Il n'y avoit pas deux heures qu'ils étoient partis, lorsque

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

TOME DEUXIÈME

[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

_ÉDITION JOUAUST_

Paris, 1884

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

TOME DEUXIÈME

PARIS, M DCCC LXXXIV

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

PAR

LOUVET DE COUVRAY

AVEC UNE

PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

_Dessins de Paul Avril_

GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS

[Marque d'imprimeur: IOVAVST]

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXXIV

UNE

ANNÉE DE LA VIE

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

(SUITE)

Vous devez être, mon cher Faublas, pénétré de l'horreur de ma situation.

Le feu, devenu plus violent, alloit se communiquer à la chambre où nous

étions enfermés, et déjà les flammes battoient au pied de la tour de

Lodoïska. Lodoïska poussoit de longs gémissemens, auxquels je répondois

par des cris de fureur. Boleslas parcouroit notre prison comme un

insensé; il poussoit d'affreux hurlemens, il essayoit de briser la porte

avec ses pieds et ses mains; et moi, pendu à la fenêtre, je secouois

avec rage les barreaux que je ne pouvois ébranler.

Tout à coup ceux qui étoient montés redescendent avec précipitation;

nous entendons ouvrir les portes: Dourlinski lui-même demande quartier;

les vainqueurs se précipitent dans le bâtiment enflammé: attirés par nos

cris, ils enfoncent notre porte à coups de hache. A leur costume, à

leurs armes, je reconnois des Tartares; leur chef arrive, je vois

Titsikan. «Ah! ah! dit-il, c'est mon brave homme!» Je me jette à ses

genoux: «Titsikan!... Lodoïska!... Une femme!... la plus belle des

femmes!... dans cette tour!... Elle y va brûler vive!» Le Tartare dit un

mot à ses soldats, ils volent à la tour: j'y vole avec eux; Boleslas les

suit. On enfonce les portes; près d'un vieux pilier nous découvrons un

escalier tournant rempli d'une épaisse fumée. Les Tartares épouvantés

s'arrêtent; je veux monter. «Hélas! qu'allez-vous faire? me dit

Boleslas.--Vivre ou mourir avec Lodoïska! m'écriai-je.--Vivre ou mourir

avec mon maître!» répond mon généreux serviteur! Je m'élance: il

s'élance après moi! Au risque d'être suffoqués, nous montons à peu près

quarante degrés. A la lueur des flammes, nous découvrons Lodoïska dans

un coin de sa prison; elle traînoit foiblement sa voix mourante. «Qui

vient à moi? dit-elle.--C'est Lovzinski, c'est ton amant!» Sa joie lui

rend des forces; elle se relève et vole dans mes bras; nous l'emportons,

nous descendons quelques degrés; mais une vapeur plus épaisse se répand

dans l'escalier et nous force de remonter précipitamment; à l'instant

même une partie de la tour s'écroule; Boleslas jette un cri terrible;

Lodoïska s'évanouit... Faublas, ce qui devoit nous perdre nous sauva. Le

feu, auparavant étouffé, se fait jour; il s'étend plus rapidement, mais

la fumée se dissipe. Chargés de notre précieux fardeau, Boleslas et moi

nous descendons promptement... Mon ami, je n'exagère pas, chaque marche

trembloit sous nos pieds! les murs étoient brûlans! Enfin nous arrivons

à la porte de la tour; Titsikan, tremblant pour nous, y étoit accouru.

«Braves gens!» dit-il en nous voyant paroître. Je pose Lodoïska à ses

pieds, et je tombe sans connoissance auprès d'elle.

* * * * *

Je restai plus d'une heure dans cet état. On craignoit pour ma vie.

Boleslas pleuroit. Je repris enfin mes esprits à la voix de Lodoïska

qui, revenue à elle, me nommoit son libérateur. Tout étoit changé dans

le château, la tour étoit entièrement tombée. Les Tartares avoient

arrêté les progrès de l'incendie; ils avoient abattu une partie du

bâtiment pour sauver l'autre; ensuite on nous avoit transportés dans un

vaste salon, où Titsikan étoit lui-même avec quelques-uns de ses

soldats. Les autres, occupés à piller, apportoient à leur chef l'or,

l'argent, les pierreries, la vaisselle, tous les effets précieux que les

flammes avoient épargnés. Tout près de là, Dourlinski, chargé de fers,

regardoit en gémissant ce monceau de richesses dont on alloit le

dépouiller. La rage, la terreur, le désespoir, tout ce qui déchire le

coeur d'un scélérat puni se lisoit dans ses yeux égarés. Il frappoit la

terre avec fureur, portoit à son front ses poings fermés, et, vomissant

d'horribles blasphèmes, il reprochoit au Ciel sa juste vengeance.

Cependant mon amante pressoit ma main dans les siennes. «Hélas! me

dit-elle en sanglotant, tu m'as sauvé la vie, et la tienne est encore en

danger! et, si nous échappons à la mort, l'esclavage nous attend!--Non,

non, Lodoïska, rassure-toi: Titsikan n'est point mon ennemi; Titsikan

finira nos malheurs.--Sans doute, si je le puis, interrompit le Tartare:

tu parles bien, brave homme! Oh! je vois que tu n'es pas mort, et j'en

suis fort aise: tu dis et tu fais toujours de bonnes choses, toi! et tu

as là, ajouta-t-il en montrant Boleslas, un ami qui te seconde bien.»

J'embrassai Boleslas. «Oui, Titsikan, oui, j'ai un ami; ce nom lui

restera toujours.» Le Tartare m'interrompit encore: «Ah çà! dis-moi,

vous étiez tous deux dans une chambre basse; elle étoit dans une tour,

elle; pourquoi cela? Je parie, Messieurs les drôles, que vous avez voulu

souffler cette enfant à ce butor-là (en montrant Dourlinski); et vous

aviez raison: il est vilain, et elle est jolie! Voyons, conte-moi cela.»

J'instruisis Titsikan de mon nom, de celui du père de Lodoïska, de tout

ce qui m'étoit arrivé jusqu'alors. «C'est à Lodoïska, lui dis-je

ensuite, à nous apprendre ce que l'infâme Dourlinski lui a fait souffrir

depuis qu'elle est dans son château.

--Vous savez, dit aussitôt Lodoïska, que mon père me fit quitter

Varsovie le jour même que la diète fut ouverte. Il me conduisit d'abord

dans les terres du palatin de ***, à vingt lieues seulement de la

capitale, où il retourna pour assister aux états. Le jour que M. de P...

fut proclamé roi, Pulauski vint me prendre chez le palatin, et m'amena

ici, croyant que j'y serois plus à l'abri de toutes les recherches. Il

chargea Dourlinski de me garder avec soin, et d'empêcher surtout que

Lovzinski ne pût découvrir le lieu de ma retraite. Il me quitta pour

aller, disoit-il, rassembler, encourager les bons citoyens, défendre son

pays et punir des traîtres. Hélas! des soins importans lui ont fait

oublier sa fille! Je ne l'ai pas revu depuis!

