TEINT. _s. m._ Art de _teindre_. Il se dit aussi des drogues qu'on y
employe. Les Réglemens du métier distinguent les choses qui doivent
être _teintes_ du grand _teint_, d'avec celles du petit teint: ce qui
fait deux corps & deux maîtrises separées. La premiére est celle du
grand & bon _teint_, l'autre est du petit _teint_. Les Teinturiers du
bon _teint_ sont ceux qui donnent aux étoffes un pied necessaire, de
pastel, garance, ou cochenille, puis ils les mettent en la main du
Teinturier du petit _teint_ pour les raciner, engaller, noircir, brunir
& griser. Les Teinturiers du bon _teint_ doivent laisser des Rosettes,
sçavoir au verd, une du jaune & l'autre du bleu; au feüille morte
une du jaune & l'autre du fauve; au cramoisi, une Rosette du bleu, &
l'autre du rouge de la Cochenille; au tanné ou amarante, une Rosette
de guesde, & l'autre de la garance ou demi rouge cramoisi, & il faut
laisser une Rosette en blanc dans toutes les couleurs simples, comme le
bleu, le rouge & le jaune; le tout pour faire connoître la bonté ou la
qualité du grand & du petit _teint_. Les Teinturiers du petit _teint_
peuvent _teindre_ toutes sortes de bisage ou repassage, & se servir
pour cela de brunitures de galle, orseille & bois d'Inde, & les étoffes
usées en toutes sortes de noir, de racinages, grisages, & bisages.
Le bleu, le rouge, & le jaune appartiennent aux Teinturiers du bon
_teint_, pour les teindre seuls sans la participation du petit _teint_.
Le fauve & le noir appartiennent aux Teinturiers du bon _teint_ & du
petit _teint_, le noir devant recevoir le pied de guesde, ou garence du
bon _teint_, & être engallé & noirci par le petit _teint_.
TEINT, se dit aussi d'une lame d'étain fort mince, appliquée par le
moyen du vif argent derriére les glaces d'un miroir.
TEINT, se dit aussi de la couleur & de la delicatesse de la peau du
visage. Cette femme n'a point de _teint_, elle a eu le _teint_ gâté
de la petite verole. Cette fille a le _teint_ blanc, vermeil, a un
_teint_ de lis & de roses. Le grand hale rend le _teint_ brun & basané.
Ce jeune homme a le _teint_ frais & fleuri, on luy vient de faire la
barbe. La pommade nourrit le _teint_; la Ceruse mange le _teint_.
TEINTE. _s. f._ Terme de Peinture, maniére d'appliquer les couleurs
pour donner du relief aux figures pour bien marquer les jours, les
ombres, les éloignemens. Le grand secret de la Peinture c'est de bien
donner les _teintes_, les _demi teintes_. Cette draperie est d'une
bonne _teinte_, pour dire d'une forte couleur. La _demi teinte_ est
un ménagement de lumiére par rapport au clair obscur, ou un ton moyen
entre la lumiére & l'ombre: car s'il y a cinq tons ou degrez de clair
obscur, le second ou le troisiéme qui suivent la grande lumiére, seront
appellez _demi teinte_.
TEINTURE. _s. f._ Action par laquelle on teint. La _teinture_
demande beaucoup d'experience. Cet homme est sçavant en l'Art de la
_teinture_. La perfection de la _teinture_ consiste à donner le lustre
à la soye, à la bien décreuser, dégorger & aluner. La matiére avec
laquelle on teint, c'est l'indigo qui sert à la teinture bleuë, la
cochenille à la teinture en écarlate: la noix de galle en noir. Les
drogues qui croissent en France, pour la teinture sont le pastel de
Lauragais, Albigeois & Languedoc, ou la voüede. La cochenille, le
pastel d'écarlate, graine d'écarlate; le Vermillon & la garance pour
le rouge; la gaude, la Sarrette & la genestolle pour le jaune; la
galle à l'épine, & d'alep, la racine écorce de Noyer & coque de Noix
pour le _fauve_, autrement appellé couleur de _racine_ ou _noisette_;
le Rodoul, le fovic & la couperose pour le noir. L'Agaric, le sumac,
l'arsenic, l'alun, la gravelle & le tartre servent pour les boüillons.
