II

L'apparition de Confucius est un événement gigantesque dans l'histoire

de la civilisation chinoise. Ce grand moraliste, qui professait une

doctrine essentiellement utilitaire, c'est-à-dire une doctrine qui se

rapproche à bien des égards de ce que nous appelons aujourd'hui le

Positivisme, Confucius, dis-je, avait jugé opportun, pour le succès de

son oeuvre, de se présenter comme le restaurateur de la sagesse antique

et de s'appuyer sur des documents qu'il attribuait aux âges primitifs de

son pays. Ses déclarations à cet égard laissent beaucoup à désirer. Non

seulement nous savons qu'il n'eut aucun scrupule d'altérer les textes

offerts par lui à la vénération publique, alors que ces textes ne se

prêtaient pas aux succès de ses théories politiques et sociales, mais il

suffit de lire avec attention les _King_ ou livres Canoniques dont il

est considéré comme l'éditeur, et les _Sse-chou_ qui renferment les

échos de ses enseignements recueillis par ses disciples, pour se

convaincre que son esprit était inapte à tout travail de spéculation

intellectuelle et même d'exégèse et de critique. Il était à coup sûr un

merveilleux observateur, et nul mieux que lui ne sut comprendre, ni à

son époque, ni plus tard, ce qui répondait le mieux aux sentiments et

aux aspirations de sa race. Son contemporain, Lao-tse, ne l'avait

toutefois qu'en assez médiocre estime, et il n'eut pas de scrupule à le

lui déclarer à lui-même.

Que pouvait faire Confucius dans de telles conditions, alors qu'il se

trouvait en présence d'une philosophie cosmogonique dont il n'était pas

capable de saisir les concepts et dans laquelle il ne voyait, en tout

cas, rien qui puisse servir sa nation au point de vue pratique, le seul

qu'il était à même d'embrasser dans toute son étendue? La réponse nous

la trouvons dans les livres primitifs de la Chine et, en attendant que

nous les ayons compulsés avec le soin désirable, dans les grands et très

remarquables travaux de philosophie publiés d'âge en âge par les

écrivains chinois.

Pour aboutir à son but, Confucius avait jugé à propos de faire accepter

par ses compatriotes le culte de ce qu'il nomme le _Hiao_, mot que nous

avons l'habitude de traduire par «Piété filiale», mais qui possède une

signification bien autrement large dans les traités de morale et dans

tout ce qui touche à l'édifice politique et intellectuel des Chinois,

aussi bien de ceux des temps anciens que de ceux qui vivent encore de

nos jours dans le plus vieil empire du monde.

Faisant reposer sa doctrine sur la Piété Filiale, Confucius a établi

comme une institution indispensable pour un peuple le Culte des

Ancêtres. Il a su, de la sorte, faire vivre les hommes dans le respect

du passé et n'avoir aucune ambition plus haute que celle de survivre par

le souvenir chez leurs descendants. Dans nos pays civilisés, nous

ambitionnons des honneurs pendant notre vie; les Chinois en ambitionnent

même après leur mort, et les lois du Céleste-Empire permettent de

conférer des titres, des grades, des décorations à des défunts comme

récompense des services rendus par leur progéniture. Cette manière de

donner satisfaction à l'orgueil humain nous fait sourire. Sur les bords

du fleuve Jaune, on la prend au sérieux et l'on n'aurait garde de rien

dire, de rien faire qui lui soit attentatoire. Si nous nous moquons des

Chinois en cette circonstance, ils nous rendent bien la pareille, ne

fût-ce que par le dédain qu'ils professent pour une foule de nos progrès

matériels et de nos institutions politiques.

