Il me reste, pour compléter cet aperçu rapide des idées chinoises
relatives à la Loi directrice de l'Univers, à vous dire quelques mots de
ce qu'a été cette conception dans la grande École chinoise du Taoïsme.
La doctrine que représente le _Tao-teh King_ témoigne d'une puissance de
pensée et de conception telle que je ne puis me résoudre à croire
qu'elle ait été l'oeuvre d'un seul homme, d'un seul philosophe, dans un
pays où le travail de nombreuses générations antérieures ne lui aurait
pas préparé toutes les voies. J'admets comme une certitude l'existence
du progrès, mais je sais que le progrès s'accomplit lentement et avec le
concours indispensable d'un nombre considérable de collaborateurs
dévoués, tenaces et intelligents. Lorsque je songe que Lao-tse a vécu
six siècles avant notre ère et dans un milieu en apparence aussi peu
favorable que le pays des anciens Chinois, j'éprouve un certain trouble
pour indiquer la place réelle qu'il convient de lui affecter, dans le
travail évolutif de l'idée religieuse chez les riverains du fleuve
Jaune.
Autant l'apparition de Confucius, à la même époque qui fut celle de
Çàkya-mouni et de Pythagore[31], semble une résultante logique des faits
qu'on nous rapporte sur les siècles antérieurs au sien, autant la
présence dans cette même région d'un génie aussi pénétrant et aussi
original que le fut Lao-tse me paraît difficile à comprendre avec les
données que nous possédons jusqu'à présent sur l'état évolutif de la
Chine antique.
J'avais, en conséquence de cette considération, supposé à priori durant
la première période de mes études sur le Taoïsme, l'existence en Chine
d'une philosophie absolument distincte de l'enseignement moral et
socialiste de Confucius, philosophie qui aurait vu le jour aux époques
dites préhistoriques de la civilisation chinoise. De patientes
recherches dans les textes originaux et dans les écrits de plusieurs
sinologues autorisés ont eu pour résultat de me convaincre que mon
hypothèse relative aux origines du Céleste-Empire répondait à une
réalité historique. Je n'ai donc plus aucune hésitation à soutenir
désormais que la philosophie taoïste a été la conséquence d'un labeur
intellectuel dont les premières manifestations se perdent dans la nuit
des temps ou ont été du moins fort antérieures au VIe siècle avant notre
ère.
De longs développements et l'énumération d'une foule de petits faits qui
ne peuvent guère intéresser que les spécialistes seraient nécessaires
pour établir la doctrine que je professe aujourd'hui sur les débuts du
Taoïsme et sur les efforts de pensée qu'il a fallu accomplir en Chine
pour rendre possible l'apparition dans ce pays d'un homme de la trempe
de Lao-tse. On me pardonnera de ne pas entreprendre un tel déploiement
d'érudition dans une conférence où je ne me suis proposé en somme qu'un
seul but, celui de démontrer que non seulement les Chinois croyaient en
Dieu, mais en plus qu'ils avaient énoncé sur l'existence de Dieu des
idées d'une remarquable portée et dignes à tous égards de la
respectueuse sollicitude des chercheurs du monde contemporain.
Je ne m'occuperai donc point ici des précurseurs de Lao-tse sur lesquels
on commence seulement à réunir quelques indices qui ont besoin d'être
examinés de très près et discutés avec connaissance de cause avant qu'on
soit en droit d'en faire un usage sérieux pour l'histoire de la
philosophie chinoise. Je me bornerai à parler du Taoïsme tel qu'il
résulte de l'étude de son livre canonique, le _Tao-teh King_. Cet
ouvrage d'une valeur considérable, mais dont l'intelligence présente
d'énormes difficultés, a été déjà l'objet de plusieurs traductions en
langues européennes. Toutefois, si le proverbe _traductore traditore_
est souvent vrai, je n'hésite pas à déclarer qu'il l'est d'une façon
tout à fait exceptionnelle lorsqu'on l'applique à l'oeuvre de Lao-tse.
Malgré le profond respect que je professe pour les connaissances
sinologiques de mon ancien maître Stanislas Julien, l'un des deux
premiers traducteurs du _Tao-teh King_[32], j'ai le devoir de dire qu'il
n'a pas compris les parties essentielles de la grande oeuvre de
l'illustre contemporain de Confucius, de cet homme extraordinaire qu'un
savant orientaliste anglais, M. Chalmers, n'a pas hésité à placer au
premier rang des philosophes de la Chine antique[33].