On employe aussi la cendre cuitte & la potasse, la Cassenolle, la
malherbe, le trentanel, la garoüille. Les ingrédiens faux, qui peuvent
servir au petit _teint_ sont bois d'Inde, bois de bresil, bois de
Campeche, bois jaune, fustel, tournesol, Raucour, Orseille, le Safran
bâtard, l'écorce d'aulne. Ces mots sont expliquez à leur ordre.
La Teinture de ces Etoffes de cotton qu'on void en Europe, se tire
d'une plante qui croît dans l'Inde qu'on appelle _Chai_, où elle est
autant estimée que la Cochenille l'est en France.
Regnier a dit agréablement en parlant de la nuit,
_Il faisoit un noir brun d'aussi bonne_ teinture,
_Que jamais on en vid sortir des Gobelins_.
On appelle en Chymie la grande _teinture_ Minerale, la Pierre
Philosophale, parce qu'on croit qu'il ne s'agit que de donner au
Mercure fixé la couleur, ou _teinture_ de l'or.
TEINTURE, se dit aussi de l'extraction ou separation qu'on fait de
la couleur d'un ou de plusieurs mixtes, & de l'impression qu'elle
fait dans quelque liqueur ou menstruë propre, qui emporte une portion
de leur plus pure substance; car elle quitte son propre corps en se
dissolvant, & s'unit aux menstruës, pour leur communiquer sa couleur
& ses vertus, & ainsi on fait dans la Pharmacie des _teintures_
cephaliques, stomachiques, antiscorbutiques, &c. On tire des
_teintures_ de Rose, de Corail, &c. Dans les memoires de l'Academie
des sciences, il est fait mention de certaines liqueurs mixtes (par
exemple, des sels qu'on tire du bled) qu'on dit être trés-propres
à tirer des _teintures_, même de quelques pierres précieuses: &
qu'elles sont plus capables de produire cet effet à proportion qu'elles
rougissent davantage la solution du Vitriol.
TEINTURE se dit figurément en choses morales, des bonnes ou mauvaises
impressions dont l'ame de l'Homme est susceptible. On prend dans les
Seminaires de si fortes _teintures_ de piété, qu'elles ne s'effacent
jamais. On ne doit point parler de Physique, lors qu'on n'en a qu'une
legere _teinture_, qu'on ne la sçait point à fonds.
TEINTURIER, iere. _s. m. & f._ qui fait métier de _teindre_; il y a
des Teinturiers de grand _teint_, & d'autres de petit _teint_. Les
teinturiers de la Ville de Roüen sont divisez en trois fonctions,
en _guesderons_, _garanceurs_, & _noircisseurs_. Il y a de nouveaux
Statuts des Teinturiers de l'année 1669. qui portent la qualité des
drogues qui doivent être employées à la _teinture_, suivant les
diverses couleurs, & selon le mérite & le prix des Etoffes. Les
_Teinturiers_ du grand & bon teint, ne peuvent teindre en petit teint,
& ne doivent avoir chez eux que les drogues appartenantes au bon teint;
& ceux du petit teint ne peuvent teindre en bleu, à cause du pastel qui
appartient au bon teint, & ne doivent avoir chez eux que les drogues
qui appartiennent au petit _teint_. Ils ne doivent teindre que des
frisons, tiretaines, petites serges à doubler, & qui ne valent au plus
que 40. sols l'aune en blanc.
TEINTURIER, est aussi une espece de raisin, dont le suc est fort rouge,
& dont on mêle quelques seps, parmi un plant de raisin blanc, pour
colorer & faire du vin clairet, son suc est fort doux & sa feüille est
rouge.