Avec une telle manière de comprendre la vie, le célèbre moraliste de Lou

ne voyait aucun avantage à s'occuper de la loi initiatrice représentée

par le _Taï-kih_, et les raisonnements fondés sur les deux principes du

Dualisme primitif lui semblaient pour le moins des spéculations

infructueuses. Il avait toutefois des motifs pour ne pas le dire tout

haut; nul doute ne subsiste à cet égard sur sa manière de voir. Ayant

pris à coeur de concilier les intérêts du peuple et ceux du monarque, de

proclamer hautement les prérogatives de celui-ci, tout en rendant les

abus de son autocratie difficiles et même périlleux, il comprit combien

il pouvait tirer parti pour dominer la masse d'une doctrine établissant

l'existence d'autorités extra-terrestres. Ces autorités imaginaires, il

en trouva d'abord la formule dans celle du Ciel immatériel de la

philosophie antique; mais, dans les livres qui existaient de son temps,

cette formule était exprimée en des termes fort au dessus de la

compréhension des masses. Il chercha donc à la mettre à la portée du

grand nombre. Le _Taï-kih_ fut en conséquence représenté comme

«l'ancêtre de toutes les créatures»[14] et par suite comme le principe

magnanime et généreux «qui a produit la vie» sur la terre[15]. L'idée de

premier ancêtre des créatures devait conduire rapidement à celle qui

avait pour effet de personnaliser la Loi suprême, c'est-à-dire à la

mention de cet être supérieur appelé _Chang-ti_, expression que beaucoup

de sinologues considèrent comme l'équivalent de notre mot «Dieu».

Toutefois, à la même époque sans doute, cette dénomination en apparence

monothéiste vint s'associer aux réminiscences populaires d'un

polythéisme grossier dont quelques anciens livres, notamment le

_Chang-haï King_, nous fait connaître l'existence dans la haute

antiquité chinoise. Le _Chang-ti_ représente de la sorte «le grand

prince ou chef de tous les génies»[16]. Ces génies, associés sans cesse

aux _Koueï_, mot qu'on a quelquefois traduit par «démons», étaient très

nombreux. On rendait aux uns et aux autres des hommages dans les

sacrifices[17].

Puisque c'est surtout à propos de cette expression _Chang-ti_ qu'ont été

engagées les grandes disputes au sujet du Déisme ou de l'Athéisme des

Chinois, il ne me semble pas inutile de m'y arrêter un instant et de

faire connaître les principales explications des lexicographes chinois

sur son compte. Dans cette expression _Chang-ti_, il y a le mot _ti_ qui

isolément est d'habitude traduit par «Empereur», et le mot _chang_ qui

est un qualificatif signifiant «élevé», d'où «l'Empereur élevé». On a

préféré traduire: «le suprême Empereur».

Ce mot _ti_ signifie en outre «gouverner»[18]; c'est communément le

titre que l'on donne au «prince»[19] et la dénomination honorifique de

celui qui gouverne le monde[20]. A une époque reculée, c'est-à-dire à

celle où il convient de faire remonter la rédaction des _King_ ou Livres

canoniques, nous le trouvons déjà, avec son qualificatif _chang_

«suprême» assimilé au Ciel[21]. Par suite de certaines interprétations

des lexicographes chinois les plus autorisés, il reste peu douteux qu'il

s'agisse alors d'un Ciel idéal, distinct du Ciel matériel. Car si le mot

_ti_ désigne «celui qui est arrivé par sa vertu à se mettre en accord

avec le Ciel[22]», ou bien encore «celui qui par sa vertu, en

s'identifiant au Ciel et à la Terre, se tient dans la rectitude et n'a

point d'égoïsme»[23], on nous dit aussi qu'il exprime l'idée de «Génie

Céleste»[24], c'est-à-dire quelque chose qu'on peut assimiler au Dieu du

monothéisme sémitique, bien qu'une telle assimilation soit peut-être un

peu excessive.

Le _Chang-ti_, dans le _Chou-king_ ou Bible des Chinois[25], nous est

bien présenté comme une divinité supérieure, mais cette divinité n'est

pas seule l'objet du culte indigène: on lui associe d'autres puissances

qu'on offre à la vénération de la foule, voire même les montagnes et les

rivières, ainsi qu'un nombre indéterminé de génies. Et comme parmi ces

objets de vénération, on mentionne les saisons, le froid et le chaud, le

soleil, la lune, les étoiles et la sécheresse, on s'aperçoit bientôt

combien il était difficile pour ces anciens cosmogonistes d'arriver à

une notion abstraite de Dieu, détachée de toute assimilation avec le

Ciel matériel et les phénomènes de l'atmosphère.