Quelques jours après son départ je commençai à m'apercevoir que les

visites de Dourlinski devenoient plus fréquentes et plus longues;

bientôt il ne quitta presque plus l'appartement qu'on m'avoit donné pour

prison. Il m'ôta, je ne sais sous quel prétexte, l'unique femme que mon

père m'avoit laissée pour me servir; et, pour que personne, disoit-il,

ne sût que j'étois chez lui, il m'apportoit lui-même ce qui étoit

nécessaire à ma subsistance, et passoit ainsi les journées entières près

de moi.

Vous ne savez pas, mon cher Lovzinski, combien je souffrois de la

présence continuelle d'un homme qui m'étoit odieux, et dont je

soupçonnois les infâmes desseins! Il osa me les expliquer un jour; je

l'assurai que ma haine seroit toujours le prix de sa tendresse, et que

son indigne conduite lui avoit attiré mes profonds mépris. Il me

répondit froidement qu'avec le temps je m'accoutumerois à le voir, à

souffrir ses assiduités, et même à les désirer. Il ne changea rien à sa

conduite ordinaire; il entroit chez moi le matin et n'en sortoit que le

soir. Séparée de tout ce que j'aimois, toujours gênée par mon tyran, je

n'avois pas même la foible consolation de pouvoir me livrer

tranquillement au souvenir de mon bonheur passé. Témoin de mes

inquiétudes, Dourlinski se plaisoit à les augmenter. Pulauski, me

disoit-il, commandoit un corps polonois. Lovzinski, trahissant sa patrie

qu'il n'aimoit pas, et une femme dont il se soucioit peu, servoit dans

l'armée russe. On ne doutoit pas qu'il n'y eût bientôt un combat

sanglant; au reste, il étoit bien certain que désormais rien ne pourroit

réconcilier mon père avec Lovzinski. Quelques jours après, il vint

m'annoncer que Pulauski avoit attaqué pendant la nuit les Russes dans

leur camp, et que, dans la mêlée, mon amant étoit tombé sous les coups

de mon père. Le cruel me fit lire cet événement bien détaillé dans une

espèce de papier public, que sans doute il avoit fait imprimer exprès;

d'ailleurs, à la barbare joie qu'il affectoit, je crus la nouvelle trop

véritable. «Tyran impitoyable! m'écriai-je, tu jouis de mes pleurs, de

mon désespoir; mais cesse de me persécuter, ou tu verras bientôt que la

fille de Pulauski peut bien elle-même venger ses injures.»

Un soir qu'il m'avoit quittée plus tôt qu'à l'ordinaire, j'entendis vers

le minuit ma porte s'ouvrir doucement. A la lueur d'une lampe que je

laissois toujours allumée, je vis mon tyran s'avancer vers mon lit.

Comme il n'y avoit pas de crime dont je ne le jugeasse capable, j'avois

prévu celui-là, et je m'étois bien promis de le prévenir. Je m'armai

d'un couteau que j'avois eu la précaution de cacher sous mon oreiller;

j'accablai le scélérat des reproches qu'il méritoit; je lui jurai que,

s'il osoit s'approcher, je le poignarderois de mes mains. Il recula de

surprise et d'effroi. «Je suis las de n'essuyer que des mépris, me

dit-il en sortant; si je ne craignois d'être entendu, tu verrois ce que

peut contre moi le bras d'une femme; mais je sais un moyen sûr de

vaincre ta fierté. Bientôt tu te croiras trop heureuse de pouvoir

acheter ta grâce par les plus humbles soumissions.» Il sortit. Quelques

momens après, son confident entra le pistolet à la main; je dois lui

rendre justice, il pleuroit en m'annonçant les ordres de son maître.

«Habillez-vous, Madame, il faut me suivre.» C'est tout ce qu'il put me

dire. Il me conduisit dans cette tour, où sans vous j'allois périr

aujourd'hui; il m'enferma dans cette horrible prison: c'est là que j'ai

langui pendant plus d'un mois, sans feu, sans lumière, presque sans

habits; du pain et de l'eau pour ma nourriture, pour mon lit une simple

paillasse. Voilà l'état auquel fut réduite la fille unique d'un grand de

Pologne! Vous frémissez, brave étranger! eh bien, croyez que je ne vous

raconte qu'une partie de mes douleurs. Une chose du moins me rendoit ma

misère moins insupportable: je ne voyois plus mon tyran; tandis qu'il

attendoit tranquillement que je sollicitasse mon pardon, je passois les

journées et les nuits entières à appeler mon père, à pleurer mon

amant... Lovzinski, de quel étonnement je fus saisie, de quelle joie mon

âme fut pénétrée le jour que je te reconnus dans les jardins de

Dourlinski!...»

Titsikan écoutoit avec attention l'histoire de nos malheurs, dont il

paroissoit vivement touché, lorsque sa garde avancée donna l'alarme. Il

nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un

grand tumulte. «Lovzinski! Lodoïska! couple lâche et perfide, s'écria

Dourlinski, qui ne pouvoit contenir sa joie, vous avez cru pouvoir

m'échapper; tremblez! vous allez retomber en mon pouvoir: au bruit de

mon malheur, les gentilshommes voisins se sont sans doute rassemblés;

ils viennent me secourir...--Ils ne pourront que te venger, scélérat!»

interrompit Boleslas en saisissant une barre de fer dont il alloit

l'assommer. Je le retins. Titsikan rentra aussitôt. «Ce n'étoit qu'une

fausse alarme, nous dit-il; c'est une petite troupe que j'ai détachée

hier pour aller battre la campagne: elle avoit ordre de me rejoindre

ici, elle me ramène quelques prisonniers; tout est d'ailleurs

tranquille, rien ne paroît encore dans les environs.»

