Depuis plus d'un siècle, la question du déisme ou de l'athéisme de la
Chine a été controversée par des écrivains et par des penseurs plus ou
moins en état de réunir, de comprendre et d'apprécier les pièces du
procès. Voltaire, par exemple, sans rien connaître des documents
indigènes, reprochait avec aigreur aux «théologaux d'Occident» de
soutenir que les Chinois étaient athées, et la déclaration de la
Sorbonne en 1700, suivant laquelle serait réputé «hérétique» quiconque
soutiendrait que l'Empereur de Chine croyait en Dieu, avait eu pour
résultat de l'exaspérer.
Du moment où il s'agissait de rendre un verdict aussi grave contre les
Chinois, le moins eût été peut-être de bien s'expliquer sur ce qu'il
faut entendre par un «athée».
Un athée, suivant le paganisme grec ou romain, était un homme qui ne
professait qu'un médiocre respect pour les habitants de l'Olympe où
Jupiter lui-même et son épouse Junon ne jouissaient pas précisément du
privilège de moeurs exemplaires. Au moyen âge, c'était quelqu'un qui ne
prenait guère plus au sérieux les Élohim de la Bible que ces vieillards
à barbe blanche dont les peintres lui montraient l'image comme une
représentation de l'Être suprême. De nos jours, un athée--je ne parle
pas de quelques gens qui s'affublent de ce titre dans le seul but de
provoquer de coupables surexcitations religieuses--un athée, dis-je,
n'est souvent rien autre chose qu'un sceptique, c'est-à-dire un
chercheur qui ne trouve pas qu'on lui donne des preuves suffisantes pour
admettre une individualité créatrice de notre globe, des autres boules
du même genre qui roulent dans l'espace, et enfin de tout ce qui existe
ou peut exister encore au delà de ce que nous connaissons ou de ce que
nous croyons connaître.
Eh bien! Lorsqu'on a soutenu que les Chinois étaient athées, on a oublié
de nous dire auquel de ces trois genres d'athées ils appartenaient. On a
fait plus mal encore: on a englobé une nation immense et ses diverses
doctrines philosophiques en un tout qui n'a rien d'homogène, ainsi que
nous nous proposons de le démontrer. Cependant, il est hors de conteste
qu'il peut y avoir chez un peuple des athées et des déistes, sans qu'il
soit permis pour cela de dire que ce peuple est lui-même athée ou
déiste.
Or, il me semble qu'il y a avantage à rattacher la question du déisme ou
de l'athéisme des Chinois au moins à trois grandes manifestations
religieuses ou philosophiques de l'Asie Orientale, savoir: la doctrine
cosmogonique préconfucéiste qu'on peut appeler la théorie du
_Taï-kih_,--l'enseignement moral et politique de Confucius et de son
École,--et enfin la philosophie taoïste, dont on considère d'habitude
Lao-tse comme le fondateur.
I
La doctrine cosmogonique, dont un des termes les plus importants est
celui de _Taï-kih_[1], semble remonter aux origines mêmes de l'évolution
intellectuelle des Chinois, ou du moins à l'époque où l'existence
première de cette nation nous est signalée par l'histoire. Je suis
enclin à émettre cette manière de voir, parce que plus j'étudie les
oeuvres littéraires de la dynastie des Tcheou, c'est-à-dire les premiers
monuments écrits que nous possédons dans des conditions sérieuses
d'authenticité, plus j'arrive à me convaincre que la Chine avait
longtemps vécu avant que de telles oeuvres aient pu se produire, et
parce qu'un examen minutieux des textes de la grande époque de Confucius
me conduit à reconnaître qu'ils sont la résultante de plusieurs systèmes
cosmogoniques successifs très différents les uns des autres. Un
sinologue qui s'est livré à l'étude de la philosophie n'admettra jamais
que le premier des cinq livres dit canoniques, c'est-à-dire le
_Yih-king_ par exemple, puisse appartenir à la même source d'idées que
les autres _King_. Je crois donc que, pour découvrir la pensée qui
s'attache au _Taï-kih_, il faut opérer une sorte de classement
méthodique préalable des passages où nous en trouvons la mention dans
les livres de l'antiquité chinoise.
