passagers,... c'est

l'effervescence de la jeunesse... La marquise, il est vrai, me paroît

beaucoup plus aimable que les deux autres; mais enfin il n'y a que ma

jolie cousine qui m'inspire un amour pur et désintéressé... Oui, ma

Sophie, ma chère Sophie, il est clair que je n'aime que toi!»

Le lendemain, Jasmin et moi, nous étions, à huit heures précises, à la

porte de Boulogne! j'avois l'amazone angloise et le chapeau de castor

blanc. Les passans s'arrêtoient pour me regarder. Les uns s'écrioient:

«Voilà une jolie femme!--Cette Angloise se tient bien à cheval»,

disoient les autres; et mon petit amour-propre étoit flatté de ces

exclamations fréquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas longtemps

attendre; il montoit un très joli cheval, qu'il manioit avec plus de

grâce que de vigueur. «Belle demoiselle, nous allons, si bon vous

semble, déjeuner à Saint-Cloud.--Très volontiers, Monsieur; mais où

descendrons-nous? dans une auberge?--Non, non, mon bon ami.--Comment,

votre bon ami? oubliez-vous, Monsieur, que vous parlez à Mlle

Duportail?--Oui, mon ami, je l'oubliois; et même je ne songeois pas que

je suis aujourd'hui le vicomte de Florville... Moi, un jeune étourdi; et

vous, une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous pas cela

singulier?--Très singulier! Mais enfin vous voilà pour toute la journée

le vicomte de Florville, et moi Mlle Duportail. Souvenons-nous-en bien.

Celui des deux qui se trompera...--Donnera un baiser à l'autre.--J'y

consens, Monsieur le vicomte.»

Quand nous arrivâmes à Saint-Cloud, nous nous devions mutuellement

cinquante baisers au moins. A une portée de fusil du pont, le vicomte

m'invita à mettre pied à terre. Nous entrâmes dans une maison, petite et

jolie, où je ne vis personne. Il n'y avoit qu'un premier étage.

L'appartement que le vicomte m'ouvrit me parut encore plus commode

qu'élégant. «Pardon, Mademoiselle; mais il faut que je fasse mettre les

chevaux à l'écurie.» Il remonta l'instant d'après et m'apprit qu'il

avoit ordonné à Jasmin d'aller déjeuner de son côté et de revenir nous

prendre dans une heure. Ensuite il me montra dans une armoire des

viandes froides, quelque dessert et de bon vin. «Mademoiselle, nous

ferons maigre chère; mais au moins nos gens ne nous troubleront

pas.--Fort bien, Vicomte; commençons par payer nos amendes.--Fi donc!

une demoiselle! que dites-vous là?... Moi! je veux d'abord manger un

morceau.»

Le vicomte de Florville, un peu petite-maîtresse, suça un aileron. Mlle

Duportail, fort mal élevée, mangea comme un clerc de procureur.

Ces amendes qu'il falloit acquitter me tracassoient. Je voulus donner un

baiser au vicomte. «Mademoiselle, me dit-il, c'est à moi qu'appartient

l'attaque.» Il me prit par la main, me fit quitter la table, et voulut

m'embrasser. Je le repoussai vivement. «Monsieur, laissez-moi; vous êtes

un impertinent!» Le vicomte, plus obstiné qu'entreprenant, sembloit

vouloir ne dérober qu'un baiser, et rioit beaucoup de la résistance

qu'on lui opposoit. Apparemment plus accoutumé à résister qu'à

poursuivre, il déployoit dans l'attaque beaucoup d'adresse et peu de

vigueur. Mlle Duportail, au contraire, renversant tous les usages reçus,

mettoit dans la défense peu de grâce et beaucoup de force.

Le vicomte, bientôt épuisé, se laissa tomber sur un canapé. «C'est un

dragon que cette fille-là! s'écria-t-il; il faudroit un Hercule pour la

subjuguer! Que la nature est sage! elle a fait les autres femmes douces

et foibles! Je vois bien que tout est pour le mieux dans le meilleur des

mondes possibles. Allons, que tout rentre dans l'ordre. Maligne

demoiselle, apaisez-vous. Je ne suis plus que la marquise de B..., le

vicomte de Florville vous cède tous ses droits.»

Pour cette fois j'usai de la permission sans en abuser. Nous nous

remîmes bientôt à table. «Faublas, vous trouverez peut-être que j'ai de

singulières fantaisies; mais je vous prie de ne pas me refuser.--Le

pourrois-je? De quoi s'agit-il?--Mon bon ami, donnez-moi votre

portrait.--Maman, vous appelez cela une fantaisie! C'est un désir bien

naturel que je partage. Seroit-ce une indiscrétion que de vous demander

le vôtre?--Non, mon ami; mais c'est celui de Mlle Duportail que je

veux.--Ah! j'entends; et c'est celui du vicomte de Florville que vous me

donnerez?--Précisément.--Ma petite maman, je m'en occuperai dès demain;

nous verrons lequel des deux sera plus tôt fait.--Le vôtre assurément.

Vous n'êtes pas gêné, vous, Faublas! Moi, je ne pourrai donner à mon

peintre que quelques momens dérobés. Vous sentez bien que ce n'est pas à

l'hôtel que cette miniature se fera?--Où donc, maman?--Chez cette

marchande de modes,... au boudoir que vous connoissez. Les habits que

vous me voyez, je les y laisse toujours dans une armoire dont j'ai la

clef.--Quoi! c'est donc là que vous vous êtes habillée ce matin?--Sans

doute, mon ami. Sous prétexte de prendre l'air aux Champs-Élysées, je

suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes rendues chez

ma marchande de modes, où la métamorphose s'est opérée; une voiture de

place m'a conduite chez un loueur de chevaux, et voilà comme d'une

marquise on fait un vicomte. Justine a congé pour toute la journée: elle

ne doit se retrouver qu'à sept heures chez ma marchande de modes, où

j'irai reprendre ma robe. En rentrant, je dirai sans affectation que

j'ai rencontré aux Champs-Élysées la comtesse de... Mais je crois

entendre Jasmin. Allons faire un tour de promenade, mon cher Faublas:

nous reviendrons dîner ici.»

Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5 · 第 4 / 14 段