III

Il me reste, pour compléter cet aperçu rapide des idées chinoises

relatives à la Loi directrice de l'Univers, à vous dire quelques mots de

ce qu'a été cette conception dans la grande École chinoise du Taoïsme.

La doctrine que représente le _Tao-teh King_ témoigne d'une puissance de

pensée et de conception telle que je ne puis me résoudre à croire

qu'elle ait été l'oeuvre d'un seul homme, d'un seul philosophe, dans un

pays où le travail de nombreuses générations antérieures ne lui aurait

pas préparé toutes les voies. J'admets comme une certitude l'existence

du progrès, mais je sais que le progrès s'accomplit lentement et avec le

concours indispensable d'un nombre considérable de collaborateurs

dévoués, tenaces et intelligents. Lorsque je songe que Lao-tse a vécu

six siècles avant notre ère et dans un milieu en apparence aussi peu

favorable que le pays des anciens Chinois, j'éprouve un certain trouble

pour indiquer la place réelle qu'il convient de lui affecter, dans le

travail évolutif de l'idée religieuse chez les riverains du fleuve

Jaune.

Autant l'apparition de Confucius, à la même époque qui fut celle de

Çàkya-mouni et de Pythagore[31], semble une résultante logique des faits

qu'on nous rapporte sur les siècles antérieurs au sien, autant la

présence dans cette même région d'un génie aussi pénétrant et aussi

original que le fut Lao-tse me paraît difficile à comprendre avec les

données que nous possédons jusqu'à présent sur l'état évolutif de la

Chine antique.

J'avais, en conséquence de cette considération, supposé à priori durant

la première période de mes études sur le Taoïsme, l'existence en Chine

d'une philosophie absolument distincte de l'enseignement moral et

socialiste de Confucius, philosophie qui aurait vu le jour aux époques

dites préhistoriques de la civilisation chinoise. De patientes

recherches dans les textes originaux et dans les écrits de plusieurs

sinologues autorisés ont eu pour résultat de me convaincre que mon

hypothèse relative aux origines du Céleste-Empire répondait à une

réalité historique. Je n'ai donc plus aucune hésitation à soutenir

désormais que la philosophie taoïste a été la conséquence d'un labeur

intellectuel dont les premières manifestations se perdent dans la nuit

des temps ou ont été du moins fort antérieures au VIe siècle avant notre

ère.

De longs développements et l'énumération d'une foule de petits faits qui

ne peuvent guère intéresser que les spécialistes seraient nécessaires

pour établir la doctrine que je professe aujourd'hui sur les débuts du

Taoïsme et sur les efforts de pensée qu'il a fallu accomplir en Chine

pour rendre possible l'apparition dans ce pays d'un homme de la trempe

de Lao-tse. On me pardonnera de ne pas entreprendre un tel déploiement

d'érudition dans une conférence où je ne me suis proposé en somme qu'un

seul but, celui de démontrer que non seulement les Chinois croyaient en

Dieu, mais en plus qu'ils avaient énoncé sur l'existence de Dieu des

idées d'une remarquable portée et dignes à tous égards de la

respectueuse sollicitude des chercheurs du monde contemporain.

Je ne m'occuperai donc point ici des précurseurs de Lao-tse sur lesquels

on commence seulement à réunir quelques indices qui ont besoin d'être

examinés de très près et discutés avec connaissance de cause avant qu'on

soit en droit d'en faire un usage sérieux pour l'histoire de la

philosophie chinoise. Je me bornerai à parler du Taoïsme tel qu'il

résulte de l'étude de son livre canonique, le _Tao-teh King_. Cet

ouvrage d'une valeur considérable, mais dont l'intelligence présente

d'énormes difficultés, a été déjà l'objet de plusieurs traductions en

langues européennes. Toutefois, si le proverbe _traductore traditore_

est souvent vrai, je n'hésite pas à déclarer qu'il l'est d'une façon

tout à fait exceptionnelle lorsqu'on l'applique à l'oeuvre de Lao-tse.

Malgré le profond respect que je professe pour les connaissances

sinologiques de mon ancien maître Stanislas Julien, l'un des deux

premiers traducteurs du _Tao-teh King_[32], j'ai le devoir de dire qu'il

n'a pas compris les parties essentielles de la grande oeuvre de

l'illustre contemporain de Confucius, de cet homme extraordinaire qu'un

savant orientaliste anglais, M. Chalmers, n'a pas hésité à placer au

premier rang des philosophes de la Chine antique[33].

