L'apparition de Confucius est un événement gigantesque dans l'histoire
de la civilisation chinoise. Ce grand moraliste, qui professait une
doctrine essentiellement utilitaire, c'est-à-dire une doctrine qui se
rapproche à bien des égards de ce que nous appelons aujourd'hui le
Positivisme, Confucius, dis-je, avait jugé opportun, pour le succès de
son oeuvre, de se présenter comme le restaurateur de la sagesse antique
et de s'appuyer sur des documents qu'il attribuait aux âges primitifs de
son pays. Ses déclarations à cet égard laissent beaucoup à désirer. Non
seulement nous savons qu'il n'eut aucun scrupule d'altérer les textes
offerts par lui à la vénération publique, alors que ces textes ne se
prêtaient pas aux succès de ses théories politiques et sociales, mais il
suffit de lire avec attention les _King_ ou livres Canoniques dont il
est considéré comme l'éditeur, et les _Sse-chou_ qui renferment les
échos de ses enseignements recueillis par ses disciples, pour se
convaincre que son esprit était inapte à tout travail de spéculation
intellectuelle et même d'exégèse et de critique. Il était à coup sûr un
merveilleux observateur, et nul mieux que lui ne sut comprendre, ni à
son époque, ni plus tard, ce qui répondait le mieux aux sentiments et
aux aspirations de sa race. Son contemporain, Lao-tse, ne l'avait
toutefois qu'en assez médiocre estime, et il n'eut pas de scrupule à le
lui déclarer à lui-même.
Que pouvait faire Confucius dans de telles conditions, alors qu'il se
trouvait en présence d'une philosophie cosmogonique dont il n'était pas
capable de saisir les concepts et dans laquelle il ne voyait, en tout
cas, rien qui puisse servir sa nation au point de vue pratique, le seul
qu'il était à même d'embrasser dans toute son étendue? La réponse nous
la trouvons dans les livres primitifs de la Chine et, en attendant que
nous les ayons compulsés avec le soin désirable, dans les grands et très
remarquables travaux de philosophie publiés d'âge en âge par les
écrivains chinois.
Pour aboutir à son but, Confucius avait jugé à propos de faire accepter
par ses compatriotes le culte de ce qu'il nomme le _Hiao_, mot que nous
avons l'habitude de traduire par «Piété filiale», mais qui possède une
signification bien autrement large dans les traités de morale et dans
tout ce qui touche à l'édifice politique et intellectuel des Chinois,
aussi bien de ceux des temps anciens que de ceux qui vivent encore de
nos jours dans le plus vieil empire du monde.
Faisant reposer sa doctrine sur la Piété Filiale, Confucius a établi
comme une institution indispensable pour un peuple le Culte des
Ancêtres. Il a su, de la sorte, faire vivre les hommes dans le respect
du passé et n'avoir aucune ambition plus haute que celle de survivre par
le souvenir chez leurs descendants. Dans nos pays civilisés, nous
ambitionnons des honneurs pendant notre vie; les Chinois en ambitionnent
même après leur mort, et les lois du Céleste-Empire permettent de
conférer des titres, des grades, des décorations à des défunts comme
récompense des services rendus par leur progéniture. Cette manière de
donner satisfaction à l'orgueil humain nous fait sourire. Sur les bords
du fleuve Jaune, on la prend au sérieux et l'on n'aurait garde de rien
dire, de rien faire qui lui soit attentatoire. Si nous nous moquons des
Chinois en cette circonstance, ils nous rendent bien la pareille, ne
fût-ce que par le dédain qu'ils professent pour une foule de nos progrès
matériels et de nos institutions politiques.