Toutefois, avant de tenter un pareil classement, il me semble utile de
demander aux grands travaux lexicographiques de la Chine ce qu'il faut
entendre philologiquement,--je dirais presque étymologiquement--par
_Taï-kih_, c'est-à-dire «le Grand Kih», expression qui désigne, dans la
théorie cosmogonique dont nous nous occupons en ce moment, la force ou
puissance initiatrice de l'Univers.
Les meilleurs lexiques de la Chine auxquels j'ai eu recours nous
fournissent sur le mot _kih_ des interprétations très nombreuses,
parfois assez divergentes, qui ne sont pas sans jeter une certaine somme
de doute sur la valeur qu'il convient d'attribuer à ce mot, lorsqu'il
figure dans les textes cosmogoniques de l'antiquité. On arrive même
bientôt à croire, par la variété et par l'incohérence de ces
explications, que non seulement il a varié de sens dans les diverses
écoles antérieures à notre ère, mais qu'il a fini par perdre sa portée
philosophique en pénétrant dans le langage des classes populaires.
Établir ces variations de sens constituerait sans doute une oeuvre
intéressante, mais elle exigerait de longues recherches dans une foule
de livres non encore traduits qu'il serait peut-être prématuré
d'entreprendre aujourd'hui, et il y a lieu de craindre que, même au prix
de ces pénibles recherches, on ne puisse aboutir à un résultat précis et
satisfaisant. Je me bornerai donc, pour l'instant, à signaler un choix
d'interprétations que m'ont fournies les oeuvres lexicographiques les
plus autorisées, interprétations que je m'efforcerai de rattacher aux
différentes tentatives d'exégèse entreprises sur la définition du
_Taï-kih_ par les penseurs chinois.
Dans les textes où cette expression figure comme terme fondamental de
l'idée cosmogonique, le mot _kih_ veut dire «le principe et la fin, la
condition suprême[2]». C'est la Loi suprême «qui préside aux
transformations[3] ou, en d'autres termes, la condition immuable qui
résulte de la Justice fatale, intransigeante et ininfluençable». Joint
au qualificatif _taï_ qui signifie «grand», il nous est donné comme la
dénomination de l'Unité absolue et primordiale[4], antérieure à la
séparation originelle des éléments chaotiques de l'univers[5].
Cette Unité absolue et primordiale, que nous verrons bientôt identifiée
à un Ciel plus ou moins dépourvu de personnalité, est une force
rationnelle (_Li_) qui représente «la Raison d'être du firmament, de la
terre et de tous les êtres[6]». Puis l'idée cosmogonique se développant
déjà d'une façon remarquable dans l'esprit de la race Jaune, à cette
période très ancienne, le _taï-kih_ se trouve associé aux deux principes
générateurs du Dualisme chinois, le _yin_ ou «principe femelle» et le
_yang_ ou «principe mâle».
La doctrine dualiste elle-même nous est présentée sous plusieurs formes
qui prouvent les tâtonnemens des premiers philosophes de la Chine pour
arriver à rendre intelligible leur système relatif à la création. De la
sorte, à la place du principe mâle et du principe femelle, nous voyons
mentionnés les _Leang-i_ ou «Deux I[7]», qui représentent les
manifestations primordiales créatrices de la Raison initiatrice (_Li_),
lorsque celle-ci devient active dans la Nature ou, en d'autres termes,
se matérialise. Ces deux manifestations créatrices primordiales sont
contraires l'une à l'autre; elles constituent, dans la pensée chinoise,
deux conditions nécessaires à la production de la vie et du mouvement.