Pauthier, le concurrent malheureux de Stanislas Julien, qui avait

traduit quelques années avant celui-ci le livre fondamental du

Taoïsme[34], connaissait insuffisamment la langue chinoise, mais il

n'était pas à beaucoup près un homme sans talent, et en maintes

circonstances il suppléa par son esprit éclairé à l'insuffisance de son

savoir, au point de vue philologique. S'il n'a pas compris lui non plus

dans son ensemble l'oeuvre de Lao-tse, il a su du moins lui donner une

apparence acceptable en certains endroits dont l'énoncé semble révoltant

dans la version de son savant rival. De graves divergences ont déjà été

formulées sur les essais de ces deux érudits[35]. Toutefois la valeur

exceptionnelle du texte antique qu'ils avaient eu l'intention de faire

connaître au monde européen et qui est encore aujourd'hui assez

médiocrement connu, mérite que ces critiques soient reprises en

sous-oeuvre et même longtemps discutées avant qu'une traduction

acceptable puisse enfin être mise au jour.

Un orientaliste de mérite, Abel-Rémusat, maître de Stanislas Julien,

s'était lui aussi occupé du _Tao-teh King_[36] sur lequel les travaux

des anciens missionnaires de Péking[37] avaient appelé tout

particulièrement son attention. Faute de pouvoir lire et comprendre les

nombreux commentaires composés d'âge en âge par les Chinois pour

faciliter l'intelligence de ce livre, il s'était trouvé hors d'état d'y

découvrir les importantes idées qu'il renferme. Il se livra donc à des

observations enfantines sur quelques passages où l'on avait cru

découvrir des rapports entre l'enseignement taoïste et la religion

juive. Parmi ces observations, l'une d'elles provoqua avec raison les

remontrances de son élève Stanislas Julien, qui en fit justice dans la

préface de son livre. Je veux parler de l'identification du nom de

_Jehovah_ avec trois particules contenues dans un des chapitres du

_king_ ou texte traditionnel de Lao-tse[38].

On me pardonnera, je l'espère, si j'ai cru utile de donner ici ces

explications presque exclusivement bibliographiques, avant de parler des

passages du _Tao-teh King_ qui nous permettent de discuter la question

de savoir si les adeptes de la doctrine du _Tao_ doivent être considérés

comme des athées, ou bien comme des déistes. Dans ce dernier cas, dont

j'ai la prétention d'établir l'exactitude, il y aura lieu de déterminer

à quel genre de déistes appartenait Lao-tse. J'insiste sur cette

déclaration, car je tiens essentiellement à soutenir que les prétendus

sectateurs de ce puissant génie n'ont plus que quelques rares rapports

logomachiques avec l'enseignement de celui qu'ils appellent leur Maître.

C'est pour ce motif que j'ai jugé indispensable de faire usage du mot

_Taosseisme_ pour désigner la religion de ces derniers et ne pas la

confondre avec la philosophie originale et si remarquable du _Tao_ que

je nomme _Taoïsme_.

La question que je désire discuter dépend du sens qu'il convient

d'attribuer au _Tao_, expression fondamentale sur laquelle repose la

doctrine de Lao-tse. J'ai consacré à l'examen de ce mot un chapitre

entier d'un ouvrage que j'ai publié sur cette antique doctrine de la

race Jaune[39]. Je résumerai mes recherches aussi brièvement que

possible pour arriver aux conclusions que j'ai en vue, sans abuser outre

mesure de votre bienveillante attention.

Si l'on cherche le sens de ce mot _Tao_ dans les dictionnaires chinois

composés pour l'usage des Européens, on trouve qu'il en a plusieurs et

de fort distincts, ce qui en rend l'interprétation difficile lorsqu'il

s'agit de son emploi dans le langage philosophique. Les principaux de

ces sens,--ou du moins les plus habituels, sont, «route», «parler» et

«doctrine». Stanislas Julien a cru devoir choisir celui de «voie»[40].