THÉ. _s. m._ quelque Medecins l'écrivent _Tay_. Est un petit
arbrisseau domestique de la hauteur des Groselliers ou Grenadiers &
Myrthes, fort estimé chez les Chinois & Japonnois, ils l'appellent
_Cha_ ou Theia. Il croît en la Province de Kiagnon prés la Ville de
Hoicheu & auprés de Nankin: il y en a aussi au Royaume de Siam: le
meilleur de tous est celui du Japon: on dit qu'il en vient aussi en
Tartarie: Il a la feüille petite comme celle du Sumac des Corroyeurs,
dont il est une espece selon quelques-uns, mais sa Fleur tire davantage
sur le jaune, & ses Branches sont vêtuës de Fleurs blanches & jaunes,
pointuës & dentelées, sa graine est noirâtre, & l'arbrisseau croît en
trois ans malgré les neiges & les rigueurs de l'hyver: il a des Racines
Fibreuses & dentelées. On fait un Breuvage de sa premiére feüille qui
naît au Printemps, qu'on cueille feüille à feüille avec les mêmes soins
qu'on fait les Vendanges en Europe: on la fait chauffer & seicher, &
aprés l'avoir gardée en des vaisseaux d'étain bien bouchez, si on la
jette en de l'eau boüillante, elle réprend sa premiére verdure, & donne
une teinture verdastre à l'eau avec une odeur & un goût agréable. Les
Chinois ne boivent que l'eau où la feüille a trempé le plus chaudement
qu'ils peuvent. Les Japonnois boivent l'eau & la poudre qu'ils y ont
laissé infuser. On en met le poids d'un écu sur un bon verre d'eau,
& on y met un peu de sucre pour corriger son amertume. Elle est si
differente en bonté, qu'il y en a dont la livre vaut 100 ou 150.
francs; d'autre qui ne vaut que deux écus; il y en a même à sept
deniers. Les Hollandois la vendent en France 30. livres, & elle ne leur
coûte que dix sols; sa bonne marque est d'être verte, amere & seche, en
sorte qu'elle se brise avec les doigts.
Elle guerit la goute & la gravelle, & on croit qu'elle est la cause de
ce qu'on n'entend point parler de ces maux à la Chine & dans l'Inde; &
de ce que les peuples parviennent à une extrême vieillesse. Elle guérit
les indigestions de l'estomac; elle des-enyvre, & donne de nouvelles
forces pour boire & dissiper les vapeurs qui causent le sommeil; elle
fortifie la raison que le vin affoiblit, & guérit soudain la migraine,
& les douleurs de ventre.
Les Chinois en prennent en toutes rencontres, & sur tout à dîner;
ils en offrent aux Amis qu'ils veulent régaler. Les plus moderez en
prennent trois fois par jour, les autres dix fois & à toute heure.
Les personnes de la plus grande qualité font gloire de le préparer
eux-mêmes dans leurs appartemens les plus magnifiques, & ont plusieurs
Vaisseaux de prix pour cet effet.
Ceux qui en ont écrit sont le Pere Maffée, Louïs Almeyda, Mathieu
Riccius, Aloisius Frois, Jacob Bontius, Jean Linscot, le Pere Alexandre
de Rhodes dans leurs Voyages, & les Auteurs du voyage de l'Ambassade de
la Chine, & de celui de Monsieur l'Evêque de Berite, & Nicolas Tulpius
Medecin d'Amsterdam; mais Simon Paul Medecin du Roy de Dannemarck,
qui a fait un Traité exprés de cette Plante, dit que ces vertus qu'on
lui attribuë n'ont point de lieu pour ceux qui habitent en Europe; &
que ceux qui ont passé 40. ans n'en doivent pas user, parce qu'elle
avance leur mort, étant trop dessicative. Il prétend que le _Thé_ n'a
pas plus de vertu que la Betoine, & que ce n'est qu'une espece de
myrte qu'on trouve en Europe aussi bien qu'aux Indes; qu'on l'appelle
_Chamæleagnus_ ou _Piment Royal_, dont la description, les experiences
& les analyses qu'il en a faites sont tout à fait semblables.
TIERCER, _v. act._ terme d'agriculture; qui signifie donner aux terres
le troisiéme labour; la troisiéme façon, comme on dit biner de la
seconde. On le dit pareillement de la troisiéme façon des Vignes.
TIERCER, signifie aussi séparer les fruits d'une Abbaye en trois, pour
en donner le tiers à l'Abbé; le tiers aux Religieux, & réserver le
tiers pour les réparations, en ce sens il vient du Latin _tertiare_.
TIERCER, en terme de Finances, signifie faire un tiercement, ou une
enchere du tiers du prix sur une Adjudication déja faite: ou dans les
fermes du Roy, encherir du triple de l'enchere courante.
