crus entendre le bruit du canon, je conjecturai que mon beau-père
n'étoit pas loin et combattoit les Russes. Je ne m'étois pas trompé;
j'arrivai sur le champ de bataille au moment où l'un de nos régimens
lâchoit pied. Je me fis reconnoître des fuyards; et, les ayant ralliés
derrière une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis,
auxquels Pulauski faisoit face avec le reste des troupes. Nous
chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur que les Russes furent
enfoncés, après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer
l'honneur de leur défaite. «Ah! me dit-il en m'embrassant, après avoir
entendu les détails de mon expédition, si tes quarante hommes t'avoient
égalé en courage, le roi seroit à présent dans mon camp! Mais le Ciel ne
l'a pas voulu: je lui rends grâces de ce qu'au moins il t'a conservé
pour nous; je te rends grâces du service important que tu m'as rendu;
sans toi Kaluvski assassinoit le monarque, et mon nom étoit couvert d'un
opprobre éternel. J'aurois pu, ajouta-t-il, m'avancer encore l'espace de
deux milles; mais j'ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette position
respectable. Hier, sur ma route, j'ai surpris et taillé en pièces un
parti russe; j'ai battu ce matin deux de leurs détachemens; un autre
corps considérable, ayant recueilli les débris de ceux-là, a profité des
ténèbres pour m'attaquer. Mes soldats, fatigués d'une longue marche et
de trois combats consécutifs, commençoient à plier: la victoire est
rentrée avec toi dans mon camp. Retranchons-nous ici, attendons-y
l'armée russe, et combattons jusqu'au dernier soupir.»
Cependant le camp retentissoit de cris d'allégresse; nos soldats
victorieux mêloient mes louanges à celles de Pulauski. Au bruit de mon
nom que mille voix répétoient, Lodoïska accourut à la tente de son père.
Elle me prouva l'excès de sa tendresse par l'excès de sa joie: il fallut
recommencer le récit des dangers que j'avois courus. Elle ne put, sans
répandre des larmes, apprendre la rare générosité du monarque. «Qu'il
est grand! s'écria-t-elle avec transport; qu'il est digne d'être roi,
celui qui t'a pardonné! Que de pleurs il épargne à l'épouse que tu
délaissois, à l'amante que tu ne craignois pas de sacrifier! Cruel!
n'est-ce donc pas assez des dangers auxquels tu t'exposes chaque
jour?...» Pulauski interrompit durement sa fille: «Femme indiscrète et
foible! est-ce devant moi qu'on ose tenir de pareils discours?--Hélas!
répondit-elle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un
père et d'un époux?» Lodoïska m'adressoit ainsi ses plaintes touchantes,
et soupiroit après un avenir meilleur, tandis que la fortune nous
préparoit les plus affreux revers.
Nos Cosaques venoient de tous côtés nous avertir que l'armée russe
approchoit. Pulauski comptoit qu'il seroit attaqué au point du jour, il
ne le fut pas; mais au milieu de la nuit suivante on vint m'annoncer que
les Russes se préparoient à forcer nos retranchemens. Pulauski, toujours
prêt, les défendoit déjà: il fit, dans cette funeste nuit, tout ce qu'on
pouvoit attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les
assaillans cinq fois; mais ils revenoient sans cesse à la charge avec
des troupes fraîches, et leur dernière attaque fut si bien concertée
qu'ils pénétrèrent dans le camp par trois endroits en même temps.
Zaramba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette
action sanglante: les ennemis ne faisoient point de quartier. Furieux de
voir périr tous mes amis, je voulois me jeter dans les bataillons
russes. «Insensé! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t'égare? Mon
armée est entièrement détruite; mais mon courage me reste. Pourquoi
mourir inutilement ici? Viens: je veux te conduire dans des climats où
nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque
nous pouvons encore servir notre pays; sauvons-nous, sauvons Lodoïska.»
Lodoïska! j'allois l'abandonner! Nous courûmes à sa tente, il étoit
encore temps: nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois
voisins.
