Si nous passons à l'exécution, nous y voyons appliquées consciencieusement,
courageusement, toutes les règles de la vieille rhétorique du roman.
Lisez le début de la _Grande Marnière_: «Dans un de ces charmants chemins
creux de Normandie..., par une belle matinée d'été, une amazone...
s'avançait au pas..., rêveuse...» Le cheval fait un écart; un étranger
apparaît qui demande son chemin. Extase et réflexions de l'étranger:
cette belle personne lui paraît «vivre sous l'empire d'une habituelle
tristesse...» «La destinée injuste lui avait-elle donné le malheur, à elle
faite pour la joie? Elle semblait riche: sa peine devait donc être toute
morale. Arrivé à ce point de ses inductions, l'étranger se demanda si sa
compagne était une jeune femme ou une jeune fille...» Voilà du moins un
tour, un style, une élégance que les enfants mêmes peuvent apprécier! On
écrit comme cela à quinze ans, en seconde, quand on est un élève «fort»
sans être très intelligent, et on enlève le prix de narration française!
Toutes les héroïnes sont belles et de la même façon. Des phrases se
répondent d'un roman à l'autre: «Elle avait une taille admirablement
développée, d'une élégance sans pareille.»--«Sa taille élevée avait une
élégance exquise.»--Quelquefois «l'harmonieuse ampleur des épaules»
est «accentuée par la finesse de la ceinture».--Il y a aussi pour
le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau,
imperturbablement: «Après de brillantes études, il était sorti le premier
de l'École polytechnique et avait choisi le service des mines.»--«Pierre
Delarue venait d'entrer le premier à l'École polytechnique et semblait
promis à la plus belle carrière.»--Nous sommes dans un pays où l'on aime
instantanément, dès le premier regard: c'est le régime du coup de foudre.
Et là encore la même phrase se répercute comme un écho, à travers les
banales histoires: «Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans
son secret profondément enfermé au fond de son coeur.»--«Elle eut comme un
pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie.»--«Le comte
s'était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté
de la jeune fille.»--«Instinctivement, comme si les regards de Sarah
eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la
belle Anglaise: ce fut l'espace d'une seconde (_sic_).»
Tout y est: l'arrangement mélodramatique où s'entrevoit le doigt de Dieu
(si, dans la _Grande Marnière_, l'idiot tombe du clocher, c'est sur
la fosse de sa victime qu'il viendra s'écraser);--les mots de théâtre
(«Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d'infamie?
Non! Ce sera à force de dévouement!»--«J'en appelle au monde!--Quel monde?
Celui où je suis montée, ou celui où vous êtes descendue?» );--l'artifice
des pendants, les figures qui s'opposent jusque par la couleur des cheveux:
Claire et Athénaïs, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le général comte
de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue,
Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clémence Villa, Carvajan père et
Carvajan fils. Procédé commode, qui flatte par de faciles effets de
symétrie grossière: on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une
chose dont il ne paraît pas se douter: la variété, la complexité de la vie.
Il offre à son public d'autres régals encore, car il n'a rien à lui
refuser.
Quand on n'est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de même ce qui
s'y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute
vie et nous révèle les mystères de l'élégance mondaine. Les trois quarts
de ses personnages appartiennent à la meilleure société, sont ducs,
marquis ou comtes: dans chacun de ses romans vous trouverez la description
consciencieuse d'un vieux château de famille et d'un hôtel aristocratique
avec tout le détail de l'ameublement. Et vous verrez des gentilshommes
monter à cheval, et vous assisterez à des _rally-papers_.--On n'aime pas
beaucoup les romans de M. Zola ni même ceux de M. Alphonse Daudet; mais
enfin on ne veut pas rester trop en arrière du mouvement, on n'est pas
un imbécile et on accepterait un naturalisme mitigé: M. Ohnet nous en
cuisinera. Il n'a pas plus peur qu'un autre des détails vrais et familiers:
«Le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse,
d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée.» Et il n'hésitera pas à
nous parler des aphtes du greffier Fleury et de «ses bobos recouverts de
leur taie blanche».--On a des principes et on veut être respecté; mais
enfin on n'est pas de bois; un roman n'est pas un livre d'heures, et on
permet à l'écrivain de nous suggérer certaines idées agréables, pourvu
qu'il n'insiste pas trop: M. Ohnet a deviné ce besoin discret. Il a, ma
foi, des scènes d'amour assez vives et d'agréables chutes sur les canapés.
Et quel trait de génie d'avoir, dans le _Maître de forges_, donné pour
centre à un roman vertueux une scène scabreuse et d'avoir fait planer sur
un drame si riche en beaux sentiments une image d'alcôve!--Mais le sérieux
continu ennuie; on veut être égayé çà et là. Et voici venir le comique de
M. Ohnet. Il est d'une remarquable simplicité et sait se passer d'esprit.
Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises:
«C'est un ange que cet enfant-là! un ange immatriculé!» Et le notaire
Malézeau répétera après chaque membre de phrase: _Mademoiselle_ ou
_Monsieur le marquis_. «Choses et gens, mademoiselle... Tout à votre
service, mademoiselle... Croyez-le bien, mademoiselle.» C'est irrésistible,
n'est-ce pas?
Maintenant voulez-vous de la couleur? «Debout, tout noir, les doigts
crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on
l'eût pris pour le génie du mal.»--«Ma vie intime est triste, sombre,
humiliée; elle est la noire chrysalide du papillon que vous
connaissez.»--Voulez-vous du pathétique? Pierre Delarue vient d'apprendre
que sa fiancée l'a trahi: il s'agit de peindre sa tristesse de façon à
émouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu'un jour, quand il
était aimé de Micheline, il a failli être tué dans la rue par accident:
«Il pensait que, s'il était mort ce jour-là, Micheline l'aurait pleuré;
puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l'hypothèse (_sic_) était
réalisée. Il voyait l'église tendue de noir; il percevait nettement les
chants funèbres...» Et en avant le catafalque et tout l'enterrement! (On
me dispensera, après toutes ces citations que je n'ai presque pas choisies,
de m'arrêter sur le style de M. Georges Ohnet).--Voulez-vous enfin de
hautes considérations de philosophie sociale?
Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternité
de M. Derblay et de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des
preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière;
M. Derblay, fils d'industriels, représente un siècle unique, celui qui
a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue que,
pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux
hommes qui confondent, dans une intimité née d'une mutuelle estime,
ce qui fait un pays grand entre tous: la gloire dans le passé et le
progrès dans le présent.
Cette vision de l'ingénieur et du gentilhomme enlacés, c'est une bonne
moitié de l'oeuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour réjouir
M. Poirier, M. Maréchal et M. Perrichon. Et l'autre moitié séduira
particulièrement leurs épouses.