J'ai coutume d'entretenir mes lecteurs de sujets littéraires: qu'ils
veuillent bien m'excuser si je leur parle aujourd'hui des romans de M.
Georges Ohnet. Je ferai plaisir à tant d'honnêtes gens et je soulagerai
tant de bons esprits en disant tout haut ce qu'ils pensent! Et puis, si
ces romans sont en dehors de la littérature, ils ne sont peut-être pas en
dehors de l'histoire littéraire. Et s'ils ne s'imposent pas à l'attention
par eux-mêmes, ils la sollicitent par l'étonnante fortune qu'ils ont eue,
et qui est de deux sortes.
En quelques années le _Maître de forges_ a eu deux cent cinquante éditions;
_Serge Panine_, couronné par l'Académie française, en a eu cent cinquante;
la _Comtesse Sarah_, tout autant; _Lise Fleuron_, une centaine, et la
_Grande Marnière_ en a déjà quatre-vingts. C'est là, comme on dit, le plus
grand «succès de librairie» du siècle. M. Georges Ohnet est bien modeste
s'il ne s'estime pas le premier écrivain de notre temps.
D'un autre côté, les romans de M. Georges Ohnet ont rencontré chez les
lettrés, aussi bien chez ceux qui relèvent de la tradition classique que
chez les autres, la plus complète indifférence ou même le dédain le moins
dissimulé. Je ne dis pas qu'il n'y ait eu parfois quelque affectation dans
ce dédain; je ne dis pas que tous ceux qui méprisent la _Grande Marnière_
en aient bien le droit, mais je dis que parmi les artistes dignes de ce
nom il n'en est pas un seul qui fasse cas de M. Georges Ohnet. Et vous ne
trouveriez pas non plus un critique sérieux qui l'ait seulement nommé,
à moins d'y être contraint par les nécessités d'un compte rendu
bibliographique. Cet universel silence des lettrés autour des _Batailles
de la vie_ est aussi remarquable que la faveur dont jouissent ces
rapsodies auprès du grand public.
On ne manquera pas de dire que cette attitude de certains «confrères»
déguise une envie noire. Franchement, je ne le crois pas. Ils peuvent
éprouver un peu de cet ennui que donne l'absurdité des choses humaines aux
gens qui ne sont pas très philosophes; mais ce n'est point là de l'envie.
Ils ne seraient point fâchés sans doute d'avoir autant de lecteurs que
M. Georges Ohnet; mais j'affirme que pas un ne voudrait avoir écrit ses
livres.
Or le sentiment des quelques centaines de dédaigneux qui veulent ignorer
M. Ohnet et le sentiment contraire des quelques millions de bonnes gens
qu'il comble de plaisir s'expliquent exactement par les mêmes raisons. Le
cas de l'auteur des _Batailles de la vie_ est clair, tranché, instructif,
et c'est pour cela que nous nous y arrêtons.
Jamais, en effet, on n'a pu constater un départ plus net entre le «peuple»
et les «habiles», au sens où La Bruyère employait ces deux mots. On voit
avec une clarté qui ne laisse rien à désirer pourquoi ces romans exaspèrent
les uns et ravissent les autres, et l'on est bien sûr que ceux-ci les
aiment _à cause de ce qui est dedans_. Tous les fidèles de M. Georges Ohnet
le comprennent et le goûtent tout entier. Le fait est plus rare qu'on croit
et vaut qu'on le signale. On ne le retrouverait qu'à l'autre extrémité de
la littérature, si je puis dire, avec Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme et
Anatole France: là encore le partage est net entre les délicats et les
autres, mais à l'inverse. Les admirateurs de _Silvestre Bonnard_ sont tout
aussi sûrs de leur sentiment que ceux du _Maître de forges_: seulement
ce ne sont pas les mêmes, et ceux-ci sont un million et ceux-là sont au
plus un millier. Voyez maintenant, pour éclaircir tout ceci, un cas plus
complexe et très différent. Prenez les romanciers les plus lus après M.
Georges Ohnet, ce triomphateur unique: je veux dire Émile Zola et Alphonse
Daudet. Pensez-vous que les neuf dixièmes de leurs lecteurs les aiment pour
eux-mêmes et les comprennent entièrement? Point; mais les brutalités de
M. Zola ont ému la curiosité des uns; la sensibilité et tout «le côté
Dickens» de M. Daudet ont attiré les autres. Ajoutez la part de hasard
qui entre dans ces grands succès, puis l'habitude et la mode qui les
entretiennent et les grandissent. La fortune littéraire de M. Daudet et
de M. Zola ne s'explique pas tout à fait par leur talent, dont l'essence
échappe au plus grand nombre.
Mais le triomphe de M. Ohnet s'explique entièrement par l'espèce de son
mérite. Son oeuvre est merveilleusement adaptée aux goûts, à l'éducation,
à l'esprit de son public. Il n'y a rien chez lui qui dépasse ses lecteurs,
qui les choque ou qui leur échappe. Ses romans sont à leur mesure exacte;
M. Ohnet leur présente leur propre idéal. La coupe banale qu'il tend à
leurs lèvres, ils peuvent la boire, la humer jusqu'à la dernière goutte.
M. Ohnet a été créé «par un décret nominatif», dirait M. Renan, pour les
illettrés qui aspirent à la littérature. S'il n'est pas un grand écrivain,
ni même un bon écrivain, ni même un écrivain passable, il est à coup sûr un
habile homme. Le rêve poncif qui fleurit dans un coin secret des cervelles
bourgeoises (il va sans dire que je parle ici non d'une classe sociale,
mais d'une classe d'esprits), personne ne l'a jamais traduit avec plus de
sûreté, de maîtrise, ni de tranquille audace.