Avec une telle manière de comprendre la vie, le célèbre moraliste de Lou
ne voyait aucun avantage à s'occuper de la loi initiatrice représentée
par le _Taï-kih_, et les raisonnements fondés sur les deux principes du
Dualisme primitif lui semblaient pour le moins des spéculations
infructueuses. Il avait toutefois des motifs pour ne pas le dire tout
haut; nul doute ne subsiste à cet égard sur sa manière de voir. Ayant
pris à coeur de concilier les intérêts du peuple et ceux du monarque, de
proclamer hautement les prérogatives de celui-ci, tout en rendant les
abus de son autocratie difficiles et même périlleux, il comprit combien
il pouvait tirer parti pour dominer la masse d'une doctrine établissant
l'existence d'autorités extra-terrestres. Ces autorités imaginaires, il
en trouva d'abord la formule dans celle du Ciel immatériel de la
philosophie antique; mais, dans les livres qui existaient de son temps,
cette formule était exprimée en des termes fort au dessus de la
compréhension des masses. Il chercha donc à la mettre à la portée du
grand nombre. Le _Taï-kih_ fut en conséquence représenté comme
«l'ancêtre de toutes les créatures»[14] et par suite comme le principe
magnanime et généreux «qui a produit la vie» sur la terre[15]. L'idée de
premier ancêtre des créatures devait conduire rapidement à celle qui
avait pour effet de personnaliser la Loi suprême, c'est-à-dire à la
mention de cet être supérieur appelé _Chang-ti_, expression que beaucoup
de sinologues considèrent comme l'équivalent de notre mot «Dieu».
Toutefois, à la même époque sans doute, cette dénomination en apparence
monothéiste vint s'associer aux réminiscences populaires d'un
polythéisme grossier dont quelques anciens livres, notamment le
_Chang-haï King_, nous fait connaître l'existence dans la haute
antiquité chinoise. Le _Chang-ti_ représente de la sorte «le grand
prince ou chef de tous les génies»[16]. Ces génies, associés sans cesse
aux _Koueï_, mot qu'on a quelquefois traduit par «démons», étaient très
nombreux. On rendait aux uns et aux autres des hommages dans les
sacrifices[17].
Puisque c'est surtout à propos de cette expression _Chang-ti_ qu'ont été
engagées les grandes disputes au sujet du Déisme ou de l'Athéisme des
Chinois, il ne me semble pas inutile de m'y arrêter un instant et de
faire connaître les principales explications des lexicographes chinois
sur son compte. Dans cette expression _Chang-ti_, il y a le mot _ti_ qui
isolément est d'habitude traduit par «Empereur», et le mot _chang_ qui
est un qualificatif signifiant «élevé», d'où «l'Empereur élevé». On a
préféré traduire: «le suprême Empereur».
Ce mot _ti_ signifie en outre «gouverner»[18]; c'est communément le
titre que l'on donne au «prince»[19] et la dénomination honorifique de
celui qui gouverne le monde[20]. A une époque reculée, c'est-à-dire à
celle où il convient de faire remonter la rédaction des _King_ ou Livres
canoniques, nous le trouvons déjà, avec son qualificatif _chang_
«suprême» assimilé au Ciel[21]. Par suite de certaines interprétations
des lexicographes chinois les plus autorisés, il reste peu douteux qu'il
s'agisse alors d'un Ciel idéal, distinct du Ciel matériel. Car si le mot
_ti_ désigne «celui qui est arrivé par sa vertu à se mettre en accord
avec le Ciel[22]», ou bien encore «celui qui par sa vertu, en
s'identifiant au Ciel et à la Terre, se tient dans la rectitude et n'a
point d'égoïsme»[23], on nous dit aussi qu'il exprime l'idée de «Génie
Céleste»[24], c'est-à-dire quelque chose qu'on peut assimiler au Dieu du
monothéisme sémitique, bien qu'une telle assimilation soit peut-être un
peu excessive.