TIERCEUR, _s. m._ encherisseur qui fait une enchere d'un tiers, ou un
tiercement aprés une Adjudication. L'Ordonnance des Eaux & Forêts, veut
qu'aprés le tiercement & doublement on ne reçoive les encheres qu'entre
le _tierceur_ & _le doubleur_.
TIERS, tierce, _adj._ qui est aprés le second, c'est chaque partie d'un
tout divisé en trois. L'Eglise, la Noblesse & le tiers Etat.
En perspective, on appelle le _tiers_ point: un point qu'on prend à
discretion sur la ligne de vûë, où aboutissent toutes les diagonales
qu'on tire pour racourcir les figures.
En Architecture, on appelle une voute en _tiers_ point, quand elle est
élevée au dessus du plein cintre.
On appelle aussi un _tiers_ point, ce qui donne un branle à plusieurs
machines dans la méchanique.
En termes de Marine, on appelle des voiles à _tiers_ point: les voiles
triangulaires qu'on nomme autrement voiles latines dont on se sert sur
la Mediterranée & sur les Galéres, & à l'artimon.
Au feminin, on appelle la fiévre _tierce_, celle qui laisse
l'intervalle d'un jour entre deux accés. Voyez fiévre. Et tierce.
TIERS, en termes de négoce se prend aussi substantivement: il faut
une aulne & un _tiers_ de drap pour faire un habit. Un _tiers_ est un
pot ou mesure entre la chopine & le demi septier. Il est aux champs
un _tiers_ de l'année. Cette somme se doit partager par _tiers_; j'y
ay mon _tiers_ ou les deux _tiers_. Il faut faire boüillir ce Sirop
jusques à ce qu'il soit réduit au _tiers_.
TIERS, en Jurisprudence se dit des entremetteurs, des Experts,
des sur-arbitres. Ces deux parties plaidoient, un _tiers_ les a
accommodées. Ils avoient l'épée à la main, un _tiers_ s'est mis
entre-deux qui les a séparez. Voilà des rapports qui se contredisent,
il faut qu'il y ait un _tiers_ nommé d'Office. Quand deux arbitres
sont de contraire avis, on leur donne pouvoir de nommer, de prendre un
_tiers_ pour sur-arbitre. On dit aussi en amour qu'il ne faut point
de _tiers_, si ce n'est pour appareiller, aussi une femme qui fait ce
métier s'appelle en Espagnol _tercera_.
Il y a aussi au Palais des _tiers_ referendaires, & en matiére de Taxe
de dépens on appelle le _tiers_ celui qui régle les dépens, dont les
Procureurs ne sont pas d'accord.
TIERS & _danger_, termes d'eaux & forêts, c'est un droit qui appartient
au Roy & à quelques Seigneurs, & sur tout en Normandie, sur les bois
possedez par les Vassaux. Il consiste au _tiers_ de la vente qui se
fait d'un bois, soit en argent ou en espece, & outre cela au Dixiéme:
ainsi de trente arpens, c'est treize arpens: de 3000. livres, c'est
1300. livres: quelques-uns ne payent que le _danger_, qui est le
dixiéme. La derniére Ordonnance déclare le droit de _tiers & danger_
imprescriptible.
On dit proverbialement qu'un homme hante le _tiers_ & le quart, qu'il
médit du _tiers_ & du quart, qu'il prend sur le _tiers_ & le quart,
pour dire indifferemment, sans choix & discretion de toutes sortes de
personnes.
TON. _s. m._ Terme de musique, inflexion de voix qui marque diverses
passions de l'ame. Un _ton_ doux & agréable, est le _ton_ dont on parle
en conversation. Un _ton_ aigre & menaçant, est celui qui marque un
homme en colere. Un _ton_ fier & imperieux, est celui qui commande,
lors qu'on parle d'un _ton_ de maître. Un _ton_ moqueur & ironique,
est le _ton_ d'une personne qui a de la haine ou de l'envie. Un _ton_
plaintif & dolent, est celui qui témoigne de l'affliction, de la
douleur. Un _ton_ de Déclamateur, de Comedien, est celui dont on use
dans les harangues & sur les théatres. Ce mot de _ton_ exprime sa
principale cause, qui est la tension du corps qui le produit, le _ton_
est grave ou aigu, selon que le corps sonnant a une differente tension,
comme on voit arriver aux cordes des Instrumens.