Pauthier, le concurrent malheureux de Stanislas Julien, qui avait
traduit quelques années avant celui-ci le livre fondamental du
Taoïsme[34], connaissait insuffisamment la langue chinoise, mais il
n'était pas à beaucoup près un homme sans talent, et en maintes
circonstances il suppléa par son esprit éclairé à l'insuffisance de son
savoir, au point de vue philologique. S'il n'a pas compris lui non plus
dans son ensemble l'oeuvre de Lao-tse, il a su du moins lui donner une
apparence acceptable en certains endroits dont l'énoncé semble révoltant
dans la version de son savant rival. De graves divergences ont déjà été
formulées sur les essais de ces deux érudits[35]. Toutefois la valeur
exceptionnelle du texte antique qu'ils avaient eu l'intention de faire
connaître au monde européen et qui est encore aujourd'hui assez
médiocrement connu, mérite que ces critiques soient reprises en
sous-oeuvre et même longtemps discutées avant qu'une traduction
acceptable puisse enfin être mise au jour.
Un orientaliste de mérite, Abel-Rémusat, maître de Stanislas Julien,
s'était lui aussi occupé du _Tao-teh King_[36] sur lequel les travaux
des anciens missionnaires de Péking[37] avaient appelé tout
particulièrement son attention. Faute de pouvoir lire et comprendre les
nombreux commentaires composés d'âge en âge par les Chinois pour
faciliter l'intelligence de ce livre, il s'était trouvé hors d'état d'y
découvrir les importantes idées qu'il renferme. Il se livra donc à des
observations enfantines sur quelques passages où l'on avait cru
découvrir des rapports entre l'enseignement taoïste et la religion
juive. Parmi ces observations, l'une d'elles provoqua avec raison les
remontrances de son élève Stanislas Julien, qui en fit justice dans la
préface de son livre. Je veux parler de l'identification du nom de
_Jehovah_ avec trois particules contenues dans un des chapitres du
_king_ ou texte traditionnel de Lao-tse[38].
On me pardonnera, je l'espère, si j'ai cru utile de donner ici ces
explications presque exclusivement bibliographiques, avant de parler des
passages du _Tao-teh King_ qui nous permettent de discuter la question
de savoir si les adeptes de la doctrine du _Tao_ doivent être considérés
comme des athées, ou bien comme des déistes. Dans ce dernier cas, dont
j'ai la prétention d'établir l'exactitude, il y aura lieu de déterminer
à quel genre de déistes appartenait Lao-tse. J'insiste sur cette
déclaration, car je tiens essentiellement à soutenir que les prétendus
sectateurs de ce puissant génie n'ont plus que quelques rares rapports
logomachiques avec l'enseignement de celui qu'ils appellent leur Maître.
C'est pour ce motif que j'ai jugé indispensable de faire usage du mot
_Taosseisme_ pour désigner la religion de ces derniers et ne pas la
confondre avec la philosophie originale et si remarquable du _Tao_ que
je nomme _Taoïsme_.
La question que je désire discuter dépend du sens qu'il convient
d'attribuer au _Tao_, expression fondamentale sur laquelle repose la
doctrine de Lao-tse. J'ai consacré à l'examen de ce mot un chapitre
entier d'un ouvrage que j'ai publié sur cette antique doctrine de la
race Jaune[39]. Je résumerai mes recherches aussi brièvement que
possible pour arriver aux conclusions que j'ai en vue, sans abuser outre
mesure de votre bienveillante attention.
Si l'on cherche le sens de ce mot _Tao_ dans les dictionnaires chinois
composés pour l'usage des Européens, on trouve qu'il en a plusieurs et
de fort distincts, ce qui en rend l'interprétation difficile lorsqu'il
s'agit de son emploi dans le langage philosophique. Les principaux de
ces sens,--ou du moins les plus habituels, sont, «route», «parler» et
«doctrine». Stanislas Julien a cru devoir choisir celui de «voie»[40].