Tandis que Titsikan me parloit, on amenoit devant lui les malheureux que

leur mauvais sort avoit livrés aux Tartares. Nous en vîmes d'abord

paroître cinq. «Ils disent que celui-là leur a donné bien de la peine;

c'est pour cela qu'ils l'ont ainsi garrotté, nous dit Titsikan en nous

montrant le sixième.--Dieu! c'est mon père!» s'écria Lodoïska en courant

à lui. Je me jetai aux genoux de Pulauski. «Tu es Pulauski, toi?

continua le Tartare; eh bien, la rencontre n'est pas malheureuse. Tiens,

mon ami, il n'y a pas plus d'un quart d'heure que je te connois, je sais

que tu es fier et entêté, mais n'importe, je t'estime: tu as du coeur et

de la tête, ta fille est belle et ne manque pas d'esprit, Lovzinski est

brave!... plus brave que moi, je crois. Tiens...» Pulauski, immobile

d'étonnement, écoutoit à peine le Tartare; et, frappé de l'étrange

spectacle qui s'offroit à ses yeux, il concevoit d'horribles soupçons.

Il me repoussa avec horreur. «Malheureux! tu as trahi ta patrie, une

femme qui t'aimoit, un homme qui se plaisoit à te nommer son gendre; il

ne te manquoit plus que de te lier avec des brigands!...» Titsikan

l'interrompit: «Avec des brigands, si tu veux; mais des brigands sont

quelquefois bons à quelque chose: sans moi, dès demain, peut-être, ta

fille n'auroit plus été fille. N'ayez pas peur, ajouta-t-il en se

tournant vers moi, je sais qu'il est fier, je ne me fâcherai pas.»

Nous avions porté Pulauski dans un fauteuil: sa fille et moi nous

baignions de nos larmes ses mains enchaînées; il me repoussoit toujours

en m'accablant de reproches. «Mais que diable est-ce que tu lui contes

donc? reprit Titsikan. Je te dis, moi, que Lovzinski est un brave homme,

que je veux marier; et ton Dourlinski, un coquin que je vais faire

pendre. Je te répète que tu es tout seul plus entêté que nous trois;

mais écoute-moi, et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu

m'appartiens par le droit le plus incontestable, celui de l'épée. Eh

bien! si tu me donnes ta parole de te réconcilier sincèrement avec

Lovzinski et de lui donner ta fille, je te rends la liberté.--Qui sait

braver la mort peut supporter l'esclavage; ma fille ne sera jamais la

femme d'un traître.--Aimes-tu mieux qu'elle soit la maîtresse d'un

Tartare? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours à ce brave

homme, je l'épouse ce soir, moi. Quand je serai las de toi et d'elle, je

vous vendrai aux Turcs; ta fille est assez belle pour entrer au sérail

d'un bacha; toi, tu feras la cuisine de quelque janissaire.--Ma vie est

dans tes mains, fais-en ce qu'il te plaira. Si Pulauski tombe sous les

coups d'un Tartare, on le plaindra; on se dira qu'il méritoit une autre

fin; mais, si je pouvois consentir... Non, j'aime mieux mourir.--Oh! je

ne veux pas que tu meures, moi! Je veux que Lovzinski épouse Lodoïska.

Eh! nom d'un sabre! est-ce à mon prisonnier à me faire la loi? Quel

chien d'homme! s'il n'étoit qu'entêté; mais c'est qu'il raisonne mal.»

Je voyois la colère briller dans les jeux du Tartare; je le fis souvenir

qu'il m'avoit promis de ne pas s'emporter. «Sans doute! mais cet

homme-là lasseroit la patience d'un favori du prophète! je ne suis qu'un

voleur, moi! Pulauski, je te le répète, je veux que Lovzinski épouse ta

fille. Nom d'un sabre! il l'a bien gagné: sans lui elle étoit brûlée ce

soir.--Comment?--Eh oui; regarde ces décombres! Il y avoit là une tour,

cette tour étoit en feu, personne n'osoit y monter; il y a été avec

Boleslas, lui; ils ont sauvé ta fille.--Ma fille étoit dans cette

tour?--Oui, elle y étoit: ce coquin l'y avoit mise; ce coquin vouloit la

violer... Allons, vous autres, contez-lui tout cela, et dépêchez-vous;

qu'il se décide: j'ai affaire ailleurs; je ne veux pas que vos

quartuaires[1] me surprennent ici: en plaine, c'est autre chose, je me

moque d'eux.»

[1] Quartuaires, c'est le nom qu'on donne à des chevaliers établis

pour veiller à la sûreté des frontières de la Polidie et de la

Volhynie, contre les Tartares.

Tandis que Titsikan faisoit charger sur de petits chariots couverts le

butin considérable qu'il avoit fait, Lodoïska instruisoit son père des

forfaits de Dourlinski, et mêloit si adroitement le récit de notre

tendresse à l'histoire de ses malheurs que la nature et la

reconnoissance se firent entendre en même temps au coeur de Pulauski.

Vivement touché des infortunes de sa fille, sensible au service

important que je venois de lui rendre, il embrassoit Lodoïska, et, me

regardant sans colère, il sembloit attendre impatiemment que j'achevasse

de le déterminer. «O Pulauski! lui dis-je, ô toi que le Ciel m'avoit

laissé pour me consoler de la perte du meilleur des pères! ô toi pour

qui j'avois autant d'amitié que de respect, pourquoi as-tu condamné tes

enfans sans les entendre? Pourquoi as-tu soupçonné de la plus horrible

trahison un homme qui adoroit ta fille? Quand mes voeux portoient sur le

trône celui qui l'occupe maintenant, Pulauski, je le jure par celle que

j'aime, je croyois faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma

jeunesse ne voyoit pas, ton expérience les a prévus; mais, parce que

j'ai manqué de prudence, dois-tu m'accuser de perfidie? Peux-tu me

reprocher d'avoir estimé mon ami? peux-tu me faire un crime de l'estimer

encore? Depuis trois mois j'ai vu comme toi les maux de ma patrie, comme

toi j'en ai gémi; mais je suis sûr que le roi les ignore: j'irai l'en

instruire à Varsovie...» Pulauski m'interrompit: «Ce n'est pas là qu'il

faut aller. Tu dis que M. de P... n'est pas instruit des malheurs de son

pays, je le veux croire; mais, qu'il les sache ou qu'il les ignore, peu

nous importe aujourd'hui. Des étrangers insolens, cantonnés dans nos

provinces, s'efforceront de s'y maintenir, même contre le roi qu'ils ont

élu. Ce n'est pas un monarque impuissant ou mal intentionné qui chassera

les Russes de mon pays. Lovzinski, n'espérons plus qu'en nous-mêmes;

vengeons la patrie, ou mourons pour elle. J'ai rassemblé dans le

palatinat de Lublin quatre mille gentilshommes qui n'attendent que le

retour de leur général pour marcher contre les Russes; suis-moi, viens

dans mon camp... A cette condition je suis libre, et ma fille est à

toi.--Pulauski, je suis prêt, je jure de suivre ta fortune et de

partager tes dangers. Et ne crois pas que Lodoïska seule m'arrache ces

sermens! Je chéris ma patrie autant que j'adore ta fille; je jure par

elle, et devant toi, que les ennemis de l'État ont toujours été et ne

cesseront jamais d'être les miens; je jure que je verserai jusqu'à la

dernière goutte de mon sang pour chasser de la Pologne des étrangers qui

y règnent sous le nom de son roi!--Embrasse-moi, Lovzinski, je te

reconnois, je reconnois mon gendre. Allons, mes enfans, tous nos

malheurs sont finis.»