TON se dit particuliérement en musique de l'élevation de la voix par
certains degrez ou intervalles égaux ou mesurez, qui servent à former
des accords, & qui sont réglez par les nottes, _ut_, _re_, _mi_, _fa_,
_sol_, _la_, _si_; on le dit des Instrumens aussi bien que de la voix.
Il faut hausser ou baisser sa voix ou son instrument d'un _ton_, d'un
_demi ton_. Un _ton_ faux est celui qui n'est pas juste. Le _ton_
mineur est la difference de la quinte & de la sexte majeure, ou de la
quarte & de la tierce mineure: il est composé de deux _demi tons_ l'un
majeur & l'autre mineur, & aide à composer la tierce majeure. Le _ton_
majeur est la difference de la quinte & de la quarte; & le _demi ton_
majeur est la difference de la quarte & de la tierce majeure. Le _ton_
majeur surpasse le _ton_ mineur d'un comma. Le _demi ton_ est toûjours
placé entre deux _tons_ d'un côté, & trois de l'autre. On appelle aussi
le _ton_ majeur, le _ton_ parfait; & _demi ton_ mineur, le _demi ton_
imparfait. L'intervalle en nombres du _ton_ majeur est de 8. à 9. celui
du mineur de 9. à 10.
TON se dit aussi d'une maniére de chanter ou d'accorder un instrument.
Ce luth est accordé sur le _ton_ de B quarre, on n'y peut joüer cette
piéce qui est sur B _mol_, sans changer de _ton_. C'est le Maître de
Musique qui donne le _ton_ pour accorder les Instrumens, pour commencer
à chanter. On dit aussi le _ton_ enrhumé. Dans le plein chant on dit
les 8. _tons_ du Magnificat, le _ton_ de la Préface, de l'Evangile, &c.
TON se dit aussi en peinture d'un degré de couleur par rapport au clair
obscur.
TON se dit figurément en Morale. Depuis la perte de son procés, il a
bien changé de _ton_, il est bien humilié, il parle bien d'une autre
maniére. Cet homme l'a pris sur un _ton_ trop haut, pour dire, Il ne
pourra soûtenir ce qu'il a entrepris. On dit aussi ironiquement, il est
bon sur ce _ton_-là, pour dire, qu'une chose est ridicule ou mal fondée.
TROMPE, _s. f._ vieux mot qui signifioit autrefois la même chose qu'à
present _trompette_: il se dit encore en cette phrase, tout ce qu'on
veut faire sçavoir au peuple se publie à son de _trompe_. On l'a crié à
trois briefs jours à son de _trompe_.
La TROMPE de chasse est une espece de cor ou grand tuyau de cuivre
recourbé & qui fait un tour au milieu comme un cercle ou un anneau,
elle sert pour appeller les chiens.
TROMPE, est un petit instrument de leton ou d'acier, dont se servent
les laquais pour en tirer quelque harmonie; elle est faite de deux
petites branches & d'une languette au milieu qui fait ressort & qu'on
remuë sans art avec les doigts tandis qu'on la tient entre les dents;
elle rend un son fremissant, modifié par le mouvement de la langue, &
l'ouverture de la bouche, ce qui cause un bourdonnement sourd assez
agréable. On l'appelle aussi _gronde_ & _rebube_, & quelques-uns
_trompe de Bearn_.
TROMPE en termes d'Architecture, est une espece de voûte
trés-artistement taillée, dont la clef est en l'air & qui semble
n'être soûtenuë de rien, sur laquelle pourtant on éleve des murailles
de pierre. La _trompe_ du château d'Anet, & celle de la ruë de la
Savaterie sont fort estimées par Philbert de Lorme qui bâtit cette
derniére en faveur d'un de ses amis.
TROMPE se dit aussi d'un membre particulier qu'ont les Elephans, qui
leur sert de main, qui est comme un nez allongé qui leur sort du
milieu du front, à laquelle est joint un petit Appendice en forme de
doigt. Le Cameleon a aussi une _trompe_, qui est sa langue qu'il lance
hors de sa gueule comme s'il la crachoit, puis il la racourcit en
un moment, lors qu'il la retire: elle lui sert comme la _trompe_ de
l'Elephant pour prendre sa nourriture. Le microscope nous a fait aussi
découvrir une espece de petite _trompe_ dans les mouches & cousins, par
le moyen de laquelle ils succent le sang des animaux ou les liqueurs
pour se nourrir. Quelques Medecins appellent aussi la _trompe_ de la
matrice _les cornes_ de la matrice des brutes, qu'on appelle autrement
_portiéres_.