Pauthier s'est beaucoup plus rapproché de la vérité en employant celui
de «Raison primordiale» ou «Principe suprême»[41]. La signification en
langue vulgaire de «parler», l'a fait identifier par quelques auteurs au
[Grec: logos] des Néo-platoniciens et celle de «lumière» à la
_Bôdhi_ ou «Connaissance absolue» des Bouddhistes. Plusieurs
orientalistes[42], et je suis du nombre, n'ont pas hésité à le rendre
par «Dieu», dans l'espoir que cette traduction serait, tout bien
calculé, moins obscure que celle qui résulterait de longs considérants
aussi difficiles à comprendre que le mot «Dieu» lui-même. On doit
néanmoins tenir compte, mais avec de grandes réserves, de l'explication
suivant laquelle le Tao serait la Raison éternelle, antérieure à Dieu,
et sans laquelle Dieu n'aurait jamais pu exister[43]. J'aurais sans
doute des remarques intéressantes à vous faire sur cette singulière
explication qui révoltera non sans motif plus d'un penseur; mais ces
remarques m'entraîneraient trop loin et je dois revenir, sans plus de
parenthèses, à la formule de l'idée de Dieu, suivant la doctrine de
Lao-tse, telle qu'elle s'est présentée à mon esprit après plusieurs
années d'étude du _Tao-teh King_ et des travaux de ses commentateurs les
plus autorisés. Faute de pouvoir vous présenter aujourd'hui mes idées
avec tous les développements voulus, je me bornerai à vous dire que je
ne puis pas admettre que le _Tao_ de Lao-tse soit quelque chose d'autre
que Dieu et qui ait précédé la manifestation de la divinité. Seulement
il s'applique à la conception d'un Dieu d'une nature non seulement
immatérielle, mais indéfinissable. Lao-tse s'exprime à cet égard de la
façon la plus formelle: «Le Dieu qu'on peut définir, dit-il, n'est pas
le Dieu absolu (en chinois: _Tao ko tao, feï Tchang Tao_.)»
En d'autres termes, nous ne pouvons avoir qu'une simple intuition du
Dieu véritable. L'enseignement bouddhique des écoles les plus avancées,
en adoptant la même manière de voir au sujet de Dieu, ajoute toutefois
que cette intuition peut être de plus en plus complète, de plus en plus
suggestive, suivant la mesure dans laquelle nous parvenons par nos
efforts à anéantir en nous le sentiment égoïste, le sentiment de notre
personnalité, pour nous associer et nous confondre avec le Grand-Tout.
Sans la crainte d'abuser outre mesure de votre bienveillante attention,
je vous aurais entretenu d'un autre terme fondamental du Taoïsme, à
savoir de la _Teh_ dont le nom figure dans le titre du _Tao-teh King_ de
Lao-tse, titre que Stanislas Julien, comme je l'ai dit, a rendu par «le
Livre de la Voie et de la Vertu», interprétation que je me refuse
absolument à accepter. Je vous ai fourni tout à l'heure quelques
explications sommaires au sujet du mot _Tao_. Le mot _King_, qu'on
traduit d'habitude par «Livre sacré» signifie, simplement «un écrit
traditionnel». Quant au mot _Teh_, il veut bien dire «vertu» dans le
langage ordinaire, mais dans celui de la philosophie taoïste, il a une
bien autre portée: il y exprime l'élément muable, qui est la seconde
caractéristique de Dieu, dont la première est l'immuabilité. En d'autres
termes, il désigne l'Activité sélective et le Devenir. C'est seulement,
je crois, en raisonnant de la sorte, et nullement avec les arguments
dont ont fait usage à ce propos plusieurs orientalistes, que nous
pouvons établir l'existence en Chine, dès le VIe siècle avant notre ère,
de la notion théologique trinitaire qui nous représente Dieu tout à la
fois créateur de l'univers et en voie de se créer lui-même par l'appoint
_indispensable_ de l'universalité de ses créatures. Dans une autre
occasion, je me propose de démontrer la valeur tout à fait
exceptionnelle de cette idée qui se retrouve dans l'antiquité orientale
non seulement chez les Indiens (la _trimourti_), mais encore chez
d'autres peuples, notamment chez les Japonais, au sein de leur
Sintauisme primitif[44].