Après y avoir erré le reste de la nuit et une partie de la matinée, nous
nous hasardâmes d'en sortir et de nous présenter à la porte d'un château
que nous crûmes reconnoître. C'étoit en effet celui d'un gentilhomme
nommé Micislas, qui avoit servi quelque temps dans notre armée. Micislas
nous reconnut et nous offrit un asile qu'il nous conseilla de n'accepter
que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien étonnante
s'étoit répandue la veille, et paroissoit se confirmer; qu'on avoit osé
enlever le roi dans Varsovie même; que les Russes avoient poursuivi les
ravisseurs et ramené le monarque dans sa capitale; et qu'enfin il étoit
question de mettre à prix la tête de Pulauski, soupçonné d'être l'auteur
de la conjuration. «Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayez, ou non,
trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes, qui vous
trahiroient, je vais vous faire donner des habits moins remarquables;
et, quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que
vous aurez choisi pour sa retraite.»
Lodoïska interrompit Micislas. «Le lieu de ma retraite, ce sera celui de
leur fuite; je les accompagnerai partout.» Pulauski représenta à sa
fille qu'elle ne pourroit supporter les fatigues d'une longue route, et
que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissans.
«Plus le péril est grand, lui répliqua-t-elle, plus je dois le partager
avec vous. Vous m'avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne
devoit pas être une femme ordinaire; depuis huit ans je n'ai vécu qu'au
milieu des alarmes, je n'ai vu que des scènes de carnage et d'horreur:
la mort m'environnoit de toutes parts, elle me menaçoit à chaque
instant, vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés; mais la vie
de Lodoïska ne tenoit-elle pas à celle de son père? Lovzinski, le coup
qui t'auroit frappé n'auroit-il pas entraîné ton amante au tombeau? et
depuis quand ne suis-je plus digne...» J'interrompis Lodoïska, je me
joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminoient
à la laisser en Pologne; elle m'écoutoit avec impatience. «Ingrat!
s'écria-t-elle, vous partirez sans moi!--Oui, répliqua Pulauski, vous
resterez avec les soeurs de Lovzinski, et je lui défends...» Sa fille,
hors d'elle-même, ne le laissa pas achever: «Mon père, je connois vos
droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrés; mais vous n'avez
pas celui d'enlever une femme à son époux!... Ah! pardon! je vous
offense, je m'égare, mais plaignez ma douleur,... excusez mon
désespoir... Mon père! Lovzinski! écoutez-moi tous deux: je veux vous
accompagner partout... Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous
suivrai malgré vous! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits
qu'elle eut sur ton coeur, ressouviens-toi du moins de ton amante.
Rappelle-toi cette nuit effrayante où j'allois périr dans les flammes,
ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée en criant: «Vivre
ou mourir avec Lodoïska!» Eh bien! ce que tu sentois alors, je l'éprouve
aujourd'hui! Je ne connois pas de plus grand malheur que celui d'être
séparée de vous; je dis à mon tour: «Vivre ou mourir avec mon père et
mon époux!» Malheureuse! que deviendrai-je si vous me quittez? Réduite à
vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissemens à ma peine?
Mes enfans me consoleront-ils? Hélas! en deux ans la mort m'en a enlevé
quatre; les Russes, aussi impitoyables qu'elle, m'ont arraché le
dernier! je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez
m'abandonner! O mon père! ô mon époux! que deux noms si chers ne vous
trouvent pas insensibles! ayez pitié de Lodoïska!»
Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleuroit, mon âme étoit
déchirée. «Tu le veux, ma fille? eh bien, j'y consens, dit Pulauski;
mais veuille le Ciel ne pas me punir de ma complaisance!» Lodoïska nous
embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avoient été
finis. Je laissai à Micislas deux lettres qu'il se chargea de remettre.
L'une étoit adressée à mes soeurs, et l'autre à Boleslas. Je leur disois
adieu, je leur recommandois de ne rien négliger pour retrouver ma chère
Dorliska. Il fallut déguiser ma femme: elle prit des habits d'homme;
nous échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour
nous défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés de nos sabres et de
nos pistolets, chargés d'une somme assez considérable en or, de quelques
bijoux, et de tous les diamans de Lodoïska, nous prîmes congé de
Micislas, et nous nous hâtâmes de regagner les bois.
Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avoit formé de se réfugier en
Turquie. Il espéroit obtenir du service dans les armées du
Grand-Seigneur, qui, depuis deux ans, soutenoit contre la Russie une
guerre malheureuse. Lodoïska ne parut point effrayée du long trajet que
nous avions à faire; comme elle ne pouvoit être ni reconnue ni
recherchée, elle se chargea du soin d'aller à la découverte et de nous
apporter nos provisions. Dès que le jour paroissoit, nous nous retirions
dans les bois; cachés dans des troncs d'arbres ou dans des touffes
d'épines, nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre
marche. C'est ainsi que, pendant plusieurs jours, nous échappâmes aux
recherches des Russes, qui nous poursuivoient vivement.