Pulauski me disoit d'unir mes mains à celles de Lodoïska; nous

embrassions notre père, quand Titsikan rentra. «Bon! bon! s'écria-t-il;

c'est cela: voilà ce que je voulois; j'aime les mariages, moi! Allons,

papa, je vais te faire délier. Nom d'un sabre! poursuivit le Tartare

tandis que ses soldats coupoient les cordes dont Pulauski étoit

garrotté, je fais là une belle action, quand j'y pense! mais aussi elle

me coûte bien de l'argent. Deux grands de Pologne! une belle fille! Cela

m'auroit payé une grosse rançon!--Titsikan, qu'à cela ne tienne,

interrompit Pulauski.--Eh! non, non, répliqua le Tartare, c'est une

simple réflexion, une de ces idées dont un voleur n'est pas le

maître!... Mes braves gens, je ne veux rien de vous... Il y a plus: vous

ne vous en irez pas à pied, j'ai de bons chevaux à votre service. Et,

pour cette enfant, si vous le voulez, je vous donnerai un brancard sur

lequel on m'a promené pendant dix à douze jours. Ce garçon-là m'avoit si

bien étrillé que je ne pouvois plus me tenir à cheval... Il est mauvais,

le brancard, grossièrement fait avec des branches d'arbres; mais je n'ai

que cela ou un petit chariot couvert à vous offrir; vous choisirez.»

Cependant Dourlinski n'avoit pas encore osé dire un seul mot, et

baissoit les yeux d'un air consterné. «Indigne ami, lui dit Pulauski, tu

as pu abuser à ce point de ma confiance! Tu n'as pas craint de t'exposer

à mon ressentiment! Quel démon t'aveugloit?--L'amour, répondit

Dourlinski, un amour forcené. Tu ne sais donc pas à quels excès les

passions peuvent porter un homme né violent et jaloux? Que cet exemple

effrayant t'apprenne au moins qu'une fille aussi charmante, aussi belle

que la tienne, est un rare trésor dont on ne doit confier la garde à

personne. Pulauski, j'ai mérité ta haine, et pourtant tu me dois quelque

pitié. Je me suis rendu bien coupable; mais tu me vois cruellement puni.

Je perds en un seul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, ma

liberté, je perds plus que tout cela, je perds ta fille! O vous,

Lodoïska! vous que j'ai tant outragée, daignerez-vous oublier mes

persécutions, vos dangers, vos douleurs? Daignerez-vous m'accorder un

généreux pardon? Ah! s'il n'est pas de forfaits qu'un vrai repentir ne

puisse expier, Lodoïska, je ne suis plus criminel; je voudrois pouvoir,

au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez versés.

Dourlinski, dans l'horrible esclavage auquel il va être réduit,

n'emportera-t-il pas le souvenir consolant de vous avoir entendu lui

dire qu'il ne vous est pas odieux? Fille trop aimable, et jusqu'à

présent trop malheureuse, quelque grands que soient mes torts envers

vous, je puis encore les réparer d'un seul mot. Venez, approchez-vous,

j'ai un secret important à vous révéler.»

Lodoïska s'approcha sans défiance. Soudain je vis un poignard briller

dans les mains de Dourlinski. Je me précipitai sur lui... Il étoit trop

tard, je ne pus parer que le second coup; déjà mon amante, frappée

au-dessous de la mamelle gauche, étoit tombée aux pieds de Titsikan.

Pulauski, furieux, vouloit venger sa fille. «Non, non, s'écria le

Tartare, tu donnerois à ce scélérat une mort trop douce.--Eh bien! me

dit l'infâme assassin en contemplant sa victime avec une cruelle joie,

Lovzinski, tu paroissois si pressé de t'unir à Lodoïska! que ne la

suis-tu? Va, mon heureux rival, va joindre ton amante au tombeau. Qu'on

prépare mon supplice, il me paroîtra doux: je te laisse livré à des

tourmens non moins cruels et plus longs que les miens.» Dourlinski ne

put en dire davantage: les Tartares l'entraînèrent, ils le précipitèrent

dans les décombres enflammés.

Quelle nuit, mon cher Faublas! que de soins différens, que de sentimens

contraires m'agitèrent dans son cours! Combien de fois j'éprouvai

successivement la crainte et l'espérance, la douleur et la joie! Après

tant d'inquiétudes et de dangers, Lodoïska m'étoit remise par son père,

je m'enivrois du doux espoir de la posséder: un barbare l'assassinoit à

mes yeux!... Ce moment fut le plus cruel de ma vie!... Mais

rassurez-vous, mon ami; mon bonheur, si rapidement éclipsé, ne tardera

pas à renaître. Parmi les soldats de Titsikan, il s'en trouvoit un qui

se mêloit de chirurgie; nous l'appelâmes, il visita la blessure; il

assura qu'elle étoit très légère: l'infâme Dourlinski, gêné par ses

chaînes, aveuglé par son désespoir, n'avoit porté qu'un coup mal assuré.

Dès que Titsikan fut sûr qu'il n'y avoit plus rien à craindre pour les

jours de Lodoïska, il nous fit ses adieux. «Je vous laisse, nous dit-il,

les cinq domestiques que Pulauski avoit amenés, des provisions pour

plusieurs jours, des armes, six bons chevaux, deux chariots couverts, et

tous les gens de Dourlinski bien enchaînés: leur vilain maître est mort.

Je pars, le jour commence à paroître: ne sortez d'ici que demain; demain

j'irai visiter d'autres cantons. Adieu, braves gens! vous direz à vos

Polonois que Titsikan n'est pas toujours un méchant diable, et qu'il

rend quelquefois d'une main ce qu'il prend de l'autre. Adieu.» A ces

mots il donna le signal du départ: les Tartares passèrent le pont-levis,

et s'éloignèrent au grand galop.

