II

Je ne lui ferai pas un reproche de n'avoir point inventé ses sujets.

Tous les romans se ramènent à un petit nombre de drames typiques, et ces

éternelles histoires ne se peuvent guère renouveler que par l'invention des

personnages, par l'étude des moeurs ou par la forme. Mais je ne pense pas

qu'on trouve grand'chose de tout cela dans les romans de M. Georges Ohnet.

Ses figures sont de pure convention, et de la plus usée et souvent de la

plus odieuse.

Voici le jeune premier, le roturier génial et héroïque: un beau brun, teint

ambré, cheveux courts, barbe drue, longs yeux, larges épaules, voix de

cuivre. Il est sorti premier de l'École polytechnique et «il s'est fait

tout seul». Il est fier, il est vertueux, il est désintéressé, il est fort.

La passion, chez lui, est brûlante et contenue; il flambe en dedans, ce qui

est le comble de la distinction. S'il est avocat par-dessus le marché,

ses phrases «se balancent comme des fumées d'encens». Philippe Derblay,

Pierre Delarue, Séverac, Pascal Carvajan sont taillés sur ce patron. C'est

l'idéal du héros bourgeois, c'est-à-dire l'ancien héros romantique pourvu

de diplômes, muni de mathématiques et de chimie et ne rêvant plus tout

haut: un paladin ingénieur, un Amadis des ponts et chaussées, l'archange

de la démocratie laborieuse. D'innombrables petites bourgeoises, à Paris

comme en province, l'ont vu passer dans leurs songes, et peut-être

l'aiment-elles d'autant plus que c'est presque toujours aux grandes dames

que le gaillard en veut. «Voyez-vous, dit le père Moulinet à deux reprises,

nous autres bourgeois nous ne serons jamais les égaux des nobles.» Et

toujours ces Bénédicts de l'École centrale finissent par dompter les

duchesses, ce dont le tiers état est considérablement flatté et dans son

orgueil et dans sa superstition.

Et voici la jeune fille noble, généralement blonde, «la taille

admirablement développée», «d'une incomparable beauté», fière, hautaine,

dédaigneuse. Elle commence régulièrement par haïr celui qu'elle aimera.

Plus distinguée encore que le polytechnicien qui la trouble, elle brûle

encore plus en dedans, avec une éruption finale de volcan sous la neige.

M. Ohnet insiste beaucoup sur la finesse de ses attaches et, même quand

elle est à pied, il la voit toujours en amazone, souple, onduleuse et

nerveuse, une cravache dans sa petite main. Pour lui, une fille noble est

plus ou moins une blonde équestre qui a la moue de Marie-Antoinette et qui

épouse un industriel.

Au roturier puissant et beau s'oppose le gentilhomme viveur, plus mince et

plus frêle, séduisant et impertinent, tout pénétré de «corruption slave»,

ce qui est aussi très distingué. Tels sont le duc de Bligny et Serge

Panine. Et, de même, à la blonde fille de l'aristocratie s'oppose, bonne ou

méchante, la fille de la bourgeoisie riche (Athénaïs Moulinet ou Madeleine

Merlot), brune et généralement plus grasse, avec des mains et des pieds

moins délicats. Et nous avons aussi, pour les imaginations exaltées, pour

les fascinés de Sarah Bernhardt, la femme-sphinx, la femme-démon, la femme

troublante et fatale, la comtesse Sarah, une fille de bohémiens, une gypsie

élevée par une lady. Elle est complète, celle-là! Et comment résister à une

invention aussi «distinguée»?

Et tous les autres personnages sont de cette force et de cette nouveauté.

Pas un qui ne soit prévu, pas un qui ne soit construit selon les

inévitables formules. Ce sont des Grandets affaiblis, des Nucingen

dilués, des Poirier de pacotille. Si on nous présente un notaire, il sera

cérémonieux ou plaisantin; si un homme de chicane, il aura le regard faux

et les lèvres minces; si un cabaretier, il aura un gros ventre et une face

apoplectique; si un vieux colonel, ce sera un ours, un sanglier avec un

coeur d'or. On les connaît d'avance, on les voit venir, on a le plaisir

de les retrouver, on n'est jamais surpris ni dérouté par la moindre trace

d'observation personnelle. Si vous avez un vieux gentilhomme possédé de la

manie des inventions et qui passe sa vie dans son laboratoire, quel fils

lui donnerez-vous? Un hobereau, grand chasseur, grand buveur et grand

coureur de filles, cela ne fait pas un pli; et tel est bien Robert de

Clairefond. Et si ce gentilhomme a une soeur qui soit une vieille fille,

que sera-t-elle? Si elle n'est pas la chanoinesse rêche, austère et dévote,

elle sera évidemment la vieille demoiselle à moustaches, bonne, brusque et

gaillarde en propos; et telle est, en effet, Mlle de Saint-Maurice.

Dans ce monde convenu, d'où l'observation directe et sincère est absente,

trouve-t-on du moins toujours la vérité relative des sentiments et la

conformité des actes aux caractères? Je n'oserais en jurer. Les personnages

«sympathiques» sont d'une extrême noblesse morale, et leurs erreurs

mêmes sont celles de grandes âmes. C'est égal, leur conduite est parfois

bien singulière. Claire de Beaulieu nous est donnée pour une créature

merveilleusement fière et loyale: or, le jour où elle apprend que l'homme

qu'elle aimait doit épouser une autre femme, subitement, dans un féroce

mouvement de dépit vaniteux, elle offre sa main à un bourgeois qu'elle

n'aime pas, qu'elle a jusque-là dédaigné et à qui elle a résolu de ne point

appartenir: tout cela n'est assurément ni loyal ni fier. Et lui, l'homme

intelligent et fort, lui qui s'est vu méprisé la veille, ne voit rien, ne

se doute de rien, s'étonne à peine de ce changement incroyable, accepte

bonnement ce qu'on lui offre. Et plus tard, quand son jeune beau-frère lui

fait demander la main de sa soeur, lui si bon et si juste, lui qui sait que

les deux jeunes gens s'adorent, il refuse impitoyablement. Et pourquoi?

Pour rien, pour amener une phrase d'Octave qui apprenne à Claire qu'elle

est ruinée et que Philippe l'a prise sans fortune. Vous voyez comme ici la

vérité des sentiments paraît subordonnée à l'intérêt de la fable. Je sais

bien que la logique des actes et leur rapport avec les caractères sont

assez difficiles à établir rigoureusement, que la vraisemblance morale est

chose un peu indéterminée et variable et qu'il lui faut laisser du jeu. Je

crains seulement que les héros de M. Ohnet ne soient pas toujours aussi

admirables qu'il le croit; j'ai peur qu'il ne se laisse tromper lui-même

par la belle attitude qu'il leur a prêtée. Cela est surtout sensible dans

le _Maître de forges_. Mais on est tenté d'abandonner tout de suite cette

querelle: que ces gens agissent ou non comme ils doivent, ce qu'ils font

nous est si indifférent! Plus souvent, d'ailleurs, l'invraisemblance n'est

que dans l'héroïsme démesuré des actes; mais cela est du romanesque le plus

légitime, sinon du plus rare.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 63 / 82 题