Un soir que Lodoïska, toujours déguisée en paysan, revenoit d'un hameau
voisin, où elle avoit été acheter des vivres qu'elle nous apportoit,
deux maraudeurs russes l'attaquèrent à l'entrée de la forêt dans
laquelle nous nous étions cachés. Après l'avoir volée, ils se
préparèrent à la dépouiller. Aux cris qu'elle poussa, nous sortîmes de
notre retraite: les deux brigands se sauvèrent dès qu'ils nous virent;
mais nous craignîmes qu'ils ne racontassent leur aventure au corps dont
ils faisoient partie, et que, cette rencontre singulière ayant excité
les soupçons, on ne vînt nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de
changer de route; et, pour qu'on ne pût soupçonner celle que nous avions
prise, il fut décidé qu'au lieu de nous avancer directement sur les
frontières de la Turquie, nous gagnerions, par un long détour, la
Polésie, ensuite la Crimée, d'où nous passerions à Constantinople.
Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie.
Pulauski pleura en quittant son pays. «Au moins, s'écria-t-il
douloureusement, je l'ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte
que pour le servir encore!»
Tant de fatigues avoient épuisé les forces de Lodoïska. Arrivés à
Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d'elle. Notre dessein étoit de
l'y laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays, que nous
questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouroient
les environs pour arrêter un certain Pulauski qui avoit fait enlever le
roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne restâmes que quelques heures
dans cette ville, où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna
au-dessus de Czernicove, et, suivant les bords de la Sula, nous la
traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à
Novogorod, n'avoit été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu'il
étoit suivi de près. Il fallut fuir et changer encore de route: nous
nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la
Sula et la Sem.
Nous vîmes une caverne, dans laquelle nous voulûmes nous établir; un
ours nous disputa l'entrée de cet asile aussi affreux que solitaire:
nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski étoit blessé;
Lodoïska, épuisée, se soutenoit à peine; le froid étoit déjà rigoureux.
Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les
animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées,
bientôt réduits à manger nos chevaux, qu'allions-nous devenir? Le danger
de mon beau-père et de ma femme étoit si pressant qu'aucun autre ne
m'effraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fût,
le secours qu'exigeoit leur situation, plus déplorable encore que la
mienne; et, les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientôt
les rejoindre, j'emportai une partie des diamans de Lodoïska, et je
suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu'un
voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole
et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c'est sur
leurs bords que se rencontrent plus communément les habitations. Il
m'importoit de gagner le plus tôt possible une ville marchande; je
suivis donc les bords du Varsklo, et, marchant jour et nuit, je me
trouvai à Pultava à la fin de la quatrième journée. Je me fis passer
dans cette ville pour un marchand de Bielgorod: je sus qu'on y cherchoit
Pulauski, que l'impératrice de Russie avoit envoyé son signalement de
tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le
trouveroit. Je me hâtai de vendre mes diamans, d'acheter de la poudre,
des armes, des provisions de toute espèce, différens outils, des meubles
grossiers mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à
adoucir notre misère: je chargeai tout cela sur un chariot attelé de
quatre chevaux, dont je fus l'unique conducteur. Mon retour fut aussi
difficile que fatigant; huit jours entiers se passèrent avant que
j'arrivasse à la forêt.
C'étoit là que se terminoit mon voyage pénible et dangereux: j'allois
secourir mon beau-père et ma femme, j'allois revoir ce que j'avois de
plus cher au monde; et cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer
à la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentimens... Mon
ami, je vous assure que j'éprouvois une inquiétude involontaire; mon âme
étoit consternée; je ne sais quoi sembloit m'avertir que je touchois au
moment le plus douloureux de ma vie.
J'avois, en partant, placé par intervalles des cailloux pour reconnoître
ma route, je ne les trouvai plus; j'avois enlevé avec mon sabre quelques
parties de l'écorce de plusieurs arbres, que je ne pus reconnoître.
J'entrai dans la forêt, je criai de toutes mes forces, je tirai de temps
en temps des coups de fusil: personne ne me répondit. Je n'osois
m'engager trop avant de peur de me perdre; je n'osois m'éloigner
beaucoup de mon chariot, si nécessaire à Pulauski, à sa fille, à
moi-même.