Il n'y avoit pas deux heures qu'ils étoient partis, lorsque plusieurs

gentilshommes voisins, soutenus par quelques quartuaires, vinrent

investir le château de Dourlinski. Pulauski lui-même alla les recevoir:

il leur rendit compte de tout ce qui s'étoit passé; et quelques-uns

d'entre eux, gagnés par ses discours, se déterminèrent à nous suivre

dans le palatinat de Lublin. Ils ne nous demandèrent que deux jours pour

préparer les choses nécessaires à leur départ. Ils vinrent en effet nous

rejoindre le surlendemain, au nombre de soixante; et, Lodoïska nous

ayant assuré qu'elle se sentoit en état de supporter les fatigues du

voyage, nous la plaçâmes dans une voiture commode que nous avions eu le

temps de nous procurer. Après avoir rendu la liberté aux gens de

Dourlinski, nous leur abandonnâmes les deux chariots couverts, dans

lesquels Titsikan avoit eu la singulière générosité de laisser une

partie du butin, qu'ils partagèrent entre eux.

Nous arrivâmes sans accident dans le palatinat de Lublin, à Polowisk, où

Pulauski avoit marqué le rendez-vous général. La nouvelle de son retour

s'étant répandue, une foule de mécontens vint, dans l'espace d'un mois,

grossir notre petite armée, qui se trouva forte d'environ dix mille

hommes. Lodoïska, entièrement guérie de sa blessure, parfaitement remise

de ses fatigues, avoit repris son embonpoint, sa fraîcheur, tout l'éclat

de sa beauté. Pulauski m'appela dans sa tente; il me dit: «Trois mille

Russes ont paru sur les hauteurs, à trois quarts de lieue d'ici; prends

ce soir quatre mille hommes d'élite, va chasser les ennemis du poste

avantageux qu'ils occupent. Songe que du succès d'un premier combat

dépend presque toujours le succès d'une campagne; songe qu'il faut

venger ta patrie, mon ami: que demain j'apprenne ta victoire, demain tu

épouses Lodoïska.»

Je me mis en marche sur les dix heures du soir. A minuit, nous surprîmes

les ennemis dans leur camp; jamais déroute ne fut plus complète: nous

leur tuâmes sept cents hommes, nous fîmes neuf cents prisonniers; nous

prîmes tous leurs canons, la caisse militaire et les équipages.

A la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec le reste des troupes;

il amenoit Lodoïska: on nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le

camp retentit de chants d'allégresse; la valeur et la beauté furent

célébrées dans des vers joyeux; c'étoit la fête de l'Amour et de Mars:

on eût dit que chaque soldat avoit mon âme et partageoit mon bonheur.

Lorsque j'eus donné à l'amour les premiers jours d'une union si chère,

je songeai à récompenser l'héroïque fidélité de Boleslas. Mon beau-père

lui fit la donation d'un de ses châteaux, situé à quelques lieues de la

capitale. Lodoïska et moi nous y joignîmes une somme d'argent assez

considérable pour lui assurer un sort indépendant et tranquille. Il ne

vouloit pas nous quitter: nous lui ordonnâmes d'aller prendre possession

de son château, et de vivre paisiblement dans l'honorable retraite que

ses services lui avoient méritée. Le jour qu'il partit, je le pris à

l'écart. «Tu iras de ma part, lui dis-je, trouver notre monarque à

Varsovie; tu lui apprendras que l'hymen m'unit à la fille de Pulauski;

tu lui diras que je me suis armé pour chasser de son royaume des

étrangers qui le dévastent; tu lui diras surtout que Lovzinski est

l'ennemi des Russes et n'est pas l'ennemi de son roi.»

Je ne vous fatiguerai pas, mon cher Faublas, du récit de nos opérations

pendant huit années consécutives d'une guerre sanglante. Quelquefois

vaincu, plus souvent vainqueur, aussi grand dans ses défaites que

redoutable après ses victoires, toujours supérieur aux événemens,

Pulauski fixa sur lui l'attention de l'Europe, et l'étonna par sa longue

résistance. Forcé d'abandonner une province, il alloit livrer de

nouveaux combats dans une autre; et c'est ainsi que, parcourant

successivement tous les palatinats, il signala, dans chacun d'eux, par

quelques exploits glorieux, la haine qu'il avoit jurée aux ennemis de la

Pologne.

Femme d'un guerrier, fille d'un héros, accoutumée au tumulte des camps,

Lodoïska nous suivoit partout. De cinq enfans qu'elle m'avoit donnés,

une fille seulement me restoit âgée de dix-huit mois. Un jour, après un

combat opiniâtre, les Russes vainqueurs se précipitèrent dans ma tente

pour la piller. Pulauski et moi, suivis de quelques gentilshommes, nous

volâmes à la défense de Lodoïska: nous la sauvâmes; mais ma fille me fut

enlevée. Ma fille, par une sage précaution que sa mère n'avoit pas

négligée dans ces temps de divisions, porte gravées sous l'aisselle les

armes de notre maison; mais j'ai fait jusqu'à présent d'inutiles

recherches... Hélas! Dorliska, ma chère Dorliska, gémit dans l'esclavage

ou n'existe plus!

Cette perte me causa la plus vive douleur. Pulauski y parut presque

insensible, soit qu'il fût déjà occupé du grand projet qu'il ne tarda

pas à me communiquer, soit que les maux de la patrie eussent seuls le

droit de toucher son coeur stoïque. Il rassembla les restes de son

armée, prit un camp avantageux, employa plusieurs jours à le fortifier,

et s'y maintint trois mois entiers contre tous les efforts des Russes.

Il falloit pourtant songer à l'abandonner, les vivres commençoient à

nous manquer. Pulauski vint dans ma tente, fit retirer tous ceux qui s'y

trouvoient; et, dès que nous fûmes seuls: «Lovzinski, me dit-il, j'ai

lieu de me plaindre de toi. Autrefois, tu supportois avec moi le fardeau

du commandement; je pouvois me reposer sur mon gendre d'une partie de

mes pénibles soins: depuis trois mois tu ne fais que pleurer, tu gémis

comme une femme! Tu m'abandonnes dans un moment critique, où tes secours

me sont le plus nécessaires! Tu vois comme je suis pressé de toutes

parts: je ne crains pas pour moi, ce n'est pas ma vie qui m'inquiète;

