III

Si nous passons à l'exécution, nous y voyons appliquées consciencieusement,

courageusement, toutes les règles de la vieille rhétorique du roman.

Lisez le début de la _Grande Marnière_: «Dans un de ces charmants chemins

creux de Normandie..., par une belle matinée d'été, une amazone...

s'avançait au pas..., rêveuse...» Le cheval fait un écart; un étranger

apparaît qui demande son chemin. Extase et réflexions de l'étranger:

cette belle personne lui paraît «vivre sous l'empire d'une habituelle

tristesse...» «La destinée injuste lui avait-elle donné le malheur, à elle

faite pour la joie? Elle semblait riche: sa peine devait donc être toute

morale. Arrivé à ce point de ses inductions, l'étranger se demanda si sa

compagne était une jeune femme ou une jeune fille...» Voilà du moins un

tour, un style, une élégance que les enfants mêmes peuvent apprécier! On

écrit comme cela à quinze ans, en seconde, quand on est un élève «fort»

sans être très intelligent, et on enlève le prix de narration française!

Toutes les héroïnes sont belles et de la même façon. Des phrases se

répondent d'un roman à l'autre: «Elle avait une taille admirablement

développée, d'une élégance sans pareille.»--«Sa taille élevée avait une

élégance exquise.»--Quelquefois «l'harmonieuse ampleur des épaules»

est «accentuée par la finesse de la ceinture».--Il y a aussi pour

le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau,

imperturbablement: «Après de brillantes études, il était sorti le premier

de l'École polytechnique et avait choisi le service des mines.»--«Pierre

Delarue venait d'entrer le premier à l'École polytechnique et semblait

promis à la plus belle carrière.»--Nous sommes dans un pays où l'on aime

instantanément, dès le premier regard: c'est le régime du coup de foudre.

Et là encore la même phrase se répercute comme un écho, à travers les

banales histoires: «Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans

son secret profondément enfermé au fond de son coeur.»--«Elle eut comme un

pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie.»--«Le comte

s'était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté

de la jeune fille.»--«Instinctivement, comme si les regards de Sarah

eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la

belle Anglaise: ce fut l'espace d'une seconde (_sic_).»

Tout y est: l'arrangement mélodramatique où s'entrevoit le doigt de Dieu

(si, dans la _Grande Marnière_, l'idiot tombe du clocher, c'est sur

la fosse de sa victime qu'il viendra s'écraser);--les mots de théâtre

(«Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d'infamie?

Non! Ce sera à force de dévouement!»--«J'en appelle au monde!--Quel monde?

Celui où je suis montée, ou celui où vous êtes descendue?» );--l'artifice

des pendants, les figures qui s'opposent jusque par la couleur des cheveux:

Claire et Athénaïs, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le général comte

de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue,

Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clémence Villa, Carvajan père et

Carvajan fils. Procédé commode, qui flatte par de faciles effets de

symétrie grossière: on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une

chose dont il ne paraît pas se douter: la variété, la complexité de la vie.

Il offre à son public d'autres régals encore, car il n'a rien à lui

refuser.

Quand on n'est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de même ce qui

s'y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute

vie et nous révèle les mystères de l'élégance mondaine. Les trois quarts

de ses personnages appartiennent à la meilleure société, sont ducs,

marquis ou comtes: dans chacun de ses romans vous trouverez la description

consciencieuse d'un vieux château de famille et d'un hôtel aristocratique

avec tout le détail de l'ameublement. Et vous verrez des gentilshommes

monter à cheval, et vous assisterez à des _rally-papers_.--On n'aime pas

beaucoup les romans de M. Zola ni même ceux de M. Alphonse Daudet; mais

enfin on ne veut pas rester trop en arrière du mouvement, on n'est pas

un imbécile et on accepterait un naturalisme mitigé: M. Ohnet nous en

cuisinera. Il n'a pas plus peur qu'un autre des détails vrais et familiers:

«Le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse,

d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée.» Et il n'hésitera pas à

nous parler des aphtes du greffier Fleury et de «ses bobos recouverts de

leur taie blanche».--On a des principes et on veut être respecté; mais

enfin on n'est pas de bois; un roman n'est pas un livre d'heures, et on

permet à l'écrivain de nous suggérer certaines idées agréables, pourvu

qu'il n'insiste pas trop: M. Ohnet a deviné ce besoin discret. Il a, ma

foi, des scènes d'amour assez vives et d'agréables chutes sur les canapés.

Et quel trait de génie d'avoir, dans le _Maître de forges_, donné pour

centre à un roman vertueux une scène scabreuse et d'avoir fait planer sur

un drame si riche en beaux sentiments une image d'alcôve!--Mais le sérieux

continu ennuie; on veut être égayé çà et là. Et voici venir le comique de

M. Ohnet. Il est d'une remarquable simplicité et sait se passer d'esprit.

Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises:

«C'est un ange que cet enfant-là! un ange immatriculé!» Et le notaire

Malézeau répétera après chaque membre de phrase: _Mademoiselle_ ou

_Monsieur le marquis_. «Choses et gens, mademoiselle... Tout à votre

service, mademoiselle... Croyez-le bien, mademoiselle.» C'est irrésistible,

n'est-ce pas?

Maintenant voulez-vous de la couleur? «Debout, tout noir, les doigts

crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on

l'eût pris pour le génie du mal.»--«Ma vie intime est triste, sombre,

humiliée; elle est la noire chrysalide du papillon que vous

connaissez.»--Voulez-vous du pathétique? Pierre Delarue vient d'apprendre

que sa fiancée l'a trahi: il s'agit de peindre sa tristesse de façon à

émouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu'un jour, quand il

était aimé de Micheline, il a failli être tué dans la rue par accident:

«Il pensait que, s'il était mort ce jour-là, Micheline l'aurait pleuré;

puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l'hypothèse (_sic_) était

réalisée. Il voyait l'église tendue de noir; il percevait nettement les

chants funèbres...» Et en avant le catafalque et tout l'enterrement! (On

me dispensera, après toutes ces citations que je n'ai presque pas choisies,

de m'arrêter sur le style de M. Georges Ohnet).--Voulez-vous enfin de

hautes considérations de philosophie sociale?

Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternité

de M. Derblay et de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des

preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière;

M. Derblay, fils d'industriels, représente un siècle unique, celui qui

a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue que,

pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux

hommes qui confondent, dans une intimité née d'une mutuelle estime,

ce qui fait un pays grand entre tous: la gloire dans le passé et le

progrès dans le présent.

Cette vision de l'ingénieur et du gentilhomme enlacés, c'est une bonne

moitié de l'oeuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour réjouir

M. Poirier, M. Maréchal et M. Perrichon. Et l'autre moitié séduira

particulièrement leurs épouses.

Les contemporains, première série Études et portraits littéraires · 第 64 / 82 题