La nuit, qui survint, m'obligea de cesser mes recherches; je passai
celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, je me couchai
sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont
je me faisois ainsi un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus
dormir, le froid se faisoit vivement sentir, la neige tomboit en
abondance; au point du jour la terre en étoit couverte. Je ressentis
alors un mortel découragement: mes cailloux, qui auroient pu m'indiquer
ma route, étoient tous enterrés; il paroissoit impossible que je
retrouvasse mon beau-père et ma femme.
Le cheval qui leur restoit à mon départ les avoit-il nourris
jusqu'alors? La faim, l'horrible faim, ne les avoit-elle pas forcés à
sortir de leur retraite? Étoient-ils encore dans ces affreux déserts?
S'ils n'y étoient plus, où pourrois-je les trouver? où traînerois-je
sans eux ma misérable vie?... Mais pouvois-je croire que Pulauski eût
abandonné son gendre, que Lodoïska eût consenti à se séparer de son
époux? Non, sans doute. Ils étoient donc dans cette affreuse solitude,
et, si je les abandonnois, ils alloient y mourir de faim et de froid!
Cette réflexion désespérante me détermina; je n'examinai plus si, en
m'éloignant beaucoup de mon chariot, je ne courois pas le danger de ne
pouvoir plus le retrouver. Porter quelque secours à mon beau-père et à
ma femme, voilà ce qui pressoit le plus.
Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de
mes chevaux: je m'engageai dans la forêt beaucoup plus avant que la
veille; je criai de toutes mes forces; je fis avec mon fusil de
fréquentes décharges... Le plus morne silence régnoit autour de moi!
Je me trouvois dans un endroit de la forêt très épais, il n'y avoit plus
de passage pour mon cheval; je l'attachai à un arbre, et, mon désespoir
l'emportant sur toute autre considération, je m'avançai toujours avec
mon fusil et une partie de mes provisions. J'errai plus de deux heures
encore, et mon inquiétude ne faisoit que redoubler, lorsqu'enfin
j'aperçus des pas humains empreints sur la neige.
L'espérance me rendit des forces; je suivis des traces toutes fraîches.
Bientôt je vis Pulauski à peu près nu, exténué par la faim, presque
méconnoissable à mes propres yeux. Il faisoit des efforts pour se
traîner vers moi et pour répondre à mes cris. Dès que je l'eus joint, il
se jeta avec avidité sur les alimens que je lui offris, et les dévora.
Je lui demandai où étoit Lodoïska. «Hélas! me dit-il, tu vas la voir!»
Le ton dont il prononça ces paroles me fit trembler. J'arrivai à la
caverne, trop préparé au funeste spectacle qui m'y attendoit. Lodoïska,
enveloppée de ses habits, couverte de ceux de son père, étoit étendue
sur un lit de feuilles à moitié pourries. Elle souleva avec effort sa
tête appesantie; et, refusant les alimens que je lui offrois: «Je n'ai
pas faim, me dit-elle, la mort de mes enfans, la perte de Dorliska, nos
marches si longues, si pénibles, vos dangers toujours renaissans, voilà
ce qui m'a tuée. Je n'ai pu résister à la fatigue et au chagrin... Mon
ami, je suis mourante... J'ai entendu ta voix, mon âme s'est arrêtée...
Je te revois! Lodoïska devoit mourir dans les bras de l'époux qu'elle
adore! Secours mon père... Qu'il vive!... Vivez tous deux,
consolez-vous, oubliez-moi... Cherchez partout ma chère...» Elle ne put
prononcer le nom de sa fille: elle expira. Son père lui creusa un
tombeau à quelques pas de la caverne; je vis la terre engloutir tout ce
que j'aimois!... Quel moment!... Pulauski veilla sur mon désespoir: il
me força de survivre à Lodoïska.»
* * * * *
Lovzinski voulut continuer: ses sanglots l'interrompirent. Il me demanda
un moment, passa dans un cabinet voisin, et ne tarda pas à rentrer, une
miniature à la main. «Voilà, me dit-il, le portrait de ma petite
Dorliska; voyez comme elle étoit déjà belle! Dans ses traits à peine
développés je reconnois tous les traits de sa mère... Ah! si du
moins...» J'interrompis Lovzinski. «La charmante figure! m'écriai-je:
elle ressemble à ma jolie cousine!--Voilà bien le propos d'un amant!
répondit-il: l'objet qu'il adore, il le voit partout!... Ah! mon ami, si
du moins Dorliska m'étoit rendue! Mais, depuis douze ans qu'on la
cherche inutilement, je ne dois plus l'espérer.»