mais, si nous périssons, l'État n'a plus de défenseurs. Réveille-toi,

Lovzinski! tu partageas si noblement mes travaux! n'en reste pas

aujourd'hui l'inutile témoin. Nous nous sommes baignés dans le sang des

Russes, nos concitoyens sont vengés; mais ils ne sont pas sauvés; mais

bientôt peut-être nous ne pourrons plus les défendre.--Tu m'étonnes,

Pulauski! d'où te viennent ces pressentimens sinistres?--Je ne m'alarme

pas sans raison; considère notre position actuelle: je me suis efforcé

de réveiller dans tous les coeurs l'amour de la patrie; je n'ai trouvé

presque partout que des hommes avilis, nés pour l'esclavage, ou des

hommes foibles qui, pénétrés de leurs malheurs, se sont bornés cependant

à de stériles regrets. Quelques vrais citoyens, en petit nombre, se sont

rangés sous mes étendards; mais huit campagnes les ont presque tous

moissonnés. Je m'affoiblis par mes victoires, nos ennemis reparoissent

plus nombreux après leurs défaites.--Je te le répète, Pulauski, tu

m'étonnes! Dans des circonstances non moins pressantes, je t'ai vu

soutenu de ton courage...--Crois-tu qu'il m'abandonne? La valeur ne

consiste pas à s'aveugler sur le danger, mais à le braver en

l'apercevant. Nos ennemis préparent ma défaite; cependant, si tu le

veux, Lovzinski, le jour qu'ils ont marqué pour leur triomphe sera

peut-être celui de leur perte et du salut de nos concitoyens.--Si je le

veux! en doutes-tu? Parle, que veux-tu dire? que faut-il faire?--Frapper

le coup le plus hardi que j'aie jamais médité. Quarante hommes d'élite

se sont rassemblés à Czenstochow, chez Kaluvski, dont on connoît la

bravoure; il leur faut un chef adroit, ferme, intrépide: c'est toi que

j'ai choisi.--Pulauski, je suis prêt.--Je ne te dissimulerai pas le

danger de l'entreprise, le succès en est douteux; et, si tu ne réussis

pas, ta perte est infaillible.--Je te dis que je suis prêt,

explique-toi.--Tu n'ignores pas qu'il me reste à peine quatre mille

hommes: je puis sans doute encore beaucoup tourmenter nos ennemis; mais

avec de si foibles moyens je ne dois pas espérer de les forcer jamais à

quitter nos provinces... Tous nos gentilshommes accourroient sous mes

drapeaux, si le roi étoit dans mon camp.--Que dis-tu, Pulauski?

espères-tu que le roi consente à venir ici?--Non; mais il faut l'y

forcer.--L'y forcer...?--Oui: je sais qu'une ancienne amitié te lie avec

M. de P...; mais, depuis que tu soutiens avec Pulauski la cause de la

liberté, tu sais aussi qu'on doit tout sacrifier au bien de sa patrie;

qu'un intérêt aussi sacré...--Je connois mes devoirs, et je les

remplirai; mais que me proposes-tu? Le roi ne sort jamais de

Varsovie.--Eh bien, c'est à Varsovie qu'il faut l'aller chercher. C'est

du sein de sa capitale qu'il le faut arracher.--Qu'as-tu préparé pour

cette grande entreprise?--Tu vois cette armée russe trois fois plus

forte que la mienne, campée depuis trois mois devant moi; son général,

maintenant tranquille dans ses retranchemens, attend que, forcé par la

famine, je me rende à discrétion. Derrière mon camp sont des marais

qu'on croit impraticables: dès qu'il sera nuit, nous les traverserons.

J'ai tout disposé de manière que mes ennemis trompés s'apercevront trop

tard de ma retraite. J'espère leur dérober plus d'une marche: si la

fortune me seconde, je puis gagner une journée sur eux. Je m'avancerai

tout droit sur Varsovie par la grande route qui mène à cette capitale,

et à travers les petits corps de Russes qui rôdent toujours dans ses

environs. Je compte les battre séparément, ou, s'ils se peuvent réunir

pour m'arrêter, je les occuperai du moins assez pour qu'ils ne puissent

t'inquiéter. Toi, cependant, Lovzinski, tu m'auras devancé. Tes quarante

hommes, déguisés, armés seulement de sabres, de poignards et de

pistolets cachés sous leurs habits, se seront rendus à Varsovie par

différentes routes. Vous attendrez que le roi sorte de son palais: vous

l'enlèverez, vous l'amènerez dans mon camp... L'entreprise est

téméraire, inouïe, si tu veux: l'abord est difficile, le séjour

dangereux, le retour d'un péril extrême. Si tu succombes, si l'on

t'arrête, tu périras, Lovzinski, mais tu périras martyr de la liberté;

mais Pulauski, jaloux d'un trépas si glorieux, gémira d'être obligé de

te suivre, et quelques Russes encore te suivront au tombeau. Si, au

contraire, le Dieu tout-puissant, protecteur de la Pologne, m'inspira ce

hardi projet pour terminer ses maux, si sa bonté t'accorde un succès

égal à ton courage, vois quelle prospérité sera le fruit de ta noble

témérité! M. de P... ne verra dans mon camp que des soldats citoyens,

ennemis des étrangers, fidèles à leur roi; sous mes tentes patriotiques

il respirera, pour ainsi dire, l'air de la liberté, l'amour de son pays.

Les ennemis de l'État deviendront les siens; notre brave noblesse,

revenue de son assoupissement, combattra sous les drapeaux de son roi

pour la cause commune; les Russes seront taillés en pièces, ou

repasseront leurs frontières... Mon ami, tu auras sauvé ton pays.»

Pulauski me tint parole. Dès que la nuit fut venue, il fit heureusement

sa retraite; les marais furent traversés en silence. «Mon ami, me dit

alors mon beau-père, il est temps que tu nous quittes: je sais bien que

ma fille a plus de courage qu'une autre femme; mais elle est épouse

tendre et mère malheureuse; ses pleurs t'attendriroient, tu perdrois

dans ses embrassemens cette force d'esprit, cette fierté d'âme qui te

devient aujourd'hui plus nécessaire que jamais: je te conseille de

partir sans lui dire adieu.» Pulauski me pressoit vainement, je ne pus

m'y déterminer. Quand Lodoïska sut que je partois seul, et nous vit bien

décidés à ne pas lui dire où j'allois, elle versa des torrens de larmes,

elle s'efforça de me retenir. Je commençois à balancer. «Allons, s'écria

mon beau-père, partez, Lovzinski, partez: père, épouse, enfans, il faut

tout sacrifier, quand il s'agit de la patrie!»

Je m'éloignai. Je fis une si grande diligence que j'arrivai vers le

milieu du jour suivant à Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes

déterminés à tout. «Messieurs, leur dis-je, il s'agit d'enlever un roi

dans sa capitale: les hommes capables de tenter une entreprise aussi

hardie sont seuls capables de l'achever. Le succès ou la mort nous

attend.» Après cette courte harangue, nous nous préparons à partir.