TROMPER, _v. act._ abuser de l'ignorance ou de la facilité de
quelqu'un, lui faire passer des choses pour autres qu'elles ne sont.
Dieu ne peut _tromper_, ni être _trompé_. Un Marchand _tromperoit_ son
pere sur sa Marchandise. Il y a peu de personnes qui ne _trompent_ au
jeu, quand ils le peuvent faire.
TROMPER, avec le pronom personnel, se dit de soy-même, quand par erreur
on prend une chose pour une autre. Les plus grands esprits sont sujets
à se _tromper_. Cet homme, si je ne me _trompe_, est un hypocrite.
Ces jumeaux se ressemblent si fort qu'il n'y a personne qui ne s'y
_trompe_. Ménage croit que ce mot vient de l'Espagnol _traupa_, qui
signifie un instrument à prendre des souris que les Italiens appellent
_trappola_, & les Latins _decipula_.
TROMPER, se dit aussi des choses qui sont cause que nous sommes
trompez. Le calme, le beau temps nous a _trompez_, nous a fait mettre
en chemin. L'œil nous _trompe_; nous fait voir les choses autres
qu'elles ne sont. Sa maladie ne m'a pas _trompé_; je n'en ay jamais eu
bonne opinion. Cette perspective _trompe_ agréablement. Cette grêle a
_trompé_ l'esperance des Laboureurs.
TROMPER, se dit figurément en choses morales. Les passions _trompent_
nôtre jugement. On est bien _trompé_ par l'apparence. Le malin
esprit nous _trompe_ par des illusions, par des songes & des visions
trompeuses.
TROMPETTE. _s. f._ Terme de guerre. Instrument de musique qui est
le plus noble des instrumens à vent portatifs, qui sert à la guerre
dans la Cavalerie pour l'avertir du service. On la fait d'ordinaire
de leton, & on en peut faire de fer, d'étain, de bois ou d'argent.
Moïse en fit faire deux d'argent qui servoient aux Prêtres, comme il
est porté dans le dixiéme chap. des Nombres; & Salomon en fit faire
200. mille, telles que Moïse avoit ordonnées, comme témoigne Josephe,
livre 8. ce qui fait voir que c'est le plus ancien des instrumens. La
_trompette_ est composée d'un bocal par où on l'embouche, large de
dix lignes, quoy que le fonds ne soit que de trois lignes. Les deux
premiers canaux qui portent le vent s'appellent _branches_; les deux
endroits par où elle se recourbe & replie s'appellent _potences_, &
le canal qui est depuis la seconde courbure jusqu'à son extrêmité
s'appelle _pavillon_; les endroits où les branches se peuvent briser
& séparer ou souder, s'appellent les _nœuds_, qui sont au nombre de
cinq; & qui en couvrent les jointures. On appelle _Banderolle_ le
petit étendart armorié qui est attaché à ses branches, & _bandereau_
le cordon qui sert à la pendre au cou de celui qui en sonne. Quand on
en ménage bien le son, il est de grande étenduë, & il passe les quatre
octaves qui sont l'étenduë des claviers des épinettes & des orgues, &
il peut aller jusqu'à 32. intervalles. Le jeu de la trompette dépend
de l'adresse de celui qui l'embouche, qui est obligé de mettre le bout
des lévres dans le bocal. A la guerre il y a huit principales maniéres
de sonner la _trompette_; la premiére s'appelle le _cavalquet_, dont
on se sert quand l'armée approche des Villes, ou quand elle passe par
dedans durant la marche; la seconde s'appelle le _Boute-selle_; dont on
use quand on veut déloger ou marcher, & puis on fait suivre la levée
du _Boute-selle_; la troisiéme est quand on sonne _à cheval_, & puis à
l'_étendart_; la quatriéme est la _charge_; la cinquiéme est le _guet_;
la sixiéme s'appelle double _cavalquet_; la septiéme la _chamade_;
& la huitiéme est la _retraite_. On fait aussi des fanfares avec la
_trompette_ dans les réjouïssances.