Le _Chang-ti_, dans le _Chou-king_ ou Bible des Chinois[25], nous est
bien présenté comme une divinité supérieure, mais cette divinité n'est
pas seule l'objet du culte indigène: on lui associe d'autres puissances
qu'on offre à la vénération de la foule, voire même les montagnes et les
rivières, ainsi qu'un nombre indéterminé de génies. Et comme parmi ces
objets de vénération, on mentionne les saisons, le froid et le chaud, le
soleil, la lune, les étoiles et la sécheresse, on s'aperçoit bientôt
combien il était difficile pour ces anciens cosmogonistes d'arriver à
une notion abstraite de Dieu, détachée de toute assimilation avec le
Ciel matériel et les phénomènes de l'atmosphère.
Il me paraît toutefois peu contestable que, dès une haute antiquité, les
Chinois ont admis l'existence d'une personnalité céleste gouvernant le
monde et appelée _Chang-ti_; mais il me semble en même temps qu'il y
avait là une croyance populaire qu'il faut distinguer de la théorie
cosmogonique suivant laquelle ce _Chang-ti_ aurait été le Ciel
initiateur[26] considéré comme la Loi ou la Cause primordiale de
l'Univers[27].
Le _Yih-king_ ou «Livre traditionnel des Transformations» fait bien
partie de la collection des ouvrages dits canoniques que Confucius se
crut la mission de réunir et de transmettre à la postérité; mais
l'esprit qui en a inspiré la composition est tellement différent de
celui des autres _King_ qu'on a une tendance à l'en séparer complètement
pour y voir un autre genre de manifestations philosophiques et morales
de la Chine primitive. Or, dans ce livre étrange et sur lequel on a
fondé les théories les plus bizarres, au point de vouloir lui attribuer
une origine babylonienne[28], il est également fait mention du _ti_, et
plusieurs sinologues autorisés, notamment le Rev. James Legge, n'ont pas
hésité à y voir une mention de Dieu[29]. Le P. Gaubil et Medhurst, tout
en adoptant la même manière de traduire, n'avaient cependant pu cacher
au sujet du sens de ce mot une certaine hésitation[29]. S'il est vrai
que le doute n'est plus guère possible à l'époque du philosophe
Tchou-hi, qui définit le _ti_ par «seigneur et gouverneur du Ciel» et
même au temps plus reculé de cinq siècles où vivait le célèbre Wang-pi
(IIIe siècle de notre ère), il n'en est pas ainsi pour le siècle de
Confucius et surtout pour les périodes qui ont précédé ce célèbre
instituteur. Ces périodes, il est vrai, sont tellement obscures, on
pourrait peut-être dire hypothétiques, qu'il est bien difficile de rien
affirmer formellement au sujet de ce qui s'y passait; il est néanmoins
aussi sûr que possible que l'éclosion des théories cosmogoniques
auxquelles se rattachent les termes de _Taï-kih_ et de _Chang-ti_ sont
de beaucoup antérieures à l'âge durant lequel vécurent les deux grands
philosophes chinois Lao-tse et Confucius.
L'obscurité profonde du _Yih-king_ permet malheureusement d'y trouver à
peu près tout ce qu'on veut sur la cosmogonie. Il est même assez
probable qu'il doit à cette obscurité le plus grand nombre de ses
admirateurs. Parmi ceux-ci, il convient de citer Confucius qui, dans sa
vieillesse, n'hésita pas à dire qu'il avait commis la faute de trop
négliger son étude alors qu'il était jeune et qu'il ne cultivait plus
d'autre ambition que celle de parvenir à le bien comprendre avant sa
mort[30].
Je ne voudrais pas me prononcer d'une façon trop sévère, et encore moins
en termes trop enthousiastes sur ce que peut valoir ce premier des cinq
_King_, et cela pour un motif très sérieux, à savoir que, dans ma
pensée, il n'a pas été jusqu'à ce jour étudié d'une façon satisfaisante,
surtout au point de vue philosophique et religieux qui m'occupe en ce
moment. Qu'il me suffise de soutenir qu'en tout cas l'idée d'un Dieu ou
Principe invisible, immatériel et directeur de l'univers y est énoncée
dans des termes suffisamment clairs pour qu'on ne puisse à aucun égard
le considérer comme une oeuvre de source athéiste.