Kaluvski, prévenu, tenoit prêtes douze charrettes chargées de paille et

de foin, attelées chacune de quatre bons chevaux. Nous nous déguisons

tous en paysans, nous cachons nos habits, nos sabres, nos pistolets, les

selles de nos chevaux, dans le foin dont nos charrettes sont remplies;

nous convenons de plusieurs signes et d'un mot de ralliement. Douze des

conjurés, commandés par Kaluvski, feront entrer dans Varsovie les douze

charrettes, qu'ils conduiront eux-mêmes. Je divise le reste de ma petite

troupe en plusieurs brigades: pour éviter tout soupçon, chacune doit

marcher à quelque distance, et entrer dans la capitale par différentes

portes. Nous partons: le samedi 2 novembre 1771, nous arrivons à

Varsovie; nous allons tous nous loger chez les Dominicains.

Le lendemain dimanche, jour à jamais mémorable dans l'histoire de la

Pologne, Stravinski, couvert de haillons, se place près de la

Collégiale, et va demander l'aumône jusqu'aux portes du _Palais Royal_:

il observe tout ce qui s'y passe. Plusieurs de nos conjurés parcourent

dans la ville même les six rues étroites qui toutes aboutissent à la

grande place, où je me promène avec Kaluvski. Nous restons en embuscade

pendant la matinée entière et une partie de l'après-dîner. A six heures

du soir le roi sort de son palais; on le suit, on le voit entrer dans le

palais de son oncle P..., grand chancelier de Lithuanie.

Tous nos conjurés sont avertis: ils se dépouillent de leurs mauvais

habits, ils sellent leurs chevaux, ils préparent leurs armes. Dans la

vaste maison des Dominicains nos mouvemens ne sont pas aperçus. Nous

sortons tous, les uns après les autres, à la faveur de la nuit. Trop

connu dans Varsovie pour hasarder d'y paroître sans travestissement, je

gardai mes habits de paysan: je monte un cheval excellent, mais couvert

d'une housse commune et grossièrement harnaché. Je vois nos gens prendre

dans le faubourg les différens postes que je leur ai désignés avant de

quitter le couvent: ils sont disposés de manière que toutes les avenues

du palais du grand chancelier sont gardées. Entre neuf et dix heures du

soir, le roi sort; nous remarquons que la suite est peu nombreuse. Le

carrosse étoit précédé de deux hommes qui portoient des flambeaux;

suivoient quelques officiers d'ordonnance, deux gentilshommes et un

sous-écuyer. Je ne sais quel seigneur étoit dans la voiture auprès du

roi; il y avoit deux pages aux portières, deux heiduques et deux valets

de pied derrière. Le roi s'éloigne lentement; nos conjurés se

rassemblent à quelque distance, douze des plus déterminés se détachent,

je me mets à leur tête, nous avançons au petit pas. Comme il y avoit

garnison russe à Varsovie, nous affectons de parler la langue de ces

étrangers, afin que notre troupe passe pour une de leurs patrouilles.

Nous joignons le carrosse à cent cinquante pas à peu près du palais du

grand chancelier, entre ceux de l'évêque de Cracovie et du feu grand

général de la Pologne. Tout à coup nous passons à la tête des premiers

chevaux, nous coupons brusquement le cortège; ceux qui précédoient la

voiture se trouvent séparés de ceux qui l'environnoient.

Je donne le signal. Kaluvski accourt avec le reste des conjurés; je

présente un pistolet au postillon, qui arrête: on tire sur le cocher, on

se précipite aux portières. Des deux heiduques qui veulent les défendre,

l'un tombe percé de deux balles, l'autre est renversé d'un coup de sabre

sur la tête; le cheval du sous-écuyer s'abat blessé, un des pages est

démonté, et son cheval pris; les balles sifflent de tous côtés...

L'attaque fut si chaude, le feu si violent, que je tremblai pour la vie

du roi. Celui-ci, conservant dans le péril une tête froide, étoit

descendu de sa voiture, et cherchoit à regagner le palais de son oncle.

Kaluvski l'arrête, le saisit aux cheveux: sept ou huit conjurés

l'environnent, le désarment, le saisissent de droite et de gauche, le

pressent entre leurs chevaux, qu'ils poussent à toute bride jusqu'au

bout de la rue. Dans ce moment, je l'avoue, je crus que Pulauski m'avoit

indignement trompé, que la mort du monarque étoit résolue, qu'il y avoit

un dessein formé de l'assassiner. Tout à coup je prends mon parti: je

pars ventre à terre, je joins ceux qui m'avoient devancé; je leur crie

d'arrêter, je menace de tuer celui qui n'obéira pas. Le Dieu protecteur

des rois veilloit au salut de M. de P... Kaluvski et ses gens

s'arrêtèrent à ma voix, qu'ils reconnurent. Nous mîmes le roi sur un

cheval; nous reprîmes notre course au grand galop jusqu'aux fossés qui

entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec

nous.

Alors une terreur panique se répandit dans ma troupe. A cinquante pas au

delà des fossés, nous n'étions plus que sept auprès du roi. La nuit

étoit pluvieuse et sombre: il falloit à chaque instant descendre de

cheval pour sonder le terrain dans des marais bourbeux. Le cheval du

monarque s'abattit deux fois, et se cassa la jambe à sa seconde chute;

dans ces mouvemens violens le roi perdit sa pelisse, sa botte et son

soulier gauche. «Si vous voulez que je vous suive, nous dit-il,

donnez-moi un cheval et une botte.» Nous le remontâmes, et, afin de

gagner la route par laquelle Pulauski m'avoit promis de s'avancer, nous

prîmes le chemin d'un village nommé Buracow. Le roi nous dit

tranquillement: «N'allez pas de ce côté, il y a des Russes.»

Je le crus, je changeai de route. A mesure que nous avancions dans le

bois de Beliany, notre nombre diminuoit. Bientôt je ne vis plus avec moi

que Kaluvski et Stravinski, bientôt aussi nous entendîmes l'appel d'une

vedette russe, nous nous arrêtâmes alarmés. «Tuons-le», me dit Kaluvski:

je lui témoignai sans ménagement l'horreur que m'inspiroit une pareille

proposition. «Eh bien, chargez-vous donc de le conduire», s'écria cet

homme féroce. Il s'enfonça dans le bois, Stravinski le suivit; je restai

seul auprès du roi.

«Lovzinski, me dit-il alors, c'est vous, je n'en puis plus douter, c'est

vous: j'ai reconnu votre voix.» Je ne répondis pas un mot; il reprit

avec douceur: «C'est vous! qui l'eût dit il y a dix ans?» Nous nous

trouvions alors près du couvent de Beliany, distant de Varsovie d'une

lieue à peu près. «Lovzinski, poursuivit le roi, laissez-moi entrer dans

ce couvent, et sauvez-vous.--Il faut me suivre», fut toute ma réponse.