On dit figurément qu'un Ange viendra avec la _trompette_ annoncer le
jour du Jugement & réveiller les morts pour y comparoître. Les Payens
ont mis aussi une _trompette_ à la bouche de la Renommée, dont ils
ont fait une divinité fabuleuse. Les Poëtes disent qu'ils sont les
_trompettes_ de la gloire des Heros. Cet Ecrivain a été la _trompette_
de la guerre qui a publié des manifestes qui ont été cause de la
guerre. Ménage dérive ce mot du Grec _strombos_ qui signifie une
_conque_ dont on usoit autrefois au lieu de _trompette_.
Il y a aussi dans l'orgue un jeu de _trompettes_ qui a huit pieds de
long & qui s'élargit par en haut comme le Pavillon des _trompettes_
militaires: il a environ un demi pied de diametre par en haut, & un
pouce & demi par en bas. Il y a aussi une _trompette_ de pedales qui
est de huit pieds; ce jeu est accordé à l'octave de la montre.
On appelle en général _trompettes_ & clairons les tuyaux qui
s'élargissent par en haut.
TROMPETTE _marine_ est un instrument de musique composé de trois
tables, qui forment son corps triangulaire, elle a un manche fort long
& une seule corde de boyau fort grosse montée sur un chevalet qui est
ferme d'un côté sur un de ses pieds, & tremblotant de l'autre côté sur
un pied qui n'est point attaché à la table; on la touche d'une main
avec un archet, & de l'autre on presse la corde sur le manche avec le
pouce, c'est ce tremblement du chevalet qui lui fait imiter le son de
la _trompette_, ce qu'elle fait si parfaitement qu'il n'y a presque
pas moyen de la distinguer de la _trompette_ ordinaire, & c'est ce qui
lui a fait donner ce nom, quoy que d'ailleurs ce soit une espece de
_monocorde_.
TROMPETTE _parlante_, est une trompette longue de sept à huit pieds
& quelquefois de quinze, qui est toute droite, faite de fer blanc,
& qui a un fort large pavillon, son bocal est assez large pour y
introduire dedans les deux lévres; que si on parle dedans, elle porte
la voix jusqu'à mille pas & se fait entendre distinctement. On dit
que l'invention en est moderne, & est du Chevalier Morlan Anglois,
néanmoins le Pere Kircher a donné la figure d'une _trompette_ dont il
dit qu'Alexandre se servoit pour parler à son armée, qui est presque la
même chose, à la réserve que celle-ci se divise en deux tuyaux, qui par
aprés se rejoignent.
TROMPETTE, _s. m._ est le Cavalier qui sonne de cet instrument. Ce
sont les _trompettes_ qu'on envoye aux assiégez pour les sommer de se
rendre, pour leur faire sçavoir quelque chose.
TROMPETTE se dit proverbialement en ces phrases. On dit qu'un homme est
bon cheval de _trompette_, qu'il ne s'étonne pas pour le bruit, quand
il ne se soucie pas des crieries qu'on peut faire contre lui. On dit
qu'il faut déloger sans _trompette_, quand on chasse quelqu'un, quand
on l'oblige de s'enfuir avec précipitation: On dit aussi à gens de
village _trompette_ de bois, pour dire qu'il faut faire aux gens des
traitemens proportionnez à leur condition.
TROMPETTER. _v. act._ publier à son de trompe & à cri public dans les
marchez, dans les carrefours, quelque Réglement, quelque Ordonnance
de Police, quelque ajournement à trois briefs jours. Un tel a été
_trompetté_ pour la troisiéme fois.
TROMPILLON. _s. m._ petite _trompe_ d'Architecture. Les voutes ou
_trompillons_ sous les marches droites d'un escalier se toisent pour
mur sans reins.
TRUAND, ande. _adj._ mendiant valide qui demande l'aumône & qui aime
la fainéantise, qui fait un métier de gueuser: Ce mot est fort ancien.