Pauthier s'est beaucoup plus rapproché de la vérité en employant celui

de «Raison primordiale» ou «Principe suprême»[41]. La signification en

langue vulgaire de «parler», l'a fait identifier par quelques auteurs au

[Grec: logos] des Néo-platoniciens et celle de «lumière» à la

_Bôdhi_ ou «Connaissance absolue» des Bouddhistes. Plusieurs

orientalistes[42], et je suis du nombre, n'ont pas hésité à le rendre

par «Dieu», dans l'espoir que cette traduction serait, tout bien

calculé, moins obscure que celle qui résulterait de longs considérants

aussi difficiles à comprendre que le mot «Dieu» lui-même. On doit

néanmoins tenir compte, mais avec de grandes réserves, de l'explication

suivant laquelle le Tao serait la Raison éternelle, antérieure à Dieu,

et sans laquelle Dieu n'aurait jamais pu exister[43]. J'aurais sans

doute des remarques intéressantes à vous faire sur cette singulière

explication qui révoltera non sans motif plus d'un penseur; mais ces

remarques m'entraîneraient trop loin et je dois revenir, sans plus de

parenthèses, à la formule de l'idée de Dieu, suivant la doctrine de

Lao-tse, telle qu'elle s'est présentée à mon esprit après plusieurs

années d'étude du _Tao-teh King_ et des travaux de ses commentateurs les

plus autorisés. Faute de pouvoir vous présenter aujourd'hui mes idées

avec tous les développements voulus, je me bornerai à vous dire que je

ne puis pas admettre que le _Tao_ de Lao-tse soit quelque chose d'autre

que Dieu et qui ait précédé la manifestation de la divinité. Seulement

il s'applique à la conception d'un Dieu d'une nature non seulement

immatérielle, mais indéfinissable. Lao-tse s'exprime à cet égard de la

façon la plus formelle: «Le Dieu qu'on peut définir, dit-il, n'est pas

le Dieu absolu (en chinois: _Tao ko tao, feï Tchang Tao_.)»

En d'autres termes, nous ne pouvons avoir qu'une simple intuition du

Dieu véritable. L'enseignement bouddhique des écoles les plus avancées,

en adoptant la même manière de voir au sujet de Dieu, ajoute toutefois

que cette intuition peut être de plus en plus complète, de plus en plus

suggestive, suivant la mesure dans laquelle nous parvenons par nos

efforts à anéantir en nous le sentiment égoïste, le sentiment de notre

personnalité, pour nous associer et nous confondre avec le Grand-Tout.

Sans la crainte d'abuser outre mesure de votre bienveillante attention,

je vous aurais entretenu d'un autre terme fondamental du Taoïsme, à

savoir de la _Teh_ dont le nom figure dans le titre du _Tao-teh King_ de

Lao-tse, titre que Stanislas Julien, comme je l'ai dit, a rendu par «le

Livre de la Voie et de la Vertu», interprétation que je me refuse

absolument à accepter. Je vous ai fourni tout à l'heure quelques

explications sommaires au sujet du mot _Tao_. Le mot _King_, qu'on

traduit d'habitude par «Livre sacré» signifie, simplement «un écrit

traditionnel». Quant au mot _Teh_, il veut bien dire «vertu» dans le

langage ordinaire, mais dans celui de la philosophie taoïste, il a une

bien autre portée: il y exprime l'élément muable, qui est la seconde

caractéristique de Dieu, dont la première est l'immuabilité. En d'autres

termes, il désigne l'Activité sélective et le Devenir. C'est seulement,

je crois, en raisonnant de la sorte, et nullement avec les arguments

dont ont fait usage à ce propos plusieurs orientalistes, que nous

pouvons établir l'existence en Chine, dès le VIe siècle avant notre ère,

de la notion théologique trinitaire qui nous représente Dieu tout à la

fois créateur de l'univers et en voie de se créer lui-même par l'appoint

_indispensable_ de l'universalité de ses créatures. Dans une autre

occasion, je me propose de démontrer la valeur tout à fait

exceptionnelle de cette idée qui se retrouve dans l'antiquité orientale

non seulement chez les Indiens (la _trimourti_), mais encore chez

d'autres peuples, notamment chez les Japonais, au sein de leur

Sintauisme primitif[44].