«C'est en vain, me dit le monarque, que vous vous êtes travesti; c'est

en vain que vous voulez à présent déguiser votre voix: je vous ai

reconnu, je suis sûr que vous êtes Lovzinski. Ah! qui l'eût dit il y a

dix ans? Il y a dix ans vous auriez donné vos jours pour conserver ceux

de votre ami.»

Il se tut. Nous avançâmes quelque temps en gardant le silence. Il le

rompit encore: «Je suis accablé de fatigue; si vous voulez me mener

vivant, souffrez que je me repose un instant.» Je l'aidai à descendre de

cheval: il s'assit sur l'herbe, et, me faisant asseoir auprès de lui, il

prit une de mes mains dans les siennes: «Lovzinski, vous que j'ai tant

aimé, vous qui connûtes mieux que personne la pureté de mes intentions,

comment se peut-il que vous vous soyez armé contre moi? Ingrat! ne

devois-je vous retrouver qu'avec mes plus cruels ennemis? Ne deviez-vous

me revoir que pour m'immoler?» Alors il me retraça de la manière la plus

touchante les plaisirs de notre adolescence, nos liaisons plus intimes

dans notre jeunesse, la tendre amitié que nous nous étions jurée, la

confiance dont il m'avoit toujours honoré depuis; il me parla des

honneurs dont il m'auroit comblé pendant son règne, si j'avois voulu les

mériter; il me reprocha surtout l'indigne entreprise dont je paroissois

être le chef, mais dont il savoit bien, ajouta-t-il, que j'étois

seulement le premier instrument. Il en rejeta toute l'horreur sur

Pulauski, en me représentant cependant que l'auteur d'un pareil attentat

n'étoit pas seul coupable; que je n'avois pu sans crime me charger de

son exécution, et que cette horrible complaisance, déjà si punissable

dans un sujet, étoit dans un ami plus inexcusable encore. Il finit par

me presser de lui laisser sa liberté. «Fuyez, me dit-il, et soyez sûr

que, si l'on vient à moi, j'indiquerai une route opposée à celle que

vous aurez prise.»

Le roi me pressoit vivement: son éloquence naturelle, augmentée par le

péril, portoit la persuasion dans mon coeur; elle y réveilloit des

sentimens bien doux. Je fus ébranlé, je balançai d'abord; mais Pulauski

triompha. Je crus entendre le fier républicain me reprocher ma

foiblesse. Mon cher Faublas, l'amour de la patrie a peut-être son

fanatisme et ses superstitions. Mais, si je fus coupable, je le suis

encore; vous me voyez plus que jamais persuadé qu'en forçant le monarque

de monter à cheval, je fis une action courageuse et bonne. «Ainsi,

s'écria-t-il douloureusement, vous rejetez la prière qu'un ami vous

adresse! Vous refusez le pardon que votre roi vous offre! Eh bien,

partons; je me livre à mon mauvais destin, ou je vous abandonne au

vôtre.»

Nous recommençâmes à marcher; mais les reproches du monarque, ses

instances, ses menaces même, les combats que j'avois soutenus

intérieurement, m'avoient tellement troublé que je ne voyois plus mon

chemin. Errant dans la campagne, je ne tenois aucune route certaine;

après une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes à Marimont[2]: je

m'étois égaré, nous étions revenus sur nos pas.

[2] Marimont: c'est une maison de campagne appartenant à la cour de

Saxe; elle est plus près de Varsovie d'une demi-lieue que Beliany.

A un quart de lieue de là nous tombâmes dans un parti russe. Le roi se

fit reconnoître à celui qui le commandoit, ensuite il ajouta: «Ce soir

je me suis égaré à la chasse; ce bon paysan que vous voyez vouloit,

avant de me remettre dans mon chemin, me donner dans sa chaumière un

frugal repas; mais, comme je crois avoir vu des soldats de Pulauski

rôder dans les environs, je voudrois rentrer promptement dans Varsovie,

et vous me feriez plaisir de m'accompagner jusque-là. Quant à toi, mon

ami, me dit-il, je ne suis pas fâché que tu aies pris une peine inutile:

car j'aime autant retourner dans ma capitale, accompagné de ces

messieurs, que d'aller plus loin avec toi. Cependant il seroit singulier

que je te laissasse sans récompense: que veux-tu? Parle, je t'accorderai

la grâce que tu me demanderas.»

Faublas, vous concevez combien je fus troublé: je doutois encore des

intentions du roi. Je cherchois à démêler le véritable sens d'un

discours équivoque, plein d'une ironie bien amère ou d'une adresse bien

magnanime. M. de P... me laissa quelque temps ma pénible incertitude.

«Je te vois bien embarrassé, reprit-il enfin avec un air de bonté qui me

pénétra; tu ne sais que choisir! Allons, mon ami, embrasse-moi: il y a

plus d'honneur que de profit à embrasser un roi, ajouta-t-il en riant;

cependant il faut convenir qu'à ma place bien des monarques ne seroient

pas aujourd'hui aussi généreux que moi.» Il partit à ces mots et me

laissa confondu de tant de grandeur d'âme.

Cependant le péril auquel le roi venoit de me dérober si généreusement

alloit renaître à chaque instant pour moi. Il étoit plus que probable

qu'un grand nombre de courriers expédiés de Varsovie répandoient de tous

côtés l'étonnante nouvelle de l'enlèvement du monarque. Déjà sans doute

on poursuivoit chaudement les ravisseurs; mon équipage remarquable

pouvoit me trahir dans ma fuite; et, si je retombois entre les mains des

Russes mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourroient me sauver.

En supposant que Pulauski eût obtenu tout le succès qu'il se promettoit,

il devoit être encore éloigné; dix lieues au moins me restoient à faire,

et mon cheval étoit rendu. J'essayai de le pousser: il n'eut pas couru

cinq cents pas qu'il creva sous moi. Un cavalier bien monté passoit dans

ce moment sur la route; il vit tomber l'animal, et, croyant pouvoir

s'amuser aux dépens d'un pauvre paysan, il me dit: «Mon ami, je

t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien.» Piqué de la

bouffonnerie, je résolus aussitôt de punir le railleur et d'assurer ma

fuite en même temps. Je lui présentai brusquement un de mes pistolets,

je le forçai de me livrer sa monture; et je vous avouerai même que,

pressé par la circonstance, je le dépouillai d'un bon manteau, aussi

ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers, qui

m'auroient pu faire reconnoître. Je jetai ma bourse pleine d'or aux

pieds du voyageur démonté, et je m'éloignai de toute la vitesse de mon

nouveau cheval.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5 · 第 1 / 14 段