I
Son génie particulier éclate tout d'abord dans le choix même de ses sujets.
Ils ont traîné partout et sont d'autant meilleurs pour le but qu'il se
propose. L'effet de ces histoires est infaillible: ayant plu depuis si
longtemps, elles plairont encore, au lieu qu'avec des sujets un peu
nouveaux on ne sait jamais sur quoi compter. Le _Maître de forges_, c'est
l'antique roman de la fille noble conquise par le beau roturier; seulement,
ici, la conquête commence après le mariage: c'est, au fond, le _Gendre de
M. Poirier_, les rôles étant retournés.--_Serge Panine_, c'est encore, par
un côté, le _Gendre de M. Poirier_, et, par un autre côté, _Samuel Brohl et
Cie_.--La _Comtesse Sarah_, c'est la vieille histoire du monsieur qui, avec
d'horribles remords, trompe son bienfaiteur, et aussi de l'amoureux placé
entre deux femmes, le démon et l'ange, la coquine et la vierge (Cf. les
_Amours de Philippe_).--_Lise Fleuron_, c'est la vieille histoire de
l'actrice vertueuse qui n'a qu'un amant et qui nourrit sa mère, de
l'innocence méconnue et de la blonde naïve persécutée par la brune
perverse.--La _Grande Marnière_, c'est la vieille histoire, deux fois
vieille, des jeunes gens qui s'aiment malgré l'inimitié des parents et du
beau plébéien aimé de la belle aristocrate: c'est _Mlle de la Seiglière_,
c'est _Par droit de conquête_, c'est l'_Idée de_ _Jean Téterol_; et c'est
aussi le _Fils Maugars_, et c'est par surcroît la _Recherche de l'absolu_.
L'inspiration est double: bourgeoise et romanesque. Nous assistons à la
victoire du tiers état sur la noblesse et de la vertu sur le vice. Le
travail, l'industrie et le commerce triomphent particulièrement dans _Serge
Panine_, le _Maître de forges_ et la _Grande Marnière_; la vertu, dans la
_Comtesse Sarah_ et dans _Lise Fleuron_.
Presque tous les bourgeois sont riches démesurément, et presque tous sont
partis de rien: ce qui prouve l'utilité du travail. Presque tous les nobles
sont plus ou moins ruinés: ce qui démontre les inconvénients de l'oisiveté
et du désordre. Pourtant M. Ohnet ressent à l'endroit de l'aristocratie une
sympathie secrète et lui témoigne, malgré quelques honnêtes libertés de
langage, un très profond respect: c'est qu'il sait bien quel prestige elle
exerce encore sur ses lecteurs. Presque tous ses ingénieurs s'éprennent de
filles qui portent les plus grands noms de France, et c'est là une façon
d'hommage au faubourg Saint-Germain.
La vertu, ai-je dit, n'est pas moins glorifiée dans ces histoires que
l'École polytechnique. Des héroïsmes incroyables terrassent dans le même
coeur des passions exorbitantes; et en même temps les personnages vertueux
ne manquent pas de l'emporter à la fin sur les coquins. Notez que, par
un raffinement de conscience morale, dans ces drames où la vertu est si
souvent millionnaire, M. Ohnet ne nous laisse pas ignorer le mépris qu'il
a pour l'argent: quelques-uns de ses héros ont à ce sujet des apostrophes
bien éloquentes. Il ose marquer de traits flétrissants les usuriers, les
banquiers malhonnêtes. De cette manière, la vertu a beau être riche au
dénouement, nous sommes sûrs que c'est bien au triomphe de la vertu toute
seule que nous applaudissons.
M. Georges Ohnet est bien trop intelligent en effet pour ne pas s'en tenir
aux dénouements agréables, aux dénouements optimistes, à ceux qu'exigent
ses clients. Ceux-ci ne sauraient supporter une histoire où la vertu ne
serait pas enfin récompensée. Sentiment bien naturel. Ils ont leur façon
naïve d'entendre l'art; ils tiennent à ce qu'il soit consolant; ils veulent
des fables où tout aille mieux que dans la réalité. Au contraire, les
artistes, surtout dans ces derniers temps, ont un singulier penchant à
peindre la vie plus triste qu'elle n'est. C'est que, pour eux, l'intérêt
de l'oeuvre d'art ne réside point dans le mensonge facile d'un meilleur
arrangement des choses ni dans le mariage final de l'amoureux et de
l'amoureuse. Ce qui est vraiment intéressant, c'est la vision du monde
particulière à l'écrivain, la déformation que subit la réalité en
traversant ses yeux. Ils auraient donc grande honte de séduire les foules
par un vulgaire et plat embellissement de la vie humaine. Par suite, ils
seraient plutôt tentés de l'enlaidir afin de s'assurer qu'ils sont bien des
artistes. Si d'aventure ils content des historiettes qui finissent bien,
ils auront au moins un demi-sourire et nous les donneront franchement pour
des berquinades, comme a fait M. Halévy dans l'_Abbé Constantin_. Mais
ce ne sera qu'un jeu passager. Ils auraient peur, en accueillant les
dénouements agréables, de sortir de l'art, de plaire à trop bon compte, par
des moyens qui ne relèvent pas de la littérature, par autre chose que par
une traduction personnelle de la réalité. Joignez que l'observation un peu
poussée devient nécessairement morose. Enfin ils ne sont pas fâchés de se
distinguer de la foule: leur pessimisme, absolu ou mitigé, leur donne une
sorte d'orgueil, comme s'il était l'effet d'une clairvoyance supérieure. Ce
sont là scrupules et faiblesses d'artistes: c'est dire que M. Ohnet ne les
a point.