Il me paraît toutefois peu contestable que, dès une haute antiquité, les

Chinois ont admis l'existence d'une personnalité céleste gouvernant le

monde et appelée _Chang-ti_; mais il me semble en même temps qu'il y

avait là une croyance populaire qu'il faut distinguer de la théorie

cosmogonique suivant laquelle ce _Chang-ti_ aurait été le Ciel

initiateur[26] considéré comme la Loi ou la Cause primordiale de

l'Univers[27].

Le _Yih-king_ ou «Livre traditionnel des Transformations» fait bien

partie de la collection des ouvrages dits canoniques que Confucius se

crut la mission de réunir et de transmettre à la postérité; mais

l'esprit qui en a inspiré la composition est tellement différent de

celui des autres _King_ qu'on a une tendance à l'en séparer complètement

pour y voir un autre genre de manifestations philosophiques et morales

de la Chine primitive. Or, dans ce livre étrange et sur lequel on a

fondé les théories les plus bizarres, au point de vouloir lui attribuer

une origine babylonienne[28], il est également fait mention du _ti_, et

plusieurs sinologues autorisés, notamment le Rev. James Legge, n'ont pas

hésité à y voir une mention de Dieu[29]. Le P. Gaubil et Medhurst, tout

en adoptant la même manière de traduire, n'avaient cependant pu cacher

au sujet du sens de ce mot une certaine hésitation[29]. S'il est vrai

que le doute n'est plus guère possible à l'époque du philosophe

Tchou-hi, qui définit le _ti_ par «seigneur et gouverneur du Ciel» et

même au temps plus reculé de cinq siècles où vivait le célèbre Wang-pi

(IIIe siècle de notre ère), il n'en est pas ainsi pour le siècle de

Confucius et surtout pour les périodes qui ont précédé ce célèbre

instituteur. Ces périodes, il est vrai, sont tellement obscures, on

pourrait peut-être dire hypothétiques, qu'il est bien difficile de rien

affirmer formellement au sujet de ce qui s'y passait; il est néanmoins

aussi sûr que possible que l'éclosion des théories cosmogoniques

auxquelles se rattachent les termes de _Taï-kih_ et de _Chang-ti_ sont

de beaucoup antérieures à l'âge durant lequel vécurent les deux grands

philosophes chinois Lao-tse et Confucius.

L'obscurité profonde du _Yih-king_ permet malheureusement d'y trouver à

peu près tout ce qu'on veut sur la cosmogonie. Il est même assez

probable qu'il doit à cette obscurité le plus grand nombre de ses

admirateurs. Parmi ceux-ci, il convient de citer Confucius qui, dans sa

vieillesse, n'hésita pas à dire qu'il avait commis la faute de trop

négliger son étude alors qu'il était jeune et qu'il ne cultivait plus

d'autre ambition que celle de parvenir à le bien comprendre avant sa

mort[30].

Je ne voudrais pas me prononcer d'une façon trop sévère, et encore moins

en termes trop enthousiastes sur ce que peut valoir ce premier des cinq

_King_, et cela pour un motif très sérieux, à savoir que, dans ma

pensée, il n'a pas été jusqu'à ce jour étudié d'une façon satisfaisante,

surtout au point de vue philosophique et religieux qui m'occupe en ce

moment. Qu'il me suffise de soutenir qu'en tout cas l'idée d'un Dieu ou

Principe invisible, immatériel et directeur de l'univers y est énoncée

dans des termes suffisamment clairs pour qu'on ne puisse à aucun égard

le considérer comme une oeuvre de source athéiste.

L'idée de Dieu dans la philosophie religieuse de la Chine · 第 4 / 6 题