Opposées de la sorte dans leur mode d'action, l'une représente le
principe actif, l'autre le principe passif; mais ces deux principes sont
eux-mêmes inhérents au _Taï-kih_, dont le principe mâle ou _yang_ dérive
par son état d'activité et le principe femelle ou _yin_ par son état de
repos[8]. Plus tard, le système se développe et le _Taï-kih_ devient
multiple par son identification avec les _San Tsaï_ ou Trois Principes
évolutifs de l'univers et par d'autres complications que je crois
inutile de signaler pour résoudre le problème dont je m'occupe en ce
moment. Je me bornerai à ajouter que lorsque les cosmogonistes chinois
identifient le _Taï-kih_ au Ciel, ils n'accordent pas à celui-ci la
puissance créatrice sans le concours des deux principes dualistes qui
émanent de lui. «Le Ciel, disent-ils, seul ne peut produire ou créer,
pas plus que le principe mâle ou le principe femelle isolément. Le
concours des trois forces est nécessaire pour que la création devienne
effective[9].»
Pour en revenir à la question que je me propose d'étudier ici, les
Chinois, qui comprennent de la sorte leur _Taï-kih_, sont-ils oui ou non
des athées? Ils ne le sont pas pour ceux qui se refusent à attacher à
l'idée de Dieu celle d'une individualité plus ou moins conçue à l'image
de l'être humain et qui aurait créé le monde par un acte de son bon
plaisir; ils le sont à coup sûr pour ceux qui admettent que Dieu est un
personnage capable de prendre forme et même de parler, comme le Jehovah
de la _Bible_, ou d'entendre les récriminations des hommes comme les
Dieux d'une foule de cultes anciens et modernes.
Tant qu'il demeure dans le domaine à peu près exclusif de la recherche
philosophique, le _Taï-kih_ semble exempt de toute matérialisation, de
tout anthropomorphisme; et, comme je l'ai dit, je suis porté à croire
que cette manière d'en comprendre le caractère est celle qui remonte le
plus haut dans ce qui nous est possible de découvrir des origines
philosophiques et religieuses de la race Jaune.
La matérialisation du _Taï-kih_ commence alors que nous voyons ce grand
principe primordial identifié avec le Ciel[10]. On ne peut pas dire
cependant que les Chinois, par cette identification, en soient arrivés
dès l'abord à l'idée soit anthropomorphique, soit même individualiste de
Dieu. Le Ciel, qu'ils nous donnent comme assimilé au _Taï-kih_, est
quelque chose d'autre que le firmament: c'est une pure Loi directrice,
qui, plus tard seulement, devient une personnalité. On nous explique
bien les mots _Taï-kih_ par une formule qui signifie «l'air du
Ciel»[11], si l'on fait seulement acte de traducteur sans s'être d'abord
pénétré suffisamment du génie de la cosmogonie primitive de la Chine,
mais qu'il faut expliquer par «émanation céleste», interprétation qui
est d'ailleurs justifiée par cette autre qui veut dire «Vertu
céleste»[12]. Et, dans ce cas encore, il faut prendre les plus grandes
précautions pour ne pas dévoyer. Par «Vertu céleste», en effet, il ne
faut pas comprendre les bons sentiments ou les actes généreux du
Ciel[13], mais «la Vertu» dans le sens de «Caractère spécial», comme
lorsqu'on dit «la vertu d'un principe, la vertu d'un médicament».
J'insiste sur la nécessité de tenir compte de pareilles nuances dont les
sinologues se sont malheureusement trop peu préoccupés lorsqu'ils ont
traduit des textes philosophiques, cosmogoniques ou religieux. Faute d'y
avoir prêté attention, ils ont fait dire à des écrits dignes de tout
notre respect,--j'oserais peut-être ajouter, de notre admiration,-- des
paroles incohérentes et même des insanités dont les anciens Chinois ne
sauraient être rendus responsables à aucun titre.
J'ai acquis de la sorte la conviction qu'en recourant aux sources
originales, il était possible de suivre en quelque sorte pas à pas les
transformations de la philosophie à laquelle appartient cette haute
expression de _Taï-kih_.