Malgré l'admirable puissance de sa théorie philosophique, Lao-tse ne
devait obtenir d'écho dans les masses ignorantes que lorsque sa doctrine
aurait été matérialisée de fond en comble et abâtardie de façon à
devenir intelligible pour la foule inculte et à satisfaire ses instincts
grossiers. A ce point de vue, il a eu la destinée de tous les grands
instituteurs religieux: rien dans la pratique n'a survécu de son oeuvre
qu'une grossière et mercantile contrefaçon de son enseignement.
N'hésitons pas à le reconnaître avec tristesse: tel est le sort des
penseurs qui espèrent trop de la pauvre humanité ou qui, du moins,
devancent avec trop de génie le travail lent et sans cesse interrompu de
son émancipation. Du moment où la souffrance a été l'apanage de tout ce
qui vit, il était inévitable que l'homme qui souffre ait la velléité de
croire à un être de sa propre nature, mais plus puissant que lui, auquel
il puisse demander de mettre un terme à ses maux et parfois même de lui
accorder des jouissances ici-bas. Quelque soit l'état de son esprit, il
ne peut s'abstenir d'invoquer pour son service et ses besoins un ou
plusieurs magots fabriqués à son image. De grands progrès intellectuels
devront être accomplis avant qu'on puisse retirer aux malheureux la
douce illusion de la prière et le droit de pousser le cri qui échappe
sans cesse, aussi bien aux savants qu'aux ignorants, aux forts et aux
faibles d'esprit: «Ah! mon Dieu.»
Au début de cette conférence, j'ai signalé les graves inconvénients qui
résultent de l'emploi insuffisamment réfléchi du mot «athée» pour
désigner un individu et bien plus encore pour qualifier une race ou une
fraction quelconque de l'humanité. Il n'est pas moins fâcheux de
soutenir qu'un peuple est supérieur ou inférieur parce qu'on l'a
qualifié plus ou moins à la légère de monothéiste, de polythéiste, de
panthéiste, de fétichiste ou d'idolâtre. Le monothéisme est parfois la
conséquence d'un puissant et splendide travail intellectuel; parfois
aussi, il n'est rien de plus que la résultante d'un défaut
d'imagination. Le Déisme est, sans aucun doute, une très haute
conception de l'homme supérieur, mais alors seulement qu'il répond à la
culture d'une idée intuitive dont chaque être a le devoir de provoquer
la naissance dans son organisation intime.
Si le temps ne m'avait pas manqué pour soutenir devant vous cette
manière de voir, je vous aurais entretenu de l'état déplorablement
rudimentaire de l'idée déiste chez de nombreuses populations du globe.
Je vous aurais parlé notamment des Coréens qui sculptent à plaisir de
petits dieux grotesques sur des bûches de bois et qui les entourent de
fleurs et de parfums lorsque le hasard leur fait croire qu'ils leur
doivent les faveurs dont ils leur ont adressé la demande en prière. En
revanche, lorsque par malheur ces petits dieux de bois ne leur sont pas
propices, ils se font une fête avec leurs amis de les démolir à coups de
pierre. On ne peut cependant pas dire que ces Coréens sont des athées,
puisqu'ils rendent un culte à une foule de divinités de leur invention;
mais il me répugne de les compter parmi les déistes pour lesquels toutes
les créatures honnêtes et intelligentes doivent professer des sentiments
de haute estime et d'inépuisable admiration.
Il est temps de m'arrêter. Je me crois autorisé, en terminant, à
soutenir que la civilisation chinoise ne professe pas plus l'athéisme
qu'_aucune_ autre des grandes civilisations du monde, et que le Déisme
de la Chine, dès la haute antiquité, a même atteint à une hauteur de
conception que notre orgueilleuse Europe ne peut guère prétendre avoir
sérieusement dépassée. C'est là ce que je tenais surtout à vous dire
dans cette petite improvisation.
1: _Taï-kih_, litt. «le grand terme, le grand extrême».
2: En chinois: _pen tchoung_.
3: En chinois: _tchi hoa tchi tchi ye_; _wouh kih hoeï tchi pien_.
4: En chinois: _Taï-Yih ye_.
5: En chinois: _Taï-kih oeï tien-ti weï-fen i-tsien youen-ki oell weï
yih_. (Voy. _Peï-wen-yun-fou_, t. CII, _a_, p. 158.)