Malgré l'admirable puissance de sa théorie philosophique, Lao-tse ne

devait obtenir d'écho dans les masses ignorantes que lorsque sa doctrine

aurait été matérialisée de fond en comble et abâtardie de façon à

devenir intelligible pour la foule inculte et à satisfaire ses instincts

grossiers. A ce point de vue, il a eu la destinée de tous les grands

instituteurs religieux: rien dans la pratique n'a survécu de son oeuvre

qu'une grossière et mercantile contrefaçon de son enseignement.

N'hésitons pas à le reconnaître avec tristesse: tel est le sort des

penseurs qui espèrent trop de la pauvre humanité ou qui, du moins,

devancent avec trop de génie le travail lent et sans cesse interrompu de

son émancipation. Du moment où la souffrance a été l'apanage de tout ce

qui vit, il était inévitable que l'homme qui souffre ait la velléité de

croire à un être de sa propre nature, mais plus puissant que lui, auquel

il puisse demander de mettre un terme à ses maux et parfois même de lui

accorder des jouissances ici-bas. Quelque soit l'état de son esprit, il

ne peut s'abstenir d'invoquer pour son service et ses besoins un ou

plusieurs magots fabriqués à son image. De grands progrès intellectuels

devront être accomplis avant qu'on puisse retirer aux malheureux la

douce illusion de la prière et le droit de pousser le cri qui échappe

sans cesse, aussi bien aux savants qu'aux ignorants, aux forts et aux

faibles d'esprit: «Ah! mon Dieu.»

Au début de cette conférence, j'ai signalé les graves inconvénients qui

résultent de l'emploi insuffisamment réfléchi du mot «athée» pour

désigner un individu et bien plus encore pour qualifier une race ou une

fraction quelconque de l'humanité. Il n'est pas moins fâcheux de

soutenir qu'un peuple est supérieur ou inférieur parce qu'on l'a

qualifié plus ou moins à la légère de monothéiste, de polythéiste, de

panthéiste, de fétichiste ou d'idolâtre. Le monothéisme est parfois la

conséquence d'un puissant et splendide travail intellectuel; parfois

aussi, il n'est rien de plus que la résultante d'un défaut

d'imagination. Le Déisme est, sans aucun doute, une très haute

conception de l'homme supérieur, mais alors seulement qu'il répond à la

culture d'une idée intuitive dont chaque être a le devoir de provoquer

la naissance dans son organisation intime.

Si le temps ne m'avait pas manqué pour soutenir devant vous cette

manière de voir, je vous aurais entretenu de l'état déplorablement

rudimentaire de l'idée déiste chez de nombreuses populations du globe.

Je vous aurais parlé notamment des Coréens qui sculptent à plaisir de

petits dieux grotesques sur des bûches de bois et qui les entourent de

fleurs et de parfums lorsque le hasard leur fait croire qu'ils leur

doivent les faveurs dont ils leur ont adressé la demande en prière. En

revanche, lorsque par malheur ces petits dieux de bois ne leur sont pas

propices, ils se font une fête avec leurs amis de les démolir à coups de

pierre. On ne peut cependant pas dire que ces Coréens sont des athées,

puisqu'ils rendent un culte à une foule de divinités de leur invention;

mais il me répugne de les compter parmi les déistes pour lesquels toutes

les créatures honnêtes et intelligentes doivent professer des sentiments

de haute estime et d'inépuisable admiration.

Il est temps de m'arrêter. Je me crois autorisé, en terminant, à

soutenir que la civilisation chinoise ne professe pas plus l'athéisme

qu'_aucune_ autre des grandes civilisations du monde, et que le Déisme

de la Chine, dès la haute antiquité, a même atteint à une hauteur de

conception que notre orgueilleuse Europe ne peut guère prétendre avoir

sérieusement dépassée. C'est là ce que je tenais surtout à vous dire

dans cette petite improvisation.

1: _Taï-kih_, litt. «le grand terme, le grand extrême».

2: En chinois: _pen tchoung_.

3: En chinois: _tchi hoa tchi tchi ye_; _wouh kih hoeï tchi pien_.

4: En chinois: _Taï-Yih ye_.

5: En chinois: _Taï-kih oeï tien-ti weï-fen i-tsien youen-ki oell weï

yih_. (Voy. _Peï-wen-yun-fou_, t. CII, _a_, p. 158.)

L'idée de Dieu dans la philosophie religieuse de la Chine · 第 5 / 6 题