L'Abbé Guibert en son Histoire de Jerusalem represente la vie & les
gestes des gueux & truands qui suivirent l'armée croisée, qu'il nomme
_trudents_. Leur Capitaine fut un Chevalier de Normandie qui se fit
nommer le Roy _Thafur_, & il remarque que ces gens firent grand peur
aux Sarrasins, qui craignoient fort de tomber entre leurs mains, parce
qu'ils étoient antropophages; cette Royauté a toûjours continué depuis;
& à present les gueux de France nomment leur Roy _Le grand Cosroê_, &
_le Roy de Thunes_, comme on voit dans le jargon de l'Argot. Pasquier &
Ménage aprés lui prétendent que le nom de _truand_ vient d'un vieux mot
gaulois _treu_ ou _trud_ qui signifioit _tribut_, dont la pesanteur,
disent-ils, avoit réduit ces gens à la mendicité, mais ils se trompent,
parce que ce nom est bien plus ancien: car les Tailles ne furent
imposées que du temps de Saint Louïs: outre que leur libertinage les
rendoit exempts de toutes impositions. C'est pourquoy d'autres disent
qu'il vient de _molæ trusatiles_, qui signifient les _moulins à bras_,
qui étoient tournez par des gueux & des miserables avant l'invention
des autres dont on se sert. D'autres croyent que ce nom vient d'un
oiseau de marais qui a le pied d'oye & la taille d'un cigne, que les
Latins appellent _truo_, & les Grecs _Onocrotale_, parce que cet oiseau
a une bourse tenant à la partie inferieure du bec, qui descend en poche
ou besace, où il ramasse toutes les bribes qu'il trouve, pour les
retirer & manger à loisir, ce qui a fait qu'on a nommé _truands_, les
gueux qui font la même chose.
On appelle _truands_ en Espagne, les Bouffons, Bâteleurs, joüeurs de
gibeciére & faiseurs de tours de passe-passe. Borel dit que ce mot
signifioit autrefois gens de pied, & des gens mal-propres & sales;
comme qui diroit des Tripiers, qui ont donné le nom à la ruë de la
_truanderie_ à Paris où demeuroient les Tripiers.
Il y a quelques coûtumes qui font mention d'un cens _truand_,
dormant ou mort, c'est à dire, qui ne porte aucun profit, ni droits
Seigneuriaux, qui n'est qu'une espéce de Rente Roturiére. Il y a un
vieux Proverbe cité dans l'indice de Ragueau, qui dit _qui fit Normand,
fit truand_. Ce qui vient de ce que dit Pasquier que les Normands
ont été les plus chargez de _trus_, qui en vieux gaulois signifioit
_impost_.
TRUANDAILLE, _s. f._ Vieux mot qui signifie aussi gueux ou vau-rien. On
trouve ce mot employé dans la vieille Bible des Noëls. Vous ne semblez
que _truandailles_, vous ne logerez point céans.
TRUANDER, _v. n._ Demander l'aumône par libertinage & pure faineantise.
Il y a des gens qui sont nez avec l'inclination de _truander_, on dit
maintenant _trucher_.
TURBIT, _s. m._ Espéce de petite plante que les Latins nomment
_tripolium_, c'est aussi l'écorce d'une racine laiteuse. Il doit être
obscur au dehors, blanc au dedans & nettoyé de son cœur dur & fibreux,
& n'être ni moisi, ni chansi, ni vermoulu; il doit être aussi gommeux,
car il contient au dedans de la resine.
Dioscoride dit, que le _turbit_ blanc est la racine d'une herbe nommé
_alypum_ ou _alypia_, dont les jettons & les feüilles sont menuës,
les fleurs tendres & legéres, & qui a sa racine comme la Bette; sa
racine est grêle & pleine d'un jus acre & piquant, sa graine semblable
à celle d'Epithymum. Il dit aussi que ses fleurs changent trois fois
de couleur par jour, car au matin elles sont blanches, sur le midy
purpurines, & deviennent rouges sur le soir: il dit encore que ses
feüilles sont semblables au pastel & qu'il croît sur le bord de la mer.
_Turbit_ est le nom que les Arabes donnent au _tripolium_.
Mathiole dit, que le _turbit_ est la racine de pityusa, qui est une
espéce de tithymale que les Apoticaires appellent _Esula major_. Le
_turbit_ est une drogue dangereuse parce qu'elle purge trop violemment.
Les Chymistes appellent aussi _turbit mineral_, &c.