Ses yeux se remplissoient encore de larmes, qu'il s'efforça de retenir;
il reprit, d'un ton pénétré, l'histoire de ses malheurs.
* * * * *
«Pulauski, que son courage n'abandonnoit jamais, et dont les forces
s'étoient ranimées, m'obligea de m'occuper avec lui du soin de notre
subsistance. En suivant sur la neige l'empreinte de mes propres pas,
nous arrivâmes au lieu où j'avois laissé mon chariot, que nous
déchargeâmes aussitôt, et que nous brûlâmes ensuite, pour ôter à nos
ennemis le plus léger indice de notre retraite. A l'aide de nos chevaux,
pour lesquels nous trouvâmes un passage en faisant plusieurs détours,
nous parvînmes à transporter dans notre caverne nos meubles et nos
provisions, qu'il falloit ménager si nous voulions rester longtemps dans
cette solitude. Nous tuâmes nos chevaux, que nous ne pouvions nourrir.
Nous vécûmes de leur chair, que la rigueur de la saison conserva pendant
quelques jours: elle se corrompit enfin, et, notre chasse ne nous
procurant que des secours insuffisans, il fallut entamer nos provisions,
qui se trouvèrent, au bout de trois mois, entièrement consommées.
Quelques pièces d'or et la plus grande partie des diamans de Lodoïska
nous restoient encore. Ferois-je un second voyage à Pultava, ou bien
nous hasarderions-nous à quitter notre retraite? Nous avions déjà si
cruellement souffert dans cette solitude que nous prîmes le dernier
parti.
Nous sortîmes de la forêt, nous passâmes la Sem près de Rylks, nous
achetâmes un bateau, et, déguisés en pêcheurs, nous descendîmes la Sem,
nous entrâmes dans la Desna. Notre bateau fut visité à Czernicove: la
misère avoit tellement défiguré Pulauski qu'il étoit impossible de le
reconnoître. Nous entrâmes dans le Dniéper; nous traversâmes Kiove à
Drylow. Là, nous fûmes obligés de recevoir dans notre bateau et de
passer à l'autre bord des soldats russes qui alloient joindre une petite
armée employée contre Pugatchew. Nous apprîmes à Zaporiskaia la prise de
Bender et d'Oczakow, la conquête de la Crimée, la défaite et la mort du
visir Oglou. Pulauski, désespéré, vouloit traverser les vastes contrées
qui le séparoient de Pugatchew, et se joindre à cet ennemi des Russes;
mais nos fatigues nous forcèrent de rester à Zaporiskaia. La paix, qui
fut conclue bientôt après entre la Porte et la Russie, nous laissa les
moyens d'entrer en Turquie.
Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Bondsiac, une partie
de la Moldavie, de la Valachie; et, après des fatigues inouïes, nous
arrivâmes à Andrinople. On nous arrêta; on nous accusa devant le cadi
d'avoir voulu vendre sur notre route des diamans que nous avions
apparemment volés: les mauvais habits dont nous étions couverts avoient
donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya
sous sûre garde à Constantinople.
Nous fûmes admis à l'audience du Grand-Seigneur. Il nous fit donner un
logement, et nous assigna sur son trésor un honnête revenu. Alors
j'écrivis à mes soeurs et à Boleslas: nous apprîmes par leurs réponses
que les biens de Pulauski étoient saisis; qu'il étoit dégradé et
condamné à perdre la tête. Mon beau-père fut consterné: il s'indigna
qu'on l'eût accusé d'un régicide; il écrivit pour sa justification.
Toujours dévoré de l'amour de son pays, toujours guidé par la haine
mortelle qu'il avoit jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre
ans que nous restâmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte
déclarât la guerre à la Russie. En 1774, il reçut avec des transports de
rage la nouvelle de la triple invasion[3] qui enlevoit à la république
le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les
insurgens se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés.
«Mon pays a perdu sa liberté, me dit Pulauski; ah! du moins, combattons
pour celle d'un peuple nouveau!»
[3] Démembrement de la Pologne fait par l'impératrice de Russie,
l'Empereur et le roi de Prusse.